LA STATUE DE LAMARTINE
18 août 1878.
Presque quatre ans après, Mâcon inaugura à son tour la statue de son grand homme. Sur la promenade de la ville, au bord de la Saône, devant l'hôtel de ville, au milieu d'une foule immense, se dressait la statue de bronze. Quand le voile enlevé laissa apparaître la statue, ce fut une déception unanime : « Ce n'est pas Lamartine I » murmurèrent les voix des amis groupés sur l'estrade. Cette statue de bronze noir, debout, drapé dans un
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manteau aux plis lourds, cachant l'élégance de l'homme, la tête au ciel, des feuillets et une plume aux mains, n'était qu'une image banale et médiocre de poète au manteau byronien, un faux Lamartine. Le métal sourd et sombre n'avait ni clarté, ni lumière. Il eût fallu le marbre pour faire rayonner cette idéale figure. .
Qu'était devenue sa suave élégance, son corps élancé de poète lyrique ? Préault l'avait jugée tout d'abord dans sa vulgarité, par un mot sans pitié : « C'est un cocher de fiacre quia perdu son fouet! »
La veille, on avait fait un pèlerinage à Saint- Point, on avait commencé pieusement. Le groupe des pèlerins venus de Mâcon et de Paris, passa dans la rue du village sous des guirlandes de buis, aux inscriptions de bienvenue et d'hommage au génie mort :
Au poète de Tespérance chrétienne.
Il monta un sentier rocailleux, le long du cimetière ombragé d'un vieux noyer, s'arrêta devant une petite chapelle funéraire, à l'arceau gothique, où, au-dessus des morts couchés là, rayonnaient en lettres de bronze ces mots d'immortalité : Speravit anima mea. Il se découvrit, regarda l'autel aux vases de fleurs, un tableau de la Vierge et l'enfant, entouré de couronnes funèbres et de palmes d'Orient, puis au pied de l'autel, le monument funéraire consacré par Adam Salomon à M"* de Lamartine, la sainte femme couchée, comme aux tombeaux du moyen âge, la figure encadrée d'un long voile, la main gauche au cœur, la main droite étendue le long du corps, semblable à une religieuse recueillie dans la paix des éîus. On lut l'inscription touchante du sculpteur ami : « Il est plus doux de s'associer aux deuils des grands hommes qu'à leurs gloires : leur deuil
n'appartient qu'à ceux qui les aiment, leurs gloires appartiennent à tous. »
Adam Saîomon, 1864,
Puis, par la petite porte près de l'église, on entra dans l'enclos. Le vieux foyer aux tours jaunes, au long balcon gothique, apparut dans sa douceur paisible. Les chiens accoururent à ces nouveaux amis. Ils montèrent le large escalier, et M""* Valentine, debout sur le seuil, dans sa piété souriante, reçut les pèlerins, les introduisit aux salons, au cabinet de travail, au sanctuaire rempli de reliques intimes. On regardait avec respect, on parlait à voix basse sous une impression de recueillement et de paix.
Puis, après la visite pieuse. M"® Valentine, fidèle aux traditions d'hospitalité de son oncle, nous convia à sa table. Ce fut la fête intime.
Le 18 août, éclata la fête publique dans sa magnificence; la musique, la poésie, Féloquence, alternèrenr dans ce conoert d'apothéose. M""** Favart, en avant sur l'estrade, dit des beaux vers d'un jeune poète, M. Pâté ; puis Mounet-Sully fit vibrer le sonnet couronné de M. Monavon de Grenoble, un feu d'artifice de poésie. Après la poésie, les discours. Le maire de Mâcon eut des paroles vibrantes, puis, au nom de l'Académie de Mâcon, je parlai à mon tour.
« Je me lève avecla piété d'un fils pour la mémoire de son père; Témoin intime de cette grande âme, de ce grand génie, de cette grande vie, je viens parler au nom de l'Académie de Mâcon, plus encore au nom de mon amitié en deuil, de l'homme que j'ai le plus aimé en ce monde.
