Mademoiselle d'Aumale se fait sans doute ici l'écho d'un
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Quand il partit pour ce commandement, la duchesse d'Orléans, qui avoit pour des sommes immenses de pierreries, le pressa fort de les prendre toutes avec lui. Mais le duc d'Orléans lui répondit que s'il ne trouvoit pas près de ses amis tout l'argent dont ii auroit besoin, il ne feroit alors nulle difficulté de les accepter, sachant qu'elle les lui offroit de bon cœur. On prétend encore que le Roi, jugeant que le duc d'Orléans n'avoit pas une expérience suffisante pour gouverner les opérations avec toute la prudence nécessaire, lui lit le plan de toute la campagne, et l'assujettit à ne s'en pas écarter. Ce prince étoit réellement brave, mais il n'étoit pas étonnant que le Roi, qui prévoyoit ce que la fougue de sa jeunesse pourroit lui faire entreprendre, cherchât à la modérer en lui donnant des ordres les plus précis qu'il étoit possible.
bruit qui courut peut-être à la Cour, mais qui n'est pas exact. Ce fui en elTet beaucoup plus tard que mademoiselle de Séry se réfugia momentanément dans un couvent. En 1706, au contraire, elle profita du moment où le duc d'Orléans était en faveur pour faire légitimer un fils qu'elle avait eu de lui en n02, et qui, sous le nom de chevalier d'Orléans, devint grandprieur de France. Il est à remarquer que La Beaumelle rapporte la même anecdote presque dans les mêmes termes (Edit. de Maestricht, t. V, p. 63). Il dit en note l'avoir tirée d'un Mémoire de madame de Bouju. Or, madame de Bouju, qui était une religieuse de Saint-Gyr, n'a pas laissé de Mémoire. Il est infiniment probable que La Beaumelle aura trouvé dans les papiers qui lui ont été communiqués par les dames de Saint-Cyr, ce cahier de mademoiselle d'Aumale, et qu'il l'aura attribué au hasard à madame de Bouju.
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J'ai lu dans quelque historien que les ordres donnés, quoiqu'en bonne intention, de la part du Roi, furent cause que ce prince échoua dans presque toutes ses entreprises. Cela peut être, mais ce que j'ai peine à comprendre, c'est qu'un autre ait osé avancer que ces ordres donnés par le Roi au duc d'Orléans, dans le dessein simplement de modérer son courage, étoient émanés de madame de Maintenon, par complaisance pour la duchesse de Bourgogne qui voyoit la perte de son père assurée si on laissoit un champ libre au courage et à l'habileté du nouveau général. Il falloit que cet auteur connût bien peu le caractère et la droiture de madame de Maintenon pour la croire capable d'un procédé aussi infâme. S'il eût été, comme il devoit l'être, instruit de la façon de penser de cette dame, et qu'il l'eût connue telle qu'elle étoit, il auroit su que, dans tous les temps et dans toutes les circonstances, madame de Maintenon ne désira jamais rien avec plus d'empressement que le succès des armes du Roi, et qu'elle regarda toujours l'intérêt de sa gloire comme une chose qui lui étoit pour ainsi dire personnelle. Un autre auteur, moins partial assurément, prétend cependant qu'effectivement la duchesse de Bourgogne, voyant qu'on alloit achever de dépouiller son père, désira fort trouver un moyen de faire lever le siège de Turin aux François; il ajoute qu'elle vint à
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bout de faire entrer madame de Maintenon dans ses vues, laquelle, dit-il, voyant le Roi vieillir et croyant qu elle pourroit dans la suite avoir besoin de la duchesse de Bourgogne, la servit de tout son pouvoir. Ce second auteur ne connoissoit pas plus madame de Maintenon que le premier; d'ailleurs il ne savoit pas, comme le savent les personnes qui l'ont connue, que le désintéressement était une de ses principales vertus. Cet auteur dit ensuite, en faveur de la duchesse de Bourgogne, que cette princesse ne prévoyoit pas sans doute les suites fâcheuses que la levée du siège de Turin pourroit avoir et qu'elle eut en effet'.
