‹ Souvenirs sur Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 27 sur 112 · Cette religieuse se nommait la sœur Céleste · texte numérisé non relu

Cette religieuse se nommait la sœur Céleste

2. C'est en mai 1114, dans une Instruction sur l'Amitié, que madame de Maintenon racontait ce trait de son enfance aux demoiselles de Saint-Cyr. — Voir les Entretiens sur l'Éducation publiés par Th. Lavallée, p. 313.

3. Dans une Instruction sur le monde aux demoiselles des deux grandes classes, faite à Saint-Cyr en 1707, madame de Maintenon parle de l'avarice de madame de Neuillan en ces

bien vite de se voir chargée d'une demoiselle sans bien, quoique sa parente. Elle voulut s'en défaire à quelque prix que ce fût; c'est dans ce dessein qu'elle la mena à Paris et qu'elle la mit aux Ursulines de la rue Saint-Jacques, où elle se fit catholique après une longue résistance pour son âge. Madame de Neuillan mit son frère page de monsieur de Parabère !.

Françoise d'Aubigné étant un jour auprès de madame sa mère, elle la mena à l'église, et comme elle tournoit le dos à l'autel (car elle n'étoit pas encore catholique), elle lui donna un soufflet qu'elle porta avec un grand courage, se sentant glorieuse de souffrir pour sa religion2.

Elle se souvenoit bien d'avoir été fort opiniâtre dans sa religion et d'avoir bien disputé avec un ministre ayant devant elle la Bible, soutenant son opinion avec vivacité contre les catholiques. Les religieuses, pour la gagner quand elle fut avec elles, lui

termes : « J'étois chez une de mes tantes assez riche pour avoir un carrosse à six chevaux, un autre pour elle-même, une litière, car elle étoit assez malsaine pour en avoir besoin. Cependant, quoiqu'elle ne fût pas pauvre, je n'avois dans la maison que des sabots, et on ne me donnoit des souliers que lorsqu'il venoit de la compagnie. » — Voir Conseils et Instructions aux demoiselles, p. 98.

1. Henri de Beaudéan, comte de Parabère et marquis de la Mothe Sainte-Héraye, fut pourvu le 12 février 1633 du gouvernement du Poitou et mourut à la Mothe Sainte-Héraye le 11 janvier 1653 dans sa quatre-vingtième année.

2. La famille d'Aubigné et l'enfance de madame de Maintenon, p. 76

promettoient des images et autres récompenses si elle alloit à la messe (car c'étoit encore une enfant) ; elle s'en moquoit disant : « Je crois que je serai bientôt catholique, car on me promet une image pour m'y engager. »

Sa maîtresse, qui avoit de l'esprit, s'y prit mieux. Elle lui disoit : « Non, non, n'y allez pas ; vous n'y êtes pas obligée, puisque vous ne croyez pas les mêmes choses que nous, à moins que vous ne vouliez faire comme les autres. »

Une autre fois sa maîtresse lui disoit : « Je vous laisse libre de demeurer là pendant que nous irons à la messe, mais je vous conseillerois d'y aller, puisque nous y allons tous, pour n'être point singulière. » « Avec ces manières-là, disoit madame de Maintenon, on avoit tout de moi, et je me rendis peu à peu à ce qu'on vouloit, que je devins catholique. »

« Je me souviens, disoit-elle, quand je fis ma première communion; je n'étois pas encore fort dévote, car je donnai un coup de pied à mon frère en passant, en lui reprochant qu'il n'étoit pas plus âgé que moi et qu'il ne communioit pas. »

Madame d'Aubigné étant à Paris prit une petite maison dans le voisinage de monsieur Scarron1, chez

1. Scarron (Paul), né le 4 juillet 1610, mort le 7 octobre 1660.

qui madame de Neuillan avoit mené madame et mademoiselle d'Aubigné. Ceci est depuis la conversion de Françoise d'Aubigné. Madame sa mère étant morte, madame de Neuillan, avare comme on sait, se crut chargée de cette petite tille et chercha son établissement. Elle profila de la mauvoise disposition où monsieur Scarron étoit contre sa famille qui l'avoit injustement plaidé. Il vit mademoiselle d'Aubigné; il lui trouva beaucoup d'esprit, il parut ravi de la voir; il voulut même un jour, quoiqu'il ne fût pas riche et qu'il ne songeât pas alors à l'épouser, lui donner une somme d'argent considérable, qu'elle refusa avec beaucoup de hauteur. Voici une lettre qu'il lui écrivit quelque temps avant de l'épouser1 :

« Mademoiselle,

» Je m'étois bien douté que cette petite fille que je vis entrer il y a six mois dans ma chambre avec une robe trop courte, et qui se mit à pleurer, je ne sais pas bien pourquoi, étoit aussi spirituelle qu'elle en avoit la mine. La lettre que vous avez écrite à mademoiselle de Saint-Hermant2 est si pleine d'esprit,

1. Cette lettre a été publiée plusieurs fois, entre autres par Lavallée dans la Coi-respondance générale de madame de Maintenon, t. I", p. 39.

