On sait que Voltaire partageait ce sentiment : « Pourquoi
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n'étoit pas mieux instruite que le Roi. Ce n'éloit que le simple récit que monsieur de Louvois faisoit tous les jours au Roi de tous les gens qui s'étoient convertis qui lui en donnoit connoissance, et ce fut sans doute sur ces récits qu'écrivant à l'abbé Gobelin, elle hii dit : « Le Roi se porte bien et se réjouit à tous les courriers qui arrivent et qui nous apportent un miUion de conversions • », ce qui prouveroit bien, si l'on doit, comme je le pense, ajouter foi à ce qu'elle dit, qu'elle ne savoit les choses que par ouï dire.
Il y eut alors effectivement un grand nombre de personnes qui se conAertirent, mais il y en eut un bien plus grand nombre qui sortirent du royaume.
Ce qu'il y a de vrai, ce qu'on regardera sans doute encore comme un paradoxe, ce que de plus, quoique certain, je ne m'engage point à faire croire, tant la chose est incroyable, c'est que, si toute cette affaire fut
dites-vous que madame de Maintenon eut beaucoup de part à la révocation de l'Édit de Nantes? Elle toléra cette persécution, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles, celle de Racine; mais certainement elle n'y eut aucune part, c'est un fait certain. Elle n'osait jamais contredire Louis XIV... • (Œuvres complètes, Édit. de 1826, t. 75, p. 154. Lettre à Formel du 17 janvier 1753.)
1. Cette lettre écrite à l'abbé Gobelin, de Chambord, se trouve dans la Correspondance générale, t. II, p. 413. Elle est datée du -27 septembre 1685 et par conséquent antérieure à la révocation de l'Édit de Nantes. D'après le Journal de Dangeau on avait fait croire au Roi que tous les huguenots de la ville de Monlauban et 50 000 huguenots de la généralité de Bordeaux s'étaient convertis. {Journal de Dangeau, t. 1, p. 216 et 218.)
166 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
si mal conduite, le Roi n'en fut assurément pas responsable, car on lui a toujours laissé ignorer toutes les violences et les cruautés que Ton a faites. Le Roi étoit naturellement si vrai qu'il n'imaginoit pas qu'il avoit donné sa confiance à quelqu'un qui pût le tromper, et l'on peut dire que les fautes qu'il a faites n'ont souvent eu pour fondement que celte opinion de probité pour des gens qui ne la méritoient pas'.
Mademoiselle d'Aumale contimie son récit en entrant dans d'assez longs détails sur la fondation et les constitutions de Saint-Cijr. Il ne se trouve dans cette partie de ses Mémoires rien qui ne soit connu. Elle en renient ensuite à madame de Maintenon elle-même et à sa vie à la Cour.
Madame de Fontanges étoit morte depuis deux ou trois ans; madame de Montespan étoit partie de la Cour et presque totalement oubliée. Le Roi, revenu alors de ses égarements passés, n'avoit depuis du temps des yeux que pour madame de Maintenon. Cette femme, que, dans les commencements, il ne pouvoit souffrir, étoit cependant venue à bout, comme on
1. Ici s'arrêlenl les emprunts faits à madame de Caylus, en ce qui concerne la révocation de l'Édit de Nantes. Mais mademoiselle d'Aumale a beaucoup ajouté aux Souvenirs de son amie.
l'a VU ci-devant, par ses vertus et sa perfection, à changer la façon de penser de ce monarque à son égard; elle étoit parvenue même jusqu'à lui inspirer pour elle des sentiments de considération, d'estime et d'attachement bien au delà de ce qu'elle eut jamais dû l'espérer. On a sans doute remarqué que, dès qu'elle s'étoit aperçue que le Roi s'accoutumoit à sa conversation, elle avoit profité de toutes les occasions qui s'étoient présentées pour lui parler de la religion. On a vu l'effet que ses représentations ont fait sur l'esprit de ce monarque, et comme, petit à petit, excité par les exhortations pathétiques de madame de Maintenon, et secouru par le fonds de rehgion qu'il avoit et qui ne l'abandonna jamais, il se résolut enfm à penser tout de bon à son salut.
