‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 8 sur 74 · EN VILLÉGIATURE · texte numérisé non relu

EN VILLÉGIATURE

U août 1843.

Promenade au bois de Boulogne. Dargaud m'a montré l'allée favorite de Lamartine. Récit d'une conversation entre Lamartine et lui, sur Rousseau,

Lamartine attaquait Rousseau. « Vous calomniez Rousseau, dit Dargaud, il a été la confession de Dieu et de la liberté, la confession des deux infinis de la philosophie et de la politique ; vous lui devez. Et il vous est permis moins qu'à tout autre de le calomnier. »

M™* de Lamartine,' qui n'avait rien dit, sortit de son silence, et avec son équité supérieure, donna son témoignage : « Tout ce qu'a dit M. Dargaud est parfaitement juste. » Lamartine sourit et dit : « C'est vrai I » M"® de Lamartine attaqua l'abstention du docteur Circo qui n'avait rien dit : « Vous avez été lâche. »

20 août.

Lettre de Lamartine à son ami. Il devait faire un discours littéraire au collège de Mâcon, à la

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distribution des prix; mais le recteur de Dijon s'y est opposé. « Mâcon est trop sonore ; je ne suis sensible qu*âu bien, insensible au mal. »

6 septembre.

Nous avons lu le hardi discours de Lamartine au conseil général de Saône-et-Loire, sur l'extension du droit électoral. Il y a deux belles parties. Lamartine sent que sa prose a besoin d'être contenue. Dargaud l'admire et le juge. Les Laboureurs^ fragment épique de notre âge, beau comme Homère, et les Novissima Verba^ sont, selon Dargaud, les deux chefs-d'œuvre de la poésie moderne.

La causerie a couru sur Guigniaut, le traducteur de la symbolique de Creutzer, sur Quinet et Michelet. Michelet a été mal vu la première année, chez Lamartine, à cause de sa subtilité.

La lettre de Lamartine sur son discours est l'écho des applaudissements : « Jamais je n'ai » improvisé ainsi ; mon succès a été fabuleux.., > Je ne serai plus président du conseil général ; » J'ai donné ma démission honorablement, mais » irrévocablement. »

A Saint-Point, le charme de la nature et des souvenirs l'a ramené à sa jeunesse. Il écrit ses Mémoires intimes qui seront un parfum de jeunesse, de fraîcheur, de sentiment et de lilas, un Jocelyn en prose.

Dargaud, retenu à Paris pour une affaire littéraire de Lamartine près de Gosselin, m'a quitté pour retrouver son ami, et passer l'automne dans les délices de cette amitié.

Septembre 1843.

Je suis en Bretagne, dans ma ville natale, au bord de la mer, plein de délicieux souvenirs. Loin du génie, je vibre encore d'enthousiasme. J'ai emporté avec moi un religieux petit livre, VEœplîcation familière des vérités de la religion^ destinée aux enfants, à ces jeunes pauvres ou abandonnées que M™* de Lamartine abrite dans une maison de charité. Le livre ne porte pas son nom. Mais chaque page est signée de sa vertu, de sa piété, de son cœur. On sent que c'est une irière qui a écrit, une mëre qui a perdu ses enfants, et qui se fait la mère des" enfants d^ autres.

J'ai écrit avec piété un petit article dans le joui^nal de ma ville natale; c'est mon début littéraire. Je l'ai consacré à une sainte femme.

' Au moyen âge parut Vlmitation de Jésus-Christ^ ce saint panégyrique du Fils de Dieu, tout rempli d*amom*, de charité et de fol ; qu'on croirait écrit par un des apétres fiprès la mort du Christ, tant il est imprégné de passion et de tristesse.

Le génie de Gerson avait éclairé Thomme, Tenfant était oublié. Cette lacune vient d'être comblée par le livre que nous annonçons (1).

C'est une de ces œuvres de dévouement, données avec une tendresse pieuse par ces &mes mystiques qui ont vécu dans rÉvangile, et qui viennent essayer de guider les faibles, d'apaiser les doutes aux temps des inquiétudes religieuses.

(1) Eôoplication familière des principales vérités de la religion^ à Vusage des enfants, ouvrage adopté par le Conseil royal de rinstruction publique pour les écoles primaires, et approuvé par NN. SS. les Archevêques de Paris, de Bordeaux et d'Auch, et par Mgr l'Evêque d'Autun.

Un voL inri2. — Chez PERISSE Frères, à Paris.

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C*est à une femma que nous la devons I En publiant l'Explication familière de la religion^ elle a. écrit pour les enfants un commentaire pratique et attachant des vérités religieuses ; une histoire de la doctrine chrétienne, pleine de simplicité, de clarté, d'intérêt et de charme. Ce livre (dont les divers mérites ont été appréciés ailleurs avec une exquise délicatesse de pensée et de style), c'est -la religion catholique dépouillée de son caractère austère et solennel, puis revêtue Jl*amour, de grâce et de douceur ; en un mot, c*est la Bible des enfants.

