SES MEUBLES
A. Versailles, à Marly et dans toutes les maisons du Roi, elle étoit meublée par lui; elle avoit seulement à sa maison de la ville des meubles à elle, mais qui n'étoient que pour les domestiques, et sa maison de la ville à Fontainebleau de même. Elle ne vouloit pas, par modestie, que l'on dît : « mon hôtel, » mais : « ma maison de la ville ».
Elle avoit à Maintenon quatre ou cinq appartements meublés assez proprement pour quand la Cour y alloit; elle y avoit tout laissé, mais il n'y avoit
aucune belle tapisserie, les meubles étoient de damas.
Elle avoit de vaisselle d'argent environ pour quinze mille francs ; vous connoissez le meuble de damas bleu qu'elle avoit à Saint-Cyr l, et qui lui servoit depuis le commencement de la maison, et un autre petit meuble de damas cramoisi qu'elle portoit avec elle, dans le temps qu'elle étoit obligée de suivre le Roi en Flandres. Je ne lui ai jamais connu autre chose.
Elle alloit quelquefois dîner chez quelques seigneurs ou dames; quand elle rentroit chez elle, elle me disoit souvent : « Voilà bien du temps perdu. »
Je lui ai vu faire bien des visites, écrire bien des lettres, dans l'intention que cela fût bon à quelque chose. « Je ne plains pas, disoit-elle, de leur faire à tous la cour, pour qu'ils fassent plaisir à mes protégés. Je n'ai besoin de personne, et on ne peut m'obliger que dans les autres, et surtout dans ce qui regarde Saint-Cyr. »
J'ai ouï plusieurs personnes la blâmer de ce que toutes les demoiselles qu'elle avoit mariées au commencement de Saint-Cyr l'avoient été avec des gens d'affaires et presque jamais à des gentilshommes ; mais ces personnes ne savoient pas que le Roi avoit
1. Madame de Maintenon, comme on le verra plus loin, laissa par testament ce meuble de damas bleu à mademoiselle d'Aumale.
refusé de donner des gouvernements ou autres emplois, à condition que ceux à qui il les donneroit épouseroient des demoiselles dont madame de Maintenon étoit chargée. Ces sortes d'établissements, qui n'auroient rien coûté, n'étoient point du goût du Roi, ce qui fit que madame de Maintenon eut recours aux ministres, qui, pour lui faire plaisir, donnoient des emplois à des gens d'affaires, à condition qu'ils prendraient des demoiselles qu'elle vouloit établir.
Elle a fait tout ce qu'elle a pu pour s'opposer à la chapelle magnifique que le Roi fit faire à Versailles, parce que la misère des peuples étoit grande dans ce temps-là, et qu'elle croyoit aussi que Versailles dans la suite ne seroit plus le séjour de la Cour.
L'entreprise de la rivière d'Eure lui a toujours fait bien de la peine et n'a jamais été de son goût1.
Une dame ayant dit un jour chez elle un fort mauvais mot, elle en fut fort moquée le lendemain. Madame, ne croyant pas que je l'eusse entendu, me dit : « Je voudrais vous parler de quelque chose que l'on dit hier dans ma chambre; mais, quoique ce soit
1. La chapelle actuelle du château de Versailles n'a été en effet commencée qu'en 1608; elle ne fut terminée qu'en 1710. Quant à l'entreprise de la rivière d'Eure, on sait que cette entreprise avait pour but d'amener à Versailles les eaux de cette rivière. Les travaux de l'aqueduc durent être abandonnés. On en voit encore les ruines dans le parc de Maintenon.