Quand il eut perdu la Reine, il pouvoit assurément se remarier, mais il ne le voulut point alors par tendresse et par amitié pour son peuple. Il se voyoit trois petits-fils, et jugeoit avec raison que des princes d'un second lit pourroient, dans la suite, causer des troubles nuisibles au peuple et à l'État. Il avoit cependant besoin de quelqu'un dont la société délassât du grave et du sérieux de la royauté. Il sentoit d'ailleurs la nécessité d'avoir une personne avec qui il pût, de temps en temps, causer et se désennuyer. Madame de Mainlenon lui plaisoit à tous égards; son
168 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
esprit doux, et insinuant, et sensé lui promettoit une conversation solide et agréable; sa personne étoit encore aimable; ses yeux étoient vifs et perçants, mais son âge la mettoit hors d'état d'avoir des enfants \ ce qui fut une raison de plus pour déterminer le Roi à prendre le parti qu'il préméditoit depuis quelque temps. On a dit qu'il avoit consulté quelques personnes en qui il avoit confiance pour qu'elles lui disent franchement leur avis sur ce mariage qu'il avoit envie de contracter avec elle; que monsieur de Louvois, un de ceux qu'il avoit consultés, lui avoit très fort conseillé de n'en rien faire. On a prétendu aussi qu'après le mariage, madame de Maintenon, ayant su l'homme qui avoit voulu détourner le Roi de l'épouser, elle lui en marqua dans plusieurs occasions son ressentiment. Lorsque monsieur de Fénelon fut exilé, on a dit qu'ayant un jour parlé fortement sur les mariages cachés, et ayant soutenu devant le Roi que la règle
1. Mademoiselle d'Aumale s'exprime dans ce passage à peu près dans les mêmes termes que l'abbé de Ghoisy, dont elle avait pu lii'e les Mémoires. L'abbé est d'accord avec mademoiselle d'Aumale sur la nature de l'influence que madame de Maintenon prit sur Louis XIV. •< Le Roi, accoutumé dès son enfance au commerce des femmes, avoit été ravi d'en trouver une qui ne lui parloit que de vertu. Il ne craignoit point qu'on dît qu'elle le gouvernoit; il l'avoit reconnue modeste et incapable d'abuser de la familiarité du maitre. D'ailleurs il étoit temps, pour la santé de son corps et pour celle de son âme, qu'il songeât à l'autre vie, et cette dame étoit assez heureuse pour y avoir songé de bonne heure. » {Mémoires de l'abbé de Choisy, Édit. de 1888, t. I, p. 205.)
intrinsèque de la conscience obligeoit de les déclarer, le Roi lui montra du désir de déclarer le sien; qu'à cela monsieur de Fénelon lui répondit : « Oh ! pour celui de Votre Majesté, Sire, il n'est point dans ce cas-là », lui faisant entendre qu'il ne convenoit pas qu'il le déclarât; que madame de Maintenon ayant été instruite de ce propos, elle fut piquée contre le prélat, et que ce fut en partie la cause de son exil. Je sais qu'on a tenu tous ces propos, mais comme je n'en ai rien su de positif, que madame de Caylus, qui vraisemblablement auroit pu en être instruite, n'en dit pas un mot, je crois qu'il y a beaucoup plus de raisons pour les révoquer en doute que pour y ajouter foi '.
Cependant deux ou trois ans après la mort de la Reine, le Roi résolut d'épouser secrètement madame de Maintenon, dans la vue d'avoir quelqu'un avec qui il pût vivre agréablement, sans gêne et sans scrupule. Le mariage se fit donc; ce fut vraisemblablement au mois de janvier 1686 ^ L'archevêque de Paris, Harlay
1. J'ose même assurer qu'ils sont presque tous faux, et je pense qu'il ne sera pas difficile de se persuader de leur fausseté, ainsi que de la fausseté du ressentiment qu'on prête à madame de Maintenon contre ces deux personnes, monsieur de Louvois, et monsieur de Fénelon, quand on aura reconnu, dans la suite de ces Mémoires, l'amitié constante et la confiance continuelle de madame de Maintenon pour ces deux mêmes hommes. (Note du manuscrit.)
2. C'est probablement d'après l'indication donnée par Voltaire dans son Siècle de Louis XIV, que mademoiselle d'Aumale fixe en janvier 1686, le mariage de madame de Main-
de Champvallon leur donna la bénédiction nuptiale, assisté du Père de la Chaise. Bontems, premier valet de chambre, monsieur de Montchevreuil, monsieur de Fénelon et monsieur de Louvois furent témoins; voilà au moins ce que j'ai entendu dire à gens qui pouvoient être instruits, et je vois que plusieurs auteurs, qui disent le bien savoir, se rapportent avec moi pour le fait et la date, ce qui me fait juger qu'on ne m'a point trompée.
