Esther, acte III, scène IX
champ; que seroit-ce que ma place, si je n'éprouvois rien qui me fît de la peine! »
Elle me racontoit un jour quelque chose encore de fort sensible qu'elle avoit eue à souffrir de la part du Roi, et me dit : « J'ai eu bien de la peine à me contraindre, mais j'ai prié Dieu qu'il me fit la grâce de ne le point marquer et de ne rien dire qui fît voir ce que je sentois, et il m'a exaucée, car j'ai résisté jusqu'à la fin. » Je lui dis que je l'admirois et que j'avois de la peine à comprendre comment, dans un si grand chagrin, elle avoit eu le courage de prier. « Oh! ditelle, si je ne le faisois pas, Dieu ne me feroit pas les grâces qu'il me fait. »
Elle a souvent eu scrupule de communier si souvent, et disoit qu'elle avoit besoin de temps en temps que ses confesseurs lui ordonnassent de le faire pour continuer.
Elle ne se confessoit que tous les huit jours ordinairement, et toujours au curé de l'endroit où elle étoit. Quand elle n'avoit pas son confesseur, je l'ai vue se confesser à Rambouillet, sans besoin, dans la crainte de scandaliser le curé, disant : « Il n'est pas obligé de savoir que je communie trois ou quatre fois la semaine, et que je ne me confesse pas chaque fois. »
Elle faisoit tous les ans une revue, presque toujours
le Mercredi saint, pour faire ses Pâques le Jeudi saint; elle n'étoit guère plus d'un quart d'heure à la faire.
Elle ne vouloit point se mêler des bénéfices, crainte d'avoir sa conscience engagée. Elle en a pourtant fait donner quelques-uns, mais ça a été après que des prélats ou des gens d'église répondoient de ceux pour qui elle les demandoit \
Elle a fait faire quantité d'ornements et de linge pour les pauvres églises à qui elle donnoit des calices, et des ciboires quand elles en manquoient.
Elle dit un jour à des demoiselles de Saint-Cyr qui étoient dans sa chambre : « Mes chères enfants, n'oubliez jamais cette sentence : avoir recours à Dieu est l'unique science qui puisse vous mettre en repos. »
Elle fut un jour deux heures de suite à la paroisse; je lui dis que je croyois qu'elle ne savoit pas l'heure. « Il est vrai, répondit-elle, que le temps passe vite avec Dieu; rien ne repose tant que d'être avec Lui. »
On lui portoit un carreau à l'église ; elle l'ôtoit quand on commençoit la messe, et, quand elle étoit malade et qu'elle s'en servoit, elle l'ôtoit à l'élévation jusqu'à la communion.
1. Je me mêle peu de ce qui regarde les bénéfices, et je crois qu'il faudroit laisser M. l'abbé de Caylus s'affermir dans les devoirs de sa profession avant de lui désirer du bien d'église », écrivait madame de Maintenon à madame de Caylus, le 16 février 1698. (Recueil des dames de Saint-Cyr.)
Écrivant à une dame qui avoit des afflictions, elle lui mandoit : « C'est le plus heureux temps de votre vie; l'amitié naturelle que j'ai pour vous me rend bien sensible à vos afflictions, mais la foi m'apprend à bénir Dieu dans ce temps-là. »
On lui dit que les Jansénistes défendoient ou n'approuvoient pas le chapelet. Elle me dit : « Je n'ai pas accoutumé d'en porter un dans ma poche ; donnez-m'en un, que je montre l'exemple aux timides, car je suis fâchée de voir abolir cette dévotion à la Sainte Vierge. »
Allant un jour, pour la première fois, dans une église, elle dit que c'étoit pour demander trois grâces à Dieu, que souvent il en accordoit une, qu'elle en avoit l'expérience. Je lui dis que je demanderais les mêmes qu'elle. « Demandez donc, répondit-elle, la paix et le repos de la France, que nos Princes reviennent en bonne santé ; je crois que Dieu veut bien qu'on lui demande cela, car de demander seulement la gloire du Roi et de nos Princes, je sais que cela ne seroit pas selon Dieu. »
Les paroles du mauvais riche : « Vous avez eu vos aises dans ce monde, » la frappoient beaucoup. « On ne lui reproche pas des crimes, disoit-elle, mais d'avoir eu ses aises. »
Sur ces autres paroles de saint Paul : « Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant, » elle
disoit : « Celles-là me font toujours de la peine, car je ne trouve point terrible, mais bien doux de tomber entre les mains de Dieu. »
Elle étoit touchée de ce que toute grandeur s'efface devant Dieu, et avoit un singulier plaisir à se mêler avec tout le monde dans les exercices de religion. « J'ai toujours de la joie, disoit-elle, quand je vois tout confondu et sans nulle différence; ma femme de chambre qui communie avec moi, et souvent bien mieux que moi. »
Un jour que la Cour partoit pour Fontainebleau, je lui dis que j'étois fâchée de quitter Saint-Cyr; elle répondit : « Dieu n'est-il pas partout. »