une bagatelle, ce seroit manquer un peu à la charité; vous ne le savez pas? » Je lui demandai si ce n'étôit pas d'un mot qu'on avoit dit; elle me répondit : « Je vous avoue que vous me mettez à mon aise, puisque vous l'avez entendu; il n'y a pas de mal à vous dire que c'est une manière de parler fort basse, et dont les gens de condition ne se servent pas. »
Un soir qu'elle revenoit de Saint-Cyr, elle me dit : « Il me semble que nous n'avons que le corps à la Cour, et que notre esprit est à Saint-Cyr. » Une autre fois : « Dieu sait bien prendre les créatures par leur sensible; je sais une personne (madame de Montespan) qui aime passionnément la Cour et qui en a été retirée, et moi, qui ne la peux supporter, il faut que j'y passe ma vie. »
Elle contait un jour que dans le temps qu'elle étoit à la campagne avec madame de Montchevreuil, elle menoit la vie du monde la plus innocente et la plus tranquille, et qui assurément plaisoit à Dieu. Il y avoit des jours dans la semaine où il venoit des nouvelles de la Cour qui jetoient tout le monde dans l'inquiétude, chacun rêvant à ce qu'on lui mandoit; que cela faisoit bien voir que c'est un pays qui ne plaît pas à Dieu, et qu'elle n'avoit de peine que de ce côté-là.
Elle ne faisoit pas la moindre chose sans consulter son directeur ou son confesseur, et disoit quelquefois :
« Vous me voyez bien délibérée, mais j'ai plus besoin que personne d'être rassurée ». J'ai été quelquefois surprise et confuse de voir qu'avec tout son esprit elle demandoit conseil dans les choses où la moindre personne n'auroit pas été embarrassée.
Elle étoit obligée d'être vêtue d'une manière convenable à la place qu'elle tenoit; cependant, sur la fin, elle retrancha ce qu'elle put de son ajustement, ôtant l'or de tous ses habits, sous prétexte que cela étoit trop lourd pour les porter, et je sais qu'elle ne pouvoit souffrir une jupe noire sans galon d'or, et ce fut quelque temps après me l'avoir dit qu'elle l'ôta '.
Elle retrancha aussi la pâte dont elle se servoit pour laver ses mains et l'essence pour ses cheveux; elle étoit fort fâchée d'être obligée de se servir de ces délicatesses, mais il le falloil à cause du Roi.
Madame d'Auxy lui dit un jour : « Mais, madame, vous jouissez de tout, cependant rien n'est à vous, ni table, ni tapisserie; demandez au Roi qu'il vous
1. Le o mai 1705, madame de Maintenon écrivait à madame de Caylus : « Je vous prie, ma chère nièce, à votre grand loisir, de me choisir une robe et un jupon pour la grande négligence, quand je suis malade. Je voudrois le jupon or et blanc, et qu'il ait six lés; je désirerois la robe or et noire, le tout à fonds gros de Tours pour l'été et point d'une étoile riche. Si vous n'en pouviez trouver or et noir, prenez du violet et or, ou un bleu très turquin. C'est une robe très courte, pour s'envelopper en sortant du lit. 11 faut parer le personnage, pendant que la personne ne doit penser qu'à une bière. » (Correspondance générale, t. V, p. 337.)
donne toutes les choses dont vous vous servez. » Le Roi qui étoit présent dit : « Madame est la maîtresse de tout, elle n'a qu'à parler ». Elle se mit à rire, et cela en demeura là. Elle a eu plusieurs occasions pareilles qu'elle a laissées passer de même, de sorte que, quand elle vint à Saint-Cyr après la mort du Roi, il a fallu qu'on lui laissât du garde meuble de Versailles ce qu'on lui avoit prêté de tapisserie, et parce qu'elle n'en avoit pas.
Le Roi lui donnoit tous les trois mois... 12 000"
Qui font par an 48 000 ,r
11 lui donnoit aux étrennes pour ses gens. 12 000
De Maintenon environ 17 à 18 000 18 000
Deux pensions anciennes de dame d'atour. 15 000
Elle m'a dit plusieurs fois : « Le Roi donnoit plus en trois mois à ses maîtresses, qu'il ne me donne dans l'année; pour moi, j'en ai assez, et plus qu'il ne m'en faut; ce n'est que pour les pauvres que je parle. »