Lettres sur l'éducation des filles, p
XXXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE
Cette question du mariage la préoccupait beaucoup. Elle raille volontiers les pruderies de couvent, et elle s'élève avec indignation contre la difficulté que faisaient certaines jeunes filles à prononcer le mot de mariage : « Quoi, s'écriaitelle, un sacrement institué par Jésus-Christ, qu'il a honoré de sa présence, dont ses apôtres détaillent les obligations et qu'il faut apprendre à vos filles, ne pourra pas être nommé! Voilà ce qui tourne en ridicule l'éducation des couvents. Il y a bien plus d'immodestie à toutes ces façons-là qu'il n'y en a à parler sur ce qui est innocent et dont tous les livres de piété sont remplis. » Et elle ajoutait avec cette vue un peu triste des choses que lui donnait son expérience de la vie : « Quand elles auront passé par le mariage, elles verront qu'il n'y a pas de quoi rire. Il faut les accoutumer à en parler sérieusement et même tristement, car je crois que c'est l'état où l'on éprouve le plus de tribulations, même dans les meilleurs1. »
Enfin, sans me laisser entraîner à parler de ses procédés d'éducation et d'influence au point de vue moral, je ne peux cependant résister au désir
i. Lettres sur l'éducation des filles, p. 135.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXXIX
de citer ce morceau d'une observation si fine, d'une portée si générale : « Vous devez inspirer à vos demoiselles, disait-elle aux dames de Saint- Louis, l'amour de leur réputation; il faut qu'elles y soient délicates. Comptez que les meilleures de vos filles sont celles qui paroissent le plus glorieuses, je ne dis pas d'une sotte gloire qui aille à disputer le pas à quelqu'un et à se vanter de sa qualité, mais d'une certaine gloire qui rend jalouse de sa réputation, qui fait craindre d'être trouvée enfant, qui rend sensible à une confusion publique. Ce seroit un défaut dans une religieuse. Il faudra mourir à cette délicatesse, mais avant que d'y mourir, il faut y avoir vécu. » Gomme cela est d'une psychologie sagace de reconnaître ainsi l'appui que l'honneur prête à la faiblesse humaine, et n'y a-t-il pas d'autres sentiments dont on peut dire avec égale vérité qu' « avant que d'y mourir, il faut y avoir vécu ».
Mais où madame de Maintenon est surtout intéressante à étudier, c'est dans son rôle de directeur spirituel. C'est à dessein et sans raillerie que je me sers de ce masculin, car elle était bien directeur, tout comme était bien gouverneur du prince cette madame de Genlis dont une agréable publication vient de faire revivre l'originale
XL NOTICE BIOGRAPHIQUE
figure1. L'évêque de Chartres, supérieur spirituel de Saint-Cyr, lui reconnaissait cette qualité. Toute une série de questions que madame de Maintenon lui adressait, avec les réponses de l'évêque, a été publiée par Lavallée. Ces questions sont bien celles-là dont un directeur encore novice pourrait demander la solution à un confrère plus expérimenté, et quand — ce qui était parfois le cas — madame de Maintenon ne se trouve pas d'accord avec le confesseur ordinaire de Saint-Cyr, c'est toujours à elle que l'évêque donne raison. Il s'en fallait, cependant, qu'elle tendît à empiéter sur les pouvoirs du confesseur en titre. « Je ne suis pas, écrivait-elle, un directeur bien hardi, » et, en effet, elle conseille fréquemment de s'en rapporter à lui sur les questions importantes, entre autres sur celle des communions dont la fréquence, on le sait, avait été un des points le plus disputés dans l'Eglise, le livre de la Fréquente communion, d'Arnaud, ayant été le point de départ de la querelle janséniste. Mais elle ne se dérobe point lorsqu'il s'agît de donner des conseils, d'entrer dans les difficultés, de compatir aux peines. Elle y déploie celte charité morale
1. Gouverneur de prince. La comtesse de Genlis, par M. de Chabreul.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. xn
qui est bien au-dessus de la charité matérielle, car il y faut le don de quelque chose de soi, et, suivant le précepte de saint Paul, elle se fait toute à tous, ne correspondant point seulement avec les dignitaires de Saint-Cyr qu'elle avait chargées de diriger la maison, mais répondant à toutes les religieuses qui lui écrivaient pour lui ouvrir leur âme, aux novices qui lui faisaient part de leurs hésitations, aux demoiselles qui la consultaient sur leur vocation, et jusqu'à une humble sœur converse à laquelle elle écrivait pour lui reprocher de se croire abandonnée en l'assurant qu'elle serait toujours prête et disposée à lui parler et à la regarder, « non seulement comme une de ses chères filles, les dames de Saint-Louis, mais comme une de celles qui lui marquent le plus de confiance et d'amitié ». De ces nombreuses lettres, on pourrait tirer un petit traité de direction qui lui ferait le plus grand honneur et rélèverait au niveau des plus illustres supérieures. A l'appui de ce que j'avance, je voudrais, dussé-je me trouver entraîné un peu loin, montrer comment elle s'y prenait avec une religieuse dont le nom, grâce à Racine, a quelque peu dépassé l'enceinte du monastère et qu'elle formait pour lui succéder à la tête de Saint-Cyr.
XLII NOTICE BIOGRAPHIQUE
Madeleine de Glapion des Routis, d'une vieille famille de Normandie, avait été l'une des premières admises parmi les jeunes filles nobles et pauvres à qui madame de Maintenon entendait faire donner une éducation conforme à leur rang l. Dès l'âge de quatorze ans, madame de Maintenon la distingua : « Je ne veux pas, lui écrivait-elle,
attendre aux étrennes à vous donner un livre
pour écrire ce qui vous touche le plus 2. » Quelques mois après, Madeleine de Glapion jouait Esther au ravissement de Racine. « J'ai trouvé, disait-il, un Mardochée dont la voix va au cœur. » Le jour de la représentation, sa voix alla au cœur en effet, et non pas du seul Racine, ce qui eût été sans inconvénient. Les dames de Saint-Louis, dans leurs Mémoires, racontent naïvement l'histoire. Un page de la Grande Mademoiselle, qui avait été admis à la représentation, avait reçu de la voix et de la beauté de la jeune actrice une telle impression qu'après avoir vainement essayé par deux fois de lui faire accepter une lettre, il
1. Elle était née en 1674 et entra en 1682 dans la maison de Noisy dont l'établissement précéda celui de Saint-Cyr.