LES PORTRAITS DE MADAME DE MAINTENON
Il existe un grand nombre de portraits, gravures ou lithographies représentant madame de Maintenon. On en compte plus de trente au Gahinet des Estampes, à la Bibliothèque nationale. Parmi les portraits, les deux plus célèbres sont celui de Mignard, qui l'a peinte en sainte Françoise Romaine, et celui où Ferdinand Ta représentée tenant entre ses genoux une petite fille, probablement sa nièce, mademoiselle d'Aubigné. Ces deux portraits sont au musée de Versailles. Tous deux nous montrent madame de Maintenon dans son âge mûr. Il n'en est pas de même de celui dont nous avons reproduit la gravure en tète de ce volume, où elle apparaît au contraire en pleine jeunesse, dans tout l'éclat de sa beauté, alors qu'elle était encore madame Scarron.
L'original de ce portrait a une histoire. Il a été découvert en 1877, dans le grenier d'une petite maison du village
d'Aoste, canton de Pont-de-Beauvoisin. Sur ce renseignement on serait tenté d'abord d'en mettre en doute l'authenticité qui cependant parait constante. Son propriétaire, M. Penjon, professeur à la Faculté de Lille, l'a possédé pendant longtemps comme le portrait d'une dame inconnue. Ce ne fut qu'en 1891 que son attention fut appelée sur la parfaite ressemblance de ce portrait avec de mauvaises gravures du siècle dernier qui sont au Cabinet des Estampes et qui représentent madame de Maintenon : même pose, même coiffure, même décollelage. Un examen plus attentif et une photographie révélèrent à gauche à la hauteur de l'épaule un nom : Mignard, et une date :
Ce nom et celte date n'ont rien pour surprendre. En effet on sait par Scarron lui-même que Mignard avait fait un portrait de madame Scarron. Voici les vers qu'à ce propos le poète adressait au peintre :
Tu sais bien que le crayon
Qui se gâte à la poussière N'est encore qu'un rayon De sa future lumière.
Viens donc demain chez moi Finir cet ouvrage rare.
Pour te ramener chez toi, Un convoi je te prépare.
Ainsi donc Mignard avait commencé un portrait de madame Scarron, que Scarron le pressait d'achever. La date de 1659 n'a rien non plus d'inacceptable, Scarron n'étant mort qu'en 1660. Madame Scarron avait à cette époque vingt-quatre ans. A voir ces yeux bien fendus, ce nez droit, ces opulentes épaules on comprend mieux Barillon, et surtout Villarceaux.
Reste à expliquer comment ce portrait, œuvre d'un grand peintre, représentant une femme célèbre, est arrivé en Dauphiné. Des recherches entreprises dans les archives du département de l'Isère ont fourni une explication très vraisemblable.
Scarron avait un oncle, Pierre Scarron, évêque de Grenoble de -16o0 à 1668, avec lequel il eut de fréquentes et amicales relations. Donc rien d'étonnant qu'il ait envoyé à cet oncle le portrait d'une femme dont il avait toute raison d'être fier. A la mort de Pierre Scarron, une transaction intervint entre le chapitre, alors chargé de l'intérim épiscopal, et Claude Gratet de Dolomieu, président du bureau des finances du Dauphiné. A ce moment le portrait de madame Scarron dut sortir, par vente ou autrement, de l'évêché où il n'y avait aucune raison de garder le portrait d'une aussi jolie femme. M. de Dolomieu put en devenir propriétaire. Or parmi les auteurs (comme on dit dans la langue du droit) de M. Penjon figure un certain Augustin Dupré qui fut, jusqu'au moment de la Révolution, intendant de la famille de Dolomieu. Ce Dupré avait été autrefois propriétaire de la petite maison d'Aoste, située à dix kilomètres du château de Dolomieu. Il est infiniment probable qu'au moment de l'émigration et des troubles de la Révolution ce portrait passa, avec quelques meubles, du château des seigneurs dans la maison de l'intendant, soit qu'il les ait cachés pour leur compte, soit qu'ils lui aient été donnés, comme le peuvent faire supposer les rapports affectueux qui, après la Révolution, s'établirent de nouveau entre les deux familles. Ainsi s'explique, de la façon la plus naturelle, cette aventure bizarre d'un portrait de madame de Maintenon venant échouer dans un petit village du Dauphiné. On trouvera un récit, fort agréable de cette aventure, dans un petit
opuscule intitulé : Histoire d'un portrait, qui a été communiqué à la Société des sciences de Lille par M. Penjon lui-même. Nous lui adressons ici nos remerciements pour l'obligeance qu'il a eue de nous laisser reproduire ce portrait par la gravure.
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