MORT DE LA DUCHESSE ET DU DUC DE BOURGOGNE
Après un récit succinct des derniers événements militaires qui marqiièrent la guerre de la Succession d'Espagne, et des négociations entamées en vue d'arriver à la conclusion de la paix, le manuscrit en arrive aux deux morts tragiques qui attristèrent Vannée 171 ''2.
Comme Louis XIV touchoit au moment de jouir d'une paix qu'il avoit si longtemps désirée pour sa tranquillité personnelle et plus encore pour le bonheur de ses sujets, il essuya le plus grand des malheurs et le chagrin le plus sensible par la perte de madame la dauphine Marie-Adélaïde de Savoie, ci-devant duchesse de Bourgogne, qui mourut à Versailles, le 12 février, dans la vingt-sixième année de son âge. Monsieur le Dauphin son mari ne lui survécut que de six jours, et mourut à Marly le 18 du même mois; le
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'. VU M A LE. 303
duc de Bretagne \ l'aîné des deux princes leurs enfants, mourut à Versailles le huitième du mois suivant, et dans le même temps, le duc d'Anjou (Louis XV) - fut aussi très dangereusement malade.
On peut juger de la douleur que le Roi ressentit de tous ces tristes événements par la tendresse qu'il avoit pour tous ses enfants. 11 ne fallut pas moins effectivement que toute sa religion et sa parfaite résignation aux ordres de la Providence pour l'aider à soutenir des malheurs aussi sensibles. Madame de Maintenon, pénétrée de la plus vive douleur, ne contribua pas peu, par ses propos aussi édifiants que persuasifs, à aider le Roi à porter le poids d'une douleur aussi juste qu'excessive. Ce fut quelques jours après toutes ces perles que, s'entretenant de ses malheurs avec le maréchal de Villars ^, il lui dit : « Dieu m'afflige, monsieur le maréchal ; je l'ai bien mérité ; mais j'espère que puisqu'il me punit en cette vie, il me pardonnera dans l'autre. »
1. Louis de France, duc de Bretagne, né à Versailles le 8 janvier n07, mort à Versailles le 8 mars 1712. Il était le second enfant de la duchesse de Bourgogne. Elle avait eu, le 24 juin 1704, un fils qui mourut le 13 avril 1705 sans avoir été nommé.
2. Louis de France, duc d'Anjou, puis duc de Bourgogne, né à Versailles le 15 février 1710, porta le titre de Dauphin depuis la mort de son frère (S mars 1712) jusqu'à son avènement au trône (1" septembre 1715).
3. Louis-Hector duc de Villars, né en 1659, maréchal de France en 1702, mort en 1734.
Toutes ces morts si précipitées et si inattendues firent un effet surprenant sur tous les esprits. Outre l'affliction générale qu'elles causèrent, elles firent naître des idées et des soupçons auxquels la charité nous défend d'ajouter foi \ Cependant, comme j'ai été presque témoin de toutes ces morts et qu'elles ont fait l'édification de toute la Cour, je ne puis me refuser d'en dire ici les particularités qui m'ont frappée; après quoi je reviendrai aux affaires de la guerre.
Madame la Dauphine tomba malade le 6 février-, et
1. Ces soupçons cependant existèrent dans l'esprit du Roi comme dans l'esprit des particuliers. Après la mort de monsieur le Dauphin, duc de Bourgogne, le Roi voulut visiter sa cassette. Or une preuve qu"il avoit alors des soupçons sur la mort de ce prince c'est que, m'ayant fait venir seule dans une chambre avec madame de Main tenon et lui, il me chargea d'ouvrir celte cassette et d'en tirer les papiers l'un après l'autre, et de les lui donner après les avoir tous présentés au feu. Sans en savoir la raison, je fis ce qu'il exigeoit; je pris tous les papiers l'un après l'autre, je les passois au feu, et je les remettois ensuite. Je sus après que cette précaution n'avoit été prise que dans la crainte qu'il n'y eut du poison dans cette cassette. Je n'ai pas fait d'autres informations depuis. Je sais que le public a tenu beaucoup de propos à ce sujet; il ne me convient pas de chercher à en démêler le vrai ou le faux. [Note du ?)ianuscrit.)
2. Tout ce passage semblait peu intéressant à l'abbé Garrigues. « Il est contre toutes les règles, dit-il dans une de ses notes, et ce n'est qu'à mon cœur défendant que je vais rédiger ce qui suit. On ne dit rien du mari ou de l'homme qui intéresseroit le plus l'État, qu'on estimoit déjà à son âge comme un fort grand prince, et on va beaucoup insister sur les détails des derniers moments d'une femme que personne n'aima jamais, et qu'on n'aimera pas davantage dans mille ans. Madame de Maintenon y étoit; voilà l'histoire et voilà de quoi tout décréditer : n'importe, puisqu'on le veut. »
dès le lendemain elle dit à quelqu'une de ses dames : « J'ai dans l'esprit que la paix se fera, et que je mourrai sans la voir^ » La nuit du 8 au 9 la fièvre redoubla, ainsi que la douleur de tête qui devint des plus violentes. En conséquence, on la saigna deux fois sans beaucoup de succès. Dès lors sa maladie fut regardée comme très dangereuse. Madame de Maintenon, qui ne la quitta point depuis le premier moment de sa maladie, lui proposa de se confesser; la Princesse y consentit sans répugnance. Le Père de la Rue, jésuite -, son confesseur, lui offrit d'en voir quelque autre que lui, ce qu'elle accepta. Elle demanda un récollet qu'elle connoissoit^; on l'alla chercher; pendant ce temps-là, elle pria madame de Maintenon de l'aider à se disposer, parce qu'elle étoit fort accablée. Le récollet arrivé, elle se confessa avec toute l'exactitude
1. Ce propos que mademoiselle d'Aumale prête à la duchesse de Bourgogne, ainsi que quelques autres qu'on trouvera plus loin, est également rapporté par La Beaumelle (Edit. de Maèstricht, t. V, p. 176) qui ajoute en note : « Tout ce récit est tiré des papiers de madame de Maintenon .» 11 est probable que parmi les papiers qui lui ont été en effet communiqués par les dames de Sainl-Gyr se trouvait ce cahier de mademoiselle d'Aumale, dont il se sera servi.
2. Charles de la Rue, né à Paris le 2 août 1643, entra dans la société de Jésus en 1659, il devint en 1705 confesseur de la duchesse de Bourgogne et, en 1712, du duc de Berry ; il mourut au collège Louis-le-Grand le 27 mai 1725. La duchesse de Bourgogne avait eu avant le Père de la Rue plusieurs confesseurs, entre autres le Père le Comte, le Père Paumier, le Père Gravé. Elle aimait assez à en changer.