‹ Souvenirs sur Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 94 sur 112 · CY GIT · texte numérisé non relu

CY GIT

Madame Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, femme illustre, vraiment chrétienne, cette femme forte que le sage chercha vainement dans son siècle, et qu'il nous eut proposée pour modèle s'il eut vécu dans le nôtre.

Sa naissance fut très noble; on loua de bonne heure son esprit et plus encore sa vertu.

La sagesse, la douceur, la modestie formoient son caractère qui ne se démentit jamais.

Toujours égale dans les diflérentes situations de la vie, mêmes principes, mêmes règles, mêmes vertus.

Fidèle dans les exercices de piété.

Tranquille au milieu des agitations de la Cour.

Simple dans la grandeur.

Pauvre dans le centre des richesses.

Humble au comble des honneurs.

Révérée de Louis le Grand.

Environnée de sa gloire.

Autorisée parla plus intime confiance.

Dépositaire de ses grâces.

Qui n'a jamais fait usage de son pouvoir que par sa bonté.

Une autre Esther dans la faveur.

Une seconde Judith dans la retraite et l'oraison.

La mère des pauvres.

L'asile toujours sûr des malheureux.

Une vie si illustre, a été terminée par une mort sainte et précieuse devant Dieu.

1. L'abbé de Vertot (René-Aubert), né en Normandie en 1655, auteur des Révolutions de Suède, mort en 1735; il était de l'Académie française.

Son corps est resté dans cette sainte maison, dont elle avoit procuré l'établissement, et elle a laissé à l'univers l'exemple de ses vertus.

Décédée le 15 avril 1719, née le 28 novembre 1635.

Les dames de Saint-Louis désiroient qu'on mit le mot d'institutrice; mais on le trouva au-dessous de la qualité qu'elle devroit avoir dans cette maison.

Monsieur le duc de Noailles s'était chargé de faire faire la pierre de marbre, et d'y faire graver l'épitaphe. Quand ce triste ouvrage fut fini, il donna ordre à son intendant de le payer. Madame de Glapion, supérieure de la maison, l'ayant appris, manda sitôt au nom de toute la maison à l'intendant de Saint-Cyr de ne le pas souffrir, et de payer avant monsieur le duc de Noailles.

Monsieur le duc de Noailles insista et dit que c'étoit à lui par bien des raisons, outre qu'il étoit son neveu. Madame de Glapion lui manda que les dames de Saint-Louis avoient l'honneur d'être ses filles, et qu'ainsi, en cette qualité, c'étoit à elles à entrer dans ce triste et dernier devoir.

Voici un petit extrait de ses dispositions après sa mort qu'elle intitula :

« Disposition de ce qui se trouvera ici à moi le jour de ma mort, tant en argent entre les mains de

la dépositaire de Saint-Cyr, ou dans mon bureau qu'en meubles.

» Je désire être enterrée avec les dames de Saint- Louis; je leur donne, pour faire dire des messes pour moi, la somme de 1000 livres. Aux pauvres de mes terres 2 000 livres; à Launai, mon valet de chambre, 3 000 livres; à madame de Saignemontes, sœur de la petite de la Tour, 3 000 livres si elle ne fait pas profession à Saint-Cyr, et, si elle y est religieuse, ces 3 000 livres seront mises dans le coffre des demoiselles.

» A madame de Clavières, sœur aussi de mademoiselle de la Tour, la même somme de 2 000 livres, avec les mêmes conditions.

» Aux Bénédictines de Moret 2 000 livres. Le reste de l'argent qui restera après ces distributions, je désire qu'il soit partagé entre mesdames de Mailly et de Caylus (ce sont ses nièces à la mode de Bretagne), plus sa vaisselle d'argent et ses meubles principaux partagés entre madame de Caylus et mademoiselle d'Aumale '.

» Le tout est spécifié par article. Je donne à

1. Par son testament elle laissoit à madame de Caylus, disent les Mémoires des dames de Sainl-Cyr, « un service de vermeil doré, six couverts de même et un d'or dont elle se servoit toujours. Un lit de campagne de damas cramoisi, avec le dais et le pavillon. A mademoiselle d'Aumale, le meuble de damas bleu; entre les meubles de damas bleu, il y avoit six fauteuils pour les dames de Saint-Louis, seize tabourets

madame la duchesse de Noailles le diamant que je portois toujours.

» Je donne à monsieur i'évêque de Chartres le crucifix en tableau sur fond or et noir.

