Henri de Massue, marquis de Ruvigny, lieutenant général
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le bonhomme Ruvigny, se trouvant dans l'embarras pour dix mille ccus qui lui manquoient pour achever d'acheter une terre, vint trouver le Roi, et lui dit qu'il lui manquoit dix mille écus pour achever de payer la terre de Raigneval qu'il achetoit de monsieur de Chaulnes \ qu'il avoit recours à lui comme à son meilleur ami pour lui prêter cette somme : « Vous ne vous trompez pas, lui dit le Roi, et je vous les donne de très bon cœur. »
Il aimoit tant à contenter tout le monde dans les plus petites choses, qu'un jour, devant donner à Marly une fête oîi il comptoit qu'il n'y auroit que cinquante femmes, il en vit arriver à Versailles un si grand nombre qu'il en compta cent huit. Voyant une si grande foule qui désiroit en être, pour s'épargner la peine de faire le choix, et dans la crainte d'en désobliger quelques-unes il aima mieux rompre la partie. Effectivement il tit naître quelque inconvénient à
né en 1610, mort en 16S9. Saint-Simon le peint, en efTet, comme « un bon mais simple gentilhomme plein d'esprit, de sagesse dhonneiir et de probité, fort huguenot, mais d'une grande conduite et d'une grande dextérité ...(Édit. Boislisie, t. IV, p. 20.) 11 avait été longtemps chargé des intérêts des huguenots, et à la révocation de l'Edit de Nantes, il émigra avec son lils, qui fut créé plus tard par Guillaume d'Orange comte de Gallowa,'', et devint un des ennemis les plus acharnés de la France.
1. Chr.rles d'Albert d'Aiily, duc de Chaulnes, neveu du connétable de Luynes, fut trois fois ambassadeur à Rome; il mourui le 4 septembre 1698, dans sa soi.\.anle-quatorzième année.
l'exécution de son projet, et il n'y eut point de fête. Telle éloit la délicatesse du Roi et son désir d'obliger. Madame de Maintenon, comme j'ai dit ci-devant, avoit beaucoup d'amitié pour son frère, et étoit en grand commerce de lettres avec lui. Comme elle savoit qu'il aimoit prodigieusement la dépense, et qu'il donnoit presque tout son temps au jeu et à toutes sortes de plaisirs, elle faisoit sans cesse les représentations les plus vives et les plus tendres sur la vie qu'il menoit; elle lui paiioit toujours de la religion, et ne lui en parloit jamais que de façon à la faire goûter et respecter. Toutes ses lettres étoient remplies de protestations d'amitié et de promesses de faire pour lui tout ce qu'elle pouvoit; mais malgré toutes ses promesses, malgré même tout ce qu'elle faisoit effectivement pour lui, elle avoit le chagrin de voir qu'il n'étoit jamais content, qu'il continuoit toujours à tenir sur elle toutes sortes de mauvais propos. Il exigeoit d'elle mille fois plus qu'elle ne pouvoit et ne devoit faire. Quand quelque idée extravagante lui passoit par la tête, il lui en faisoit part, et prétendoii qu'elle étoit maîtresse, si elle vouloit, de la mettre i exécution. Il lui vint un jour, entre autres, une foie dans l'esprit, ou peut-être quelqu'un lui suggéra-t-il : c'étoit qu'elle le fit faire connétable. 11 lui écrivit sur cela les lettres les plus pressantes, en l'assurant
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qu'elle pouvait, si elle le vouloit bien, réussir à lui faire obtenir cette grâce. Elle lui répondit sur cela de la façon du monde la plus douce, en lui disant qu'à coup sûr c'étoient des gens mal intentionnés pour elle qui lui mettoient ces extravagances dans la tête, qu'elle ne pouvoit pas absolument demander qu'on le fit connétable, et que, quand même elle auroit plus de pouvoir, elle ne s'aviseroit pas de demander une chose aussi déraisonnable'. Enfin elle avoit beau lui montrer beaucoup d'amitié et de tendresse, sans cesse il lui causoit quelque nouveau chagrin.
Depuis la mort de la Reine toutes les femmes de la Cour sembloient se disputer à qui seroit la plus exacte à s'acquitter des devoirs extérieurs de la religion. L'exemple du Roi, dont la piété alloit toujours en augmentant, étoit un motif plus que suffisant pour animer toute la Cour à l'imiter. Il fut plus d'un an après avoir perdu la Reine sans vouloir aller au spectacle, et, dans toutes les occasions, il étoit pour
1. Le 27 septembre 1084, madame de ^laintenon écrivait en elTei. de Chambord à M. d'Aubigné : « Je ne doute point de tous les sots discours que l'on vous fait; on voudroit vous exciter contre moi, et peut-être aussi vous faire faire quelque extravagance. Je ne pourrois vous faire connétable, quani je le voudrois; et quand je le pourrois, je ne le voudrois pas, étant incapable de vouloir rien demander de déraisoniable à celui à qui je dois tout, et que je n'ai pas voulu qu''l fit pour moi-même une chose au-dessus de moi... ■• {Corres)ondance générale, t. II, p. 389.)
