‹ Souvenirs sur Madame de MaintenonChapitre 69 sur 71 · Ce récollet s'appelait le Père Noël · texte numérisé non relu

Ce récollet s'appelait le Père Noël

et la religion imaginables; après quoi, se reprochant de s'être adressée à un autre confesseur que le sien, elle dit à madame de Maintenon : « N'ai-je pas mal fait, ma tante, d'avoir pris un autre confesseur que le mien? — Non! lui répondit-elle, cela est très permis, et il faut une grande liberté de conscience. » On lui donna l'émétique le 10, qui la soulagea pour bien peu de temps. La nuit du 10 au 11 fut très mauvaise; la princesse fut très agitée, et depuis ce moment-là le mal ne fit qu'augmenter continuellement, sans qu'on y pût trouver aucun remède. Le 11 on exposa le très Saint Sacrement à Versailles; à Paris on découvrit la châsse de sainte Geneviève, et partout l'on fit des prières pour la précieuse conservation de cette princesse.

Le même jour, on proposa à madame la Dauphine de recevoir le Saint Viatique ; elle y acquiesça sans peine. Sur les onze heures du malin, on alla prendre le Saint Sacrement à la chapelle; le Roi l'accompagna fondant en larmes; madame la Dauphine communia avec une piélé et une dévotion sans exemple; elle reçut aussi l'Extrême-Onction, après quoi elle passa quelque temps en silence, puis elle dit à madame de Maintenon : <( Ma tante, je me sens toute autre; il me semble que je suis toute changée. — C'est, lui dit madame de Maintenon, que vous vous êtes appro-

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chée de Dieu, et qu'il vous coûsole présentement. — Je n'ai de douleur, dit la Princesse, que d'avoir offensé Dieu. — Cette douleur, reprit madame de Maintenon, suffit pour obtenir le pardon de vos péchés, pourvu que vous y joigniez une ferme résolution de ne les plus commettre si Dieu vous rend la santé. — Oui, dit la Princesse, mais je crains de ne pas faire assez pénitence, si j'en reviens. » A quoi elle ajouta : « Je n'ai, ma tante, qu'une seule inquiétude, c'est sur mes dettes. » Madame de Maintenon lui dit : « Vous avez eu jus({u'ici tant de confiance en moi; n'auriez-vous pas celle de me les confier. — Monsieur le Dauphin les sait, reprit-elle; je voudrois le voir. — Cela n'est pas possible, lui dit madame de Mainlenon, parce que vous avez la rougeole, mais dites-les-moi; je vous promets, si vous guérissez, qu'il n'en sera jamais question. » Alors madame la Dauphine fit apporter sa cassette qu'elle ouvrit ellemême, et toucha quelques papiers pour chercher ceux qui regardoient ses dettes; mais les forces lui manquant, elle la referma aussitôt, et la fit mettre au pied de son lit. Elle demanda encore à voir monsieur le Dauphin, en disant qu'il savoit ses dettes, mais comme le Roi avoit expressément défendu à ce prince d' entrer dans sa chambre, de peur du mauvais air, madame de Maintenon tâcha de détourner madame

la Daiiphine du désir qu'elle avait de le voir, et elle jui dit : « Si monsieur le Dauphin sait vos dettes, madame, vous devez être tranquille et bien persuadée que son amitié pour vous l'engagera à les acquitter au plus tôt », ce qui parut calmer la Princesse. Elle étoit toute occupée de Dieu et de son salut; elle demanda plusieurs fois dans cette même journée le prêtre à qui elle s'étoit confessée afin qu'il lui parlât de Dieu; elle recommanda qu'on priât pour elle, qu'on eût soin de ses dettes, et qu'on récompensât ses domestiques qui l'avoient si bien servie. Quand elle n'avoit pas son confesseur dans sa chambre, madame deMaintenon lui parloit souvent ; la Princesse répondoit à tout, et entroit dans tous les sentiments de piété qu'elle vouloit lui inspirer, mais s'étant aperçue que madame de Main tenon pleuroit beaucoup, elle lui dit : « Oh ma tante! vous m'attendrissez. » Elle demanda plusieurs de ses dames pour leur dire adieu, surtout madame la duchesse de Guiche, à qui elle dit : « Ma belle duchesse, je vas mourir. — Non, non, lui répondit la duchesse, Dieu vous rendra aux prières de monsieur le Dauphin. — Et moi, dit la Princesse, je pense le contraire, et que, parce qu'il est agréable à Dieu, il lui enverra cette affliction. » Après cela, elle dit à quelques autres personnes qui étoient auprès de son lit : « Aujourd'hui princesse, et demain rien. »

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Les médecins, voyant que la maladie alloit toujours en augmentant, risquèrent encore une saignée du pied qui ne donna aucun soulagement, et n'empêcha point que la nuit du 11 au 12 ne fût des plus mauvaises.

