‹ Souvenirs sur Madame de MaintenonChapitre 67 sur 71 · Parfois madame de Maintenon, lorsqu'elle craignait d'être · texte numérisé non relu

Parfois madame de Maintenon, lorsqu'elle craignait d'être

puis dire que cela fut fondé sur ce qu'elle me vit un jour touchée jusqu'aux larmes de la ruine d'un pauvre gentilhomme qui avoit sa fille à Saint-Cyr; elle jugea par là de la sensibilité de mon cœur, et de ce moment me prit en affection ; elle me disoit souvent : « La noblesse * devroit bien m'aimer, car je l'aime bien, et je souffre extrêmement de la voir réduite où elle est. »

J'ai vu, pendant du temps, à Versailles, plusieurs femmes de condition qui, n'ayant rien du tout, y étoient venues exprès pour se faire connoître de madame de Maintenon et tirer d'elle quelques secours. Leurs démarches n'avoient point été inutiles ; madame de Maintenon avoit été bientôt touchée de leur malheureuse situa-

rebutée dans ses demandes charitables, s'adressait à des intermédiaires qu'elle croyait mieux placés qu'elle-même pour réussir. C'est ainsi que, le 30 mai 1714, elle écrivait à une femme haut placée dont il ne nous est pas possible de dire le nom, la lettre inédite étant sans suscription : <■ Quoi que vous ne fassiez pas la dévote, j'ai cru voir en bien des occasions que vous êtes charitable. C'est ce qui m'oblige à vous présenter cette occasion icy qui me paroit Ijien pitoyable. Voyez donc, je vous en conjure, si vous pouvez démesler parl'êvèque, par cet abbé de la Pause et par les trésoriers de la marine, la vérité de ce qui est dans la lettre, et si nous pourrions faire cette bonne œuvre. Vous pouvez, madame, vous servir de mon nom auprès ces messieurs, mais pour vous, qui n'êtes pas née dans les subalternes, vous aimez peut-être mieux aller tout droit à M. de Pontchartrain qu'aux trésoriers de la marine; Je craindrois pourtant que vous ne le trouvassiez pas trop bien disposé pour moi; il me semble qu'il me fait froid, mais tout est bien entre vos mains... » (Communiquée par les héritiers de Lavallée.)

1. La Beaumelle, dans ses Mémoires (Édit. de Maëstricht, t. V, p. 114), en citant cette phrase, a mis : « le peuple ».

tien, et avoil bientôt cherché les moyens de la soulager. J'ai été témoin de l'intérêt vif qu'elle prenoit à de pauvres femmes ; elle les appeloit en badinant ses dames du palais; elle étoit sans cesse occupée à imaginer quelle espèce de bien elle pourroit leur faire; elle prenoit soin de leurs maris, de leurs enfants; elle alloit les voir très souvent, et leur portoit toujours quelques secours; elle emmenoit ces femmes, l'une après l'autre, avec elle à Saint-Cyr pour qu'elles passassent quelques journées agréables, et qu'elles fussent bien nourries. Quelquefois il y en avoit qu'elle alloit voir, sans qu'elles sussent que c'étoit elle; quand cela arrivoit, elle étoit enchantée; elle me chargeoit à Versailles de les faire manger de temps en temps chez elle, ainsi que de les aller voir et de les consoler, quand elle ne pouvoit pas y aller elle-môme\..

Elle a fondé plusieurs écoles dans beaucoup de villages; elle en a établi deux à Avon, village près de

1. Mademoiselle d'Aumale continua après la mort de madame de Mainlenon son ministère charitable. Le 6 décembre 1719, la duchesse de Ventadour, gouvernante de Louis XV, lui écrivait: " Je suis si accablée de misérables de tous côtés, et le Misslssipi ne m'ayant pas mise à mon aise, que je ne peux vous envoyer que cinquante francs pour la personne que vous me recommandez; j'en suis bien honteuse, mais je me trouve ruinée par les rentes que l'on ôte. .le souhaiterois que ce qu'on vous a donné ou remboursé eût été là, car personne ne vous souhaite plus de bonheur. Mademoiselle, que votre très obéissante servante. •■ (Communiquée par les héritiers de Lavallée.)