« Je me lève sous une émotion de contentement et de tristesse. Oui, je suis heureux de cette fête du
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souvenir, de cette foule immense à la pieuse curiosité, de l'admirable élan de sa ville natale qui, en l'absence des voix éloquentes, fait entendre la touchante voix du peuple, par ses arcs de triomphe, ses guirlandes unies comme les cœurs ; qui a coulé en bronze sa reconnaissance. Oui, je suis heureux des artistes d'élite qui ont ranimé hier ses poésies, de ces fédérés de la musique qui sont venus chanter le plus mélodieux des poètes, de ces pèlerins de son berceau et de sa tombe, de ces amis fidèles, de ces drapeaux tricolores qui semblent saluer le vainqueur du drapeau rouge, de cette fête nationale, non de parti, en l'honneur de Lamartine seul, de ce beau jour, de ce beau ciel, de ce soleil, de toute cette nature qui semble s'unir à votre apothéose du génie qui l'a chantée I
« Mais cette heureuse impression s'efface devant la cruelle réalité. Nous ne verrons plus passer dans la ville cette haute et noble figure aux yeux d'aigle, à la bouche souriante, au teint de marbre, cet homme de grâce souveraine, rayonnant de génie, à la taille d'élégance, à la marche ailée, au pas cadencé comme l'Apollon antique, ce poète royal, beau comme sa poésie, qui s'avançait ainsi que Raphaël au Vatican, dans un groupe d*amis et de lévriers. Nous n'entendrons plus cette grande voix sonore qui faisait vibrer Dieu. Tâme et la nature, cet orateur jamais plus inspiré qu'à son foyer même. Sa main généreuse raidie par la mort, ne s'ouvrira plus pour répandre ses dons, comme le semeur les grains de blé. Toute cette fête est finie. A la place du génie vivani, nous n'avons plus que sa statue morte qui rappelle trop, hélas! qu'il n'est plus là !
« Mais laméffloireale don de résurrection. Votre souvenir évoque le grand mort, et dans vos âmes se dresse une statue vivante. Il vous apparaît en-
dô
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core, comme autrefois, ce grand poète, ce beau jeune homme en deuil, au bord de son lac, la tête aux étoiles, avec son amour au tombeau, ses Aieciitatiojis en pleurs, vibrantes de désespoirs et d*espoirs immortels. Il vous apparaît avec ssiMort de Socrate, belle comme la Grèce, son héroïque Child'Harold^ ses Harmonies^ ces hymnes de bonheur, de douleur et d'adoration d'un David moderne, ces Psaumes du foyer avec qui chacun de nous a aimé, gémi et prié; son Voyage en Orient, son adorable poème àeJocelyn, dans les neiges et les splendeurs des Alpes ; son poème oriental de la Chute d'un ange, sous les cèdres du Liban ; ses grandes poésies du soir, les Recueillements, à son foyer de Saint-Point ; et les suaves Confidences où le fils a immortalisé sa mère I
« La poésie lui avait donné la gloire. Par un changement à vue, le voilà orateur. Tout est facile à son heureux génie. Il vous apparaît le grand orateur à la voix profonde, aux bras étendus comme des ailes, au geste en haut et en avant comme sa pensée, isolé, raillé par les politiques du jour, debout, tranquille, sûr de son génie, conquérant, avec son éloquence de poète, la France à sa politique religieuse et humaine, et, selon son beau mot, à la charité dans les lois.
« Quel coup de théâtre encore ! Le voilà avec une troisième gloire 1 II vous apparaît le grand historien, avec les Girondins, ce livre de justice pour la révolution et de pitié pour les victimes, cette résurrection lyrique des morts, du souffle, de là vie, de la folie de la révolution, cette Marseillaise de l'histoire, qui enivra la France. Livre hardi, qui, dans son audace de justice, eut des indulgences de pinceau pour certaines figures de la Terreur, blâmées depuis par sa sévérité magnanime, mais qui sur la mêlée sanglante des Girondins et des Mon-
tagnârds abattus sous leurs fautes ou leurs crimes, fit planer la justice de Dieu.