2. Mademoiselle de Saint-Hermant était cousine de Scarron. Nous ne pouvons dire s'il est ici question de la fille aînée de Pierre Tiraqueau, baron de Saint-Hermant, maître d'hôtel ordi-

MÉMOIRE SUR MADAME DE MAINTENON. 2o

que je suis malconlent du mien, de ne m'avoir pas fait connoître assez tôt le mérite du vôtre. Pour vous dire vrai, je n'eusse jamais cru que dans les îles de l'Amérique ou chez les religieuses de Niort on apprît à faire de belles lettres, et je ne puis bien m'imaginer pour quelle raison vous avez apporté autant de soin à cacher votre esprit, que chacun en a à montrer le sien. A cette heure que vous êtes découverte, vous ne devez point faire de difficulté de m'écrire aussi bien qu'à mademoiselle de Sainl-Hermant. Je ferai tout ce que je pourrai pour faire voir une aussi bonne lettre que la vôtre, et vous aurez le plaisir de voir qu'il s'en faut beaucoup que j'aie autant d'esprit que vous. Tel que je suis, je serai toute ma vie, mademoiselle, votre très humble, etc. »

Pendant que je m'en souviens, je dirai qu'on n'a pas vu d'enfant moins parler qu'elle. Les Ursulines de la rue Saint-Jacques, où elle a été élevée pour se faire catholique, ont toutes entendu dire qu'elle ne parloit presque point.

Monsieur Scarron l'épousa à quatorze ou quinze ans1.

naire du Roi, marié à Aimée de Rubentel, ou de sa fille cadette Marie Marguerite, qui épousa en 1658 un fils du conseiller Doujat.

1. Elle avait en réalité seize ans et demi, et Scarron quarante-deux. Ils furent mariés non pas seulement deux ans, comme le dit plus bas mademoiselle d'Aumale, mais huit ans.

Elle étoit jolie, sans bien, beaucoup d'esprit, et une grande timidité.

La maison de monsieur Scarron étoit remplie de jeunes gens, qui ne venoient chez lui que pour y être en liberté. C'est là que cette jeune personne leur imprima, par ses manières honnêtes et modestes, tant de respect qu'aucun n'osa jamais prononcer devant elle une parole à double entente. Elle a conté bien des fois qu'à la table de monsieur Scarron, elle sentit en elle-même une grande complaisance de ce que tous ceux qui y étoient mangeoient de la viande en carême par libertinage, et que cela ne l'empêchoit pas de faire le sien avec exactitude, ne mangeant que du hareng, du beurre et de la salade; cela au milieu des sauces et des ragoûts qu'ils faisoient, et « que je leur faisois, disoit-elle , moimême. J'avoue que je m'admirois beaucoup dans ce temps-là ».

J'ai appris par des Mémoires qu'elle avoit vécu deux ans dans le mariage avec monsieur Scarron, qui mourut au bout de ce temps.

Elle étoit si timide, dans sa jeunesse, qu'un jour elle pleura parce qu'on l'avoit placée vis-à-vis d'une fenêtre, et qu'on la voyoit plus à découvert. Les connoissances qu'elle avoit faites chez monsieur Scarron lui en attirèrent d'autres, et la mirent dans le com-

merce de la maréchale d'Albret *, dans celui de la duchesse de Richelieu \ Elle allait souvent dans ces deux hôtels 3, et fut partout aimée, honorée et estimée.

Étant un jour obligée d'aller parler à monsieur Fouquet 4, elle affecta d'y aller dans une si grande négligence que ses amis étoient honteux de l'y mener. Tout le monde sait ce qu'étoit en ce tempslà monsieur Fouquet et son faible pour les femmes. Madame de Maintenon a dit bien des fois depuis que, dans ce temps-là, elle n'étoit pas assez heureuse pour travailler pour Dieu, qu'elle le faisoit pour l'amour de sa réputation. Comme elle parloit peu, elle voulut un jour se faire violence, et surmonter sa timidité. Elle sortit dans le dessein de faire l'effort de raconter une nouvelle; elle la répéta bien des fois

1. Madeleine de Guénégaud, fille puînée de Gabriel de Guénégaud, seigneur du Plessis-Belleville, et de Marie de la Croix, avait épousé, le 6 février 1645, César-Phœbus d'Albret, maréchal de France. .

