‹ Souvenirs sur Madame de MaintenonChapitre 56 sur 71 · Louis de Ligny, comte du Charmel. capitaine des Cent · texte numérisé non relu

Louis de Ligny, comte du Charmel. capitaine des Cent

mode par le gros jeu qu'il jouoit à la Cour. II plut à madame la comtesse de Gramont, et ils vécurent quelque temps ensemble, fort contents l'un de l'autre, mais tout d'un coup, il s'imagina avoir eu une vision dont il fut si frappé qu'il quitta la Cour, le jeu et sa maîtresse pour se retirer à l'Institution ^ La grâce, par un contre-coup heureux, frappa aussi madame la comtesse de Gramont; elle se convertit de bonne foi, et madame de Maintenon la reçut à bras ouverts.

Je ne puis me dispenser de dire ici un mot de madame d'Heudicourt, quoi qu'elle ne fût pas à la Cour dans le temps dont je parle, mais elle y revint bientôt après; elle étoit, sans contredit, une des personnes les plus singulières que j'y aie vues.

Madame d'Heudicourt étoit cette même mademoiselle de Pons, parente du Maréchal d'Albret dont j'ai parlé ci -devant; elle fut toujours depuis amie de madame de Maintenon, et le fut en même temps de madame de Montespan jusqu'à sa disgrâce.

On a prétendu que la parenté n'étoit pas la seule

gentilshommes au Bec de Gorbin, quitta la Cour le 11 novembre 1687. Il mourut en. mars 1714, âgé de soixante-huit ans.

1. L'Institution dont il est ici question est celle de l'Oratoire. Suivant Saint-Simon, Charmel n'aurait point eu de vision, mais il aurait été converti par la lecture du livre d'Abadie sur la Vérité de la Religion chrétienne. Quand il annonra son intention de quitter la Cour : « Quoi! Charmel, vous ne me verrez plus », lui aurait dit Louis XIV.

raison de l'amitié que le Maréchal d'Albret avoit pour elle. Quoi qu'il en soit, sa fortune, qui ne répondoit pas à sa naissance, ne lui avoit pas permis de venir en ce pays-ci sans lui, ni, avec bienséance, sans madame sa femme. Elle parut à la Cour avec madame la Maréchale d'Albret; sa beauté y lit bientôt bruit; le Roi luimême en fut frappé, et balança quelque temps entre madame de la Vallière et elle, mais les amis de madame de la Vallière se liguèrent contre elle, et réussirent à la mettre totalement de côté. (Madame de Caylus ne va pas plus loin sur le compte de madame d'Heudicourt, quoi qu'elle promette d'en dire bien davantage '.)

Le crédit de madame de Montespan diminuoit à vue d'œil, et la dévotion du Roi augmentoit tous les jours. Un jour, à son lever, parlant de la religion, il dit qu'il savoit bien qu'il y avoit beaucoup de personnes qui n'en faisoient nul cas et la traitoient comme chose fort inditîérente, qu'un grand nombre de courtisans ne faisoient pas leurs Pâques, qu'il estimoit fort ceux qui, après s'y être bien préparés, les faisoient bien, qu'il

1. Madame de Caylus, dans ses Souvenirs tels que nous les connaissons, en dit en effet bien davantage sur madame d'Heudicourt (Voir Édit. Raunié, pp. 87, 130 et suiv.) et ce passage de mademoiselle d'Aumale conllrme notre supposition que celle-ci aurait eu entre les mains une copie des Souvenirs de madame de Caylus, assez différente de celle d'après laquelle ces Souvenirs ont été publiés.

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les exhortoit tous à songer bien sérieusement à ce devoir de la religion, et que, de plus, il assuroit qu'il sauroit bon gré aux personnes qui auroient égard à ce qu'il disoitsur ce sujet, mais que, malgré ses représentations, il seroit au désespoir qu'il entrât la moindre politique ou le plus petit mouvement de respect humain dans une action aussi sainte et aussi essentielle.