« Est-ce fini ? non, le génie est sans repos. Le voici dans la tempête. Il vous apparaît, le héros de Thôtel de ville, le tribun depaiXy comme il s'est nommé dans un mot magnifique, le nouvel Orphée, dompteur et charmeur de monstres, ce génie sans peur et sans reproche, dans ce duel d'un homme contre une foule, d'une âme contre un élément, jouant sa vie pendant quatre mois, nuit et jour, battu de la marée montante des factions, debout dans son intrépidité sereine, inspiré par le péril même, grand comme la tempête, jetant des harangues sublimes à la foule en furie, souriant aux cris do mort, aux poignards, aux fusils agités sur sa poitrine, abattant le drapeau et l'échafaud de la Terreur, délivrant les esclaves, exaltant un peuple de colère à la paix, l'enivrant d'enthousiasme, de générosité, jouant son double rôle de résistance et d'élan, et seul, sans arme, avec sa parole plus puissante qu'une armée, apaisant le lion populaire, et le couchant attendri à ses pieds.
« Puis, un jour, au coup de sifflet du caprice du peuple, vous voyez le grand homme, précipité du faîte de la popularité, ce Juste insulté comme un criminel. Vous voyez passer son cercueil inconnu dans la foule indifférente qui ne sait plus que c'est un roi de France qui passe, un roi de la République adoré autrefois. néant des gloires humaines!
« Ah! son pays natal le vengea bien de l'oubli de Paris I Vous n'avez pas oublié ces magnifiques funérailles populaires, ce défilé désolé de Màcon à Saint-Point, sur la neige froide comme la mort, sous le soleil éclatant comme la gloire. Vous n'avez pas oublié cet immense convoi en deuil, ce glas de toutes les cloches de villages, cette apothéose en
larmes, ces femmes en pleurs, embrassant le cercueil, et criant : Notre bon Dieu est mort!
« Est-ce bien la mort? Je suis tenté de dire avec Lamartine, dans sa poésie au tombeau de David, où il a surpassé David lui-même :
Est-ce là mourir, ô prophète t Quoi ! pendant une éternité Sentir le souffle qu*on lui prête Respirer dans Thumanité^ Quoi 1 donner le vent de son âme A toute chose qui s^eaflamme, Etre le feu de cet encens, Et partout 6ù le jour se couche, Avoir son cri dans chaque bouche.
Son accent dans tous les accents :
Est-ce là mourir, non c'est vivre.
« Et, pourtant, si Lamartine a l'immortalité, si comme le Mont Blanc, il apparaît daiîs sa gloire àrhorizon, son génie est inconnu. Comme le Mont Blanc, peu d'hommes l'ont gravi.
« 11 y a dans le génie comme dans la nature des sources cachées.
« On ignore le poème indien, la Chute d'un ange, les Recueillements^ les plus larges coups d'ailes, d'idées et d'inspiration, ses plus libres prophéties, les dernières poésies trempées au feu de la douleur, ses discours, sa correspondance, où il est si vrai et si grand. En politique, on n'a vu que la scène du drapeau rouge; il a ébloui le monde comme le taureau.
« L'heure est venue de rendre justice à ce poète, à ce prophète, à ce héros.
« Il y a dans le magique opéra de Weber, O&^ron, un chœur de génies qui vient bercer d'un chant suave Oberon endormi. Lamartine eut comme Oberon un chœur de génies à son berceau. Il reçut tous les dons. La fée de son berceau fut sa mère.