Le Roi ne passoit presque pas d'heure de la journée sans être dans la chambre de madame la Dauphine; quoi qu'elle le vît très souvent auprès d'elle, elle ne lui disoit rien. Quelqu'un lui demanda pourquoi elle ne disoit rien au Roi; elle répondit : « Je crains de m'altendrir. »

Jusque-là cette princesse avoit pris tout ce qu'on lui avoit présenté avec toute la complaisance et la douceur imaginable. Elle entra en agonie et perdit connoissance le 12, vers les six heures du soir. Madame de Maintenon, malgré la sensibilité et la douleur que lui causoit son état, ne l'avoit pas quittée un instant jusqu'à ce moment; alors elle sortit de sa chambre pour assister au salut qu'on alloit chanter pour la Princesse. Pendant ce temps-là, un seigneur apporta une poudre qu'on disoit être admirable. Comme toutétoit désespéré, les médecins dirent qu'on pouvoit risquer de lui faire prendre ; effectivement cette poudre la ranima, et lui rendit la connoissance. Elle en eut assez pour dire : « Ah ! que cela est amer! » Madame de Maintenon, à qui on avoit été dire que la connoissance étoit revenue, arriva à l'instant; on dit à

madame la Daiiphine : « Voilà madame de Maintenon; la connoissez-vous? — Oui», répondit elle. Madame de Maintenon lui dit : « Madame, vous allez à Dieu. » La Princesse répondit : « Oui, ma lante. » Ce furent ses dernières paroles. Madame de Maintenon voyant qu'elle ne pouvoit plus lui être utile, l'embrassa pour la dernière fois, et se retira pour pleurer avec plus de liberté cette charmante princesse qu'elle avoit élevée avec tant de soin, et qu'elle aimoit avec une tendresse extrême. Monseigneur le cardinal de Noailles demeura auprès de madame la Dauphine jusqu'à ce qu'elle fût tout à fait morte, et il revint ensuite assurer le Roi que quoi qu'elle ne parût pas avoir de connoissance sur la fin, elle en avoit donné des marques jusqu'au dernier moment par l'air qu'elle avoit et les signes qu'elle faisoit quand on lui disoit quelques mots de Dieu. Elle mourut le 12, sur les huit heures du soir, et le Roi partit aussitôt pour Marly.

Monsieur le Dauphin avoit passé presque tout le temps de la maladie de madame la Dauphine en prières. Lorsqu'on vint lui apprendre sa mort, il s'écria : « Domine salvum facregem. » Un instant après, sur le point de monter en carrosse avec le Roi, il se trouva fort mal, ce qui l'empêcha de partir pour lors; il alla rejoindre Sa Majesté le lendemain à Marly. Monsieur le Dauphin avoit eu pendant la maladie de madame la

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Daiiphine une petite fièvre qu'on avoit attribuée au chagrin et à l'inquiétude. Le 15 février au soir, il fut pris de la rougeole, mais comme la fièvre étoit peu considérable, et qu'il ne paroissoit aucun mauvais symptôme, on ne jugea pas à propos de lui faire des remèdes, dans la crainte d'en avoir 'peut-être trop fait à madame la Dauphine. La journée du 16 se passa très bien; le 17, le prince prit des mesures pour faire ses dévotions le lendemain. Il fut arrêté qu'on diroit la messe à minuit dans sa chambre; sur le soir il lui prit un petit frissonnement qu'il crut venir de s'être remué dans son lit. Comme on ne trouva pas son pouls mauvais, on ne s'en inquiéta pas; le Roi, qui ne croyoit pas la maladie dangereuse, se coucha tranquillement. Sur les onze heures du soir, monsieur le Dauphin se sentit fort mal, et demanda qu'on lui donnât le Saint Viatique. Toutes les personnes qui l'environnoieut, fort surprises, lui dirent que rien ne pressoit, que dans une heure on diroit la messe dans sa chambre où il pourroit communier. 11 persista à demander qu'on allât quérir le Saint Sacrement tout de suite à la paroisse, en disant que, si l'on attendoit, on n'en seroit pas à l'offertoire de la messe qu'il seroit mort. Cependant on attendit; on ne savoit à quoi attribuer ce discours, sa maladie ne paroissant pas violente. Minuit arrivé, le prêtre commença la messe; le prince l'entendit avec