Ce qu'il y a de vrai, c'est que la présence du duc d'Orléans en Italie n'empêcha point toutes les pertes que nous y fîmes dans le courant de cette année. Ce prince se retira à Versailles après ces désastres, et fut accueilli du Roi comme s'il eût été vainqueur. Tout le mon.de cherchoit à le voir; il se plaignoit hautement des ministres et de la duchesse de Bourgogne, et il n'y eut que de madame de Maintenon dont il ne se plaignit pas. L'historien qui lui attribua ces ordres
4. L'auteur auquel mademoiselle d'Aumale entreprend ici de répondre paraît être un ex-jésuite, du nom de la Molle, qui, chaïé de Jn ordre et réfugié en Angleterre sous le nom de L Hodde, nt paraître à Londres en 1136 =/« -J/^^^f ;; [^f^ d'Orléans, petit-fils de France, par Mr. L. M. D.M. Cet auteur ne s'exprime cependant pas d'une façon aussi positive que le dit ici mademoiselle d'Aumale.
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mal intentionnés ne savoit donc pas, quand il écrivoit, la façon de penser du duc d'Orléans sur son compte *. 11 est bien vrai que madame la duchesse de Bourgogne prit des précautions pour éviter que monsieur le duc de Savoie son père ne fût pas entièrement dépouillé de ses États, mais ce qu'elle fit pour cela ne ressemble en rien à ce que les deux auteurs dont je viens de parler en ont rapporté. Voici comme la chose se passa, et je peux dire qu'on peut compter sur la vérité de mon récit. Madame la duchesse de Bourgogne auroit inutilement tenté de séduire madame de Maintenon et de se faire instruire par elle des secrets de l'État, supposé qu'elle les sût : ce ne fut point là la route qu'elle prit, mais ce que je sais d'une personne qui le tient de monsieur de la Feuillade - même, c'est que monsieur de la Feuillade, nommé pour l'expédition du
1. Il ne semble pas en eiïet que l'afTaire de Turin ait altéré les relations de madame de Maintenon et du duc d'Orléans. Le 25 septembre 1706, elle lui écrivait une longue lettre où elle lui disait : <■ Il est certain que je meurs d'envie d'adoucir vos peines; mais il est encore plus vrai que tout ce qui se passe en ce pays-ci sur votre sujet est encore plus glorieux que je ne puis l'exprimer. » Le duc d'Orléans, en lui répondant, la remerciait de ses bontés : " J'en suis touché vivement, écrivait-il, je m'eslime heureux d'y avoir part. Il n'y a rien. Madame, que je ne veuille faire pour me les conserver. » {Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique, t. II, p. 95 et 97. Voir notre tome I", p. 134.)
2. Louis, d'abord vicomte d'Aubusson puis comte de la Feuillade et duc de la Feuillade-Rouannez, né le 30 mai 1673, maréchal de France le 2 février 1724. II mourut à Marly le 2'J janvier 1725.
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siège de Turin ', avoit envie de plaire à la duchesse de Bourgogne, et avant de partir pour l'armée, étant venu prendre congé d'elle, ses charmes qu'elle redoubla par les manières les plus flatteuses firent prendre à ce seigneur le dessein de ne la pas chagriner en dépouillant le duc de Savoie. « Ne poussez pas mon père à bout, » lui dit-elle entre haut et bas. Ce peu de paroles, prononcées avec un air touchant, firent tout l'effet qu'elle désiroit. Monsieur delà Feuillade partit, mit le siège devant Turin, attaqua romanesquement la citadelle de Turin (ayant été résolu de commencer par le siège de la citadelle), ne la prit point, fut au contraire forcé de lever ce siège, pendant lequel il disoit en lui-même : si l'on réussit ce sera double gloire, et ce ne sera pas manque d'avoir fait tout ce qu'il falloit pour ne pas réussir. Il avoit pris la précaution, avant de partir, de parler à monsieur de Chamillart, son beau-père -, et lui avoit très bien montré combien il seroit désagréable à madame la duchesse de Bourgogne qu'on prît Turin pour assurer le succès de l'expédition.
1. La version de mademoiselle d'Aumnle n'est pas exacte, au moins sur ce point. La Feuillade ne fut pas « nommé pour l'expédition du siège de Turin », car il avait été envoyé en Italie l'année d'auparavant. Quanta l'attaque par la citadelle, elle était contraire à l'avis de la Feuillade et avait été conseillée par Vendôme et Vauban.