« Il rappelle Raphaël par la grâce et la beauté,
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Michel-Ange par la force et la tristesse. Il est de ces génies complets tels que Léonard de Vinci ; il a sa sérénité, sa richesse, sa fécondité, son âme haute au-dessus des orages. Il avait, tel que lui, l'amour de tous les êtres et de la nature, des chevaux, des oiseaux et des chiens. Il avait des amitiés partout. Sa tendresse indienne avait une grâce ineffable. Quand il avait secouru une souffrance, il sortait des pauvres chaumières, illuminé de bonheur. Il ressemblait à Léonard de Vinci qui délivrait les oiseaux captifs du marché de Milan, et suivait, en souriant, leur vol libre dans le ciel. « Poète, il nous a délivrés de la poésie de l'Empire ; il a créé une poésie nouvelle, il y a mis Dieu, l'âme et la nature. 11 y fut homme surtout, plus qu'artiste, et c'est ainsi qu'il enchanta les simples, les enfants, la jeunesse, les femmes et les vieillards. Poète lyrique et épique, il n'en est pas de plus grand. Son vol est souverain. Ecoutez-le dans un délire d'inspiration, se rendre cette fière justice et crier comme la Sibylle : « Le Dieu, voici le Dieu I »
Mon Âme a Tœil de Taigle, et mes fortes pensées Au but de leurs désirs volant comme des traits. Chaque fois que mon seia respire, plus pressées
Que les colombes des forêts.
Montent, montent toujours par d'autres remplacées
Et ne redescendent Jamais.
4c C'est le Votes. Ou en a fait un saule pleureur et c'est un chêne. Il a en lui toutes les puissances de la nature. Ce n'est pas un génie du nord, un poète des nuages. De l'Occident par la raison, de l'Orient par l'imagination, c'est un-génie biblique par la sainteté. Grec par la beauté ; Indien par la fécondité. L'Italie lui donna sa lumière, la Judée sa flamme.
« On demandait un jour à Rossini : « Quel est le
plus grand des musiciens? — C'est Beethoven.
— Et Mozart? — C'est la musique même. »
Lamartine, c'est la poésie même, la poésie faite homme.
« Orateur, historien, politique, il trouva une éloquence, une histoire, une politique nouvelle, la république vraie, la république religieuse, conservatrice et progressive. Il fut un homme d'État de l'Évangile. Il aima le peuple et ne le flatta jamais. Le premier il ouvrit à la tribune les questions sociales. Il descendit dans les souffrances des déshérités, des enfants trouvés, des esclaves, des prisonniers, des prolétaires. On le traita de poète ; c'est pour cela qu'il fut si grand, qu'il découvrit le nouveau monde de la politique. Voyant politique au regard d'aigle, il fut un prophète, et c'est par là qu'il fut un grand homme d'État.
« — Vous êtes le seul homme public et honnête de l'avenir, » lui avait dit le grand juge, Royer- Collard, dans sa hautaine sévérité ; on le vit bien, mais on l'a bien oublié. On a oublié qu'il s'était préparé de 1820 à 1830 à la politique par la diplomatie, ce qui en fit un admirable ministre des affaires étrangères en 1848, On ne sait pas qu'en 1831, dans sa brochure : La politique rationnelle, se trouvent des idées prophétiques. On peut suivre dans toutes les ondulations du fleuve les eaux de la source. L'eau n'a pas changé.
« Ses prédictions, traitées alors de rêves, sont devenues des réalités. A trente ans de distance, il a prédit le suffrage universel, la république, le retour de l'Empire, l'invasion, le danger des fortifications de Paris, appelées d'un mot prophétique : « La citadelle de la Commune. » Il a prédit la gran* deur de la Prusse, l'unité de l'Allemagne, le partage de l'Orient, et dans le domaine pratique, l'avenir des chemins de fer, contre les railleries
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de M. Thiers qui le niait. Ah I si on Teût écouté I
« Et voilà rhomme qu'on traitait de rêveur. On renvoyait le poète à ses nuages. Mais ses nuages coutenaient la foudre et les eaux de fécondité. Ce rêveur a été un grand homme d'action. Poète, il a eu une suprême action d'enchantement, d'élévation et d'idéal, il a fait des générations d'âmes, il les a retirées de l'abîme du doute et emportées à Dieu comme l'archange. Orateur, il a lutté à la tribune pour les causes généreuses contre ces hommes de scepticisme et d'intrigue qui tentaient d'étouffer sa voix ; ce qui lui faisait dire avec une ironie hautaine : Silence auco trente pieds!