une piété merveilleuse; il y communia avec sa ferveur ordinaire, après quoi il demeura assez longtemps en silence et dans une grande tranquillité.

Sur les deux ou trois heures du matin il se trouva dans une agitation violente; il demanda l'Extrême- Onction avec empressement; son confesseur lui dit qu'il n'étoit pas assez mal pour cela, mais il répondit : « Si vous différez, je la recevrai sans connoissance. » Cependant on ne lui donna pas tout de suite, Monsieur le Dauphin sentoit pour lors une très grande chaleur en dedans ; aussi disoit-il souvent : « Je brûle, mais, ajoutoit-il, ce sera bien pis en purgatoire. »

Vers les six heures du matin il tourna tout à fait à

la mort; le transport lui prit; on lui donna pour lors

l'Extrême Onction; il la reçut, ainsi qu'il l'avoit dit,

sans connoissance, et il n'en eut plus un seul instant

jusqu'à sa mort.

Dans son transport il ne parloit que de Dieu, et un moment avant de mourir, il prononça le nom de Jésus Christ. 11 mourut le 18 à huit heures et demie du matin; dès le même soir son corps fui porté auprès de celui de madame la Dauphine.

Ces deux morts furent bientôt suivies de celle de monsieur le duc de Bretagne, leur fils aîné. Huit jours après la mort de monseigneur le Dauphin, ce jeune prince, âgé de cinq ans, eut un accès de fièvre accom-

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pagné de grandes sueurs, qui dura seize heures consécutives; l'accès passé, il n'en revint point d'autres; mais il ne se portoit pas bien, et souvent, dans la journée, il demandoit qu'on le couchât. Les premiers jours de mars, la rougeole parut. Monsieur le duc d'Anjou, son frère, l'eut en même temps'. Le Roi alors fit suppléer aux cérémonies du baptême que ces deux princes n'avoient pas reçu. L'état de monsieur le duc de Bretagne devint bientôt dangereux; la rougeole ne sortoit point, et la fièvre étoit des plus ardentes, accompagnée d'une grande altération. On lui fit une saignée, quoiqu'on n'en prévît pas un grand avantage; le sang qu'on lui tira étoit extrêmement épais.

Ce petit prince souffroit beaucoup, et, se sentant sans doute très malade, dit à madame de Ventadour ' : « Maman, le voyage de Saint-Denis n'est pas un joli voyage. » 11 lui avoit dit aussi peu de jours avant sa maladie : « Maman, j'ai rêvé cette nuit que j'étois en paradis, que j'y avois trop chaud, mais que tous les petits anges battoient des ailes autour de moi pour

1. Ce ne fut qu'aux soins excessifs de madame la duchesse de Ventadour que la France fut redevable de sa conservation. {Note du manuscrit.)

2. Charlotte-Éléonore de la Mothe-lloudancourt avait d'abord été nommée dame d'honneur de Madame; elle épousa, le 14 mars 1671, Louis-Charles de Lévis, duc de Ventadour, et mourut le 31 décembre 1744.

me rafraîchir. « Cependant la fièvre augmenta tous les jours; les accidents se multiplièrent, et le mal alla si fort en empirant qu'il mourut le 7 mars, à dix heures du soir'.