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Fontainebleau, une pour les garçons et une pour les filles; j'ai été témoin de la façon dont elle s'y prit pour venir à bout de cet établissement. Voici comment elle se gouverna dans celte occasion. Avant de rien arranger, elle demanda à monsieur le Curé son approbation, lequel la lui donna sans peine; après quoi, entre les femmes les plus raisonnables du village, elle en choisit un certain nombre, dans lequel nombre elle fit élire, à la pluralité des voix, une supérieure de l'école ou de la Charité, une trésorière des pauvres, et une garde-meuble; elle donna elle-même sa voix pour cette élection; elle choisit ensuite un maître d'école pour les garçons '. Quand tous ces choix furent faits, elle vint elle-même apprendre au maître et à la maîtresse d'école comment il falloit qu'ils fissent le catéchisme. Pour commencer cette Charité, elle donna un petit fonds au curé, et à la garde-meuble des lits, des draps, des robes d'enfants, des layettes.

Quand ce petit établissement eut commencé à prendre forme, madame de Maintenon, toutes les fois que la Cour étoità Fontainebleau, alloit très souvent à Avon -,

1. Ce maître d'école s'appelait Mathurin Ilocli. Madame de Maintenon eut même quelques désagréments avec lui : « Il ne peut, disait-elle assez plaisamment, s'accoutumer à mon ignorance, ni moi à son savoir. » {Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 273.)

2. Mademoiselle d'Aumale trouvait même que madame de Maintenon y allait trop souvent. Le 9 juillet 1708 elle écrivait à madame du Pérou : <■ ... Madame continue toujours sa vie

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et quand elle ne pouvoil y aller elle-même, elle m'y envoyoit pour voir ses pauvres, et lui en dire des nouvelles. Quand elle pouvoit se dérober une matinée, elle y alloit elle-même faire le catéchisme; je l'y ai vue plusieurs fois deux heures de suite sans se lasser, et quand elle en sortoit, elle me disoit : « Il me semble qu'il n'y a qu'un moment que j'y suis. » Pour encourager les petites filles à bien répondre, elle donnoit de l'argent à celles qui apprenoient le mieux; dans le nombre elle en choisit six des plus habiles qu'elle nommoit ses filles ; elle en prit un soin encore plus particulier, et après les avoir bien instruites, elle les envoyoit instruire les autres'; elle en fit de même pour l'école des garçons ; souvent même, après avoir bien expliqué le catéchisme à ses six favorites, elle leur disoit de

d'apôtre : elle catéchise où elle peut; elle fut encore l'autre jour dans une école de petits garçons, et retourna à Avon dans celle des niles. Je crains bien que ce dernier endroit ne le dispute avec Saint-Cyr. Je suis bien aise, ma mère, de vous donner avis pour que vous y mettiez ordre, car l'école d'Avon est bien au cœur de Madame. » {Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 241.) 1... Madame se porte bien; elle a été à la messe à sept heures et demie, à neuf heures à l'école d'Avon jusqu'à près de midi; elle a passé tout ce temps-là à faire le catéchisme avec une patience admirable, ne se rebutant point du peu de compréhension de ces petites paysannes qui lui faisoient dire plus de vingt fois la même chose, et qui, après tout, ne disoient mot. Il y en a quatre que madame affectionne, à qui elle parle en général en particulier, pour que, dans son absence, elles puissent instruire les autres; les pièces de dix sous sont toujours distribuées après le catéchisme. » (Mademoiselle d'Aumale à madame du Pérou, le 11 juillet 1708. Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 246.)

venir encore la trouver à Fontainebleau, afin que, si elle pouvoit avoir un moment, elle l'employât à les instruire. Elle ne vouloit pas que Ton maltraitât les écoliers et écolières s'ils n'apprenoient pas bien, disant que ces gens-là n'avoient pas naturellement beaucoup de facilité, et que c'étoit une injustice de leur demander autant qu'à d'autres; elle leur montroit avec une patience excessive, et jamais je ne l'ai vue en gronder, ni en rebuter aucun.