« Historien, il a fait une révolution avec un livre, ce rêveur a fait une République. Nul, avant lui, n'avait remporté de telles victoires d'éloquence. La scène de l'hôtel de ville est unique dans l'his-* toire. Ce rêveur a fait les travaux d'Hercule, dompté les lions, fanatisé, fait pleurer un peuple, et sauvé la patrie.
« Vraiment la France ne connaît pas ses vraies gloires. Elle a eu dans les mains un grand homme inespéré, un viril citoyen qui avait relevé fièrement le défi du pouvoir et les timidités de l'opposition, dans ce grand mot : < J'irai seul, suivi de mon ombre. »
« Elle a eu un génie d'audace et de prudence, un chef de peuple religieux, qui mit Dieu dans la république pour sacrer ses droits et ses devoirs, qui ouvrit une république d'alliance, de paix, de justice, de pitié populaire. Et la France Ta lapidé le jour où, victime volontaire, il immola sa popularité pour sauver son pays, où, comme Décius, il se jeta dans le goufire, où il fit le sacrifice de la dictature offerte. Elle ne pardonna pas à ceWand citoyen qui refusa d'être Bonaparte et resta Was-
hington. Ah! trop souvent la France est femme, elle aime la force plus que la vertu.
< Dès lors, il désespéra. Quand il descendit de la tribune, après ce suprême discours sûr la présidence qui fut l'oraison funèbre de la République ; qu'il vit le peuple courir à l'idole impériale, il eut la tristesse de Moïse descendu du Sinaï, avec les tables de la Loi, devant les Hébreux adorant le veau d'or.
< Il ne se plaignit pas, il eut la dignité de l'isolement, et dit cette haute parole : « Quand un » peuple se précipite où l'on ne veut pas aller, » heureux l'homme seul ! »
« Abandonné de la France, il ne l'abandonna pas. Il conseilla ce peuple qu'il ne gouvernait plus. Il se fit journaliste populaire dans le Conseiller du peuple. Il lui prédit son mal, l'athéisme. Un peuple sans foi religieuse n'a pas de foi politique, et mobile comme la mer, court tout à tour aux rivages de la République et de l'Empire. C'est de l'histoire. L'humanité sans Dieu, c'est la nuit sans étoiles.
« Après le culte de Dieu, il lui inspira le culte des grands hommes dans le Civilisateur, raconta les vertus champêtres dans Geneviève et le Tailleur de pierres de Saint-Point. Il jugea Napoléon dans son Histoire de la Restauration, sans l'éblouissèment de Thiers, Béranger et Victor Hugo. Il jugea César; il fut implacable pour la gloire des tyrans. Il se recueillit dans de rares poésies, dans les inspirations solennelles de la dernière heure où sa forme flottante et harmonieuse comme la mer se concentre et prend l'accent de l'airain, le Désert où il se dressa comme Job en face de Dieu, puis, dans les stances de bronze au comte d'Orsay,- il jeta son grand cri funèbre à son siècle.
« Ah ! si je pouvais tout dire, je ferais un livre de sa bonté en action. Lamartine est inconnu dans son génie et sa vie. On a dit qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. Je vous réponds que Lamartine était grand pour son secrétaire, tant sa noblesse native idéalisait tout. Il n'abaissait jamais, il élevait toujours ; je n'ai jamais été plus libre devant un homme que devant lui. Il était grand par son prestige desimplicité, de grâce, débouté, d'infortune , d'inspiration au coin du feu ou sous les chênes de Saint-Point. Ce qui le fait si grand, entre tous les hommes de son siècle, c'est son caractère religieux; ce grand serviteur de Dieu avait toujours l'idéal au cœur, rétoile au front.
4c Religieux et sobre comme l'Arabe, il donnait tout à ses chevaux, à ses oiseaux et à ses chiens. « Ne faites jamais de mal aux bêtes, » disait-il aux enfants des villages.