Dans ce temps-là ou environ, les dames de la Cour, à commencer par madame de Maintenon et toutes celles de sa société, établirent une Charité à Versailles pour y prendre le même soin des pauvres que l'on fait dans les paroisses de Paris; madame la duchesse de Richelieu en fut créée supérieure. Cet établissement fit grand bien dans Versailles. Madame de Maintenon, qui depuis longtemps n'employoit son crédit qu'à faire des bonnes œuvres, écrivit en même temps au Procureur général pour faire mettre à l'Hôpital général un grand nombre d'estropiés dont on ne savoit que faire, et une quantité de filles qui couroient les rues.

Le Roi loua fort le zèle de ces dames, et leur lit sentir combien il étoit content de cet établissement et du changement qu'il voyoit dans la conduite de toutes les personnes de sa Cour. 11 est vrai que, depuis la dévotion du Roi, les dames qui avoient paru cidevant les plus éloignées de la piété passoient plu-

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sieurs heures de la journée dans les églises. La plupart pouvoient agir de bonne foi; mais je crois qu'il en étoit bien quelques-unes qui n'avoient pris le parti de la dévotion que pour suivre l'usage et pour faire leur cour. Mesdames de Montcspan, de ïhiange, la comtesse de Gramont, la duchesse du Lude et madame de Soubise étoient pour le moins aussi souvent que les autres dans les églises, et le disputoient en exactitude avec les plus dévotes. Les simples dimanches étoient, comme auparavant les jours de Pâques.

Dans ce temps-là, le Roi, qui désiroit tout de bon la conversion et le salut de tous ses sujets, ayant appris que madame de Rohan ', qui étoit huguenote, étoit attaquée d'une maladie dont elle ne pouvoit revenir, sachant en outre que son curé avoit déjà fait plusieurs tentatives inutiles sur son esprit, et qu'elle avoit même constamment refusé de l'entendre, crut qu'il devoit aussi de son côté faire tout ce qui dépendoit de lui pour qu'elle se laissât convaincre. C'est pourquoi il lui envoya de sa part le duc de Charost - pour essayer de lui faire entendre raison, ou pour l'en-

1. Anne de Rolian-Guémenée, avait épousé, en 1017, son cousin, Louis de Rohan VII, prince de Guémenée, grand veneur de France, mort en 1667, âgé de soixante-huit ans. Elle mourut le 14 octobre 168.';.

2. Armand I" de Béthune, marquis puis duc de Gharost, mort le 1" avril 1717, à l'âge de soixante-seize ans.

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gager au moins à écouter les personnes qui lui parleroient sur la religion.

J'ai cité ce trait de madame de Rohan pour prouA-^er combien le Roi étoit pénétré de la religion, et jusqu'à quel point il désiroit que tous ses peuples professassent la véritable. Il ne cessoit effectivement de donner tous les jours et dans toutes les occasions des preuves de sa piété, soit par son exemple, soit par ses propos. Un jour qu'il avoit communié le matin, ainsi que Monseigneur, il s'aperçut que le marquis de Gesvres * entendoit la messe très irréligieusement; il lui en fit reproches dans l'église même, et lui fit une réprimande telle qu'il la méritoit.

Il est bon de remarquer que cette piété exemplaire et apparente dont on blàmeroit avec raison l'excès, surtout dans un roi à qui il ne suffit pas de prier, mais qui est fait pour commander et gouverner ses peuples, n'empêchoit nullement ce monarque de remplir les devoirs de la royauté; elle ne servoit au contraire qu'à le rendre bon chrétien et bon roi.

Madame de Richelieu avoit rempli l'esprit de madame la Dauphine de beaucoup de soupçons et de craintes contre madame de Maintenon. A la mort de cette dame d'honneur, madame la Dauphine

l. Bernard-François Potier, marquis de Gesvres, né le 15 juillet, 1655, mort le 12 avril n39.

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découvrit dans un éclaircissement qu'elle eut avec madame de Maintenon la fausseté des choses que sa dame d'honneur lui avoit dites; mais si les mauvais procédés de madame de Richelieu devinrent par la suite un motif de consolation pour madame de Maintenon, elle s'affligea d'avoir été trompée et d'avoir aimé sincèrement une personne qui ne méritoit pas de l'être.

