‹ Souvenirs sur Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 10 sur 112 · Lettres sur l'éducation, t. I, p · texte numérisé non relu

Lettres sur l'éducation, t. I, p

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suborna l'un des brodeurs de la maison pour cacher cette lettre dans un habit que Madeleine de Glapion devait revêtir pour la représentation. Celle-ci « pensa mourir de honte » et donna la lettre à la maîtresse des bleues, qui la donna à madame deMaintenon. Plainte fut portée à Mademoiselle, qui fit fouetter son page et menaça de le chasser. Fou de colère, le page s'en prit au brodeur qu'il accusa de l'avoir trahi, et, de concert avec deux compagnons de débauche, l'attaqua à main armée dans la cour extérieure de Saint- Gyr, où il le laissa pour mort. Après quoi, il s'enfuit, passa la frontière, se mit au service d'un prince allemand, changea deux fois de religion et eut beaucoup d'aventures. « On le revit longtemps après et bien changé, ajoutent les Mémoires des Dames de Saint-Cyr. Il était de la compagnie du prince Ragotzki1, et vint avec lui visiter notre maison . Madame nous le fit remarquer en nous disant qu'il avait le dessein d'entrer à la Trappe. »

Ainsi, à quinze ans, Madeleine de Glapion avait déjà ruiné l'existence d'un homme. C'est

1. Le prince Ragotzki, d'une grande famille de Hongrie, ayant été proclamé prince de Transylvanie et ayant tout perdu dans la guerre de Succession, s'était réfugié en France, où il observait l'incognito pour ne rien exiger sur son rang.

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qu'elle n'avait pas seulement une voix pénétrante, « elle était grande et bien faite, fort blanche et un peu pâle, les yeux bleus pleins de feu et d'esprit, le nez bien fait, de belles dents... Toute sa personne étoit douce, tendre et souriante ». Ce qui attirait davantage encore, c'est qu'on la sentait désireuse de plaire, ardente aux affections, aimant non seulement à aimer, amans amare, comme disait saint Augustin, mais aussi à être aimée. Avec cette disposition dangereuse, Madeleine de Glapion, sans parents, sans prolecteurs, aurait été exposée à de grands périls, surtout si madame de Maintenon, comme cela lui aurait été facile, avait employé son crédit à lui procurer quelque charge de cour, car la vertu des jeunes filles n'était pas alors protégée par ces barrières un peu conventionnelles que, dans notre société, le mariage abaisse si vite. Aussi l'on comprend que sa chère Glapion ayant, à l'âge de vingt ans, manifesté le désir de demeurer à Saint Cyr comme dame de Saint-Louis, madame de Maintenon ait accueilli avec joie ces indices de vocation religieuse. Mais il faut lui rendre cette justice qu'elle ne fit rien pour lui dissimuler toute l'étendue des devoirs et des sacrifices que cette vocation comportait.

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Dans un entretien particulier, qui a été conservé et qui méritait de l'être, elle la met en garde contre « cette grande tendresse de son cœur qui veut aimer et être aimé réciproquement. C'est une inclination bien douce, mais bien dangereuse », lui dit-elle, et sur les dangers de cette inclination, elle lui donne, en se plaçant au point de vue spécial de la vie religieuse, des avertissements auxquels il ne serait pas besoin de changer grand'chose pour que les profanes en puissent faire leur profit. Mais prévoyant que cette nature ardente pourrait tomber dans un autre excès, elle la met également en garde contre les exagérations d'un mysticisme qui lui ferait négliger les obligations de son état. « 0 ma chère fille, s'écrie-t-elle, aimez la pratique et la présence de Dieu; c'est un remède à bien des maux, qui nous est nécessaire à toutes, mais ne croyez pas que ce soit une présence de Dieu sensible et goûtée qu'on ne peut garder qu'ayant les deux genoux en terre. Il y a une autre présence de Dieu à laquelle il faut qu'une dame de Saint- Louis s'accoutume, qui est de travailler pour Dieu, de se dissiper pour Dieu, si l'on ose parler ainsi, du moins en apparence, mais tâchant de faire sentir à son cœur, au plus fort

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de son travail, que c'est pour Dieu qu'il le fait1. »