« Son luxe était l'hospitalité, non de la table seulement, mais de la vie; il secourait la détresse des poètes, des artistes pauvres, des pauvres gens. Ah ! si nous n'étions pas dans un temps de scepticisme et d'ironie, mais de foi et d'enthousiasme, Lamartine aurait sa légende.
« Il aimait la terre comme un paysan, il adorait ses vignes. Il en était plus fier que de ses poésies. Il me disait : « Je ne suis pas un grand poète, je suis un grand vigneron. »
4c II était au travail avant le vigneron. Condamné à un travail à mort, j'admirais sa grâce dans la peine. « Faisons notre métier gaiement, » disait-il. « De l'esprit, il en avait comme Voltaire, quand il daignait. Il ne riait pas, il souriait comme les Grecs.
« Voilà l'homme, et voilà ses œuvres; ce qui le fait grand entre tous les hommes de son siècle.
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L'homme était plus grand que ses œuvres. Il les Jugeait sans illusion d'orgueil.
« Il les dominait comme les montagnes les vallées. Et vers la fin, las de la vie, et de ses œuvres, il s'isola dans le silence et le désespoir.
« Est-il mort désespéré ? Ses dernières années ensevelies sous le grand silence, précurseur de la mort, ont gardé son secret. S'il faut croire ces grandes paroles de découragement : « Je travaillais pour l'humanité, j'ai été déçu dans l'humanité. Que Dieu l'assiste 1 L'homme n'y peut rien, » il ne guérit pas de son généreux désespoir. Il eut le noble désenchantement des précurseurs. Il souffrit du passé, du présent, de l'avenir. Prophète, à trente ans de distance, des douloureux événements qu'il ne devait pas voir, son don de prophétie lui fit souôrir d'avance des désastres futurs de la patrie. Mais son âme aux grandes ailes le remontait de Tabîme au ciel, et, s'il mourut désespéré de la terre, il mourut avec l'espoir en Dieu.
« Et maintenant, n'oublions plus ce grand prodigue d'inspiration et de charité qui donna son génie jusqu'à Tépuisement, son or jusqu'à la ruine. C'est la grande âme du xix* siècle, le génie aux sept cordes. Que de fois, dans les périls de l'Assemblée nationale, j'ai appelé sa puissante voix au secours et dit en moi-même : Ah I s'il était là ?
« Il était bien là, le grand vaincu de 1848. Son esprit flottait sur l'assemblée. Thiers lui prit sa république de nécessité, le mot et la chose; à sa voix elle se leva de la tombe. Lamartine fut vainqueur après la mort.
« Que n'est-il mort, a-t-on dit, aux journées de juin ! Il aurait eu un glorieux cinquième acte, et pour redire un de ses mots sublimes : une assomption dans le sang I
« Le drame de la vie humaine n'a pas le dénouement d'une pièce de théâtre. Dieu garda sa vie pour montrer la grandeur dans l'infortune, et lui donner le sacre de la douleur. Il eut un épilogue de travail pour les misères de la vie, sous Tamour de sa sainte femme, le dévouement de sa noble fille adoptive, gardienne de son foyer, de sa tombe et de sa mémoire. Les grands génies ressemblent à ces grands fleuves, qui, après avoir répandu la vie dans leur long cours, arrivent épuisés à leur embouchure, et se perdent dans les sables.
« Quant à nous, Messieurs, ne laissons pas se perdre ce génie en nos âmes. Je sais bien que l'homme, plus destructeur que le temps, ne laisse d'un temple que quelques colonnes debout, mais je sais aussi que les poèmes d'Homère sont immortels.
