‹ Souvenirs sur Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 93 sur 112 · DERNIERE MALADIE DE MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

DERNIERE MALADIE DE MADAME DE MAINTENON

Le 13 mars 1719, elle eut un peu de fièvre qui augmenta tous les jours, et qui fut accompagnée de frissons. Dans le commencement il s'y joignit un très grand rhume, avec des quintes si violentes qu'elle perdoit quelquefois la respiration.

Il nous a paru que, dans toute cette maladie, elle

faisoit la pratique de ne se plaindre de rien, et de prendre tout ce qu'on lui donnoit. Un jour on lui demanda si elle vouloit qu'on diversifiât ses bouillons, parce qu'elle en paroissoit dégoûtée, elle répondit : « Je ne me plains pas. »

On crut d'abord qu'elle mourroit de celte maladie; elle fit faire un petit changement à son appartement, à cause du froid qu'elle y sentoit; elle dit après qu'il fut fait : « C'est bien la peine, pour le peu de temps qui me reste à vivre. »

Elle dit à monsieur le duc de Noailles, qui vint à Saint-Cyr pour faire travailler à ce changement : « Il n'y a que ma mort qui puisse me justifier de toute la peine que je vous ai donnée. » Puis elle ajouta : « Adieu, mon cher Duc, ce sera pour la dernière fois. »

Pendant sa maladie, il fit fort froid, ce qui lui fit penser que bien des pauvres souffroient faute de bois; elle fit distribuer dans le village de Saint-Cyr de l'argent en faisant dire aux pauvres que c'étoil pour avoir du bois.

Elle pensa aussi aux petites demoiselles de la classe rouge (des enfants depuis sept ans jusqu'à onze) et dit à madame la Supérieure : « Ces pauvres enfants souffrent bien du froid; je voudrais en tenir trois ou quatre dans ma niche. » Une autre fois, elle

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me dit, étant dans son lit : « Jevoudrois en échauffer cinq ou six avec moi. »

Monsieur le maréchal de Villeroy la vint voir pendant cette dernière maladie, et fut avec elle trois ou quatre heures. Comme à son ordinaire, elle lui parla toujours avec le même esprit et le même agrément.

Madame de Caylus vint aussi la voir, et passa huit jours à Versailles, d'où elle venoit tous les malins la voir, et s'en retournoit le soir. Madame de Maintenon lui dit, quoique dans ce temps la fièvre fût peu de chose, qu'elle ne reviendrait pas de cette maladie, qu'elle avoit fait son testament et mis ordre à toutes ses affaires, lui conta toutes les dispositions de ses meubles et du peu d'argent qu'elle avoit, ce qu'elle lui donnoit à elle en particulier, que l'on trouveroit quelques lettres des princes dans une cassette qu'elle avoit gardées : « 11 y a peut-être, ajouta-t-elle, un peu de vanité à cela, mais je les laisse pour madame de Glapion qui aime toutes ces choses-là. »

Quand elle fit ses Pâques, elle dit à son confesseur que c'étoit pour la dernière fois qu'elle les feroit.

Pendant sa maladie, qui dura près de trente jours, on disoit la messe dans sa chambre; elle y communioit souvent, et toujours en pensant que chaque fois étoit la dernière. Quelques jours avant sa mort, elle me dit : « Quoi que je sois malade, il faut songer à

faire de bonnes œuvres, et à envoyer de l'argent pour nos pensions ordinaires, car voilà le temps venu, et il ne faut pas que ces pauvres gens-là attendent après nous. » Et sur-le-champ, elle me fit envoyer le quartier de ses pensions, et, outre cela, elle fit distribuer de l'argent par extraordinaire. Ce fut la première fois qu'elle ne fit point les comptes elle-même. Le même jour, elle voulut envoyer de l'argent à un gentilhomme qu'elle protégeoit et aimoit particulièrement; elle m'en donna l'ordre, puis me dit : « Je lui en ai envoyé il n'y a pas longtemps; d'autres sont plus pressés; il ne faut pas suivre son inclination naturelle, » et envoya à d'autres qui étoient plus pressés.