Louis XIV avait alors quarante-huit ans et madame de Maintenon cinquante-deux \ Ce mariage, quoique fort au-dessous du Roi, ne l'engageoit à rien d'indigne de son rang. Le Roi ne donna à madame de Maintenon nul titre et nulle des distinctions qu'auroit pu exiger une si illustre élévation; au contraire, ce fut toujours un problème à la Cour de savoir si madame de Maintenon étoit mariée'. Elle y fut toujours fort
tenon; mais les historiens sont aujourd'liui généralement d'accord pour placer ce mariage au commencement de 1G84. C'est en particulier l'opinion de GefTroy et de Lavallée.
i. Mademoiselle d'Aumale se trompe sur l'âge de madame de .Maintenon. En janvier 1686, elle venait d'avoir cinquante ans.
■2. Extrait d'une lettre de M. Arnaud, docteur en Sorbonne.
Lettre 396, à M. du Vaucel du 3 juin 1688, t. 111, p. 293. (Cet extrait peut prouver la façon dont pensoient les personnes sensées sur ce mariage, fussent-elles réputées jansénistes.)
•■ Monsieur, » Je doute qu'on puisse savoir certainement ce qu'on dit du mariage clandestin, car si cela est vrai, il n'y aura que quatre ou cinq personnes qui l'auront su; il n'y a point d'apparence
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 171
considérée et respectée; le Roi contribuoit souvent lui-même aux honneurs qu'on lui rendoit, par les égards, les politesses et les attentions qu'il avoit pour elle, surtout en public. S'il étoit à la promenade avec ses courtisans, du plus loin qu'il la voyoit venir à lui, il ôtoit son chapeau, et alloit au devant d'elle. Cet exemple de considération et cet extérieur de respect auquel il ne manquoit jamais dans l'occasion faisoient
qu'elles n'aient point gardé le secret, et je ne crois pas que sur cet article, on en puisse faire un crime aux directeurs de conscience. Cela ne pouvoit être mauvais qu'à cause du scandale; or il n'y en a point, parce que tous ceux qui croient qu'il y a plus que de l'amitié entre ces deux personnes, croient en même temps qu'elles sont mariées, et ceux qui ne croient pas qu'elles soient mariées, ne soupçonnent point de mal. Que si son confesseur a jugé qu'il ne pouvoit pas se passer de femmes, n'a-t-il pas dû et pu lui conseiller d'en avoir une légitime, plutôt que de se mettre en danger d'olTenser Dieu par des amours illégitimes? Je ne vois donc pas ce qu'il y a à reprendre, selon Dieu, dans ce mariage contracté selon les règles de l'Église, qui n'est humiliant qu'au regard des hommes, qui regardent comme une bassesse de s'être pu résoudre à épouser une femme de neuf à dix ans plus âgée que lui et si fort au-dessous de son rang, au lieu qu'il peut avoir fait une action agréable à Dieu, s'il n'a regarde ce mariage que comme un remède nécessaire à sa faiblesse, qui l'empêcheroit de tomber en des chutes criminelles, et qui le lioit d'affection avec une personne dont il estimoit l'esprit et la vertu et dans l'entretien de laquelle il trouvoit un divertissement innocent de ses grandes occupations. Plût à Dieu que les directeurs de sa conscience ne lui eussent jamais donné de plus méchants conseils que celui-là. On ne voit point d'ailleurs, que ce qu'on vous a dit de celte personne soit capable de rendre ce que l'on soupçonne plus mauvais selon Dieu. » [Note du manusnril.) Celte lettre bien connue d'Antoine Arnaud, l'illustre docteur janséniste, était adressée par lui à Louis-Paul du Vaucel, chanoine théologal d'Alet. Elle a été publiée en partie par le duc de Noailles. [Histoire de madame de Maintenon, t. II, p. 127.)
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que tout le monde, plutôt peut-être pour plaire au Roi que par pur égard pour elle, la traitoitavec tout le respect possible; elle avoit elle-même le talent de se faire respecter, et elle savoit en imposer au point que, quoi qu'elle fût encore de la figure du monde la plus gracieuse et la plus agréable, personne, ainsi que je l'ai dit, n'osoit jamais faire avec elle le moindre badinage, ni lui tenir le moindre propos tant soit peu indécent...