2. Le maréchal de la Feuillade avait épousé, le 24 novembre l'Ol, Marie-Thérèse Chamillart; elle était née le 22 septembre 1084, et mourut le 3 septembre 1116.
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Ce furent là les seuls ressorts qui servirent la tendresse de madame la duchesse de Bourgogne pour son père, et sa vanité pour ne le pas voir rabaissé par la France '...
Après quelques pages de nouveau consacrées au récit des opéralions militaires, le manuscrit en arrive à Vannée 1709, qui fut, on le sait, marquée jKir un hiver rigoureux et par une épouvantable famine. Les souffrances auxquelles le peuple était alors en proie sont pour mademoiselle d' Aumale une occasion d'insister sur les habitudes charitables de madame de Maintenon. Bien que cette partie de ses nouveaux cahiers fasse un peu double emploi avec la jjartie de son premier Mémoire à laquelle ellemême avait donné pour titre : Sur les Pauvres [t. P\ p. i5'"J), cependant nous avons cru devoir publier ce fragment qui entre dans des détails plus précis sur sa vie intime et sur celle de Louis XIV. A^ous
1. Le rôle joLié par la duchesse de Bourgogne ayant donné lieu à beaucoup de controverses, nous croyons devoir rapporter ici l'opinion exprimée par Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV : « Presque tous les historiens ont assuré que le duc de la Feuillade ne voulait point prendre Turin; ils prétendent qu'il avait juré à madame la duchesse de Bourgogne de respecter la capitale de son père; ils débitent que cette princesse engagea madame de Maintenon à faire prendre toutes les mesures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque tous les officiers de cette armée en ont été longtemps persuadés, mais c'était un de ces bruits populaires qui décréditent le jugement des nouvellistes et qui déshonorent les histoires. »
avons seulement supprimé les passages qui sont une répétition pure et simple du premier Mémoire.
Cette année 1709 fut pour le royaume de France une année mémorable; jamais on ne s'étoit trouvé dans une position si triste et si désagréable. Outre les dépenses excessives que la durée de la guerre avoit occasionnées, la France se vit réduite à une très grande misère causée par la durée et la rigueur de l'hiver qui fut si considérable que les blés, les seigles, et tous autres grains propres à la nourriture furent entièrement consumés par le froid dans plusieurs parties de l'Europe et particulièrement en France*; il en fut de même de tous les fruits. Le prix du blé et des autres denrées fut bientôt quadruplé. Ce qui n'auroit valu que dix livres dans un temps ordinaire en valut jusqu'à cinquante, et le tout à proportion. Il falloit d'un côté trouver de quoi fournir aux frais de la guerre que le Roi se voyoit forcé de continuer, et de l'autre s'opposer à la famine dont tout le royaume
1. Trente mille personnes périrent, dit-on, cette année de froid et de misère. Le froid fut également très vif en Espagne; la princesse des Ursins écrivait à madame de Maintenon le 14 janvier 1709 : •• Nous avons, madame, une neige et une gelée si grande en ce pays-ci depuis quelques jours, qu'on ne se souvient pas d'en avoir vu de pareille. » {Lettres inédites de madame de Maintenon et de La -princesse des Ursins, t. IV, p. 199.)
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étoit menacé \ Il n'y avoit presque plus moyen d'augmenter les impôts ; presque toutes les autres ressources étoient épuisées. La paix eut été le secours le plus solide et le plus sûr; mais la guerre étoit malheureusement plus allumée que jamais...
Le peuple souffroit et commençoit à ne plus souffrir patiemment; il rejetoit sur madame de Maintenon, malgré ses excessives libéralités, une partie de ses malheurs-. On disoit d'elle, que, comptant la perte du Roi comme le plus grand malheur qui pourroit arriver non seulement pour l'État, mais plus particulièrement pour elle-même, et craignant d'altérer la santé de Sa Majesté par le récit des mauvaises nou-
1. - Marseille étoit à rextrémité pour le blé quand il est arrivé une flotte qui leur en a apporté pour trois mois et qui retourne encore en chercher. On va découvrir la châsse de sainte Geneviève et faire des prières publiques. Employez vos saints auprès de Dieu, madame, pour apaiser sa colère contre nous qui peut-être nous veut sauver par toutes ces épreuves, dans le temps que nous nous plaignons de lui. Il afflige présentement trois rois qui sont bien pieux. •• {Lettres inédites de madame de Mamtenon et de la princesse des Ursins, t. I, p. 445.)
