Correspondance générale, t. V, p
faire de sottises. Je vois bien que c'est par la tendresse que vous êtes si vive sur ce qui me regarde. — Je vous assure que je ne m'en plains pas, tout au contraire ; j'en suis ravie et je voudrois bien que cela ne diminuât pas tout ce qu'on vous dit de moi, dont je puis vous assurer qu'il y en a bien qui ne sont point vrai. Je vois bien que vous commencez à vous dégoûter de moi, et que, dans peu de temps, vous ne m'aimerez plus; vous auriez raison de ne plus m'aimer s'il étoit vrai que je me cachasse de vous, et si je ne vous disois pas la vérité, comme vous commencez à le croire, mais je vous assure qu'il n'est point vrai, et jamais je ne vous ai tant aimée. Je suis bien malheureuse que vous ne croyez plus à ce que je vous dis; voyez jusqu'où cela ira, si vous me croyez menteuse, car il est impossible que vous n'ayez pas de mépris pour moi, d'abord que vous aurez cette opinion-là de moi.
» Quand je songe que je vas perdre votre amitié, je suis au désespoir, et ce n'est pas tant par ma faute que par de faux rapports; je suis prête à faire tout ce que voudrez pour que cela ne m'arrive pas. Monseigneur m'avoit conviée à retourner mardi à Meudon parce que je n'avois pas pu me promener aujourd'hui, et que, s'il faisoit beau, je pourrois le faire, sinon, s'il faisoil vilain, l'on joueroit; voyez, ma chère tante, ce que vous voulez que je fasse; si vous voulez que je n'y
aille pas, je manderai à Monseigneur que je le prie de m'excuser, mais que je ne saurai y aller; enfin il n'y a rien que je ne fasse pour pouvoir garder l'amitié que vous avez pour moi, que je me flatte qui n'est pas tout à fait partie. »
Cette princesse étant venue en France, voyant mademoiselle d'Aubigné, aujourd'hui madame la duchesse de Noailles, qui appeloit madame de Maintenon sa tante, elle, par une jalousie d'enfant, dit : « C'est aussi ma tante », et elle l'a toujours appelée de ce nom.
Vendredi à minuit.
« Je suis au désespoir, ma chère tante, de faire toujours des sottises et de vous donner lieu de vous plaindre de moi. — Je suis bien résolue de me corriger, et de ne plus jouer à ce malheureux jeu qui ne sert qu'à nuire à ma réputation et à diminuer votre amitié, ce qui m'est plus précieux que tout. Je vous prie, ma chère tante, de n'en point parler, en cas que je tienne la résolution que j'ai prise. Si j'y manque une seule fois, je serai ravie que le Roi me le défende, et d'éprouver ce qu'une telle impression peut faire contre moi, sur son esprit. Je ne me consolerai jamais d'être la cause de vos maux, et je ne pardonnerai point à ce maudit lansquenet.
Pardonnez-moi donc, ma chère tante, mes fautes passées. J'espère que dorénavant ma conduite réparera généralement mes sottises, et que je mériterai votre amitié. Tout ce que je souhaiterois au monde, ce seroit d'être une princesse estimable par ma conduite, ce que je tâcherai de mériter à l'avenir. Je me flatte que mon âge n'est pas encore très avancé, ni ma réputation assez ternie, pour qu'avec le temps je n'y puisse parvenir. Je suis comblée de toutes vos bontés et de ce que vous m'avez envoyé pour achever de payer mes dettes. J'ai été bien fâchée tantôt de ne pouvoir vous en parler; et comme je ne ferois que recommencer, ce à quoi j'ai fait tant de fois, j'ai cru qu'il valoil mieux vous écrire, afin de ne vous point donner encore un nouveau sujet de vous faire mal. Je suis au désespoir de vous avoir déplu. J'ai abandonné Dieu, et il m'a abandonné; j'espère qu'avec son secours, que je lui demande de tout mon cœur, je me corrigerai de tous mes défauts et vous rendrai une santé qui m'est si chère, et que je suis la cause que vous avez perdue. — Pour mon malheur, je n'oserois me flatter que vous oubliez ma faute, ni vous redemander, ma chère tante, votre amitié, dont je me suis rendue indigne. J'espère pourtant qu'avec bien du temps je la remériterai. C'est la seule occupation que je vas avoir1.»
1. Mélanges de littérature et d'histoire, publiés par la Société
Puisque je parle de cette princesse, je vais mettre ici la lettre que madame de Maintenon écrivit à la duchesse de Savoie1 lorsque cette princesse vint en France.
5 novembre à neuf heures du matin (1696).
« Je voudrois qu'il me fût permis d'envoyer à Votre Altesse Royale la lettre que je viens de recevoir du Roi ; il n'a pu attendre jusqu'au soir à me dire comment il a trouvé la princesse ; il en est charmé et conclut par ce qu'il voit en elle que son éducation n'a pas été négligée; il se récrie sur son air, sa grâce, sa politesse, sa retenue, sa modestie.
» Madame2 s'est chargée de faire savoir à Votre Altesse Royale tout ce que je lui ai dit, ainsi je ne lui répéterai pas. Je ne saurois comprendre comment Votre Altesse Royale a pu si bien tromper sur une princesse qui a été vue de tout le monde, mais il est certain qu'on l'a trouvée bien différente des portraits que Votre Altesse Royale a faits d'elle, et de ceux qu'elle a envoyés. La Princesse est arrivée, et
des Bibliophiles français, p. 22. L'original de cette lettre est aux archives du château de Mouchy.
1. Anne d'Orléans, fille de Monsieur et d'Henriette d'Angleterre, née en 1662, épousa en 1684 Victor-Amédée et mourut en 1728.
2. Elisabeth-Charlotte de Bavière, née à Heidelberg le 27 mai 1652, seconde femme de Monsieur, dite la -princesse Palatine. Elle mourut à Saint-Gloud le 8 décembre 1722.
je n'ai cessé de désirer que Vos Altesses Royales pussent voir comment on l'a reçue, et à quel point le Roi et Monseigneur en sont contents. Il n'est pas possible de se tirer de cette entrevue comme elle a fait; elle est parfaite en tout, ce qui surprend bien agréablement dans une personne de onze ans. Je n'ose mêler mon admiration à celles qui seules doivent être comptées, mais je ne puis pourtant m'empêcher de dire à Votre Altesse Royale que cet enfant est un prodige, et que selon toutes les apparences elle sera la gloire de son temps.
» Vos Altesses Royales me font trop d'honneur d'approuver que j'y donne mes soins; je crois qu'il faut les borner à empêcher qu'on ne la gâte, et à prier Dieu de bénir cet aimable mariage.
» Monsieur et Madame instruiront Votre Altesse Royale de tout le détail, et il ne me reste qu'à l'assurer de mon très profond respect1. »