Elle dit un jour à madame de Glapion : « Je me suis fait un grand plaisir dans la distribution des pensions que je paie toujours d'avance, de penser que je ferai l'aumône encore après ma mort, car, payant d'avance, le jour que je mourrai, bien des gens auront au moins le temps de chercher ailleurs d'autres secours. »

Le 12 avril, la fièvre et la toux parurent diminuer, mais en même temps la faiblesse augmenta. On se rassuroit sur ce qu'une aussi longue maladie n'avoit point changé son visage ni la vivacité de son agrément ordinaire. Elle fut saignée une fois dans celte maladie; elle y avoit une grande opposition; elle ne

s'y rendit que par obéissance au médecin. Elle ne put s'accommoder du lait de chèvre, quoiqu'elle eût fort envie d'en prendre, mais tout la dégoûtoit, ce qui ne lui étoit point encore arrivé.

Le jeudi 13 avril, elle me dit : « Venez dans quelque moment où je serai seule pour cacheter enfin mon testament. » Elle le lut ce jour-là tout entier, me le fit cacheter et écrivit de sa main : Testament, puis elle me dit en riant : « Cela est encore écrit assez ferme. » Il y avoit longtemps qu'elle avoit fait son testament; mais elle voulut le revoir; elle dit encore : « Il vaudroit mieux n'avoir point fait de testament que d'en avoir fait un comme le mien, et il vaut mieux ne pas donner que de donner si peu, 2 000 livres à l'un, 3 000 livres à l'autre, 1 000 livres à un autre ; on s'en moquera ; mon testament n'a pas l'air d'un testament. » Aussi, elle mit au commencement le mot de Disposition de ce quelle avoit, au lieu de mettre : Testament.

La petite de la Tour, la voyant quelquefois dire qu'elle alloit travailler à son testament, en fit un pour faire comme madame de Maintenon; elle le cacheta, et le mit dans la cassette de madame de Maintenon, car elle avoit toutes sortes de complaisances pour elle. Ce même jour, madame de Maintenon, après avoir cacheté son testament, comme je viens de le dire :

<( Otez, dit-elle, le testament de la petite de la Tour, qui est dans ma cassette; il tourneroit le mien en ridicule. »

Le \Ix avril elle n'étoit pas encore bien mal; le matin son pouls paroissoit fort bon; on lui dit qu'elle étoit mieux qu'elle n'avoit été depuis trente jours. « Je suis mieux, répondit-elle, mais je m'en vais. »

Dans une autre occasion, elle dit : « Cela est bien long pour moi et pour les autres; » ce môme jour à madame de Glapion : « Il n'y a plus rien à faire, ma fille, qu'à prier Dieu qu'il épargne à mon impatience les grandes douleurs. »

Elle dit encore à madame de Blosset1, qui lui apportoit une lettre : « C'en est fait, ma fille, je m'en •vas; » à madame de Glapion qui ne la quittoit pas : « En vérité, madame, j'abuse de vos bontés; vous ne sortez point d'ici. Que deviennent vos affaires? » Ce même jour, l/i avril, sur les sept heures du soir, il lit un orage; en même temps la fièvre augmenta considérablement, et ce redoublement fut accompagné de plusieurs signes de malignité qui nous ôta toute espérance. On dit la messe dans sa chambre, à

1. Anne de Blosseville de Blosset, dame de Saint-Louis, née en 1657, fit profession le 1" janvier 1694 et mourut le 6 février 1742 âgée de quatre-vingt-cinq ans.

minuit, où elle communia en viatique; son confesseur lui demanda si elle vouloit se confesser avant que de communier; elle lui répondit que rien ne lui faisoit de la peine. Il n'y avoit que deux jours qu'elle avoit communié après avoir reçu le viatique à minuit. Elle fut presque toujours dans l'assoupissement, et nous croyons qu'elle ne s'est pas vue mourir, car dans les quinze ou seize heures qu'elle fut dans un véritable danger, elle ne se crut point malade. C'étoit la violence de la fièvre qui l'empèchoit de sentir son mal, et qui lui donnoit de la force, car la nuit qu'elle reçut le viatique, voyant madame de Glapion, le médecin et moi auprès de son lit, clic nous dit : « Est-ce que je suis à l'agonie que vous voilà tous? »

Le 15 avril elle reçut l'Extrême-Onction, vers les dix heures du matin; son confesseur lui demanda encore si rien ne lui faisoit de la peine. Elle répondit que non; quoiqu'elle fût souvent dans l'assoupissement, elle étoit fort à elle dans les moments qu'elle s'éveilloit.