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toute sa Cour un modèle de régularité et d'exactitude.
Le Roi aimoit la chasse, et depuis quelque temps avoit pris goût pour chasser le sanglier. Vers ce temps-là, il manqua un jour de lui arriver malheur; il courut effectivement un péril évident, car son cheval fut blessé à quatre endroits, et s'il n'eut levé la jambe fort à propos et fort adroitement, il l'auroit été luimême. G'étoit le sanglier qui, furieux revenoit à la charge; il y vint deux fois contre Monseigneur, et monsieur du Maine étoit à cheval tout auprès du duc de Villeroy ({ui fut renversé par terre. Madame de Maintenon parlant de cette chasse dans une lettre à son frère, lui dit : « Jugez du plaisir que j'eus à ce divertissement. » Le Roi l'avoit engagée à être de cette partie de chasse, ainsi que plusieurs autres dames de la Cour.
Cependant madame de Maintenon jouissoit de sa faveur, et madame de Montespan, qui n'avoit cessé de regretter la perte qu'elle avoit faite du cœur du Roi, malgré cela s'étoit jusqu'ici toujours soutenue à la Cour, soit dans l'espérance de regagner ce qu'elle avoit perdu, soit par la peine qu'elle avoit à se détacher d'un lien qui avoit été si longtemps plein de douceurs et d'agréments pour elle. Elle avoit vécu dans CCS dernières années aA^ec madame de Mainteron
de façon à faire croire aux personnes mal instruites des intrigues de la Cour qu'elles étoient toutes deux très bonnes amies, et soit qu'elles voyageassent ensemble, soit qu'elles se rencontrassent quelque part, on les voyoit causer avec tant d'intérêt et de vivacité qu'on auroit parié que c'étoit les deux femmes de la Cour qui s'aimoient le mieux. 11 est vrai qu'elles avoient toutes deux une conversation si agréable et si spirituelle que, depuis qu'elles avoient commencé à se connoîlre, et dans le temps même où elles avoient des démêlés et des querelles presque continuelles, elles ne trouvoient pas de plus grand plaisir l'une et l'autre que lorsqu'elles s'entretenoient tête à tête. Madame de Montespan, dans ces derniers temps, faisoit même des avances à madame de Maintenon et cherchoit à l'attirer chez elle. Elle la mena plus d'une fois à Clagny, maison de campagne charmante qu'elle avoit fait ajuster et orner le plus joliment du monde*. En un mot, il sembloit, à voir la façon
■1. Le fief de Clagny, qui confinait au parc de Versailles, avait été veniu en 1C65 à Louis XIV par Claude de Lamoignon de Basville. Louis XIV y fit construire d'abord une petite maison qui ne convint pas à madame de Montespan. « Cela ne pouvait être bon, disait-elle, que pour une lille d'Opéra. » La construclijn d'un nouveau château fut confiée en 1674 à Mansart. .> Je me représente Didon qui fait l)àlir Carthage », écrivait madame de Sévigné. Le château fut fini en 1676. mais ce ne fut «lu'en 1685, c'est-à-dire au moment où elle quitta la Cour, que Louis XIV en fit don régulièrement à madame de Montespan, avec substitution au duc du Maine. (Voir Le chnleau de Clagny par Pierre Bonnassieux.)
dont elles vivoient ensemble, qu'elles s'aimoient et s'estiraoient; mais madame de Montespan n'avoit plus pour lors de mauvais procédés pour madame de Maintenon ; c'est que des raisons plus fortes et peutêtre des vues intéressées la retenoient, car elle ne put jamais lui pardonner d'avoir gagné sur l'esprit du Roi de cesser son commerce avec elle.
Cependant madame de Montespan voyant enfin qu'elle ne pouvoit plus compter sur le pouvoir de ses charmes, après avoir fait par elle-même et par d'autres plusieurs tentatives sur le cœur du Roi, soit pour n'en sortir que par une belle porte, ou pour montrer à la France jusqu'où s'étendoit encore son crédit et sa considération, elle forma le projet de marier mademoiselle de Nantes, sa fille, au duc de Bourbon, petitfils du grand Condé. Le Roi, qui vit jusqu'à (juel point elle désiroit ce mariage, voulut bien lui donner encore une preuve de sa bonne volonté en y prêtant les mains, et il lui dit qu'il s'en chargeoit. L'exemple de mademoiselle de Blois, fille du Roi et de madame de la Vallière, qui avoit été mariée quelques années auparavant avec le prince de Conti ', avoit autorisé madame de Montespan à rechercher un pareil établissement pour sa fille.
1. Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, né le 4 avril 1661, mort le 9 novembre 1685, sans postérité.