Le Roi, au milieu des malheurs qu'il avoit essuyés et de ceux qu'il essuyoit encore tous les jours, n'en éprouva point de plus sensibles que la mort précipitée de ces trois princes; mais la piété que madame de Maintenon avoit cultivée dans son cœur le soutint au milieu de tant de chagrins. Sa foi l'eût encore rendu susceptible de joie, si le cardinal de Noailles eût voulu alors se rendre aux sollicitations qu'on lui faisoit de toutes parts d'abandonner le livre de Quesnel *. C'est à quoi madame de Maintenon l'exhortoit, et ce que le Roi demandoit de lui. Ce prélat vint à Marly manjuer au Roi la part qu'il prenoit à sa douleur. Ce prince,

1. Voici en quels termes madame de Maintenon parlait à la princesse des Ursins, quelques années auparavant, du jeune prince qui mourut si prématurément : <• ...En arrivant hier au soir de Marly, je trouvai monsieur le duc de Bretagne dans ma chambre, nullement beau, mais charmant dans toutes ses manières; il est grand, bien fait, marche joliment, et a toutes les marques d'une bonne santé... » (Lettre du 24 mai 1708, 1. 1, p. 257.)

2. Le Père Quesnel, qui appartenait à l'Oratoire, mais qui s'était réfugié en Belgique auprès d'Arnauld, avait écrit en 1694 un livre intitulé : Réflexions morales sur le Souvenu Testament, que le cardinal de Noailles avait approuvé alors qu'il était encore évoque de Chàlons. Ce livre avait été condamné par Clément IX en 1708, mais le cardinal n'avait pas voulu retirer son approbation. Né à Paris en 1634, Quesnel mourut en Hollande en 1719.

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quoique mécontent de lui, le reçut avec bonté; il lui dit même : « Quoi! ne voulez-vous rien sacritier pour adoucir ma douleur? » Le Cardinal ne se tira d'une prière si touchante qu'en alléguant sa conscience. Madame de Mainlenon lui faisoit des reproches, mais elle ne rompit cependant pas avec lui; il la voyoit quelquefois; elle lui écrivoit souvent, et espéroit toujours que les conseils qu'elle lui donnoit leporteroicnt enfin à la paix.

Tous ces tristes événements firent, ainsi que je l'ai déjà dit, une très grande impression * sur tous les esprits et sur tous les cœurs. Madame la Dauphine fut extraordinairement regrettée; monsieur le Dauphin le fut encore davantage, et par plus de raisons. Sa piété, son zèle pour la justice, son amour pour les peuples, sa piété, sa charité et toutes ses autres vertus le faisoient aimer et respecter; il étoil le meilleur des princes; il eût été le plus juste et le plus grand des Rois. Il avoit tout le respect imaginable pour tout ce

1. Le Roi et toute la France furent plongés clans la plus vive douleur; la même maladie enleva ces trois princes en moins de huit jours les uns des autres; la même pompe funèbre fut pour tous les trois. Madame de Maintenon fut plus particulièrement affligée de la perte du prince et de l'aimable princesse son élève; elle ne la quitta point durant sa maladie; elle lui inspira toutes les vertus si nécessaires dans ces derniers moments. Ceux de cette princesse parurent en effet remplis de tous les sentiments de piété et de religion. Son mari, digne du trône comme de l'amour de ses sujets, mourut comme un saint. [Note du manuscrU.)

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qui avoit quelque rapport à la religion. Il ne se contenta pas de paroître chrétien; les dernières années de sa vie il s'étoit mis dans la grande dévotion, et la réserve où cette dévotion le faisoit paroître en plusieurs occasions lui faisoit essuyer souvent beaucoup de railleries, mais ne rabattoit rien de son exactitude. Il a été visible à tout le monde que sa grande piété lui avoit changé l'humeur, et qu'il étoit devenu un autre homme. Il n'avoit jamais été d'une vivacité trop forte, mais quand il eut pris tout à fait le parti de la dévotion, il porta si loin l'attention à réprimer tout ce qu'il pouvoit y avoir de défectueux dans ses actions ou dans ses propos que, s'il sentoit quelque petite émotion de colère ou d'impatience, il quiltoit tout d'un coup la compagnie, et sortoit de la chambre jusqu'à ce que ce mouvement fût passé. Il renonça au jeu, sentant qu'il y étoit trop vif et que c'étoit par intérêt '.

Sa dévotion n'étoit point une dévotion d'humeur et de fantaisie; elle étoit droite et éclairée. Il n'avoit en vue que le bien; il ne parloit mal de personne; il

1. Il jouoit cependant dans certaines occasions, quand, par exemple, il manquoit un joueur à madame la Dauphine, ou quand cela lui paroissoit nécessaire pour amuser plus innocemment la compagnie; mais alors il ne risquoit que de très petites sommes, ainsi qu'il se l'étoit imposé. EfTectivement j'en ai vu la preuve sur tous ses mémoires que je visitai devant le Roi après sa mort. 11 y avoit des articles pour son jeu de 40 sols, 30 sols, au plus 6 livres. (Note du manuscrit.)