Dans un second avis qu'il y aurait avantage à faire lire à toutes les jeunes filles qui se croient la vocation, elle lui développe encore tous les devoirs de la vie religieuse d'une manière qui n'était guère faite pour l'attirer. La novice persévéra cependant et fit profession au mois de novembre 1695, à l'âge de vingt et un ans. Mais ce qu'on sait d'elle permet de deviner qu'elle ne fut guère heureuse au couvent. Parfois on la surprenait, attachant par-dessus les murs de cette clôture qu'elle avait juré de ne pas franchir, un long regard sur ce monde auquel elle avait renoncé. Il est vrai qu'avec sa nature passionnée elle n'aurait été guère plus heureuse dans le monde. Inquiète, agitée, dévorée tout à la fois de scrupules et de désirs, elle avait une sorte d'attrait maladif pour tout ce qui était tristesses. Son imagination, pour emprunter une expression à Fénelon, était toute tendue de deuil, et l'on disait à Saint-Cyr qu'elle avait l'air d'une âme du purgatoire : « Vous buvez à longs traits les choses mélancoliques, » lui écrivait madame de Main-

1. Lettres historiques et édifiantes, t. II, pp. 380 et 38 i.

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tenon, et ce n'était presque point une métaphore. Fréquemment employée à l'infirmerie, car elle avait un don particulier pour le soin des malades, elle s'attachait d'autant plus passionnément aux religieuses ou aux demoiselles qu'elle les voyait dans un danger plus grand. De chaque mourante, et il y en avait fréquemment, elle se faisait une amie, assistait à son agonie lors même que ses soins étaient devenus inutiles, et lorsque la mort survenait, elle s'abandonnait à tous les éclats du désespoir. Ainsi elle ne cessait « de s'abîmer dans les créatures » et il fallut la retirer de l'infirmerie, pour la remettre aux classes. Madame Glapion chercha alors un remède à ses agitations dans les exercices de l'esprit. Elle se passionna pour la géographie. Elle ne rêvait plus que cartes, mappemondes, récits de voyages et de missionnaires. C'était le moment où l'Asie s'ouvrait. Mais, dans ces récits mêmes, elle trouvait de nouveaux sujets de troubles, ne pouvant comprendre que la bonté de Dieu laissât tant de créatures dans les ténèbres et la souffrance, et ses supérieures durent lui interdire ces études périlleuses. « Croyez-vous pas qu'il n'y aura pas de géographes sauvés, » lui écrivait plaisamment mademoiselle d'Aumale. Elle se rejeta alors avec

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plus de passion encore sur la musique, malgré l'avis de son confesseur, dont madame de Maintenon ne comprenait pas d'abord la sévérité. Elle ne tarda pas à s'apercevoir que le bon prêtre pouvait avoir ses raisons.

Nivers, l'organiste de Saint-Cyr, avait composé, sur les paroles célèbres du Cantique des Cantiques : Adjuro vos,fdise Jérusalem, etc.. \ un motet qu'on chantait à la profession des religieuses. Il était même si beau et si tendre que madame de Maintenon avait ordonné qu'il ne serait plus chanté. Il le fut pour la dernière fois à la profession de Madeleine de Glapion. Mais elle l'avait retenu, et un jour madame de Maintenon fut surprise de la trouver au clavecin, chantant ce motet de sa belle voix qui allait au cœur, les yeux pleins de larmes. Sans se demander, comme le bon Lavallée, si, en chantant ce motet, elle pensait au page audacieux dont elle avait su le crime et la fuite, mais dont elle ignorait le sort; on peut cependant craindre pour elle qu'elle n'attachât pas à ces paroles passionnées un sens uniquement mystique. Ce qui manquait à la pauvre

1. « Je vous adjure, ô filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, de lui dire que je languis d'amour. (Cantique des Cantiques, chap. v, p. 8.)

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cloîtrée, c'est un sentiment qui fait le support de la vie religieuse et aussi de la vie humaine : l'amour de Dieu. Elle aimait mieux les créatures que le Créateur. Comme elle s'en faisait reproche, elle cherchait à s'en punir par des austérités qu'on était obligé de lui défendre. Elle s'exagérait ses défauts, ses torts, ses péchés. Elle « s'aigrissoit contre elle-même », tombait dans le découragement, et la tristesse la conduisait à de nouvelles fautes. En un mot c'était une âme en détresse.