Le grand Condé, ce héros incomparable, avoit travaillé à ce premier mariage de mademoiselle de Blois avec le prince de Conli avec tout le zèle d'un courtisan qui voudroit faire sa fortune. Il avoit cru sans doute, par cette alliance, effacer l'impression que le souvenir du passé pouvoit avoir laissé de désavantageux contre lui dans l'esprit du Roi. Monsieur le Prince, son fds, encore plus attaché à la Cour, n'avoit rien oublié lorsqu'il fut question de ce mariage pour témoigner la joie qu'il ressentoit de cette alliance, et j'oserois dire, après des gens bien informés, que le Roi n'auroit jamais pensé à marier ses bâtards comme il l'a fait, sans la bassesse extrême de ces deux princes de Condé lors du mariage de mademoiselle de Blois. Madame de Montespan, de son côté, qui avoit bien prévu que ce mariage de la fille de madame de la Vallière pouvoit servir de modèle pour l'établissement de ses enfants, y avoit contribué de tous ses soins, et avoit fait tous ses efforts pour le faire réussir. Messieurs les princes de Conti ' avoient été élevés avec monsieur le Dauphin; ils avoient eu tous deux une très bonne éducation ; ils avoient tous deux de l'esprit, et étoient
1. Le second de ceux que mademoiselle d'Aumale appelle ■< messieurs les princes de Conti », s'appela d'abord le prince de la Roche-sur-Yon. Ce ne fut qu'après la mort de son aîné, qu'il prit le titre de prince de Conti. H épousa plus tard, en 1688, Marie-Thérèse de Bourbon, sœ\ir du duc de Bourbon.
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fort instruits ; mais riiii étoit aimable et plaisoit à tout le monde; l'autre étoit gauche dans toutes ses actions, et n'étoit goûté de personne par le faux de son esprit et l'envie de paroîtrc ce qu'il n'étoit pas. Tel étoit l'aîné qui étoit devenu mari de mademoiselle de Blois. Pour faire le bon compagnon, l'homme dégagé, et n'avoir point l'air jaloux, il amenoit chez madame sa femme toute la jeunesse de la Cour. Cette conduite fournit bientôt une ample matière à plusieurs propos, et nombre d'historiettes, dont le public, toujours prompt à juger sur des apparences, presque toujours trompeuses, s'amusa longtemps.
Le grand Condé qui, comme je viens de le dire, avoit paru enchanté de l'alliance qu'il avoit contractée, six ans auparavant, par le mariage de mademoiselle de Blois avec le lîls du prince de Conti, loin d'apporter des obstacles à celui de mademoiselle de Nantes avec son petit-fds ne fit point de difficulté de faire tout ce qu'il falloit pour le faire réussir. Bien des personnes blâmèrent la conduite de ce prince à cette occasion, mais il passa par-dessus tous les propos. Le désir du Boi, et, chez le prince, l'envie de faire sa cour l'emporta sur toutes les représentations qu'on lui fit, et le mariage se fit le 2Zi juillet de cette année (1685).
Mademoiselle de Nantes, devenue par ce mariage madame la duchesse de Bourbon, étoit le quatrième
enfant que madame de Montespan avoit eu du Roi. On n'avoit rien oublié dans son éducation pour faire valoir les talents propres à plaire dont la nature l'avoit comblée. On peut dire qu'elle répondit parfaitement aux peines qu'on se donna pour son éducation. Ses charmes et ses grâces étoient au-dessus de tout ce que j'en pourrois dire. Ce n'étoit point tant une taille sans défaut, ni ce qu'on appelle une beauté parfaite; ce n'étoit pas non plus, je crois, un esprit étendu. Quoi qu'il en soit, elle avoit si bien tout ce qu'il falloit pour charmer qu'on ne jugeoit de ce qui lui manquoit que lorsque la découverte de son cœur laissoit la raison libre. Cette découverte auroit dû être aisée à faire, puisqu'elle ne s'est jamais piquée d'amitié; cependant, la pente naturelle qu'on a à se flatter soimême et la séduction de toute sa personne faisoient qu'on ne l'en vouloit pas croire elle-même, et qu'on attendoit, pour se désabuser, une expérience personnelle qui ne manquoit jamais.
Après ce mariage, le Roi donna des fêtes magnifiques à Versailles et à Marly; il établit dans le salon de Marly quatre boutiques remplies de bijoux de toute espèce et de tout ce qu'on peut imaginer de plus galant. Ces quatre boutiques représentoient les quatre saisons, et étoient tenues par un homme et une femme de la Cour. Monseigneur en tcnoit une avec madame
de Montespan; monsieur le duc du Maine une avec madame de Maintenon ; monsieur le Duc une avec madame de Thiange, et madame la duchesse de Chevreuse une autre avec madame la Duchesse. Le Roi avoit voulu que celle-ci fût tenue par deux femmes à cause de la grande jeunesse de madame la Duchesse. Tous les hommes et toutes les femmes qui avoient été nommés de ce voyage tirèrent au sort tous les bijoux dont ces boutiques étoient remplies. Celle imagination fut trouvée charmante, et le Roi, par ce moyen, fil de très jolis présents à toute sa Cour de la manière la plus galante et avec une grandeur digne de lui. (J'avois entendu parler de cette fêle à madame de Maintenon, mais j'en dois le détail à monsieur de Voltaire '.)