L'élévation de madame de Maintenon ne fut nullement pour elle un sujet de gloire et de vanité; elle n'en fut jamais ni plus impérieuse ni plus fière. Son humilité la suivit partout, sa modestie ne l'abandonna jamais; elle vécut toujours de la façon du monde la plus simple et la plus régulière.
Sa société n'étoit composée que de cinq ou six femmes de la Cour, aussi pieuses et aussi retirées qu'elle. Son appartement éloit de plain-pied à celui du Koi ' ; elle y restoit presque toujours; elle n'en sor-
1. L'appartement de madame de Maintenon était en elTet de plain-pied avec celui du Roi. Il s'ouvrait en face de la salle des gardes sur le palier de l'escalier de marbre. Il comprenait quatre pièces dont la disposition est visible sur les anciens plans. Cet appartement a été détruit, lors de la transformation du Palais de Versailles en Musée historique, et des tableau.v militaires relatifs aux campagnes de n93 et 1794 y ont été installés. Toutefois, la fenêtre de la chambre sur l'avenue de Paris est intacte du dehors, et, à l'intérieur même, on voit assez bien comment était placé le cabinet où jouèrent les demoiselles de Saint-Cyr. Ces indications nous ont été obligeamment fournies par M. de Nolhac, l'historien érudit, et l'ingénieux conservateur et restaurateur du Palais de Versailles.
MÉM(nRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 173
toit ordinairement que pour aller à l'église, à Saint- Cyr, ou faire quelques bonnes œuvres , et pour suivre le Roi, lorsqu'il le désiroit, dans ses voyages ou dans ses promenades. Le Roi venoit régulièrement tous les jours chez elle avant et après son dîner, de même qu'avant et après son souper; il y restoit jusqu'à minuit. Quelquefois il y donnoit rendez-vous à ses ministres, et, lorsqu'on commençoit à parler d'affaires, madame de Maintenon, qui ne vouloit se mêler de rien, qui jugeoit avec raison que cela ne la regardoit pas, et qui savoit très bien qu'elle déplairoit très fort au Roi si elle y prenoit la moindre part, se retiroit dans un coin de son appartement, et, là, prenoit un livre ou s'occupoil à quelque ouvrage des mains jusqu'à ce que les affaires fussent Unies \
1. Madame de Maintenon dans un Eiitretien intime avec madame de Glap/'oii {Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 163, 4 avril 4703), confirme ce que dit ici mademoiselle d'Aumale : « Quand le Uoi est revenu de la chasse, il vient chez moi; on ferme la porte et personne n'entre plus. Me voilà donc seule avec lui. 11 faut essuyer ses chagrins, s'il en a, ses tristesses, ses vapeurs; il lui prend quelquefois des pleurs dont il n'est pas le maître, ou bien il se trouve incommodé. 11 n'a point de conversation. 11 vient quelque ministre qui apporte souvent de mauvaises nouvelles; le Roi travaille. Si on veut que je sois en tiers dans ce conseil, on m'appelle; si on ne veut pas de moi, je me retire un peu plus loin, et c'est là où je place quelquefois mes prières de l'après-midi : je prie Dieu environ une demi-heure. Si on veut que j'entende ce qui se dit, je ne puis rien faire. J'apprends là quelquefois que les affaires vont mal; il vient quelque courrier avec des mauvaises nouvelles : tout cela me serre le cœur et m'empêche de dormir la nuit. »
Quoique plusieurs personnes mal informées aient prétendu que presque aucune affaire ne se décidoit que madame de Maintenon n'eût donné son avis, malgré même les ridicules propos joliment dits que le nouvel auteur de ses Mémoires a tenus dans différents endroits de son ouvrage sur la confiance que le Roi avoit en elle; malgré le ton affirmatif avec lequel il fait nombre de citations aussi peu certaines que plausibles, tant sur la façon avec laquelle, sans avoir Tair de se mêler, elle décidoit sur presque tout, que sur l'indécision qu'il suppose dans le jugement du Roi si, au préalable, il n'a lu sur le visage de madame de Maintenon le meilleur avis', si quelquefois même il ne lui a demandé; malgré en un mot une quantité de traits et d'anecdotes, disposés çà et là dans tout le cours de son ouvrage, qui, s'ils ne sont les fruits de son imagination, ne lui ont été fournis que par des gens qui ont pris plaisir à le tromper, je puis et j'ose assurer, d'après des gens bien instruits et contemporains, d'après mon expérience et d'après celle de madame de Caylus, que le Roi ne vouloit pas absolument qu'elle prît la moindre part aux affaires, que jamais il ne lui en demandoit son avis, que jamais elle ne s'en