■2. La misère était si grande que madame de Maintenon redoutait les soulèvements populaires; le 1" mai 1709 elle écrivait de Saint-Cyr à madame de la Viefville, abbesse de Gomerfontaine:« Vous allez être bien fâchée de n'avoir point mademoiselle d'Aumale; mais il nous a pris une crainte à elle et à moi de quelque rencontre sur le grand chemin qui ne seroit pas agréable. La crainte de la famine met le peuple dans un mouvement auquel il ne faut pas s'exposer. Cet état-ci est si violent qu'il ne peut durer. J'espère que les soins que le Roi prend pour faire trouver du blé remettront la tranquillité, et alors mademoiselle d'Aumale ira vous faire sa visite. « {Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique, t. II, p. 205.)
velles qui venoient coup sur coup, de concert avec les ministres, elle lui cachoit la plus grande partie des fâcheux événements, et qu'en conséquence le Roi, mal instruit de l'accablement de ses peuples, ne faisoit pas tout ce qu'il auroit pu faire pour les soulager et leur procurer la paix \ Ces bruits répandus partout, même à la Cour, étoient mal fondés^. Quand on Tauroit voulu, on n'auroit pu cacher au Roi
1. L'impopularité de madame de Maintenon était devenue telle qu'un auteur dramatique aujourd'hui oublié, l'abbé Augustin Nadal, de l'Académie des inscriptions, ayant fait représenter une pièce appelée Ilérocle où se trouvaient ces deux vers :
Esclave d'une femme indigne do ta foi, Jamais la vérité ne parvint jusqu'à toi,
les ennemis de madame de Maintenon s'efforcèrent de faire un succès à cette pièce fort médiocre qui n'eut toutefois que neuf représentations.
2. Madame de Maintenon sentait au contraire la nécessité et, pour elle, la difficulté de connaître la vérité. En cette même année 1709 elle écrivait de Versailles, le 12 août, •< au comte d'Aubigné, colonel du régiment royal, armée de Flandre, » une lettre -que nous croyons inédite : « Je suis contente de vos lettres, monsieur, et j'en aprouverois bien la sagesse à tout autre qu'à moi, car il faut toujours s'en tenir aux matières générales et n'escrire que ce qu'on voudroit bien qui fût su de tout le monde; mais je voudrois bien quelquefois être e.cceptée de cette règle, et savoir des nouvelles plus particulières, comme par exemple, du manque de subsistance et de la désertion; on est toujours exposé en ce pays ici à ne savoir jamais la vérité; les uns ne songent qu'à plaire, en disant des choses agréables; les autres ont l'esprit aigri, et exagèrent le mal; je croirois ce que vous m'en manderiez, et je ne vous commettrois pas; ce que je vous dis là ne seroit que pour une fois en passant, car du reste j'approuve tout à fait votre prudence, et je vous exhorte d'en user ainsi toute votre vie.... •> (Communiquée par les héritiers de Lavallée.)
ni la prise des villes ni la perte des batailles; il ne pouvoit rien ignorer de ce qui se passoit; il travailloit tous les jours avec ses ministres, et régloit tout luimême. Il étoit instruit de la disette et de la misère des peuples, il eu étoit touché; il répandoit des aumônes abondantes; il faisoit venir des blés tant qu'il pouvoit. Plusieurs personnes se faisoient un mérite de lui dire l'état naturel des choses. Le propos que monsieur de Harlay, premier président*, lui tint en est une preuve. Le Roi lui demandant, par conversation, s'il n'y avoit rien de nouveau à Paris, cet illustre magistrat lui répondit en style plus laconique que politique : « Sire, les pauvres meurent, mais les riches prennent leurs places et deviennent pauvres. » Le soupçon qu'on a formé si mal à propos sur madame de Maintenon n'eut d'autres fondements que le dépit des peuples oppressés, qui, respectant encore leur roi, font tomber leurs souprons et leurs murmures sur ceux qui en approchent de plus près. La conduite que le Roi eut pour lors, les offres qu'il fit faire pour avoir la paix, sont des preuves du désir qu'il avoit de remédier aux maux que ses peuples souffroient, et l'on sait que ce ne fut que l'impossibilité dans laquelle
1. Achille m de Harlay, premier président du parlement de Paris, qui a été l'objet de si vives attaques de la part de Saint- Simon, s'était démis de sa place en 1707. Il mourut le 23 juillet 1712, âgé de soixante-treize ans.