Les âmes en détresse qui ne trouvent pas leur appui en Dieu ont besoin d'une main qui les soutienne. Il faut les aider à vivre. Madame de Maintenon le comprit et s'y appliqua sans relâche. On suit, à travers les lettres sans nombre qu'elle lui adresse, les épreuves par lesquelles passe celle qu'elle appelle « sa chère, sa très chère fille ». Suivant les cas elle l'avertit, la gronde, la raille, la console, toujours avec une maternelle sollicitude. Jamais un conseil qui ne soit sensé; jamais une parole qui ne soit tendre et en même temps virile. Du premier coup elle met le doigt sur la plaie : « Vous n'aimez pas Dieu de tout votre cœur, de tout votre esprit; voilà votre mal et voilà sa source... Dieu vous avoit donné un cœur tendre,

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généreux, reconnaissant, et, au lieu de pouvoir lui dire avec confiance : « J'ai inspiré le bien que » vous aviez mis en moi », vous entendrez qu'il vous dira : « Je vous avois donné un cœur propre » à aimer, et vous avez aimé les créatures et vous » avez cherché à les aimer. Vous avez passé vos » jours à vous attrister pour elles; vous avez » versé plus de larmes sur leur perte que sur vos » péchés. Vous vous êtes rendue incapable de » travailler pour moi, parce que vous vous êtes v consumée pour elles. Vous avez manqué au » premier commandement et à vos vœux. Vous » avez langui dans ma maison, vous qui deviez, » par tout ce que j'ai mis en vous, être l'exemple » de la ferveur. Vous avez fait gémir vos supéy> rieurs, vous qui deviez être leur consolation. » Voilà, ma chère fille, ce que je ne puis m'empêcher de vous dire. Je sais que je vous demande beaucoup, mais c'est à une religieuse que je parle et à une religieuse capable de comprendre l'étendue de ses obligations1. »

Fort heureusement madame de Maintenon était du nombre de ces créatures qu'elle reprochait à madame de Glapion d'aimer. La jeune professe

1. Lettres historiques et édifiantes, t. II, pp. 96 et passim.

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avait pour madame de Maintenon un sentiment passionné. Celle qui était l'objet de ce sentiment ne se faisait pas scrupule de l'entretenir, tout en cherchant à le contenir dans de justes bornes. « Je désirerois deux choses bien difficiles à accorder, ma chère fille, lui écrivait-elle un jour après avoir été malade : je voudrais que vous m'aimassiez tant que je vivrai, et que vous ne fussiez point affligée quand je mourrai... Ecrivezmoi toujours, lui disait-elle dans une autre lettre; ne m'aimez pas trop. »

Pour agir sur celle à qui elle faisait cette singulière et touchante recommandation, elle savait à l'occasion faire usage de ce puissant levier de l'amour. C'est bien le mot dont il convient de se servir, puisque l'indigence de notre langue (à moins que ce ne soit sa justesse) ne nous offre qu'un seul terme pour rendre des sentiments en apparence très différents; mais elle en usait avec désintéressement, pour le bien de celle dont elle était aimée et non pour sa satisfaction personnelle. Fallait-il l'arracher au chevet d'une compagne aimée, atteinte de la petite vérole et à qui ses soins ne pouvaient plus être d'aucun secours : « Quittez-la, lui écrivait-elle, dès que vous ne pourrez plus lui être utile. Je vous le demande

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et je vous le commanderois si je vous croyois capable de refuser la prière que je vous en fais », et comme, dans sa douleur d'avoir perdu coup sur coup deux religieuses à qui elle était particulièrement attachée, madame de Glapion ne voulait point prendre pour sa santé les soins qu'on lui recommandait, elle essayait de nouveau d'agir sur elle par le sentiment : « Vous me renvoyez à Versailles, lui écrivait-elle, attristée du peu de raison que vous avez pour vous-même, en ayant tant pour les autres! Vous ne voulez point obéir à votre mère et presque rien faire pour votre poitrine. Je suis tout de bon fâchée contre vous, et je ne reviendrai point que votre santé ne soit revenue. » Mais, peu de temps après avoir fait ainsi appel à sa tendresse, en la menaçant de la punir par la privation de l'objet aimé, elle lui écrivait presque un peu sèchement, en réponse sans doute à une lettre trop passionnée : a Ne faites rien pour moi; faites tout pour Dieu. » Dans cette relation si constante et si touchante, qui dans une vie si remplie lui dérobait tant d'heures, madame de Maintenon se préoccupe avant tout de détruire chez la jeune religieuse (au plus fort de la correspondance madame de Glapion n'avait pas vingt-cinq ans) le regret