2. Anne Poussard du Vigean, demoiselle de Fors, née le 16 août 1620, mariée le 16 octobre 1644 à François-Alexandre, sire de Pons, frère du maréchal d'Albret. Devenue veuve elle épousa en 1649 le duc de Richelieu et mourut le 28 mai 1684.

3. L'hôtel de Richelieu a été démoli. L'hôtel d'Albret, situé rue des Francs-Bourgeois, existe encore aujourd'hui (au n° 31). La façade est ornée de frontons, sculptures et balcons, avec cette inscription : Hôtel de Jeanne d'Albret.

4. Nicolas Fouquet, vicomte de Melun et de Vaux, marquis de Belle-Isle, né à Paris le 21 janvier 1615, mort à Pignerol le 23 mars 1680.

avant d'arriver dans la compagnie; cependant, elle en oublia une partie, dit fort mal le resle, et elle entendit en sortant que la maîtresse de la maison disoit : « Voilà une sotte petite femme! » Elle raconta ce trait à des personnes timides pour les encourager à paiier, et à n'être pas étonnées de ce défaut qui sied fort aux jeunes personnes.

Elle passa une fois trois mois auprès d'une de ses amies malade, ne la quittant pas un moment quoiqu'elle fût alors fort jeune, et qu'elle eût une grande envie d'aller se faire voir au Cours1. Elle avoua que cela lui avoit bien coûté, mais que le plaisir qu'elle avoit de donner cette marque d'amitié à une vieille personne et les louanges qui lui en reviendroient l'avoient soutenue.

Elle fut un jour fort fâchée de ce qu'une personne de sa connoissance lui étoit venue faire une visite le Vendredi Saint parce qu'il lui paroissoit que c'étoit supposer qu'elle n'étoit pas occupée ce jour-là aussi saintement qu'elle le devoit être, et « tout cela pourtant, dit-elle, sans piété, mais par la seule vue qu'il n'y auroit pas été de bonne grâce qu'une jeune femme ait été sur tout cela comme sont les libertins et les hommes sans religion ».

1. Le Cours-la-Reine, qui était, sous la régence d'Anne d'Autriche, la Dromenade à la mode.

Elle a dit souvent que personne n'avoit poussé si loin l'amour de la réputation et le désir d'être admirée, qu'elle avoit souffert le martyr pour cela. « C'est peut-être pour m'en punir, disoil-elle, que Dieu a permis mon élévation, comme s'il eût prononcé en m'exauçant dans sa colère : tu veux des louanges et de l'estime, tu en auras jusqu'à en être accablée. »

Dans un voyage qu'elle fit avec plusieurs personnes, un homme de la troupe tomba malade de la petite vérole. Madame Scarron la craignoit autant qu'une autre, mais elle ne laissa pas d'aller dans la salle du malade voir s'il étoit bien et donna les ordres nécessaires, s'exposant à gagner le mal en faisant faire plusieurs choses auprès de lui, « non par piété, disoitelle, je n'étois pas assez heureuse pour cela, mais parce que c'étoit un de mes amis, et que j'étois bien aise de montrer que j'étois bonne amie ».

Elle racontoit un jour, en se moquant d'elle, pour faire voir jusqu'où elle portoit l'envie d'être admirée, et combien la jeunesse est folle, qu'elle prit de l'émetique puis monta en carrosse pour aller faire une visite, qu'elle fit connoitre fort vite qu'elle avoit pris Témetique, le disant d'un air fort indifférent, comme n'étant qu'une bagatelle mais qu'elle ne réussit pas; qu'au lieu d'admiration, on se moqua d'elle. On lui dit de retourner bien vite chez elle. « Ce n'étoit pas

là, dit-elle, ce que je cherchois; je voulois qu'on dît : Voyez cette jolie femme, elle ne se soucie point d'elle : elle a du courage. »

Cette conduite et la juste admiration qu'elle causa parvint jusqu'à la reine Anne d'Autriche. Le baron de la Garde ' lui en parla le premier et fut cause qu'à la mort de monsieur Scarron (car elle le perdit très jeune) la Reine, touchée de la verdi et du malheur d'une jeune personne de condition réduite dans une grande pauvreté, lui donna une pension de 2 000 livres ; mais moi, j'ai ouï dire à madame de Maintenon que ce fut le maréchal de Villeroy2 qui lui fit donner cette pension.

Aussitôt qu'elle l'eut obtenue, elle se mit dans un

1. Antoine Escalin des Aimars, marquis et non baron de la Garde, gouverneur de la ville et châtellenie de Furnes. II mourut le S avril 1703. C'est à lui que sont adressées les lettres de la maréchale d'Huxelles dont les originaux sont à la Bibliothèque du Musée Calvet, à Avignon, et dont plusieurs importants fragments ont été publiés.