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il fut d'accepter les propositions qui lui furent faites, qui l'obligea de continuer la guerre*. Ce fut alors que ce prince, aussi grand dans l'adversité que dans les succès les plus éclatants et les plus flatteurs pour sa gloire, répondit à un de ses ministres (monsieur de Chamillart) qui lui représentoit que, s'il n'acceptoit les conditions proposées, l'ennemi seroit bientôt aux portes de sa capitale. « Eh bien ! j'irai à la tête de ma noblesse, disputer les débris de mon royaume; je me retrancherai de ruisseau en ruisseau, et de ville en ville plutôt que de me rendre, et nous verrons ce qui en arrivera... »
Cependant, à Paris et dans toute la France, la misère étoit toujours excessive. Tandis que le Roi faisoit tous ses efforts pour imaginer les moyens d'y remédier, madame de Maintenon, de son côté, n'étoit occupée qu'à soulager tous les malheureux qu'elle connoissoit; son zèle la portoit jusqu'à chercher ceux qui avoient peine à se faire connoître. Elle fit des biens infinis pendant cette malheureuse année. Je vais dire tout ce que j'en sais, et j'y ajouterai toui de suite le récit de tout ce que je lui ai vu faire pendant tout
1. Durant toute l'année 1709 des négociations se poursuivirent en effet à La Haye, où Louis XIV avait envoyé d'abord le président Rouillé et ensuite Torcy lui-même; les exigences des ennemis de Louis XIV et en particulier l'arrogance des Hollandais en empêchèrent le succès.
le temps que j'ai eu l'honneur de passer avec elle, pour éviter ou de me répéter ou d'oublier de dire tout ce dont j'ai été témoin.
Ses aumônes annuelles étoient très considérables; j'en ai arrêté les comptes plus d'une fois; ce qu'elle donnoit par an, sur ses seuls revenus, montoit à bli 000 ou 60 000 livres, sans compter tout ce qu'elle obtenoit du Roi, des princes et de tous les seigneurs de la Cour quand elle le pouvoit. Vu le malheur des temps, elle augmenta cette année ses charités de plus du double; elle nourrit un grand nombre de familles; elle entretint plusieurs couvents de filles qui, sans ses secours, se seroient vues contraintes ou de mourir de faim ou de sortir de leurs maisons pour mendier leur pain K II lui étoit arrivé plusieurs fois, quand elle n'avoit plus d'argent à donner, de vendre quelques meubles pour être en état de soulager quelques malheureux avec qui elle venoit de faire connoissance; elle vendit un jour en pareil cas une bague de prix et
1. C'est une erreur très répandue de croire que, sous l'ancien régime, tous les couvents étaient riches. On voit qu'il y en avait de fort pauvres. Dans les temps de calamité publique, les religieuses qui les habitaient n'échappaient pas à la misère générale et se voyaient contraintes pour vivre d'avoir recours aux mêmes procédés qu'aujourd'hui. C'est ainsi que madame de Maintenon remerciait, dans une lettre que nous croyons inédile, M. de Caumartin de sa charité « pour la pauvre maison de Moret; elles veulent aussi une loterie, ajoule-t-elle, mais il n'y a pas moyen d'en solliciter deux à la fois ». (Communiquée par les héritiers de Lavallée.)
un attelage de chevaux. Outre tout l'argent extraordinaire qu'elle donnoit cette année, elle faisoit distribuer aux pauvres du pain, de la soupe, des couvertures, des chemises et des hardes de toute espèce; souvent elle alloit elle-même faire ces distributions.
