ÉPILOGUE
Il y a dans le foyer de M"* Valentine, dans sa chambré et son salon intime, deux portraits du grand mort. L'un représente un suave jeune homme, dans toute la grâce et la fleur de la jeunesse, une figure au duvet adolescent, aux traits délicats, aux cheveux bouclés, aux beaux yeux limpides, vêtu de la redingote au collet raide de la restauration. L'image peinte à la sépia a été caressée par une main légère de jeune fille. Au revers du portrait, on lit ces'mots :
Portrait de moi à 22 ans par Af"* Stéphane de Virieu.
« Donné à Valentine par son oncle et ami.
» Lamartine. »
L'autre portrait reproduit la figure de Lamartine à 78 ans, à son lit de mort. Il est étendu, les bras en croix sur le sein, le visage amaigri, son nez d'aigle arqué, les traits creusés par les souffrances de sa longue vie. L'expression est auguste. Le crucifix qu'il a chanté, ce don d'une main mourante.
Repose dans ses bras sur son sein endormi, Comme un ami qui dort sur le cœur d'un ami.
Quel long espace de temps, que d'événements entre ces deux portraits ! Leur contraste saisit les yeux et le cœur. Que de félicités et de douleurs humaines ont passé entre ces deux images ! Tandis que la première, sans un pli, sans une ombre au front, brille de la fraîcheur de l'aube, la seconde a
Les tempes ridée?, Ck>mme ua lit dévasté du torrent des idées...
le teint plombé de la mort et Toimbre du soir.
On ne peut contempler ce visage tragique sans une poignante admiration, cet homme plus grand que ses œuvres et sa destinée, ce conquérant d'âmes et d'idées, pur de sang humain, ce chef d'une révolution poétique, religieuse et politique, à la fois poète, prophète et héros, comme David, arrêté dans sa course magnifique, brisé avant la victoire par le caprice d'un peuple, ce génie oriental fait pour des races d'enthousiasme et de foi, qui accomplit en plein Paris, dans une ville d'ironie et de scepticisme, les prodiges dos grands hommes de l'Orient I
Que Ton soit homme ou Dieu, tout génie est martyre,
avait-il dit dans des strophes de bronze improvisées en 1844, en sortant du cachot du Tasse. Le portrait du génie mort évoque ce vers d'une si douloureuse vérité.
Recueillie devant ces deux chères images dont la jeune a son sourire, et la funèbre sa prière, ^mc valentine continue sa mission. La mort n'a pas fini son devoir. Aussitôt que les événemente de 1870 et 1871 l'ont permis, elle a retiré de son coffret son trésor de manuscrits, les Mémoires inédits, ces délicieuses pages de la vingtième année, baignées de rosée et de fraîche lumière; des poésies de jeunesse, le Manuscrit' de ika mère.
Laprade et Louis de Ronchaud les ont présentés aux lecteurs par des préfaces dignes du maître mort. M"* Valentine ne s'est pas arrêtée là. Elle a recueilli à grand'peine les lettres de Lamartine ; elle les a copiées de sa main, souvent fatiguée; et grâce aux soins d'Alfred Dumesnil, gérant de la Société des œuvres de Lamartine, elle a publié cette correspondance jusqu'en 1852, dans six volumes. Une préface noble et discrète, écrite par elle, présentait ce monument feunilier où revit le vrai Lamartine.
Toutes ces œuvres, publiées de 1871 à 1875, laissent encore bien des pages derrière elles. M"** Valentine complétera la correspondance jusqu'à 1869. Il reste de nombreuses lettres inédites, belles toujours, d'un accent profond, écrites sous l'Empire, prophéties intimes des événements qui ont abaissé la France, l'ont fait descendre de sa puissance devant l'Europe en 1848, quand Lamartine était le grand ministre des affaires étrangères, et avait élevé si haut son pays par son manifeste plus puissant que les quatorze armées de la république.
Les œuvres diverses se propagent et se publient par les soins d'Alfred Dumesnil, avec un succès régulier, constant, sans bruit. Jocelyn est toujours le préféré, puis les MéditaHonSj, les flar- 7nonies. La Chute d'un ange^ un peu délaissée autrefois, est plus lue que jamais, sans doute parce qu'elle satisfait par ses scènes exubérantes les imaginations réalistes de nos jours. M"* Valentine, moins timide que sa tante, a fait rendre à ce poème les passages mutilés. Elle a un pieux respect pour le génie de son oncle. Les Confidences, les Girondins, sont toujours les favoris du public. Chaque année des milliers d'âmes nouvelles viennent boire à la source sacrée.
Chaque année, je monte au grand foyer de Saint-Point vide de vivants, plein des morts où leur âme immortelle a laissé sa paix et sa sérénité. J'y contemple la figure grecque de Lamartine où l'artiste Brian semble avoir sculpté un Périclès religieux, plus grand que le Périclès païen, puisqu'il fut à la fois, poète, orateur, historien, homme d'État d'une république, un grand homme au génie complet, comme les génies des beaux âges du monde.
Chaque année, et surtout vers l'automne, des pèlerins montent à Saint-Point visiter le foyer de Lamartine, inscrire leurs noms et leur admiration sur l'album du salon. M""* Valentiue fait les honneurs du grand foyer vide, si plein du grand souvenir. Ses bustes sont là, entourés de fleurs, comme de saintes images sur l'autel. La piété âe la gardienne de sa mémoire luit jour et nuit, comme une lampe de sanctuaire.