Madame de Montespan, satisfaite jusqu'à un certain point d'avoir réussi dans ce qu'elle désiroitpour l'éta-
1. Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, dont la première édition parut en 1752, parle en effet des fêtes qui furent données en 1683, à l'occasion de la célébration du mariage de monsieur le Duc avec mademoiselle de Nantes, et mademoiselle d'Aumale reproduit à peu près textuellement les termes dont il s'est servi. C'est à propos de cette fête que madame de Maintenon écrivait, bien des années après, le 21 juin 1716, à madame de Caylus : <> Remerciez bien monsieur de Dangcau de la permission qu'il me donne sur ses Mémoires; ils sont si agréables que j'ai tout lu; vous entendez bien ce que cela veut dire. Ne s'est-il point trompé quand il dit que feu Monsieur le Duc tenoit une boutique; je ne me souviens point de lui dans nos plaisirs. Mais comme il écrit tous les jours, il est plus aisé que je me trompe que lui. » (Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique, t. II, p. 384.)
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blissementde sa fille, se nourrissant de l'idée (laiteuse que cette fille, devenue madame la Duchesse, jetteroit un coloris sur la réputation de sa mère, se persuadant enfin que non seulement ce mariage la mettoit à l'abri du mépris, mais même lui donneroit de la considéralion dans le monde, crut enfin n'avoir plus d'autre parti à prendre que celui de se retirer. Eiïeclivement, peu de temps après ce mariage de madame la duchesse de Bourbon, madame de Montespan partit de la Cour et n'y reparut plus. Le Roi ne fit point alors pour la retenir ce qu'il auroitfait quelques années auparavant. Il apprit son départ avec l'air du plus grand sangfroid; peut-être cette séparation fit-elle sur lui plus d'impression qu'il n'en laissa paroître, mais la reli gion, pour lors, avoil pris chez lui la place de l'amour. Madame de Montespan prit une maison à Paris ' où elle vécut avec beaucoup de noblesse et de dignité ^
1. A partir de 1693, madame de Montespan séjourna habituellement au couvent de Saint-Joseph où elle avait pris l'habitude de faire de fréquentes retraites. Ce couvent était situé sur l'emplacement actuel d'une partie du Minirtère de la Guerre. C'est là que vécut plus tard madame du DefTant.
2. Ce que j'ai ouï dire, c'est qu'ayant fait tout ce qu'elle avoit pu pour rester à la Cour, sans s'apercevoir qu'elle pût y avoir réussi, elle tenta de se fourrer dans les bonnes œuvres du Roi et de madame de Maintenon. Elle voulut être de toutes les assemblées de Charité, et voyant qu'elle ne réussissoit à rien, on prétend que d'elle-même elle fit un établissement, soit à Versailles, soit aux environs, qu'on nomma les Filles bleues. Ce qu'il >•■ a de vrai, c'est que, sur les persécutions qu'elle fil d'entrer pour quelque chose dans les bonnes œuvres
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Elle avoit un très gros revenu, mais presque tout étoit viager; le Roi y ajouta une très grosse pension qu'il lui fit payer exactement tant qu'elle vécut. Monsieur de Voltaire prétend qu'elle étoit de mille louis d'or par mois; cela peut être, mais je n'en sais rien '. Ce que je sais c'est que, quelque temps avant qu'elle quittât la Cour, sa santé se ressentoit un peu de la vie qu'elle avoit menée. Quelques maux de reins, quelques douleurs de rhumatisme furent cause qu'on lui conseilla les eaux de Bourbon, et effectivement, quand elle eut une fois quitté la Cour, elle alla tous les ans prendre ces eaux. Quand elle y étoit, elle y faisoit de très belles charités; elle y marioit souvent des fdles, et leur faisoit leur dot, et partout où elle étoit, elle soulageoil beaucoup de malheureux. En un mot, on peut dire que, du jour de sa retraite, sa con-
du Roi et de madame de Mainlenon, le Roi consulta pour savoir s'il pouvoit en conscience accepter sa proposition; on lui conseilla de ne la pas admettre. {'Sole du manuscrit.) — Quelques années auparavant (26 mai 1681) madame de Maintenon écrivait cependant : « Notre Cliarité va fort bien : madame de Monlespan fournit à toutes sortes de dépenses, tant en aumônes qu'en ornements, pour le dehors et pour le dedans. » {Correspondance générale, t. II, p. 177.)
1. « Elle avait, dit Voltaire (Siècle de Louis XIV), un grand revenu, mais viager, et le Roi lui fit payer toujours une pension de mille louis d'or par mois. » En 1707, cette pension fut réduite à 8000 louis. « Madame de Montespan, dit Saint- Simon, n'en témoigna pas la moindre peine; elle répondit qu'elle n'en étoit fâchée que pour les pauvres, à qui, en effet, elle donnoit avec profusion. » {Saint-Simon, Édit. Boislisle, t. XIV, p. 246.)
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(luUe fut beaucoup plus édifîanle que scandaleuse. Elle mourut aux eaux de Bourbon en 1707.