Celte même année elle retrancha une grande partie des étrennes de ses domestiques, en leur disant que les pauvres en avoient besoin. Elle prit un soin particulier de seize pauvres familles de Versailles; elle alloit les voir très souvent; quand quelques-uns étoient malades, elle leur portoit tout ce qui leur étoit nécessaire, bouillons, potages, remèdes, linges \ Puis elle les recommandoit au curé, et toutes les fois qu'elle revenoit de ces visites, elle me disoit : « Que je suis contente! je ne trouve pas à beaucoup près tant de plaisir au milieu des grandeurs de la Cour. »
Quelques pauvres lui ayant dit en passant : « Madame nous n'avons pas de quoi avoir du sel », elle en fit acheter sur-le-champ et le leur distribua elle-même.
Elle se reprochoit toutes les dépenses qu'elle fai-
1. «' Elle (madame de Mainlenon) a été dans six pauvres ménages de paysannes, toutes plus mal les unes que les autres, et a donné aux uns de quoi avoir du blé, aux autres pour acheter du pain, pour habiller leurs enfants, et pour payer leurs tailles; enfin le dernier où elle a été, elle a donné bien du linge à une pauvre femme. >• Mademoiselle d'Aumale à madame du Pérou, le lii juillet 1708. {Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 428.)
soit pour elle; elle attendoit souvent à l'extrémité pour se donner une robe, en disant : « Je pourrois m'en passer et j'ôte cet argent aux pauvres. » En un mot il est étonnant tout ce qu'elle donna et tout le bien qu'elle fit dans le courant de cette année. Il est vrai qu'elle étoit extrêmement charitable, et je puis dire que, pendant tout le temps que j'ai eu l'honneur de passer auprès d'elle, connoissant son revenu, comme je le connoissois, j'étois moi-même surprise de toutes les charités que je lui voyois faire.
Toutes les fois qu'elle faisoit quelques voyages avec le Roi, elle faisoit mettre de la monnoie dans son carrosse pour distribuer en chemin.
Quand le Roi alloit à Fontainebleau, il avoit coutume aussi de faire mettre une centaine de louis dans son carrosse pour avoir de quoi donner pendant la route, et comme, souvent, en arrivant, il n'avoitpastout donné, madame de Maintenon avoit grand soin de lui demander ce qui lui restoit. Il lui donnoit, et dès qu'elle l'avoit, elle me le montroit avec un air de jubilation, en me disant : « Nous allons faire plaisir encore à bien des pauvres gens. » Elle faisoit la même chose au retour de Fontainebleau.
Lorsqu'elle alloit visiter les pauvres, elle se cachoit le plus qu'elle pouvoit. Je me souviens qu'un jour, étant obligée de passer en fort mauvais chemin pour
gagner quelque maison de pauvres gens, son carrosse fut sur le point de verser; j'eus grand'peur^ mais je n'en dis rien, et dès que le moment du péril fut passé, elle me dit que tout ce qui l'avoit inquiétée dans ce moment c'étoit que, s'il fût arrivé un accident, on n'auroit pas pu s'empêcher de la voir et de la reconnoître, ce qui l'auroit beaucoup fâchée, parce qu'elle désiroit fort qu'on ne sût pas que ce fût elle qui étoit dans le carrosse.
Quand quelques raisons l'empêchoient d'aller ellemême, elle m'envoyoit souvent visiter des pauvres ou leur porter quelque chose ; mais elle me défendoit très expressément de donner le moindre soupçon que ce fut de sa part, et elle me disoit avec chagrin : « Malgré toutes les précautions que je prends, je suis assez malheureuse pour que le peu de bien que je fais soit su de tout le monde. »
Elle étoit on ne peut plus sensible à la misère des pauvres et surtout de la pauvre noblesse". Je l'ai vue quelquefois, après quelques récils de malheurs, pleurer à chaudes larmes. Si j'ai eu le bonheur de lui plaire je
1, Mademoiselle d'Aumale était en effet fort poltronne. Dans une de ses lettres, madame de Maintenon l'appelle : un lièvre.^ Elle-même écrivait à mademoiselle de la Jonchapt : ■> ... J'ai bien crié ce malin en venant ici : le chemin est elTroyable, et j'ai cm cinq ou six fois être à bas. » {Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 234.)