« Autrefois, dans les républiques de la Grèce et de Rome, les dieux présidaient aux fêtes. Les fêtes y gagnaient en poésie, en éclat, en solennité. Les honneurs rendus aux grands hommes avaient la piété d'un culte. La république religieuse des Etats-Unis a gardé cette tradition. Certes, si un homme méritait de tels honneurs, c'était Lamar* tine, le poète sacré I
« Il a des honneurs plus intimes. Son imago rayonne dans les maisons et les chaumières de son pays natal, comme le dieu lare du foyer. C'est que son pays l'a connu et se souvient. C'est ici, à l'Académie de Mâcon, au Lycée, à l'École normale, au Conseil général qu'il a donné ses plus belles fêtes d'éloquence. Vous qui ne l'avez pas entendu, vous ne savez pas quel élu de Dieu nous avons perdu, et pourquoi ses amis sont tristes. Aussi toute fête leur est-elle amère, parce qu'elle ne leur rendra plus ce génie bien-aimé. Sera-ce donc en vain que des artistes d'élite auront ré-
veillé ses vers endormis, que la musique l'aura chanté, que Téloquence l'aura honoré, que la féerie des illuminations fêtera ce génie de lumière, que les étoiles de la terre s'élanceront dans la nuit vers les étoiles du ciel, images resplendissantes de ses poésies qui montaient à Dieu? Est-ce que tout s'éteindra avec cette fête. Non. Ce peuple généreux dont je sens battre le cœur, qui l'a pleuré à ses funérailles, qui lui fait aujourd'hui une apothéose, ne laissera pas s'éteindre sa mémoire dans la nuit de l'indififérence et de l'oubli. »
La fête eut sa grâce. Après ce discours, une jolie bouquetière italienne offrit des bouquets au sculpteur, aux divers orateurs, avec des paroles charmantes en son doux accent italien.
Le piédestal de la statue était couvert de grandes couronnes de fleurs apportées par la Société d'horticulture que Lamartine avait fêtée de tant de charmants et éloquents discours,
La musique alternait avec l'éloquence, mais les grandes voix étaient absentes. J'avais convié en vain Jules Favre, Bardoux, Jules Simon, Eugène Pelletan, Gambetta à- venir. Gambetta qui appelait Lamartine : un géant. Il eût été beau d'entendre son témoin de 1848, Jules Favre, dire de sa voix solennelle à tout ce peuple assemblé ces paroles de sa lettre de regrets : « Je l'ai vu au milieu des » tempêtes comme la divinité de la sagesse, du » calme et de la raison... »
D'autres, des meilleurs, les intimes amis, le charmant Hippolyte Boussin, l'aimable Charles Rolland, étaient absents par la mort.
Le préfet de Saône -et-Loire, M. Hendlé, dit do courtes et vives paroles. Il lut une lettre du jeune et sympathique ministre de l'instruction publique, M. Bardoux, mon ami. Son absence fut un regret
pour moi, il aurait si bien fait vibrer son éloquent enthousiasme.
Louis de Ronchaud, inspecteur des Beaux- Arts, Tarai fidèle, réveilla le grand souvenir du banquet de V Histoire des Girondins dont il avait été témoin, le discours électrique de Lamartine, ce coup de foudre précurseur de la révolution de ,1848.
Enfin, M. Tony-Révillon, un enfant de Mâcon, au nom de la Société des gens de lettres, évoqua d'une voix chaude et sonore l'enchantement des Méditations, la grandeur des Girondins, l'ampleur du génie de Lamartine, et finit par cette large et belle image : * Votre poète aimait les grands es- » paces inondés de lumière, la mer et le ciel... Il » faut l'espace à la poésie, qui met des ailes aux » idées afin qu'elles aillent plus vite et qu'elles » montent plus haut... »
A notre descente de l'estrade, nous vîmes passer un char rempli de jeunes filles aux couleurs tricolores, de charmantes quêteuses. C'était une pensée heureuse d'honorer la mémoire de celui qui avait tant donné, par cette quête pour les pauvres, d'embellir, d'attendrir la fête par le char de la Charité.
Puis vint le banquet de 300 convives, placé sous les halles, à l'ombre des tours du vieux Saint- Vincent. Il y eut des toasts nombreux, tout un défilé d'orateurs. Dans le nombre, on applaudit surtout un toast bien inspiré de Henry de Lacretelle, puis des hommages chaleureux de deux délégués du gouvernement fédéral de la Suisse, venus, eux, à ce rendez-vous du souvenir. Quelle leçon pour les ministres français !