L'éclaircissement que madame de Maintenon eut avec madame la Dauphine produisit un effet si favorable pour elle qu'elle demanda avec les plus grandes instances au Roi de permettre qu'elle remplît auprès d'elle la place que madame de Richelieu avoit occupée. Le Roi se prêta de grand cœur au désir de madame la Dauphine, et voulut, dès le soir même, donner la charge à madame de Maintenon qui la refusa, fort généreusement et fort noblement. Madame la Dauphine, ayant appris son refus, alla exprès dans la chambre de madame de Maintenon pour la prier elle-même d'accepter la charge de dame d'honneur; elle reçut avec respect des propositions si obligeantes, mais elle refusa constamment, et demeura ferme dans sa résolution, sans en alléguer d'autres raisons que celles qui lui étoient suggérées par sa modestie. « Pour moi, j'avouerai naturellement (dit madame de Caylus) que je crois dans ce refus plus de gloire que d'humi-

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lité : je le pensois de même dans ce temps-là (c'est madame de Caylus cpii continue), car madame de Maintenon m'ayant fait venir pour me demander, selon sa coutume, ce que je pensois, et si j'aimerois mieux être la nièce de la dame d'honneur que la nièce d'une personne qui auroil refusé une place aussi honorable, je lui répondis sans balancer que je trouvois celle qui refusoit bien au-dessus de l'autre; elle m'embrassa et fut fort contente de ma réponse. »

Outre le refus noble et généreux de madame de Maintenon, elle dit au Koi dans le particulier : « Sire, si je l'acceptois, je ferois l'envie de toutes les femmes de la Cour par l'honneur que la place me feroit. Ne les ai-je pas tous par celui que me fait Votre Majesté en me la proposant? » Ensuite elle pria le Roi de ne point dire l'honneur qu'il lui avoit fait de lui offrir celte place; mais Sa Majesté ne put s'empêcher de le dire après son dîner à tous les courtisans, ainsi que le refus qu'elle en avoit fait.

11 fut donc question de choisir une autre dame d'honneur. Madame de Navailles avoit dégoûté le Roi des dames d'honneur qui avoient de l'esprit et de la fermeté; celles qui lui avoient succédé le dégoûtèrent à leur tour de la douceur et du manque d'esprit. Mais coa.me il est difficile de trouver tout ce qu'on désire dins la même personne, et que les dames

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(l'honneur sont ordinairement choisies parmi les duchesses dont le nombre, quelque grand qu'il soit, est limité, il est rare d'en trouver comme on le voudroit. Madame de Maintenon proposa d'abord au Roi de reprendre la duchesse de Créquy ' qui l'étoit de la Reine, et qui venoit de perdre sa charge à sa mort. « Ah! Madame, lui dit le Roi, s'il est absolument nécessaire de prendre une sotte, il en faut au moins changer. » Sur quoi madame de Maintenon lui proposa une de ses anciennes amies, la duchesse d'Arpajon, sœur du marquis de Beuvron. Elle avoit en etTet la vertu, la réputation, la bonne mine et toutes les qualités requises, et surtout la dernière. Le Roi accepta cette proposition et nomma madame d'Arpajon dame d'honneur...

Le Roi avoit toujours aimé à faire du bien. 11 étoit doux, poli, affable, et ne laissoil échapper aucune occasion de dire qnelque chose d'obligeant. Sa bonté inspiroit de la conliance à toutes les personnes qui avoient l'honneur de le connoître tel qu'il étoit. Je me souviens d'un trait de bonté qui m'a frappée : le voici. Quelque temps après la campagne qu'il venoit de faire, monsieur de Ruvigny- qu'on appeloit à la Cour

1. Armande de Lusignan de Saint-Gelais de Lansic, mariée le 22 juin 1653, à Charles 111, duc de Crcquy, veuve en 1687, morte le 10 août 1709.

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