Quand elle étoit dans l'école, et qu'elle y faisoit le catéchisme, elle se laissoit entourer de tous ces enfants qui, dans les commencements surtout, étoient la plupart malpropres, fort dégoûtants et très souvent pleins de poux; je l'ai vue plusieurs fois être obligée de changer de tout, en sortant d'avec eux. Pour moi, je n'y manquois pas toutes les fois que j'en revenois. Il m'est arrivé même plus d'une fois d'en rapporter des poux; et après m'ètre rhabillée je le disois à madame de Maintenon qui m'en faisoit son compliment en riant. Cependant, pour éviter ces inconvénients, par la suite elle les fit tous raser.

De même qu'elle avoit choisi six filles dans l'école des filles, elle choisit aussi six garçons dans celle des garçons qu'elle instruisit elle-même afin qu'ils pussent aider le maître d'école.

Quand elle vit que cet établissement prenoit forme,

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et qu'il réussissoit, alors elle fit habiller les garçons et les filles pour l'hiver ; elle ajouta aux habits qu'elle leur donna un peu d'argent qu'elle remit entre les mains du curé, le chargeant de le distribuer à propos; elle faisoit toujours, quand elle le pouvoit, passer ses charités par les mains du curé, afin de soutenir son autorité, et cela dans toutes les paroisses qu'elle assistoit.

Quand quelque incommodité ou quelque affaire l'empêchoient d'aller visiter son école, elle m'y envoyoit, et je faisois le catéchisme aux filles et aux garçons, ce que j'ai fait toutes les fois qu'elle n'a pu le faire elle-même; mais il falloit qu'elle eût de bien bonnes raisons pour s'en dispenser. Quand quelqu'un de la Cour lui parloit de son école et de ses pauvres, elle répondoit : « J'aime tout à fait leurs maisons; elles me paroissent nettes; il n'y sent point mauvais; d'ailleurs la conversation de ces g'ens-là est délicieuse. Avec peu de chose on les soulage et on les ravit; cela ne vaut-il pas mieux, ajoula-t-elle, que de perdre son temps avec toutes ces bonnes dames de la Cour. » Madame de Maintenon ne bornoit point ses visites à des pauvres à Avon; elle alloil souvent dans les villages des environs, et, partout, elle instruisoit et faisoit l'aumône; comme elle me menoit dans tous ces endroits avec elle, ou qu'elle m'y envoyoit quand elle ne pouvoit

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pas y aller, j'étois si connue dans tous les villages que, quand je passois en carrosse, dans tous les champs j'entendois des troupes de petits garçons et de petites filles qui crioient de toutes leurs forces : « Bonjour, mademoiselle d'Aumale. »

L'école d'Avon étoit composée d'une cinquantaine de petits garçons et h peu près autant de petites liUes. Dans ce nombre de garçons et de filles, madame de Maintenon avoit pris six garçons et six filles qu'elle instruisoit elle-même, et qu'elle faisoit venir chez elle les jours qu'elle ne pouvoit y aller. J'avois aussi trois garçons et deux filles que j'instruisois, et souvent il arrivoit que madame de Maintenon me chargeoit des siens, les jours où elle ne pouvoit s'en occuper. Outre ces écoles, madame de Maintenon avoit établi à Avon une Charité pour les pauvres malades, et elle y envoyoit souvent des secours, tant en argent qu'en couvertures, habits, etc. Elle aimoit passionnément à causer avec ces pauvres gens, et les metloit si fort à l'aise que, sans jamais manquer au respect et à la reconnoissance qu'ils lui dévoient, ils s'entretenoient avec elle aussi librement et aussi bonnement qu'avec leurs égaux. Une pauvre femme, qu'elle avoit été voir dans une grande maladie, étant venue pour la remercier, lui dit : « Ah! Madame, que j'ai de pardons à vous demander ! car vous avez fait bien des humilités