Avant de quitter le chapitre des choses qui la regardent*, la vérité m'oblige de convenir, d'après madame de Maintenon, que si elle avoit bien des défauts, elle avoit aussi de grandes et belles qualités. Sensible à la bonne gloire, elle laissoit à madame de Thiange, sa sœur, le soin de se prévaloir des avantages de sa naissance, et se moquoit souvent de son entêtement sur ce chapitre; mais, puisque je parle de madame de Thiange, je vais dire un mot des trois sœurs.
(( Madame de Montespan, disoit l'abbé Testu, parle comme une personne ([ui lit; madame de Thiange, comme une personne qui rêve; et madame l'abbesse de Fontevrault comme une personne qui parle. » Il pouvoit avoir raison sur les deux autres, mais il avoit tort sur madame de Montespan dont l'éloquence étoit sans affectation.
Je n'ai point connu madame l'abbesse de Fontevrault; je sais seulement, par des personnes qui la connoissoient, qu'on ne pouvoit rassembler, dans la môme personne, plus de raison, plus d'esprit et plus
1. Mademoiselle d'Aumale emprunte ici un long passage aux Souvenirn de madame de Caylus. (Voir Édit. Haunié, p. 62.) Cependant, comme déjà nous avons eu occasion de le faire plusieurs fois remarquer, le texte n'est pas exactement le même.
de savoir. Son savoir fut même un effet de sa raison ; religieuse sans vocation, elle chercha un amusement convenable à son état; mais ni les sciences ni la lecture ne lui firent jamais rien perdre de ce qu'elle avoit de naturel.
Madame de Thiange, folle sur deux articles, celui de sa personne et celui de sa naissance, avoit pourtant de l'esprit et de l'éloquence. Bonne et compatissante, quoique dénigrante et moqueuse, elle condamnoit souvent les injustices et la dureté de sa sœur, et j'ai ouï dire à madame de Maintenon qu'elle avoit souvent trouvé dans madame de Thiange de la consolation dans les démêlés qu'elle avoit avec madame de Montespan. Quoi qu'il en soit, il y auroit des contes à faire à l'intlni sur les deux points de la folie de madame de Thiange, surtout sur la façon de penser qu'elle avoit de sa maison. Elle n'en admettoit que deux en France, la sienne et celle de La Rochefoucauld; et, si elle ne disputoit pas au Roi l'illustration, elle lui disputoit quelquefois l'ancienneté, parlant à lui-même. Quant à sa personne, la sienne étoit le modèle de la perfection, non pas tant encore pour la beauté, que pour la délicatesse des organes qui composoient sa machine; mais, pour comble de folie, elle s'imaginoit réellement que sa beauté extérieure, la finesse de ses organes et la
perfection de son tempérament étoient fondées sur la difîérence qu'il y avoit entre elle et le commun des hommes par la naissance.
Madame de Thiange étoit aînée de madame de Montespan de plus de dix ans. Je ne sais comment il s'étoit pu faire qu'ayant eu une mère aussi vertueuse qu'étoit madame la duchesse de Mortemart, elle eût été élevée avec autant de liberté. Je n'en serois point étonnée de la part de monsieur le duc de Mortemart, leur père, qui, je crois, n'étoit pas fort scrupuleux, et dont j'ai entendu raconter plusieurs bons mots qui sont des preuves et de la mauvaise humeur de la femme et du libertinage du mari.
Monsieur de Mortemart étoit rentré un jour fort tard chez lui, comme c'étoit assez sa coutume; sa femme, qui l'avoit attendu ce jour-là, lui dit d'un ton assez aigre : « D'où venez-vous à ces heures-ci? Passerezvous donc ainsi toujours votre vie avec des diables? » Monsieur de Mortemart lui répondit : « Je ne sais d'où je viens, mais je sais seulement que mes diables sont de meilleure humeur que votre bon ange. »
J'ai ouï dire au Roi que madame de Thiange, étant toute jeune, s'échappoit souvent de chez elle pour le venir trouver, surtout lorsqu'il déjeunoit avec de jeunes gens; que de plus elle s'amusoit de leurs
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propos, et s'en mèloit fort volontiers. Ces démarches d'étourderie ne sentoient pas du tout une bonne éducation, et une conduite si peu retenue en apparence ne devoit point contribuer à son établissement. Cependant elle fut mariée d'assez bonne heure au marquis de ïhiange ', de la maison de Damas. Elle lui apporta en dot le dénigrement qu'elle avoit pour tout ce qui n'étoit pas de son sang ou dans son alliance, et comme les terres de son mari étoient en Bourgogne, où elle fit quelques séjours, l'ennui extrême qu'elle eut dans ce pays-là lui inspira l'aversion qu'elle a toujours conservée depuis pour tous les Bourguignons, au point que la plus grande injure qu'elle pouvoit dire à quelqu'un étoit de l'appeler : Bourguignon. Elle eut de ce mariage un fils - et deux filles; mais elle ne vit dans le fils que cette province qu'elle détestoit, et dans sa fille aînée que sa propre personne qu'elle adoroit. Elle maria cette
1. Claude-Léonor Damas, marquis de Thiange, mestre de camp de cavalerie. Il mourut au mois de mai 1702.
2. Claude-Philibert Damas, marquis de Thiange, menin de Monseigneur, lieutenant-colonel en 1704. Il mourut à la fin de 1707, âgé de quarante-quatre ans. « Sa mère, dit la Princesse Palatine, ne pouvoit le souffrir pour deux raisons: la première, c'est qu'il n'étoit pas débauché, et qu'il ainioit sincèrement sa femme; la seconde, c'est qu'il craignoil Dieu et se livroil à la prière; aussi disoit-eile souvent : — Mon fds n'est qu'un sot. " {Correspondance, Édit. Brunet, t. II, p. 236). Il est à noter que cet excellent mari se maria deux fois : la première fois, avec une dame de la Uoche-Giffart, qui mourut en couches, et la seconde fois avec Geneviève-Françoise de Harlay.
