‹ Souvenirs sur Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 26 sur 112 · Il est difficile de savoir de qui mademoiselle d'Aumale · texte numérisé non relu

Il est difficile de savoir de qui mademoiselle d'Aumale

présent dit à Madame : « On ne revient pas de là pour rien1. »

Le vaisseau dans lequel madame d'Aubigné étoit avec ses enfants pensa être pris par des corsaires. Elle habilla ses enfants de ce qu'ils avoient de plus beau, et mit un grand chapelet à sa ceinture selon qu'elle avoit coutume de le porter, ne craignant pas de marquer par là sa religion. Françoise d'Aubigné disoit tout bas à son frère : « Si on nous prend, nous nous consolerons de n'être plus avec elle. » C'est que madame d'Aubigné ne les aimoit pas. Toute sa tendresse étoit pour un fils aîné qu'elle avoit et qui se noya à Murçay.

Françoise d'Aubigné parlant une fois de l'enfer avec son frère, elle lui dit. « Je crois que Dieu se ravisera et qu'il ne laissera pas les damnés éternellement dans les flammes. »

Madame d'Aubigné avoit soin de former de bonne heure l'esprit de ses enfants, et pendant qu'ils étoient

veut ici parler, si c'est de Georges d'Aubusson, dit l'abbé de la Feuillade, qui fut évèque et prince de Metz en 1668 et qui mourut à Metz le 12 mai 1697, âgé de quatre-vingt-huit ans, ou de son successeur, Henri-Charles du Cambout, fils du duc de Coislin, né le 15 septembre 1664, qui fut premier aumônier de France et qui mourut à Paris le 2S novembre 1732.

1. Lavallée, qui avait eu le manuscrit de mademoiselle d'Aumale entre les mains, en a tiré quelques traits relatifs à l'enfance de madame de Mainlenon pour son ouvrage intitulé : « La famille d'Aubu/né et l'enfance de madame de Maintenon •> ; il cite ce passage p. 77.

à la Martinique elle les occupoit quelquefois à écrire. « Allez, leur disoit-elle, écrire en France sur tel sujet. »

Françoise d'Aubigné faisoit fort aisément ses lettres, mais son frère étoit fort paresseux. Il lui disoit : « Ma sœur, faites mes lettres; je vous irai chercher des oranges pendant ce temps-là pour votre récompense; et, comme j'aimois les oranges, dit madame de Maintenon, et que je n'osois sortir comme mon frère, j'étois ravie; je faisois vite ses lettres. » Il y a tant d'oranges dans cette île qu'on les ramasse dans les allées pour s'y pouvoir promener.

Madame d'Aubigné faisoit apprendre à lire à ses enfants dans Plutarque. Elle vouloit qu'ils fussent élevés fort durement. Elle fit un jour une chose très dure à sa fille; elle la fit peigner jusqu'au sang, puis la mit à l'ardeur du soleil; les mouches venoient la piquer et sa mère ne vouloit pas qu'elle criât.

On mit un jour Françoise d'Aubigné sur la mer, et voyant les étoiles qui brilloient dedans, elle n'osoit demander ce que c'étoit. mais à force de réflexion : « Je m'imaginois, dit-elle, que c'étoient des diamants », parce qu'elle avoit ouï dire qu'on en trouvoit quelquefois dans la mer.

Le feu ayant pris un jour à la maison, madame d'Aubigné ne songea qu'à sauver ses livres, et voyant

sa fille qui pleuroit, elle lui dit : « Quoi! ma fille, pleure une maison. — Hélas ! dit madame de Maintenon, qui nous contoit ces petits traits, je pleurois ma poupée que je venois de coucher sur un petit lit, en lui faisant un pavillon de ma coiffe, et je voyois le feu gagner cet endroit-là *. »

Elle ne se souvenoit d'avoir été embrassée de sa mère que deux fois, et elle la baisa seulement au front, cela après une séparation assez longue.

Elle donna deux maximes à ses enfants : la première, de ne jamais faire ce qu'ils n'oseroient faire devant des personnes de respect, et la seconde que, pour se trouver heureux, il faut considérer ceux qui le sont moins que nous. J'ai lu des lettres du grand-père de madame de Maintenon où il parle d'elle avec beaucoup de tendresse; au milieu des malheurs qu'il décrit il l'appelle sa petite innocente 2.

Un jour, madame d'Aubigné voyant un de ses enfants badiner à la chandelle et se brûler le bout du doigt, elle le retira; l'enfant, quoique brûlé, y retourna : « Ah! dit madame d'Aubigné, il sera incorrigible. »

1. Passages cités dans La famille d'Aubigné et V enfance de madame de Maintenon, pp. 76 et 79.

2. Mademoiselle d'Aumale commet ici une erreur. Agrippa d'Aubigné était mort en 1630, c'est-à-dire cinq ans avant la naissance de madame de Maintenon. Quant à son autre grand-père Cardillac, il mourut en 1634. C'est Constant d'Aubigné qui appelait sa fille ainsi.