La soirée s'écoula, belle, étoilée, sereine. Le ciel semblait avoir illuminé pour son poète ! La foule immense, toute au contentement, errait dans les rues et sur les quais pavoises de drapeaux,
SQus lés arcades de feuillage, les regards aux fenêtres illuminées, aux bateaux constellés de lanternes vénitiennes, glissant sur la Saône, aux féeries de la fête, au spectacle magique des illuminations de la ville, des étoiles du feu d'artifice, montant au ciel et tombant dans les eaux comme nos rêves dans les larmes. Tout un peuple en allégresse regardait cette fête de lumière, écoutait les accords du concert nocturne, cette symphonie d'étoiles et d'harmonies de la terre et du ciel unies pour fêter, illuminer et chanter leur poète mort.
Quand le beau nom de Lamartine resplendit en lettres de feu dans le bouquet d'étoiles du feu d'artifice, dans la magique auréole, une longue brise d'admiration courut sur toute la foule.
Le lendemain, la fête continua par des conférences éloquentes, et un tir aux pigeons. Malheureuse pensée que ce jeu barbare, ce massacre d'oiseaux en l'honneur du poète humain qui avait aimé, chanté les oiseaux et les chiens, et qui avait pour tous les êtres la tendresse et la pitié de saint François d'Assise.
Telles furent ces trois journées de fêtes. La première, la meilleure, fut un pèlerinage, la seconde un spectacle, la troisième, un jeu; toutes trois eurent leur charme, leur poésie, leur éloquence.
Mais la fête a eu une autre poésie et une autre éloquence que celle des poètes et des orateurs. Elle a eu ce grand chœur du peuple qui s'est soulevé d'indignation contre l'abandon de Lamartine et qui l'a vengé. C'est une fête manquée, — ont dit ces gens qui ne comprennent pas une fête sans personnages officiels à broderies d'or; nul ministre n'est venu, nul nom illustre n'y a brillé. Eh bien I le peuple a fait la fête sans eux ; il a prouvé qu'il vaut mieux que ses meneurs. La grande foule
des admirateurs inconnus de Lamartine était là ! Ils sont venus du pays et de l'étranger. Le peuple s'est souvenu. Comme le chœur antique dans les drames grecs, il est venu honorer le héros.
Dans ce temps d'indififérence pour le culte des grands hommes et la reliRion de la patrie, où les partis exploitent au profit de leurs intérêts les gloires nationales, plus qu'ils ne les aiment, où les généreux enthousiasmes sont éteints, où l'on ne fait plus que des fêtes de combat, le pays natal de Lamartine a honoré Lamartine pour lui-même.
Le pauvre village de Saint-Point s'est paré de feuillage pour les pèlerins du foyer et de la tombe. D'un magnifique et unanime élan, Mâcon a dressé des arcs de triomphe de feuillage , couvert . ses rues de guirlandes entrelacées et de.couronnes de verdure, pavoisé ses fenêtres de drapeaux, chanté sa mémoire jour et nuit par les fanfares et les orphéons du pays, fait resplendir son nom dans la féerie des illuminations et des feux magiques. Aux plus humbles fenêtres son buste était encadré de fleurs et de lumières. Une charmante jeune fille italienne est venue, comme une apparition de Graziella, verser sa corbeille de fleurs ; riches et pauvres, tous ont donné. Le peuple a créé ainsi une poésie plus belle que toutes les strophes des poètes, une poésie en action. Lamartine a eu sa fête des rameaux, sa fête d'immortalité. Ahl rien ne vaut l'inspiration populaire qui jaillit du cœur. Si des amis oublieux, si les grands orateurs de la politique, de l'Académie française, ont manqué au rendez-vous, si la France a été absente, si le grand homme a été abandonné encore une fois, qu'importe ? Il a eu comme à ses funérailles tout le peuple de son pays natal à son apothéose. Nous n'avons rien à regretter.