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envers moi quand vous m'êtes venue voir pendant que j'étois malade. » Et la fille qui étoit avec sa mère dit à madame de Maintenon : « Je suis bien fâchée, madame, de n'avoir pu vous montrer ma vache, cette vache que vous m'avez donnée il y a un an; elle est si jolie; c'est la plus aimable vache du monde. — Je voudrois bien aussi l'avoir vue, lui dit bonnement madame de Maintenon ; a-t-elle bien du lait? Mais comment vit votre mari? On dit qu'il est ivrogne. — Non, dit la jeune femme; il ne s'est enivré qu'une fois, et je n'appelle pas cela être ivrogne. — Non, dit madame de Maintenon, mais il ne travaille point. — Cela est vrai, répondit-elle, et j'ai bien de la peine à gagner assez pour moi et pour mes enfants; mais c'est son seul défaut, il faut bien prendre patience. — Dites-lui, ajouta madame de Maintenon, qu'à chaque aune de toile qu'il fera, je lui donnerai quelque chose au-delà du prix qu'on lui paye. » Telle étoit la façon dont elle s'entretenoit avec les pauvres gens; elle alloit elle-même visiter les malades, et leur donnoit souvent de sa main un bouillon ou autre chose ; elle s'informoitdes vieillards, et, quand on lui en montroit hors d'état de travailler, elle les faisoit secourir de façon qu'ils ne manqueroient de rien. Au moindre petit besoin, ces pauvres gens venoient la trouver chez elle, et la porte leur étoit toujours ouverte, et, pen-

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dant son séjour à Fontainebleau, je voyois très souvent sortir de son appartement tantôt un prince du sang, tantôt un pauvre homme, un maréchal de France, une vieille femme, un archevêque, de petits garçons, et il arrivoit très ordinairement qu'on lui annoncoit monsieur le duc du Maine et le bonhomme Navier, ou quelque autre en même temps. En un mot, ils venoient si librement lui rendre visite au château qu'elle fut contrainte de leur dire de ne plus venir qu'à sa maison de la ville. Quand on lui annoncoit quelque pauvre, fût-elle en train d'écrire une lettre pressante, elle quittoit à l'instant pour le recevoir et l'écouler. Le jour que la Cour quittoit Fontainebleau, les pauvres d'Avon assiégeoient le château, et il en parvenoit un grand nombre jusque dans l'antichambre de madame de Main tenon où ils se trouvoient pêle-mêle avec les princes, les cardinaux et les grands seigneurs*. Elle y ajoutoit la bonté à la charité. Je me souviens que quelques-unes des principales paysannes d'Avon lui dirent un jour qu'elles désireroient beaucoup de faire

1. 11 en était de même à Versailles. « On l'atlendolt, dit Saint-Simon, à Versailles à sortir de chez elle ou à y rentrer, quand on avoit un mot à lui dire : gens de peu, et même pauvres gens, et personnes considérables. On n'avoit là qu'un instant et c'étoit à qui le saisiroit... Les matinées qu'elle commençoit de fort l)onne heure étoient remplies par des audiences obscures de charité et de gouvernement spirituel, très rarement par quelques généraux d'armée. » {Saint-Simon, Edit. Chéruel de 1857, t. XIII, p. 35.)

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une fois bonne chère; elle leur dit qu'elle y penseroit; effectivement elle les fit venir un jour chez elle au nombre de sept ou huit et leur fit donner un fort beau dîner, ce qui lui fit grand plaisir...

Le public me blâmera peut-être d'interrompre si longtemps le fil de l'histoire, mais comme mon but en écrivant étoit principalement de dire tout ce que je savois de la vie de madame dcMaintenon, j'ai dit les choses à mesure que je m'en suis souvenue. J'ai fait un long détail des charités qu'elle faisoit. Si ces récits on^ ennuyé mes lecteurs, j'en suis fâchée, mais dans la crainte que plusieurs traits qui la regardent personnellement et que ma mémoire me fournit encore ne m'échappent, au risque de causer encore un peu d'ennui, je vais continuer à dire ce que je sais des biens qu'elle faisoit et de la vie qu'elle menoit.