» Je donne à monsieur l'archevêque de Rouen un crucifix sur du velours noir qui est au chevet de mon lit, avec le portrait du Roi qui est au-dessous, désirant qu'il soit gardé à jamais par ceux de mon nom, qui le regarderont avec la vénération et la reconnaissance qu'ils doivent. »

Plus à ses femmes ses hardes et son linge.

« Je désire que tous mes petits livres secrets soient mis entre les mains de ma Sœur du Pérou, et je prie monsieur I'évêque de Chartres de lui permettre de les garder toute sa vie. Il y verra les instructions de son prédécesseur. »

Elle laissa en pensions viagères 1 100 livres à diverses personnes qu'elle avoit faites religieuses et autres.

Au dos du testament : « Je recommande la petite de la Tour à madame la Supérieure et à toute la communauté. »

L'argent que l'on trouva à sa mort montoit à la somme de 32 000 livres.

aussi de damas bleus, dix-neuf rideaux de bazin d'Inde. Elle lui laissoit également seize articles de sa vaisselle d'argent écrits de sa main ».

TRAITS QUI SONT PEUT-ÊTRE DÉJÀ REPRIS DANS CES RECUEILS MAIS DONT JE DOUTE1.

Madame de Maintenon trouva un jour à la porte de Saint-Cyr deux veuves d'officiers qui venoient lui demander sa protection. L'une étoit belle et bien faite, et l'autre fort laide; elle leur dit qu'elle n'étoit pas assez puissante pour assister tous ceux qui en avoient besoin. La première persista pendant des temps à lui venir parler; elle en fut touchée et la protégea d'une manière distinguée. Elle eut scrupule de ne rien faire pour la seconde veuve dont la figure ne l'avoit pas prévenue; elle lui fit une pension qu'elle lui a payée

1. Nous ne croyons pas que mademoiselle d'Aumale soit l'auteur de cette addition. En effet, le manuscrit de la bibliothèque Laurentienne s'arrête au testament de madame de Maintenon. Quant à ces traits, nous les avons trouvés rapportés sur des feuilles détachées qui étaient entre les mains de Lavallée, et que ses héritiers ont bien voulu nous communiquer, en même temps que la copie d'après laquelle nous avons fait imprimer ce Mémoire. Il se peut qu'ils soient de la main d'une autre religieuse de Saint-Cyr, de madame du Pérou par exemple, à qui madame de Maintenon avait laissé ses cahiers, et à qui l'on attribue généralement la rédaction des Mémoires des dames de Saint-Cyr.

jusqu'à sa mort, cette veuve n'étant pas à portée des grâces qu'elle lit à l'autre.

Le Roi lui avoit donné tous les honneurs et privilèges des princes; elle ne s'en servoit que lorsqu'elle ne pouvoit faire autrement. Je l'ai vue bien des fois faire retourner son cocher, lorsqu'il la faisoit entrer dans les cours où il n'entroit que ceux qui avoient les entrées.

Dans une visite que monsieur l'abbé de Brisacier1, supérieur des Missions étrangères, ancien directeur de la maison qui a fait une partie des règlements avec madame de Maintenon, fit à Saint-Cyr sur la fin du mois d'août 1732, madame du Pérou, ancienne supérieure de cette maison, l'entretint quelque temps. Madame de Blosset, ancienne religieuse, étoit aussi présente. Madame du Pérou lui demanda si monsieur Tiberge2, directeur des Missions étrangères, associé à monsieur de Brisacier, et lui n'avoient rien écrit sur madame de Maintenon; il répondit que non. « Mais, lui dit-elle, ne sauriez-vous rien de positif sur le mariage que l'on croit vraisemblablement qu'il y avoit

1. Jacques-Charles de Brisacier, docteur en théologie, entré en 1666 aux Missions étrangères, supérieur alternativement de trois ans en trois ans avec l'abbé Tiberge, aumônier et prédicateur de la Reine Marie-Thérèse. Il mourut le 24 mai 1736, à quatre-vingt-quatre ans.

