A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN
19 septembre 1715.
« Je suis à peu près dans l'état où vous m'avez quittée; je crains l'orgueil en repassant dans ma mémoire les grâces surprenantes que Dieu m'a faites ; je crains l'ingratitude en ne reconnoissant pas, avec mille actions de grâces, la main qui me soutient et me rend presque insensible à la perte et à la chute que je fais. Je ne sens que paix, douceur, joie, et confiance dans la première, et une profonde indifférence pour
1. Fagon avait deux fils, l'aîné, Antoine, qui fut successivement évêque de Lombez en 1711, de Vannes en 1719, et qui mourut en 1742; le second, Louis, qui, étant intendant des finances, fut nommé par le Régent membre du Conseil des finances; il mourut en 1744. C'est du second que madame de Maintenon veut parler.
l'autre. Ne m'écrivez point, monseigneur, sans quelque mot d'exhortation; c'est votre personnage, et le mien de vous écouter attentivement. Nos chères filles font ce qu'elles peuvent pour rendre ma retraite agréable, elles n'y auront pas de peine. »
Elle dit un jour à l'occasion d'un refus qu'on avoit fait à un de ses gens : « Dieu me fait bien des grâces ; je pensois que je pourrois me désespérer après la perte que j'ai faite du Roi, me trouA'ant dans un si grand dénûment, mais il me fait la grâce de ne rien sentir, au moins jusqu'à cette heure; il faut dire aussi la vérité : je ne me suis jamais élevée, aussi je ne me trouve point abaissée. »
Les personnes qui ont eu le bonheur de la voir jusqu'au dernier moment savent bien que, malgré son âge de quatre-vingt-trois ans, son esprit a toujours été dans son naturel, et même rempli de tout l'agrément et du plus agréable badinage du monde. Cependant quelques personnes ont attribué à son âge une certaine défiance qu'elle avoit par rapport à elle et aux personnes qui la voyoient : par exemple de croire qu'elle ennuyoit, qu'on s'ennuyoit avec elle, qu'on ne la venoit voir que par bienséance, qu'on se contraignoit avec elle. Toute sa vie, elle a eu les mêmes défiances, ce qui venoit du peu d'opinion qu'elle avoit d'elle-même.
228 MEMOIRE SUR MADAiiE DE MAIiVTENON.
Toute sa vie fut pleine d'égards, d'attentions, et de discrétion. Je l'ai vue à Versailles dans la même crainte de fatiguer les autres, et dire aux dames qu'elle voyoit souvent : « Je vais m'enfermer à Saint- Cyr, ou à ma maison de la ville, pour que vous soyez libres de faire ce que vous voudrez. »
11 est vrai que cette crainte augmenta sur la fin de sa vie, et, quoiqu'elle fût encore plus respectable alors et qu'on prît un plaisir infini avec elle, elle se croyoit inutile et qu'on ne lui rendoit certains devoirs que par bienséance. Elle nous a dit souvent, à madame de Glapion et à moi : « Qu'est-ce qu'on souhaite à ses amis quand on leur souhaite une longue vie? Mille défauts attachés à la vieillesse. En vérité si j'aimois quelqu'un, je ne lui voudrois pas une longue vie. » Puis elle me disoil en riant : « Avertissez-moi, je vous en prie, quand la tête me branlera et que je radoterai. Je m'imagine qu'on dit de moi : si vous voyez comme elle vous raisonne encore, comme elle vous écrit ferme; je vous avoue que je trouve cela fort désagréable; j'aime mieux me passer de cette admiration, et ne pas aller plus loin. » Elle m'a dit plus de cent fois qu'elle ne désiroit rien tant que la mort, qu'elle ne pouvoit se persuader que Dieu la vouloit perdre après les grâces qu'il lui avoit faites. Je lui disois quelquefois que je craignois le jugement de
Dieu et d'aller en enfer. « Àhl mon Dieu! disoit-elle, peut-on avoir cette pensée? Pour moi, je vous avoue que cela ne m'est jamais entré dans l'esprit; je ne vis pas si bien que vous, mais je fais ce que je peux, et c'est tout ce que Dieu me demande; non, il m'est impossible de penser que je serai damnée. »
Quelques personnes l'ont accusée d'être un peu changeante; elle étoit naturellement bonne et aisée à contenter; une parole dite à propos, un air d'esprit, une physionomie lui faisoient quelquefois juger favorablement des gens qu'elle voyoit; mais, dans la suite, elle découvroit des défauts dans ces mêmes personnes qui la dégoûtoient. J'en ai vu plusieurs, pour qui elle a eu des bontés particulières pendant longtemps, et changer après, parce qu'elle y voyoit des défauts que souvent on lui avoit cachés.