Dans les temps d'affliction, elle n'oublioit jamais de faire des bonnes œuvres à l'ordinaire, et je me souviens à merveille que souvent, soit lorsqu'on avoit fait quelques pertes considérables à la guerre, soit lorsqu'on perdoit quelque prince dont la mort affligeoit tout le monde, elle me disoit : « Quoique nous soyons bien affligés, il ne faut pas pour cela oublier les pauvres; notre douleur ne doit pas nous empêcher de les soulager dans leurs besoins; donnons-leur le plus que nous pouvons. »

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Elle se reprochoit toutes les dépenses qu'elle faisoit, quand ce n'étoitpas la charité qui les gouvernoit. Elle étoit, par exemple, obligée souvent de jouer à cause de madame la duchesse de Bourgogne et du monde qui venoit chez elle; mais quand elle perdoit, elle regrettoit fort l'argent qu'il lui en coûtoit, et elle me disoit : « Mon Dieu, que ce qu'on perd au jeu est un argent mal employé! Combien de pauvres à qui j'aurois fait plaisir si je leur avois donné cette somme! » Réflexion bien simple, mais en même temps bien rare! car combien de gens, dans le siècle où nous vivons, soit parce que le jeu les amuse, soit par esprit de société, motif qui apparemment prévaut chez eux au devoir commun à chaque membre de cette même société de faire l'aumône, se mettent dans l'impossibilité de la faire, et ne réfléchissent pas une seule fois qu'ils feroient bien des heureux avec l'argent qu'ils perdent.

Quoiqu'elle fût obligée de jouer assez gros jeu, elle jouoit si peu malheureusement que ses plus grosses pertes n'alloient pas à plus de quatre à cinq cents francs par an. Souvent même elle les regagnoit, et dès qu'elle les avoit regagnés, elle mettoit cet argent de côté pour les pauvres. Elle avoit quelquefois des veines de bonheur, et alors elle se faisoit un plaisir d'entretenir quelqu'un de son gain.

Je l'ai vue souvent se plaindre d'une robe ou quelque autre chose dont elle avoit besoin, et quand elle l'avoit achetée, elle me disoit : « Je suis toujours fâchée de me donner ce bien-être, pendant que tant de gens manquent du nécessaire, mais je me donnerois un ridicule, et cela ne seroit pas bien'. » Les voyages de Marly ne lui plaisoient pas comme ceux de Fontainebleau, parce qu'elle ne trouvoit pas le moyen d'y faire les mêmes biens-.

Elle portoit si loin son scrupule sur les dépenses inutiles qu'elle alla même jusqu'à m'en rendre un peu la victime. Elle avoit commencé à me faire apprendre à jouer du clavecin. Gomme je savois très bien la musique, j'apprenois assez facilement, et j'avois lieu d'espérer qu'en continuant à prendre des leçons régulièrement, j'en saurois jouer un jour assez passablement. L'année 1709 arrivée, comme l'argent devenoit fort rare, et que le nombre des pauvres augmentoit tous les jours, elle me dit : « Il faut tînir votre clavecin ;

1. Saint-Simon lui-même convient que madame de Maintenon s'habillait avec goût : « Toujours très bien mise, noblement, proprement, de lion goût, mais très modestement et plus vieillement que son âge. Depuis qu'elle ne parut plus en public, on ne voyoil que coilTes et écharpe noire, quand par hasard on l'apercevoit. - (Saint-Simon, Édit. Ghéruel de 1857, t. XIII, p. 38.)

2. En 1706, madame de Maintenon écrivait de Marly : «... Je me porte fort bien, et j'ai grand regret du temps que je donne ici... » {Lettres sui- l'éducation, p. 266.)

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j'ai scrupule de mettre de l'argent à cela pendant que les pauvres manquent de tout. » Je fus fort fâchée qu'elle m'ôtàt mon maître, mais en même temps je l'admirois dans sa façon de penser, et qui ne l'eut admirée s'il eût été à portée de voir comme moi qu'elle n'étoit occupée que de bonnes œuvres, et que tout ce qui ne pouvoit pas faire du bien à quelqu'un, elle le regardoit comme inutile...