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tille aînée au duc de Nevers; la cadette' épousa le duc de Sforce ^ Cette cadette partit avec sou mari pour rilalie aussitôt après son mariage, et n'en revint qu'après la décadence de la faveur de madame de Montespan.
Madame de Montespan ne ressembloit point à sa sœur du côté de la bonté et de la douceur; sa dureté, au contraire, s'est étendue sur plus d'une personne, et elle a paru, en plusieurs occasions, même indifférente. Un jour, en passant en carrosse sur le pont de Saint-Germain, une des roues du carrosse passa sur un pauvre homme; les dames qui étoient avec elles en furent effrayées comme on peut se l'imaginer. La seule madame de Montespan non seulement ne s'en émut pas, mais elle leur reprocha encore leur faiblesse, et leur dit que si c'étoit une vraie compassion, elles auroient le même sentiment en apprenant que cette aventure seroit arrivée loin d'elles comme sous leurs yeux. J'avoue que ce trait m'a toujours frappée, et qu'il me semble qu'il faut avoir un cœur de rocher pour n'être point troublée à la vue d'un pareil
1. Louise-Adélaïde Damas de Thiange, mariée le 30 octobre 1678 au duc Sforza, morte le 3 février 1730, à soixanteseize ans environ. Elle était dame d'honneur de Madame.
2. Louis-François-Marie Sforza, veuf en premières noces de Artémise Colonna, morte en décembre 1676, et remarié avec Louise-Adélaïde Damas de Thiange, mourut le 7 mars 1685 à soixante-sept ans.
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accident. Je crois que si j'avois été pour lors en carrosse avec elle, et que je l'eusse entendue raisonner de sangfroid sur les qualités de la compassion, dans un moment oi^i l'esprit le plus fort et le cœur le moins tendre dévoient être dans un effroi et dans un trouble extrême, je n'aurois pu m'empêcher de lui reprocher vivement sa cruauté et de lui chanter pouille.
Elle joignoit à cette dureté une raillerie continuelle; elle portoit des coups dangereux à tous ceux qui passoient sous ses fenêtres pendant qu'elle y étoit; elle disoit de l'un qu'il étoit si ridicule que ses meilleurs amis pouvoient s'en moquer sans manquer à la morale; de l'autre, qu'on disoit être honnête homme, elle répondoit : « Au moins, il faut lui savoir gré de ce qu'il le veut être » ; d'un troisième, elle disoit qu'il ressembloit au valet de carreau, ce qui donna à ce dernier un si grand ridicule qu'il a fallu depuis tout le manège d'un manseau ^ pour faire la fortune qu'il a faite depuis; car elle ne s'en tint pas à la critique de son ajustement; elle se moquoit aussi de ses expressions et de ses phrases ; au reste c'étoit en quoi elle avoit moins de tort,
1. Le mcmseau dont parle ici mademoiseUe d'Aumale ou plutôt madame de Caylus, car c'est à elle qu'est emprunté ce passage et ceux qui suivent, pourrait bien être le maréchal de Tessé dont Saint-Simon dit, assez injustement du reste : « C'étoit un manseau digne de son pays, tin, adroit, ingrat à merveille, fourbe et ambitieux. » (Édit. Boislisle, t. III, p. 128.)
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Ces choses peuvent peut-êlre passer pour des bagatelles, et elles le sont en effet pour des particuliers ; mais il n'en est pas de même quand il est question du maître. Ces bagatelles et ces traits satiriques reviennent quelquefois dans les occasions les plus importantes et les plus décisives pour la fortune. En un mot il étoit fort dangereux de passer sous les yeux de madame de Montespan, et souvent un courtisan, satisfait de s'être montré, n'en a retiré qu'un mauvais office qui l'a perdu, sans en pouvoir démêler la raison.
Mais, malgré tous ces défauts, madame de Montespan, comme je l'ai déjà dit, avoit des qualités peu communes, de la grandeur d'âme et de l'élévation dans l'esprit. Elle le fit bien voir dans la part qu'elle eut au choix que le Roi fit des personnes qui dévoient travailler à l'éducation de Monseigneur. Elle voulut, pour loi's, que ce choix pût être applaudi, non seulement pour le temps présent, mais même par la postérité; et, en effet, si l'on considère le plan de cette éducation par la vertu et le mérite de monsieur de Montausier', qui fut choisi pour gouverneur de ce prince, ainsi que par les ouvrages des précepteurs,
1. Charles de Sainte-Maure, marquis puis duc de Montausier, maréchal de camp, gouverneur du Dauphiné, né en 1610, mort le 17 mai 1690.
surtout par ceux de monsieur de Meaux, quelle haute idée n'aura- t-on pas du Roi qui fait élever son lils d'une manière digne de lui, et du Dauphin qu'on croira avoir été savant parce qu'il eût dû le devenir, ayant été disciple de tels maîtres.