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souhaitoit le bien de tout le monde, et prenoit tant de part à la joie et à la peine d'autrui que madame la Dauphine ayant laissé paroître un petit mouvement de joie à la nouvelle de la mort de l'Empereur \ il en fut fort fâché, et lui dit qu'il ne falloit pas se réjouir des maux de nos ennemis mêmes.

Il donnoit à toute la Cour l'exemple de la plus parfaite régularité, soit par la façon recueillie avec laquelle il étoit à l'église, soit par son exactitude à observer la loi du jeûne et de l'abstinence, et tous les autres préceptes auxquels il ne lui arrivoit jamais de se soustraire. 11 joignoit à toutes ces rares vertus une charité à toute épreuve, n'avoit rien à lui quand il savoit quelqu'un dans le besoin. Il donnoit à pleines mains, et se refusoit toute dépense quand elle n'alloit pas à soulager quelqu'un. S'il avoit destiné quelque argent pour mettre un nouveau meuble dans son appartement, souvent il en restoit au projet, et changeoit cette destination en bonne œuvre. Quelque temps avant sa mort, il avoit destiné 500 livres pour faire un bureau pour mettre dans son cabinet ; mais il apprit qu'il y avoit un pauvre ofticier qui avoit besoin de pareille somme pour pouvoir se maintenir

i. Joseph I" né en 1G78, d'abord roi des Romains, succéda à Léopold P' en 1705. Il mourut en 1711. Sa mort rendait plus facile la conclusion de la paix.

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dans le service; il lui lit donner sur-le-champ les 500 livres qu'il avoit en réserve, et décommanda son bureau '. Quelque ajustement qu'il ait eu envie de faire dans son appartement, il en suspendit l'exécution, en disant : « 11 vaut mieux donner aux pauvres; les temps sont trop mauvais; il faut attendre que l'argent soit moins rare. »

Après la mort de monseigneur le Dauphin son père, dans le partage que l'on fit entre le Roi d'Espagne et lui de tout ce qui pouvoit leur revenir en bijoux ou autres effets, il fit mettre dans le lot du Roi d'Espagne tous les bijoux, cristaux et autres choses de cette nature, aimant mieux se réserver pour lui des choses qu'il pourroit donner ou vendre pour en faire de bonnes œuvres.

S'il étoit à la chasse et qu'il rencontrât quelqu'un qu'il pût soupçonner être dans le besoin, il s'arrètoit pour lui parler, et ne le quittoit pas qu'il ne lui eût donné quelque soulagement. Dans les bois de Trappes, il rencontra un jour le curé de cette paroisse; il le questionna sur les pauvres de son village, lui parla avec beaucoup de bonté, et lui donna de l'argent.

Un pauvre gentilhomme l'aborda un jour au milieu

1. Ce Irait du duc de Bourgogne est également rapporté dans Saint-Shnon, Édit. Chéruel de 1857, t. X, p. 100, et dans Proyart, Vie du Dauphin, père de Louis XV, t. II, p. 243.

(l'une course de chasse; le Prince s'arrêta pour l'entendre, lui donnant tout le temps dont il avoit besoin pour lui conter ses malheurs; il le consola, et lui promit de faire ce qu'il pourroit pour lui.

Outre ses charités extraordinaires il avoit des charités réglées. Il nourrissoit quatre cents pauvres tous les jours du carême et de l'avent, et, dans le carême, il en habilloit quatre par semaine. Il avoit dit au curé de Versailles d'avoir soin de l'avertir, quand il connoîtroit de vrais besoins, afin qu'il pût y remédier, et que, s'il manquoit de l'avertir, il en seroit responsable. Effectivement ce prince n'a jamais manqué de donner les sommes dont on avoit besoin pour les pauvres de Versailles; souvent même il donnoit plus qu'on ne lui avoit demandé. Monsieur Duchesne, son premier valet de chambre \ et en qui il avoit beaucoup de confiance, m'a dit qu'on ne lui proposoit jamais- une bonne œuvre qu'il n'y entrât, et qu'il suffisoit pour cela qu'il fût assuré d'un vrai besoin et d'une juste application ".