Pendant trenle-huit ans elle a soutenu les bénédictines de Moret; elle en a de plus secouru beaucoup d'autres à qui elle donnoit des pensions, et quand il y avoit dans les couvents où elle envoyoit de l'argent quelques religieuses qui avoient été élevées à Sainl- Cyr, elle avoit soin de mander au couvent que l'argent qu'elle envoyoit éloit en partie pour suppléer aux pensions de celles-là, ne voulant pas que les demoiselles de Saint-Cyr fussent à charge nulle part, voulant au contraire qu'elles fussent considérées partout où elles éloient.

Soit dans le temps des étrennes, soit dans d'autres occasions, il étoit d'usage, ainsi qu'il est encore à la Cour et parmi tous les gens d'un certain monde, de se faire réciproquement quelques présents. Elle en recevoit quelquefois soit du Roi, soit des princes, ou de quelques seigneurs de la Cour. Quand ces présents étoient quelque chose dont elle pouvoit se servir pour

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les pauvres elle en étoit fort aise; mais comme elle n'avoit besoin de rien pour elle, elle se soucioit fort peu qu'on lui donnât des bijoux ou quelque autre chose pareille...

Elle joignoil à toutes les aumônes qu'elle faisoit une discrétion et une humilité qui montrent qu'elle faisoit le bien simplement pour le plaisir de le faire. Quand, par exemple, elle envoyoit de Targent à quelqu'un, surtout à de pauvres noblesses, c'étoit toujours à condition qu'on ne la remercierolt pas; souvent même elle ne vouloit pas qu'on la nommât. « Je suis, me disoil-elle, honteuse du peu que je fais, et au désespoir de voir ces gens-là avoir besoin. » En un mot, elle aimoit à donner et donnoit généralement tout ce qu'elle pouvoit donner...

Aux heures où elle ne recevoit personne chez elle, si on lui annonçoit quelqu'un dans le besoin, elle le faisoit entrer-. J'ai été témoin qu'un jour, ayant beaucoup d'affaires, et prête à partir pour un voyage, elle refusa sa porte à tout le monde; mais une paysanne avec sa fille ayant demandé à la voir et à lui parler, elle les tit entrer, s'entretint avec elles quelque temps, et leur dit en les quittant : « Votre visite m'a fait plus de plaisir que celle des gens de la Cour que je vais retrouver... »

Comme elle a toujours beaucoup aimé les enfants, elle en a presque toujours eu avec elle, qu'elle faisoit

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élever. Mademoiselle de Penchrech a été élevée chez elle dès l'âge de trois ans; elle en prit toujours soin comme de sa tille, et la maria à monsieur d'Auxy.

Outre le goût qu'elle avoit pour les enfants, on peut dire qu'elle avoit un talent tout particulier pour l'éducation, et que presque toutes les personnes qu'elle s'est donné la peine d'élever ont également bien réussi du côté de la religion et du côté du monde. Mademoiselle d'Aubigné, sa nièce, qu'elle aimoit tendrement, qu'elle avoit prise toute jeune et élevée auprès d'elle en fut un bel exemple'. Devenue duchesse de Noailles, après avoir brillé plusieurs années à la Cour, elle s'est retirée pour mener une vie vraiment chrétienne, et cela dans un âge où elle pouvoit jouir encore longtemps des agréments de la Cour et de la place qu'elle y occupoit...

Tous les jours entre six et sept heures, madame

1. Madame de Maintenon ne laissait pas que d'être assez sévère, à l'occasion, pour cette nièce dont elle avait entrepris l'éducation. « Je ne suis pas fâchée contre vous, ma chère nièce, écrivait-elle à mademoiselle d'Aubigné, alors que celle-ci était encore à Saint-Cyr, mais je suis affligée de vous voir si mal répondre a votre éducation. On admire combien vous êtes instruite, et ce que les hommes admirent sera votre condamnation devant Dieu. Vous savez l'Évangile par cœur, et vous ne vous conduisez point par ses maximes; c'est de quoi vous rendrez un terrible compte si vous ne changez. J'espère que vous vous examinerez devant Dieu, et que, pour lui plaire, v^ous deviendrez humble et sincère. Regardez-vous comme la dernière de toutes les demoiselles avec qui vous êtes... » [Lettres stir l'éducation, p. 73.)