Monsieur de Montausier étoit effectivement un homme d'un mérite et d'une vertu rare, mais il faut avouer que sa droiture, qui alloit quelquefois jusqu'à la roideur, étoit très propre à rebuter un enfant tel que Monseigneur né doux, paresseux et opiniâtre. La manière rude avec laquelle on le forçoit d'étudier lui donna un si grand dégoût pour les livres qu'il prit la résolution de n'en jamais ouvrir quand il seroit son maître, et il a bien tenu parole.
Pour revenir à madame de Montespan, les figures avoient accoutumé de faire une forte impression sur l'esprit de madame de Montespan, ou pour mieux dire elle comptoit infiniment sur le pouvoir qu'elles ont sur la plupart des hommes. C'est ce qui fit sans doute qu'elle eut tant de peine à pardonner à mademoiselle de Blois d'être née aussi désagréable. Madame de ïhiange, qui étoit encore moins raisonnable sur cet article, ne pouvoit supporter que la portion du sang de Mortemart que ces enfants avoient reçue dans les veines n'eût pas produit une machine parfaite; ainsi mademoiselle de Blois passoit sa vie à s'entendre
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reprocher ses défauts, et comme elle étoit naturellement timide et glorieuse, elle parloit peu et ne laissoit rien voir du côté de l'esprit qui pût suppléer à ce qui lui manquoit d'ailleurs. Telle qu'elle étoit, madame de Thiange auroit dû avoir plus d'indulgence pour elle, car elle lui ressembloit beaucoup. Le Roi, témoin de la façon dont on traitoit mademoiselle de Blois, en eut pitié, et c'est peut-être là l'origine des grands biens qu'il lui a faits, et la première cause du rang où il Ta fait monter depuis, ainsi qu'on le verra dans la suite '...
Après le départ de madame deMontespan, madame de Maintenon, dont le crédit et la faveur n'avoient fait qu'augmenter de jour en jour, commença enfin à jouir avec plus de tranquillité de cette considération que son mérite et ses vertus lui avoient acquise dans l'esprit du Roi. Délivrée des troubles et des peines que lui avoient occasionnées si souvent l'humeur et l'ambition démesurée de madame de Montespan, elle ne pensa plus qu'à cultiver et à perfectionner la religion du Roi, et commença tout de bon à mettre tous ses soins à faire fructifier cette semence de piété que ses propos, sa vertu et son exemple avoient jetée dans le cœur de ce monarque. Elle ne se servit de la confiance dont
î, ici mademoiselle d'Aumale abandonne le texte de madame de Caykis.
il l'honoroit que pour lui montrer combien il devoit regretter les égarements de sa vie passée; qu'il ne devoit plus être occupé qu'à les réparer; qu'étant maître et possesseur d'un si grand royaume, tous ses sujets avoient continuellement les yeux sur lui pour se conformer à son exemple ; qu'il devoit gémir sans cesse, non seulement sur les péchés qu'il avoit commis, mais encore sur ceux que son mauvais exemple avoit fait commettre. Elle mêloit toujours au pathétique de ses exhortations tant d'esprit, d'agrément et de douceur qu'il étoit toujours enchanté de l'entendre.
Ce monarque, comme je l'ai dit ci-devant, tout occupé et chagrin du partage de rehgion qu'il voyoit dans son royaume, cherchoit depuis du temps les movens les plus convenables d'y remédier. Il essaya d'abord, mais assez inutilement, la voie de l'instruction et de la persuasion; après quoi il donna une déclaration qui rendoit tous les religionnaires de ses Étals incapables de remplir tout emploi militaire ou autre '; il fit ensuite démolir quelques-uns de leurs temples;
j. Mademoiselle d'Aumale parie un peu confusément dans tout ce passage des mesures qui précédèrent ou accompagnèrent la révocation de l'Édit de Nantes (octobre 1685). Madame de Maintenon ayant été fort attaquée pendant tout le XYiiiiî siècle, pour la part qu'elle aurait prise à ces mesures, on sent que mademoiselle d'Aumale se préoccupe avant tout de la disculper.
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après cela on lui conseilla d'assujettir tous les calvinistes aux logements des gens de guerre. Ce dernier moyen fut le seul qui réussit sur quelques-uns d'entre eux, qui, fatigués et ennuyés à l'excès de leurs hôtes, prévoyant d'ailleurs l'incommodité et la gêne que leur causoit la durée de ce logement, firent leurs réflexions, et soit de bonne foi, soit autrement, se convertirent, mais le nombre en fut bien petit.