Lorsqu'il apprenoit que quelques gens de sa

1. Micliel Colin, sieur du Chesne en Touraine, d'abord maître d'hôtel de la Dauphine, fut nommé, en 1693, premier valet de chambre du duc de Berry qui le passa au duc de Bourgogne en 1707. 11 succédait à Moreau.

2. Il donnoit tant et si souvent qu'on ne trouva dans sa cassette après sa mort que 775 francs pour toute chose. {Note du manuscrit.)

maison vouloient se faire exempter de quelques taxes, ou de quelques autres droits à payer, il s'y opposoit et avertissoit madame la Dauphine d'en faire autant, ce qu'elle auroit fait d'elle-même, en disant que cette somme, que ses gens ne payeroient pas, retomberoit sur beaucoup de gens qui étoient moins en état de payer qu'eux, et qu'un artisan ou un pauvre vigneron n'avoit pas besoin de surcroît d'impôts. Telle étoit sa façon de penser et d'agir dans toutes les occasions; le bien général des peuples étoit son objet, et il préféroit toujours le bien public au bien particulier. Quand madame la Dauphine lui demandoit de l'argent pour son jeu, il lui en donnoit, et lui disoit : « Je vous en donne de bon cœur, mais je ne puis m'empêcher de vous représenter qu'il seroit bien mieux employé si vous le mettiez à faire quelques charités; cependant il est juste que vous vous amusiez, et je serois fort fâché de m'y opposer. » 11 étoit d'une douceur extrême soit dans la société, soit vis-à-vis de toutes les personnes qui avoient affaire à lui; mais il étoit sévère et austère pour lui-même. Il n'étoit occupé que de bien employer son temps; il prioit, travailloit, lisoit, et se reprochoit souvent les plaisirs les plus innocents et les plus permis. Il n'alloit jamais au spectacle quand il pouvoit faire autrement; il savoit combien ils étoient dangereux, et il ne cachoit jamais

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son sentiment sur cela quand l'occasion s'en présentoit. Quelqu'un lui demanda un jour ce qu'il feroit s'il étoit un jour le maître du Royaume, et s'il aboliroit entièrement les spectacles. Il répondit qu'alors il examineroit les inconvénients pour ou contre*.

Madame de Maintenon aimoit tendrement monsieur le Dauphin, mais en revanche il avoit pour madame de Maintenon une estime, un respect, et une considération qu'on ne peut exprimer. Il savoit faire un juste discernement de son caractère et de son esprit. En parlant d'elle, il disoit qu'elle alloit en tout au vrai bien, qu'on sentoit en elle une vérité qui ne se trouvoit presque point ailleurs : « En un mot, disoit-il, c'est une femme vraie. » Il étoit lui-même si vrai que madame de Maintenon lui ayant un jour demandé quelque chose, il lui répondit autrement qu'elle ne s'y attendoit; sur quoi madame de Maintenon lui dit, en riant, qu'elle ne croyoit pas la réponse bien sincère. En effet, le lendemain matin, monsieur le Dauphin vint lui dire : « Madame, je vous demande pardon de ne vous avoir pas dit hier la vérité; la chose n'étoit pas comme vous la croyez; mais elle n'étoit pas non

■1. C'est madame de Maintenon elle-même qui fit cette question au duc de Bourgogne; il lui répondit : •■ Je pèserois mûrement le pour et le contre; j'examinerois tous les inconvénients qu'il peut y avoir de part et d'autre, et je m'en tiendrois au parti qui en auroit le moins. [Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 367.)

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plus comme je vous la disois, et je n'ai pas dormi en repos, ayant ce détour à me reprocher, et surtout visà-vis de vous, »

Tel étoit ce prince si regretté et si digne de l'être. Il eût fait régner la justice et la paix; il eût fait le bonheur des peuples. Dieu nous l'a retiré, mais nous retrouverons dans son fds tout ce que nous avons regretté dans le père'.

l. Nous avons quelque peine à croire qu'au moment où s'étalait la faveur scandaleuse de madame de Pompadour un éloge aussi complet de Louis XV se soit trouvé sous la plume de celle que La Beaumelle appelait : la dévote mademoiselle d'Aumale. Il nous parait probable que nous sommes ici en présence d'une interpolation qu'en vue de la publication, son neveu avait jugé prudent d'ajouter.

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