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de Mainlenon alloit à la messe d'abord, reveiioit ensuite chez elle, où, après avoir fait sa toilette et quelques bonnes lectures, elle passoit le reste de sa matinée à travailler.

Pendant qu'elle travailloit, je lui faisois ordinairement la lecture dans quelques livres d'histoire. Je me souviens que, lui lisant un jour la vie du chevalier Bayard, quand j'en fus à l'endroit où il se fait dire sa bonne aventure', et où on lui prédit qu'il sera aussi élevé en estime et en considération de son prince qu'il est possible pour un mortel, mais que pour les biens temporels il sera toujours dans la médiocrité, madame de Maintenon me dit : « Il me ressemble. »

Ayant lu devant elle les Mémoires du cardinal de Retz, elle me fit remarquer les portraits qu'il fait, à la fin de son ouvrage, de quelques notables de ce temps-là, et me dit : « Vous voyez par la lecture de ces portraits, qui vous a sûrement intéressée, combien il

1. Madame de Maintenon s'était fait dire également la bonne aventure alors qu'elle était encore madame Scarron, par un nommé Barbé, architecte suivant les uns, simple maçon suivant les autres, qui se mêlait d'astrologie. Il aurait prédit à madame de Maintenon son élévation future, mais en ajoutant que cette élévation prendrait fin peu de temps après sa mort à lui. Madame de Maintenon l'aurait fait, suivant Segrais, rechercher plus tard, « et aurait été un peu alarmée, ajoute Segrais, quand elle apprit qu'il étoit mort; mais un nombre d'années s'est déjà écoulé depuis qu'il n'est plus, et madame de Maintenon se porte bien dans l'état de splendeur où elle est ». {Œuvres de Segrais, Paris, 1755, t. II, p. 9.)

est utile, dans la conversation même, soit qu'on veuille faire quelque portrait, soit qu'on veuille faire le récit de quelque histoire, de savoir narrer avec simplicité, clarté et avec précision, « et sur-le-champ, pour me donner une idée de la façon dont il falloit raconter, elle me fit, de mémoire, les portraits suivants que j'écrivis pour ne les point oublier \.. »

Pour en revenir au règlement de vie de madame de Maintenon, lorsqu'elle avoit dîné, elle se remettoit assez promptement à travailler, et, ordinairement, pendant ce temps-là, elle se faisoit encore lire quelques livres d'histoire jusques vers les cinq heures. Alors elle faisoit une lecture de piété, ou, lorsque ses yeux étoient trop las, elle se la faisoit faire par quelqu'un jusqu'à ce que le Roi vînt chez elle. Il y venoit régulièrement tous les jours sur les cinq heures et demie ou six heures du soir, quelquefois plus tôt ou plus tard, suivant que sa promenade ou ses conseils finissoient, et il y demeuroit jus(|u'à dix heures, ({ui éloit l'heure de son souper. Le Roi, dans les dernières années de sa vie, dînoit chez madame de Maintenon deux fois la semaine avec quelques dames. Les jours qu'il prenoit médecine ou ([u'il se faisoit saigner, madame de Maintenon alloit chez lui ; les princes et

1. Ces portraits ayant été publiés par nous, t. I, p. 190, nous ne croyons pas devoir les reproduire ici.

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princesses y alloicnt aussi ces jours-là. Quand on étoit à Versailles, le Roi n'alloit pas chez madame de Maintenon le matin, pour ne pas interrompre sa journée, et lui laisser la liberté d'aller à Saint-Cyr les jours quelle vouloit. A Marly et à Trianon, où il n'y avoit pas de conseils, il alloit chez elle le matin après sa messe jusqu'à son dîner, et souvent se promenoil avec elle. A Fontainebleau il y venoit aussi presque tous les matins, après la messe, avant d'entrer au conseil, et tous les jours, après dîner, quand il n'y avoit pas de conseils...