Aucun de tous ces moyens employés pendant plusieurs années n'avoit été suffisant pour réduire les religionnaires. Us tinrent encore depuis plusieurs assemblées, et firent même des délibérations très contraires à la soumission qu'ils dévoient à leur roi. Une ou deux provinces, entre autres, venoient tout à l'heure d'armer une grande partie des leurs, et ils ne s'assembloient plus que les armes à la main. Le Roi en fut instruit; il fut question de mettre ordre à cette espèce de révolte; l'affaire fut mise en délibération. Les avis furent partagés; les uns vouloient qu'on agît à la rigueur; d'autres disoient que si l'on vouloit contraindre tous les religionnaires à rentrer dans le sein de l'église catholique, et que, pour en venir à bout, on ne gardoit plus de mesures à leur égard, une grande partie d'entre eux se décideroit à sortir du royaume, et que l'État perdroit à cela une quantité d'ouvriers habiles en toutes sortes de professions et beaucoup
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d'officiers d'une expérience consommée. D'autres enfin prétendirent que, pour la tranquillité du royaume et l'intérêt de la religion, il falloit couper le mal dans sa racine; que le Roi, redouté de tous ses voisins, le pouvoit alors sans aucun risque, et qu'il y alloit de sa piété et de sa gloire.
Madame de Maintenon, à qui le Roi en parla, lui dit qu'elle n'étoit pas capable de lui donner des conseils sur une affaire de si grande importance; que toutes les personnes qui composoient son ministère et les évêques en qui il avoit confiance étoient assez prudents pour qu'il pût s'en rapporter à leurs avis; que pour elle, elle aiiroit toujours cru que la voie de la douceur eût été la meilleure et la plus convenable.
Le Roi, en voulant extirper une hérésie qui avoit fait tant de ravages dans son royaume, n'avoit assurément d'autres vues que le bien de la religion; son projet étoit grand et beau, et même politique si on le considère indépendamment des moyens qu'on a pris pour l'exécuter'. Ce que je sais de positif sur cela, et sur quoi j'ose dire qu'on peut compter, malgré ce qu'en ont dit et écrit plusieurs personnes avec l'air et l'assurance de la plus grande vérité, c'est que quelques ministres et quelques évêques, pour faire leur cour, ont
1. Mademoiselle d'Aumale emprunte ici de nouveau un long passage aux Souvenirs de madame de Caylus.
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eu toute la part aux moyens qu'on employa, non seulement en déterminant à prendre ceux qui n'étoient pas du tout de son goût, mais même en le trompant dans l'exécution de ceux qui avoient été résolus. 11 est bon de dire de plus, pour rendre ma pensée plus claire, que monsieur de Louvois, voyant la paix faite, eut peur de laisser trop d'avantage sur lui aux autres ministres, et surtout à monsieur Colbert et à monsieur de Seignelay son fils. C'est pourquoi il voulut, à quelque prix que ce fût, mêler du militaire dans un projet qui ne devoit être fondé que sur la charité et la douceur. En conséquence il gagna des évêques qui, abusant de ces paroles de l'Évangile : Contraignez-les cVentrer, soutinrent qu'il falloit de la violence, et qu'après tout, si cette violence ne faisoit pas de bons catholiques, elle feroit au moins que les. enfants des pères qu'on auroit ainsi forcés le deviendroient de bonne foi. Le Roi, persuadé enfin par toutes les raisons que lui alléguèrent monsieur de Louvois et toutes les personnes qui s'étoient jointes à lui, donna cette fameuse déclaration qui révoquoit l'Édit donné à Nantes le l*'"' août 1599, et qui fut appelée la cassation de l'Édit de Nantes. 11 croyoit fermement que Dieu exigeoit de lui l'exécution de ce pieux dessein, et il étoit de plus persuadé, ainsi qu'on l'en avoit assuré, que cette déclaration suffiroil pour l'entier accomplissement
de son projet. Quelque temps après que la déclaration fut donnée, monsieur de Louvois demanda au Roi la permission de faire passer dans les villes les plus huguenotes un régiment de dragons, l'assurant que la seule vue de ces troupes, sans qu'elles fissent rien de plus que de se montrer, porteroit les esprits à écouter plus volontiers la voix des pasteurs qu'on leur enverroit. Le Roi se rendit à cette demande contre ses propres lumières, et contre son inclination naturelle qui le portoit toujours à la douceur. Ayant extorqué sa permission pour le passage de ces troupes, on passa bientôt ses ordres, et on fit à son insu des cruautés qu'il auroit punies rigoureusement si elles fussent venues à sa connoissance; mais au lieu de lui rendre un compte exact de ce que l'on faisoit, monsieur de Louvois se contentoit de lui venir dire chaque jour : « Tant de gens se sont convertis, comme je l'avois annoncé à Votre Majesté, à la seule vue de ses troupes. » On me taxera sans doute d'une bonne foi trop aveugle et trop simple si j'ose assurer que madame de Maintenon n'entra pour rien dans tout ce qui se passa pour lors; je m'y attends, mais quoi qu'on en puisse dire ou penser, déterminée à dire la vérité nùment et sans art, j'ose cependant avancer que très effectivement elle ne fut cause de rien de tout ce qui se fit ', et qu'elle