■2. François de Neufville, marquis, puis duc et maréchal de Villeroy, né le 7 avril 1644, mort à Paris le 18 juillet 1730. — Mademoiselle d'Aumale fait ici une confusion. Ce fut à la mort d'Anne d'Autriche que Villeroy sollicita et obtint du Roi la continuation de la pension que la Reine mère avait accordée à madame Scarron, ainsi que le prouve ce passage d'une lettre que, bien des années après (4 février 1716), elle adressait à Madame de Caylus. (Col. Morrisson, cat., t. IV, p. 61.) « Vous passez trop légèrement votre sollicitation à Monseigneur le duc d'Orléans. Je reconnois bien M. le Maréchal de Villeroy à celle qu'il lui a faite sans vous en rien dire. 11 en usa de même pour moi à la mort de la Reine mère. Il demanda au Roi une pension pour moi sans qu'il ne m'eût jamais parlé. »

couvent. Ce fut aux Hospitalières du faubourg Saint- Marceau1. Elle y vit la meilleure compagnie de ce tempslà, et, avec cette pension, elle gouverna si bien ses affaires qu'elle étoit toujours honnêtement vêtue, mais simplement, car ses habits, comme elle l'a conté ellemême, n'étoient que d'étamine du Lude, fort à la mode dans ce temps pour les personnes d'une médiocre fortune, du linge uni, bien chaussée et de beaux jupons2. Sa pension, celle de sa femme de chambre avec ses gages étoient pris sur cette pension, et, avec cela, elle avoit encore de l'argent de reste, et ne brûloit que de la bougie. « Je n'ai jamais, dit-elle, passé de temps plus heureux3. »

Le maréchal d'Albret*, qu'elle avoit connu chez

1. Madame Scarron se logea d'abord chez les Hospitalières de la place Royale (et non pas du faubourg Saint-Marceau), puis chez les Ursulines de la rue Saint-Jacques. — Voir une note de Lavallée, dans les Mémoires sur madame de Maintenon de Languet de Gergy, p. 114.

2. On trouvera dans Paul Scarron et Françoise d'Aubigné, par A. de Boislisle, de très intéressants détails sur la garderobe de madame Scarron, p. 106.

3. Madame de Maintenon, dans une Instruction faite aux demoiselles de Saint-Cyr en 1708, donne des détails semblables. — Voir Conseils aux demoiselles, p. 104.

4. César Phœbus , comte de Miossens , puis maréchal d'Albret, né en 1614, maréchal de France en 1653, mort le 13 septembre 1676. 11 avait été longtemps célèbre par ses galanteries.

Ce Miossens aux maris si terrible, Ce Miossens à l'amour si sensible, Mais si léger en toutes ses amours, Qu'il change encore et changera toujours.

disait Scarron. 11 avait même fait la cour à madame Scarron,

monsieur Scarron, l'avoit liée d'amitié avec madame la maréchale d'Albret, preuve de la vertu qu'il avoit reconnue dans madame Scarron, car les maris de ce temps-là, quelque galants qu'ils fussent, n'aimoient pas que leurs femmes en vissent d'autres dont la réputation eût été entamée. Madame la maréchale d'Albret étoit une femme de mérite, sans esprit, mais madame Scarron, dont le bon sens ne s'égara jamais, crut, dans un âge si peu avancé, qu'il valoit mieux s'ennuyer avec de telles femmes que de se divertir avec d'autres.

La maréchale d'Albret la prit en si grande amitié qu'elle fit son possible pour l'engager à venir demeurer chez elle, ce qu'elle refusa, mais elle y alloit souvent dîner, etonl'yretenoit quelquefois à coucher.

C'est sans doute à peu près dans ce même temps qu'une des princesses de Nemours devint reine de Portugal1, et que les amis de madame Scarron lui

mais, dit La Beaumelle, il s'était aperçu : « Que mieux vaut être l'ami d'une femme forte que l'amant d'une femme faible. » Du reste il s'était converti sur le tard, et, mourant à Bordeaux, où l'avaient appelé ses fonctions de gouverneur de la Guyenne, il adressait à celle qui s'appelait alors la marquise de Maintenon, une lettre qu'elle ne pouvait lire sans émotion. Le 7 septembre 1G76, elle écrivait à son frère. « M. le maréchal d'Albret est mort, et m'a écrit, une heure avant d'expirer, d'un style qui marque l'estime et l'amitié qu'il avoit pour moi. C'est une perte irréparable, et qui me donne une tristesse mortelle. » (GeflYoy, Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique, t. 1er, p. 82, et Paul Scarron et Françoise d'Aubigné^ p. 134.)

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