1. « Louis, aidé de la présence de madame de Maintenon dans les yeux de laquelle il cherchoit une approhatioi) qu'il y trouvoit toujours.... ». {La Beainnclle, Édit. de Maéstricht, t. III, p. 223.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 175
mêloit; et, par rapport aux conseils qui se tenoieiit
quelquefois dans sa chambre et non ordinairement,
quoi qu'en dise le même auteur, qui prétend que les
ministres n'avoient point d'autre lieu fixe, je puis
encore assurer, d'après un homme très véridique ' et
qui a travaillé plusieurs fois dans sa chambre avec
le Roi et les ministres, que tous les bruits qui ont
couru sur cela sont faux, car il m'a dit lui-même que
toutes les fois qu'il avoit travaillé avec le Roi et les
minisires dans la chambre de madame de Maintenon,
ce qui lui étoit arrivé fort souvent, quoiqu'elle fût dans
sa chambre, elle se retiroit à l'écart, qu'elle n'entroit
dans rien de tout ce qu'on disoit, que le Roi ni les
ministres ne la consultoient jamais, et que, quand les
affaires finies et décidées il lui étoit permis de se
1 . Le maréchal de Puységur, qui n'étoit encore alors qu'au régiment du Roi, mais en qui Louis XIV avoit reconnu tant d'habileté pour la guerre, tant de mérite et tant d'intégrité, qu'il l'appeloit très souvent dans ses conseils, et que, dans bien des occasions il se faisoit gloire de suivre ses avis. (.Vo<e<:/«w«?u<scrî7.)
Jacques-Franrois de Chastenet, marquis de Puységur, dont il est ici question, né à Paris le 19 mars 1655, ne fut nommé maréchal de France que sous Louis XV, en 1734. Sous Louis XIV, il n'avait été que maréchal général des logis et gentilhomme de la manche du duc de Bourgogne. Louis XIV le faisait venir souvent pour l'entretenir des afl'aires de la guerre. 11 a laissé des Mémoires militaires très estimés. Il mourut le lo août 1743. Il y eut une alliance entre les d'Aumale et les Puységur, le frère de mademoiselle d'Aumale ayant épousé, le 23 janvier 172U, Françoise de Polastron de la Hillière, fille de Louis de Polastron delà Hillière et de Françoise de Chastenet de Puységur, sœur du maréchal.
176 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
rapprocher, elle ne savoit pas un mot de tout ce qui s'étoit dit'. Après des preuves aussi authentiques du peu de part qu'elle prenoit au maniement des affaires, j'aurois autant lieu d'être surprise que le public restât encore dans la ridicule prévention que mille faux récits peuvent lui avoir donnée sur son compte, que j'ai lieu de l'être qu'un homme d'esprit et de génie comme l'auteur de ces Mémoires, sans vouloir faire un examen rigoureux de toutes ses citations, ait donné, dans mille occasions, tant de confiance à des personnes mal instruites, et qu'il ait préféré si souvent la chimérique satisfaction de dire élégamment de jolies choses, ou de conter agréablement des fables au plaisir pur de mettre au jour des vérités dont la délicatesse de son pinceau auroit rendu les moindres traits intéressants.
1. 11 est vrai que, lorsque le conseil étoit fini et qu'il lui étoit libre de se rapprocher, c'étoit alors que le Roi lui faisoit part quelquefois de ce qui s'étoit dit ou arrangé, et alors il lui en demandoit son avis, à quoi elle répondoit effectivement avec ce qu'elle en pensoit; mais il s'en falloit bien que cela arrivât souvent, et elle qui connoissoit le Roi ne se seroit pas avisée; mais avec ménagement ou quelquefois avec un ton de plaisanterie, qu'elle savoit qui plaisoil au Roi. Je puis ajouter du reste que, très rarement, pour ne pas dire jamais, ou pour mieux dire presque jamais, l'avis qu'elle donnoit alors ne changeoit rien aux arrangements qu'on avoit pris. Je demande si son avis qu'elle donnoit comme cela, par hasard, quand tout étoit arrangé, et qu'on ne suivoit pas, peut autoriser à dire qu'on ne décidoit rien sans son avis. [Note du manuscrit.) — Plusieurs ratures et remaniements de cette note en ont rendu la rédaction très incorrecte.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 177
11 n'est pas douteux que madame de Maintenon avoit beaucoup de pouvoir sur l'esprit du Roi. Cependant elle ménageoit son crédit avec la plus grande circonspection.