Monsieur d'Aubigné mourut à la Martinique à son second voyage l, et madame d'Aubigné revint veuve en France avec ses enfants. Elle trouva leurs biens vendus et dissipés par les créanciers de leur père ou par injustice de quelques-uns de leurs parents; elle obtint quelque grâce de la Cour, soit gratification ou pension. Madame de Villette, sœur de Constant d'Aubigné et femme d'un grand mérite, prit encore soin de cette famille malheureuse et surtout de Françoise d'Aubigné, qu'elle élevoit avec le même soin et la même tendresse qu'elle avoit pour ses propres enfants. Elle la garda longtemps avec elle et l'éleva par conséquent dans la religion prétendue réformée.

Cette madame de Villette étoit celle que Théodore- Agrippa d'Aubigné appeloit son unique. Elle étoit huguenote et vivoit si bien que Françoise d'Aubigné dit, quand depuis elle se fit catholique : « Je croirai tout pourvu qu'on ne m'oblige pas de croire que ma tante est damnée2. » Toutes les fois que madame de Villette

i. Les biographes de madame de Maintenon ont cru en effet longtemps, comme mademoiselle d'Aumale, que la mort de Constant d'Aubigné était arrivée aux lies. La publication d'une pièce retrouvée à Orange a permis de rectifier cette erreur; cette pièce publiée dans la France protestante (2° éd., t. I", col. 527) prouve que Constant, qui changea plusieurs fois de religion, mourut, huguenot, à Orange.

2. Dans une Requête au Président du siège de Niort Constant d'Aubigné rendait hommage aux vertus de sa sœur. « Le

faisoit faire l'aumône, elle avoit soin de la faire faire par sa nièce Françoise d'Aubigné. Elle la mettoit au bout du pont-levis, et là lui faisoit donner aux pauvres. Elle prit auprès d'elle beaucoup de goût pour la religion prétendue réformée.

Monsieur et madame de Villette étant huguenots, on leur fit des affaires à la Cour. Madame de Neuillan !, mère de la maréchale de Navailles, parente de monsieur d'Aubigné2, demanda à la Reine mère3 un ordre pour retirer Françoise d'Aubigné d'entre leurs mains et la mit aux Ursulines de Niort. Quelque amitié qu'eût pour elle madame de Villette, sa tante, elle ne voulut jamais payer sa pension ; elle lui donnoit bien pour sa personne des habits et les petites choses dont elle avoit besoin, mais pour la pension, elle ne

suppliant est contraint par nécessité de laisser sa fille aux mains de personnes faisant profession de la religion prétendue réformée; en quoi elle court d'autant plus grand danger que ces personnes sont de très bonne vie socialement, ce qui peut facilement faire impression sur l'esprit d'une enfant de cet âge, pour le divertir de la religion catholique, apostolique et romaine. » (Revue des Provinces de l'Ouest, ann. 1853, pp. 57-59).

1. Louise Tiraqueau, veuve en premières noces d'Eusèbe du Puy du Fou, eut de son second mariage avec le comte de Neuillan deux filles : la maréchale de Navailles et Angélique de Beaudéan, fille d'honneur de la reine, qui épousa, le 18 avril 1656, au Louvre, le comte de Froullay. Elle mourut à Paris le 30 octobre 1673, âgée de quatre-vingt-deux ans.

2. Madame de Neuillan n'était qu'une parente assez éloignée par une alliance avec la famille de Lezay.

3. Anne d'Autriche, née le 22 septembre 1601, morte le 20 janvier 1666.

la put payer, et elle étoit encore due quand madame de Maintenon se trouva en faveur. Elle l'a bien payée depuis.

Elle eut dans ce couvent d'Ursulines à Niort une maîtresse l qu'elle aimoit fort et pour laquelle elle se donnoit beaucoup de peines, passant une partie des nuits à repasser et à mettre en presse le linge des pensionnaires et faisant mille autres choses que cette maîtresse auroit dû faire, afin de lui donner le temps d'être au parloir et de lire. « Outre cela, dit madame de Maintenon, je lui apportois tous les bouts de chandelle que je pouvois trouver parce qu'elle en manquoit pour lire la nuit; je conservai tant d'amitié pour elle que j'ai été longtemps à lui écrire toutes les semaines, et que je fis un voyage exprès en Poitou pour la voir, étant à Paris. » C'est madame de Maintenon qui racontoil ces traits aux demoiselles de Saint-Cyr 2 pour leur faire voir que partout on peut se rendre utile et se faire aimer, mais qu'il faut pour cela se donner de la peine.

Madame de Neuillan étant fort avare 3, s'ennuia

Page 1