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du monde dont elle la sent envahie. Elle lui dépeint avec vivacité les périls qui l'auraient assiégée : « Vous auriez eu plus de plaisir dans le monde, mais, suivant toute apparence, vous vous y seriez perdue. Racine vous auroit divertie, et vous auroit entraînée dans la cabale des Jansénistes. M. de Cambrai vous auroit contentée et renchéri même sur votre délicatesse, et vous seriez quiétiste. Jouissez donc de votre sûreté. » Mais c'est surtout par de fréquents récits de sa propre existence qu'elle s'efforce de détruire les regrets inavoués du monde et de la Cour qu'elle devine chez madame de Glapion. De là ces « entretiens d'une confiance intime » (c'est le titre qu'ils portent) qu'elle ne croyait pas destinés à la postérité, et qui, complétant et corroborant le témoignage de Saint-Simon, nous montrent combien assujettie et harassante était sa vie. Il n'est pas un écrivain s'étant occupé de madame de Maintenon qui n'ait cité quelque passage de ces entretiens, et c'est ainsi que le souci d'une supérieure pour l'âme d'une religieuse a fourni des documents à l'histoire. Dans ses exhortations, et alors surtout qu'elle en tire le sujet de son expérience, madame de Maintenon s'élève parfois jusqu'à l'éloquence. Ainsi, dans cette lettre célè-

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bre que Louis Racine a publiée pour la première fois, et dont Voltaire a cité quelques lignes dans son Siècle de Louis XIV1 : « Que ne puis-je, lui écrit-elle, vous donner mon expérience ! Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à remplir leur journée! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait peine à imaginer et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber. J'ai été jeune et jolie. J'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée partout; dans un âge plus avancé, j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit. Je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous ces états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en tout cela rien ne se fait entièrement. On n'est en repos que quand on s'est donné à Dieu. »

On sent que madame de Maintenon s'est nourrie de saint Augustin. Credo ego, generosum animum, prœter in Deum, ubi finis est noster, nusquam

1. Louis Racine, et, après lui, Voltaire ont donné tous deux cette lettre comme ayant été adressée à madame de La Maisonfort. Lavallée a démontré que c'était une erreur, cette religieuse, qui était une des apôtres les plus ferventes du quiétisme, ayant été renvoyée de Saint-Cyr en 1697.

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requiescere, dit le saint dans un passage que Pétrarque a donné comme épigraphe à son traité de Vita solitaria. Tant de soins ne furent pas perdus. Elle eut la joie de voir l'âme généreuse de Madeleine de Glapion s'acheminer peu à peu vers ce but divin qu'elle lui montrait. On le devine à ce que les lettres d'exhortation qu'elle lui adresse deviennent de plus en plus rares. Un des derniers conseils qu'elle lui donne est celui-ci : « Un saint me mandoit : Soyez homme dans votre piété. Je vous le dit : Soyez homme. La grossièreté et un peu de dureté (on sait que madame de Maintenon faisait peu de cas de la sensibilité des hommes) seroient une excellente pratique pour vous *. » Madame de Glapion ne devint ni grossière, ni dure; elle devint seulement plus ferme dans sa vocation et dans sa piété. Elle inspira une confiance de plus en plus grande à la communauté dont elle était assurément le sujet non pas le plus sage, mais le plus brillant. Aussi madame de Maintenon eut-elle, trois ans avant sa mort, la joie de la voir nommer supérieure. La fondatrice de Saint-Gyr pouvait s'en aller sans inquiétude sur l'avenir de son œuvre. Elle savait entre quelles mains elle la laissait. Elle mourut en

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