Avant de recevoir l'Extrême-Onction elle m'a dit : « 11 faut donc prendre celte résolution (parlant de la mon), je savois bien que j'en viendrois là; » puis ajouta : « J'aime passionnément l'Extrême-Onction. N'y a-t-il rien à préparer autour de mon lit? »

Elle pria Dieu pendant qu'on lui donna. Son confesseur lui demanda sa bénédiction pour ses filles; elle répondit : « J'en suis indigne; » il la pressa; elle leva la main pour leur donner; son visage n'a paru changé que les quinze ou seize heures qu'elle fut si mal.

Monsieur le duc de Noailles arriva, et madame la duchesse de Noailles; monsieur le duc de Noailles lui baisa la main, en lui demandant comment elle se portoit : « Pas trop mal, » répondit-elle.

Il y a apparence qu'après s'être préparée depuis longtemps à la mort, Dieu a voulu lui en épargner les horreurs. Elle fut près de trois heures à l'agonie; elle avoit l'air d'une personne qui dort tranquillement ; son visage paroissoit plus beau et plus respectable que jamais, et il n'y avoit rien qui inspirât la frayeur.

Elle n'a point passé par les infirmités de la vieillesse, ni même par les accidents qui sont ordinaires dans ces derniers moments. Elle mourut à cinq heures du soir. L'ouverture de son testament se fit le même jour, en présence de monsieur le duc de Noailles, de monsieuiie général de la congrégation de Saint-Lazare1,

1. Le général de la congrégation de Saint-Lazare s'appelait l'abbé Bonnet. En cette qualité il était également supérieur spirituel de la maison de Saint-Louis.

de monsieur Briderey, confesseur de madame de Maintenon, de deux ou trois autres missionnaires, des cinq dames du Conseil, et de trois autres anciennes. J'y étois aussi; ce fut moi qui remis son testament entre les mains de la Justice pour en faire la lecture, monsieur Mauduit, intendant de la maison de Saint-Louis *, et la Justice de Saint-Cyr. Monsieur le duc de Noailles avoit fait mettre le scellé pour la sûreté de la maison de Saint-Louis et pour autres raisons de politique; puis monsieur le duc de Noailles donna tous les ordres nécessaires pour les tristes cérémonies qui restoient à faire. La douleur était si grande dans toute la maison de Saint-Louis que personne ne fut en état de songer à autre chose qua pleurer.

Le corps fut embaumé; on voulut d'abord prendre le cœur, mais on aima mieux posséder le trésor tout entier dans le même endroit. Elle ne fut pas ouverte, et on se contenta, pour l'embaumer, de l'envelopper avec toutes sortes d'aromates.

Elle fut deux jours exposée dans sa chambre, sur son lit. Le 17 se fit l'enterrement. Ce fut monsieur l'évêque de Chartres qui fit cette triste cérémonie ; monsieur Bonnet fit venir une quarantaine de prêtres et

1. Mauduit avait succédé en 1710, comme intendant de la maison de Saint-Cyr, à M. Bernard, qui avait succédé lui-même à Manseau

trente clercs pour chanter vêpres (car ce fut le soir qu'elle fut enterrée).

Les dames et les demoiselles étoient hors d'état de chanter par les larmes et les sanglots qu'elles jetoient. On la mit dans un cercueil de plomb qu'on a mis dans un autre cercueil de bois.

Le lendemain, on fit le service que les prêtres chantèrent encore; il fut dans toute la simplicité, et cependant toute la décence qui convenoit. Monsieur le duc de Noailles le conseilla ainsi, parce qu'on ne pouvoit, dit-il, lui rendre tous les honneurs qui lui étoient dus dans la maison, et que, par cette raison, il valoit mieux s'en tenir à la simplicité que madame de Maintenon auroit désirée elle-même. Ce fut aussi dans ce même esprit qu'il conseilla aux dames de ue point faire faire d'oraison funèbre, et qu'on s'en tint à faire pour elle tous les services et les prières que l'on put, et que l'on continuera à jamais dans cette maison.

A son enterrement les dames portoient le drap, et un grand nombre de demoiselles portoient des flambeaux d'argent autour du corps. Le clergé, les dames, et les demoiselles avec les cierges formoient comme une chapelle ardente.

Son corps fut d'abord posé au bas du chœur; puis à l'enterrement on le mit dans le caveau.

On a gravé sur la pierre de marbre cette épitaphe que monsieur le duc de Noailles fit faire par l'abbé de Vertot1.

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