On a vu, par ce que j'ai dit ci-devant, un extrait des charités que faisoit madame de Maintenon ainsi que le zèle et le plaisir avec lequel elle s'y prêtoit. Il est aisé de juger qu'avec un goût si décidé pour le bien elle étoit sans doute toute occupée de sa religion et de ce qui pouvoit plaire à Dieu; aussi peut-on dire avec .vérité que, malgré ce degré de grandeur où la Providence l'avoit placée, elle donnoit l'exemple de la piété la plus parfaite et la plus éclairée. Elle approchoit souvent des sacrements; elle alloit tous les jours passer un certain temps dans l'église; elle y restoit quelquefois deux heures et demie de suite, sans avoir eu Tidée d'en sortir. Je me suis vue souvent obligée de l'avertir qu'il étoit l'heure de retourner chez elle, soit pour y recevoir le Roi, soit pour se

rendre à quelque autre devoir de société; car quoi qu'elle fut extrêmement pieuse, elle savoit si bien allier toutes les convenances de son état et de sa place avec sa dévotion qu'il eut été impossible de lui trouver le moindre blâme à sa conduite. Si elle étoit avec le Roi, elle n'étoit occupée que du soin de l'amuser et d'écarter tout ce qui auroit pu, tant soit peu, lui déplaire. Avec les seigneurs et dames de la Cour, elle y prenoit un ton de décence et de modestie qui la faisoit admirer et respecter; avec les dames de sa société, elle étoit la plus aimable et la plus enjouée de la compagnie : en un mot elle se faisoit toute à tous, et, malgré cela, elle ne parloit jamais mal de personne, ne faisoit pas la moindre plaisanterie qui pût choquer, et elle savoit si bien en imposer que jamais personne n'osoit tenir devant elle le moindre mauvais propos.

Elle ajoutoit à toutes ces bonnes qualités un éloignement décidé pour toute espèce de mollesse. On lui portoit un carreau à l'église suivant l'usage, mais elle ne s'en servoit jamais pendant la messe, à moins qu'elle ne fût malade : elle se privoit d'ailleurs très souvent de beaucoup d'aisances et de petites commodités, en disant que cela ne lui étoit point nécessaire.

Lorsque la France avoit essuyé quel({ue perte considérable ou ({uebiue grand malheur, elle avoit

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toujours recours à la prière, et employoit tous les moments qu'elle avait de libres à aller à la chapelle prier Dieu dans la petite tribune que le Roi avoit fait arranger pour elle.

Elle soutenoit la constance du Roi dans ses malheurs ; elle prenoit sur elle une partie de sa douleur, elle lui répétoit souvent ces belles paroles de Saint- Augustin : « Si nous savions ce que Dieu sait, nous voudrions tout ce qu'il veut... Dans tout ce que nous voyons, ajoutoit-elle, nous ne voyons pas si évidemment le bien qui doit résulter de ce qui se passe ; mais nous devons croire qu'il y en a de grands dans les desseins de Dieu, puisque rien ne se fait sans son ordre et sans sa permission, et qu'il est vrai qu'en tout il fait bien toutes choses '. »

1. Le goût public a tellement changé en matière d'histoire que les passages où mademoiselle d'Aumale entre dans des détails sur la vie intime de madame de Maintenon et sur ses rapports avec le Roi sont ceux qui excitent le plus la verve et les dédains de l'abbé Garrigues de Froment. Ce passage en particulier lui inspire des notes marginales dans le genre des suivantes. « De deux choses l'une : ou c'est un panégyrique à la Capucine qu'on veut faire de madame de Maintenon, et alors la narration est infiniment trop interrompue; ou ce sont des mémoires raisonnables, et dès lors tout ce fatras-là devient puéril... >' Et dans un autre endroit : '■ C'est dégoûtant à force d'être dépourvu d'intérêt; c'est puéril, étant tant et tant de fois répété qu'en conscience les demoiselles (de Saint-Cyr) bâilleront comme tous les autres lecteurs. » Il nous semble au contraire que le témoignage direct d'une femme qui a vécu dans l'intimité de madame de Maintenon et de Louis XIV fait l'intérêt principal de ces Méinoires.

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