2 L'abbé Louis Tiberge devint en février 171 S prédicateur ordinaire du Roi; il mourut le 9 octobre 1730.

eu entre le Roi et elle? » 11 répondit : « Il est sûr qu'elle étoit mariée avec lui. N'avez-vous point entendu dire, dans un certain temps, que le bruit s'en répandoit dans Paris, qu'on alloit déclarer son mariage. — Oui, lui répondit madame du Pérou. Quoique je ne doutasse point du mariage par la manière dont madame de Maintenon vivoît, nous crûmes toutes que cette prétendue déclaration étoit de ces faux bruits, sur lesquels on ne doit pas faire fonds. » Il répondit que celui-là n'étoit pas si faux, et que le Roi et madame de Maintenon l'avoient fait courir exprès, parce qu'il lui étoit revenu, par bien des endroits, que bien des gens, ne la croyant pas mariée, s'imaginoient que l'amitié qui étoit entre le Roi et madame de Maintenon n'étoit pas hors de soupçon. Sa conscience en fut alarmée; craignant de causer du scandale, elle en parla au Roi qui, d'un côté ne vouloit pas scandaliser, et de l'autre ayant de fortes raisons de ne pas faire de déclaration publique, assembla un conseil de gens doctes et capables de porter un jugement équitable sur cette affaire. On agita beaucoup les raisons pour et contre, et, après les avoir bien pesées, on crut voir qu'il n'y avoit pas la nécessité de déclarer le mariage, parce qu'à la Cour on n'en doutoit pas, et que, s'il y avoit quelques personnes qui en doutassent, elles éloient persuadées

qu'il n'y avoit point de mal entre eux, et qu'ainsi, le Roi désirant par de fortes raisons que la chose demeurât sous le silence, il n'y avoit nulle obligation de faire une déclaration authentique, ce qui fut cause que cela n'alla pas plus loin, et que l'on s'en tint au bruit qu'on avoit fait courir, qui ne laissoit pas de faire entrevoir au public ce qu'on ne jugeoit pourtant pas à propos de faire éclater hautement. Mademoiselle d'Aumale, qui étoit avec madame de Main tenon dans ce temps-là, se souvient bien que cela se répandoit dans les provinces, et qu'on lui en écrivoit pour lui en faire compliment'.

Monsieur de Brisacier manda à madame du Pérou, ancienne Supérieure de Saint-Cyr, du 6 février 1734, ces trois articles.

« Je n'ai jamais douté, en mon particulier, que madame de Maintenon ne fût véritablement et légitimement mariée, et je puis assurer qu'elle m'a dit de certaines choses qui m'ont fait conclure avec une espèce de certitude qu'elle étoit engagée dans cet état. »

i. Correspondance générale, t. II, 344. Lavallée cite ce passage avec quelques lignes en plus que nous n'avons pas trouvées dans le manuscrit qui est entre nos mains.

« J'ai souvent ouï dire qu'à la Cour et à la Ville on éloit si persuadé de la sincérité de sa vertu que, ou elle étoit mariée, ou que, si elle ne l'étoit pas, elle vivoit dans une parfaite continence. »

« Elle ne m'a jamais rien dit sur ce qu'elle avoit désiré qu'on fit sur son état, mais il a passé pour constant que la consultation a été faite. Je n'ai point été du nombre de ceux qui ont été consultés, non plus que monsieur l'abbé Tiberge ; je crois que feu monsieur l'évêque de Meaux monsieur Bossuet et monsieur le cardinal de Noailles1 ont été les principaux qui ont été consultés et qui ont décidé, mais je n'en ai nulle preuve. »

Messieurs les abbés de Brisacier et Tiberge étoient supérieurs des Missions étrangères et ont eu la confiance de madame de Maintenon pour le commencement de Sainl-Cyr et pour y faire tous les règlements.

1. Louis-Antoine de Noailles, né en 1654, évêque de Châlons en 16S0, archevêque de Paris en 1695, cardinal en 1700, mort en 1729.

La veille du départ du Roi pour la campagne de Mons, Sa Majesté vint à Saint-Cyr et demanda les prières de toute la communauté, et dit en parlant de madame de Maintenon : « Je vous laisse ce que j'ai de plus cher, » cela en présence de plus de quarante personnes de la communauté1.

Le Roi alla aussitôt dire à madame de Maintenon qu'il scroit bien aise qu'elle l'y vînt accompagner au cas qu'il tombât malade, que, pour les autres accidents, il s'abandonnoit à la providence de Dieu.

Après la mort de Louis XIV, madame de Maintenon ayant congédié tous ses domestiques, et les ayant tous mis en état de se passer d'elle ou par ses bienfaits ou par les charges qu'elle leur avoit fait avoir, il s'en est trouvé cependant quelques-uns de la livrée qu'on m'a dit qui avoient demandé l'aumône, et que cela avoit fait condamner madame de Maintenon. Je dois dire, si cela est, qu'elle l'a ignore, et qu'en les

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