Elle savoit qu'il ne falloit demander au Roi que des choses justes; elle sentoit que, dans sa situation, elle devoit moins que personne l'importuner de ses demandes; que ce seroit manquer de reconnoissance, et perdre le souvenir des bontés dont ce monarque l'avoit comblée. Elle fit du bien, il est vrai, à ses parents, mais elle ne voulut jamais employer sa faveur à obtenir pour eux beaucoup de dignités ou d'emplois que d'autres auroient mérités aussi bien, et peut-être remplis beaucoup mieux. Elle ne voulut pas, par exemple, demander le bâton de maréchal de France pour son frère, quoiqu'elle l'aimât beaucoup.
Ce fut lui qui dit un jour au maréchal de Vivonne que, pour lui, il avoit son bâton de maréchal en argent; effectivement, après que le Roi lui eut donné le cordon bleu, sa sœur lui fit avoir un revenu fort considérable sur les fermes générales '.
1. « J'appris que le Roi avoit donné ces jours passés (6 février 1683) deux mille écus de pension à monsieur d'Aubigné, frère de madame de Mainlenon. Son gouvernement de Coignac lui vaut douze mille francs, et il en a dix-huit, cinq ans durant, des fermiers généraux. 11 est reparti pour Coignac. >• {Journal de Dangeau, t. I, p. 149.)
Son neveu le marquis de Villette fut chef d'escadre. Le Roi donna en mariage à madame de Caylus, sa nièce, une pension très peu considérable. Mademoiselle d'Aubigné, fille de monsieur d'Aubigné son frère, fut mariée au fils du premier maréchal de Noailles'; madame de Maintenon lui donna en mariage deux cent mille francs; le Roi y ajouta cpjelque chose et l'assura de sa protection.
Pour madame de Maintenon , elle n'eut jamais d'autre bien que sa terre de Maintenon qu'elle améliora beaucoup par tous les établissements, embellissements et augmentations qu'elle y fît. Le Roi luimême, après le travail considérable qu'il fit faire pour conduire les eaux de la rivière d'Eure à Versailles, s'amusoit beaucoup de Maintenon qu'il avoit été visiter déjà plusieurs fois; il y fit faire beaucoup de choses fort jolies et fort galantes.
La seule distinction publique que le Roi donna à madame de Maintenon fut de lui permettre d'occuper à la messe une des deux lanternes qui sont aux deux bouts de la tribune; au moins je l'ai entendu dire, mais je ne l'assure point. Elle n'avoit d'ailleurs nul extérieur de grandeur, et n'en demandoit point; elle avoit inspiré au Roi des sentiments, d'une piété
1. Anne-Jules duc de Noailles, maréchal de France, né à Paris le o février 1650, mort le 2 octobre 1708.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 179
solide et chrétienne qui ne fit qu'augmenter beaucoup par la suite *.
i. L'exemple de vertu que donnoient le Roi et madame de Mainlenon, fit grand bien à beaucoup de monde. Plusieurs protestants avoient déjà fait abjuration ; il s'en fit une pour lors qui fit grand bruit à la cour, ce fut celle de madame de Miossens. {Note du manuscrit.) — Elisabeth de Pons, née en 1636, sœur aînée de madame d'Heudicourt, avait épousé François Amanieu, chevalier d'Albret, comte de Miossens. Madame de Maintenon avait beaucoup désiré sa conversion. « Il faudroit, écrivait-elle de Versailles, le 3 août 1685, faire toutes sortes' d'efforts pour convertir madame de Miossens, il me semble que ce seroit une femme propre à réussir ici. •. Madame de Miossens fit son abjuration dans la chapelle de Versailles, entre les mains de Bossuet, le 30 janvier 1686. Elle mourut en 1714.