Là destinée de cet humble volume sera grande, nous Vei* pérons et le désirons ardemment : il aura une influence sérieuse, une haute portée morale sur le peuple des cités et sur celui des champs.

Ce sera le vase d'huile bienfaisante versée sur les pieds meurti-is des enfants de nos campagnes, par une femme inconnue; et aussi une douce lumière pour les yeux des vieillards mourants.

Ce manuel religieux deviendra donc le soutien des premiets ^as de Thumanitô dans les deux voies terrestre et céleste- ; le g-uide de Tenfance, ce rêve de la terre, et de la vieillesse, ce rêve du ciel 1

Et maintenant qu'il nous soit permis à nous, qui avons passé cet âge auquel s*adresse Tauteui*, de la remercier avec aniour et respect, d'avoir fait une oeuvre qui sera aussi pour nos âmes attristées par le doute, la moralisation, la consolation et Tespérance.

La sainte femme fut touchée de cet hommage d'effusion du jeune admirateur de son mari. Ce fut la source de cette amitié profonde qui a baigné nos deux âmes.

Paris, 28 janvier.

Revenu depuis peu de jours de Monceaux, Lamartine a fait un discours d'apaisement dans l'ardent débat de l'adresse ; il est intervenu entre les légitimistes et les orléanistes, il a repoussé la flétrissure d'un parti, et il a fait la part de justice à tous, avec une conscience sereine. Il a

eu un succès. Il â dit qu'il fallait être citoyen avant d'être, légitimiste ou libéral, aimer la patrie plus que son parti.

30 janvier.

. Hier, Lamartine a été voir Royer-CoUard. Ils ont eu un entretien politique. < Royer-CoUard a le dédain de la démocratie, dit Lamartine. C'est un homme antique, profond, élevé I Chateaubriand n'est qu'une magnifique surface. ♦

3 février.

Lamartine exalte Voltaire et méprise Rousseau. Voltaire a eu le courage, Rousseau est plus élo* quent. Il a lu cette année, à Monceaux, les de#^ nières pages àeV Emile et les a trouvées ridicules. Rousseau, dit-il, est un cuistre. Il n'aime pas Aifdré Chénier; c'est un reflet de la Grèce, ca n'est pas un rayon. Il admire M"^ de Staël comme orateur. D'après sa nature et son génie, on croit qu'il aime Rousseau et André Chénier, et déteste Voltaire. C'est le contraire. On s'est fait un Lamartine de fantaisie. Dans Voltaire, il aime la lumière. Je suis un peu troublé de ces apparents paradoxes, surtout pour André Chénier.

13 février.

Une grâce de souvenir. En allant au bois, Dargaud a montré mes fenêtres à Lamartine, elles ont vue sur le jardin de l'hôtel de la rue de l'Université, et la fenêtre de son cabinet. Il à prié Dargaud de me rappeler qu'il penserait à moi, en se mettant à sa fenêtre. Ce n'est rien, et c'est exquis d'amitié, je ne m'étonne plus qu'il ait enchanté les femmes.

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Du 21 au 24 février.

Lamartine parlera, s'il est provoqué, contre la proposition de Rémusat sur les incompatibilités, cette proscription étroite, médiocre, des capacités de la Chambre. Lamartine désirerait l'union de Bari*ot et de Thiers : il deviendrait alors le chef de ropposition.il est indigné contre Thiers et Rémusat; il se ménage pour les combattre. Le ministère Guizot vaut mieux.

Il devait parler le 24, défendre les pétitions contre les fortifications de Paris. Lherbette l'a prié de lui céder son tour afin d'être entendu. Lamartine aurait battu le général Allard par son discours même. Allard lui a demandé s'il était devenu plus calme sur les fortifications de Paris. Lamartine lui a lancé ce mot de mépris : « C'est le crime le mieux fait que je connaisse. Et si j'avais l'honneur d'être ministre de mon pays, je ne choisirais pas d'autres officiers que vous pour les démolir. »

3 mars.

Lamartine rêve une réforme de son intérieur.

Il pense à quitter son hôtel, à monter dans un modeste appartement. Il travaille à l'histoire des Girondins. Il écrit dans la matinée, à l'heure de la fraîche inspiration, avec son génie facile.

6 mars.

Visite de Lamartine et Dargaud à Béranger. Sa chambre est simple, elle n'a que deux statuettes et un médaillon donné par Lamartine. 11 désirerait des tableaux, mais pauvre, il n'a pu se les donner. On a causé de cette affaire de Taïti, qui ne vaut

pas le bruit qu'on fait autour d'elle. Béranger dans son bon sens a jugé cette petite question, cette guerre d'opposition, comme Lamartine.

Béranger est un curé de campagne goguenard.

On l'a quitté pour aller au Bois.

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