‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 10 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Voyan;e de Londres à Paris , en ] 789. — Élections des députés aux bailliages. — Règlement pour régulariser les élections, fait en déjeunant à Montreuil-sur-Mer. — Succès de ce règlement. — Audience de M. Necker. — Séjour à Surène, chez Clavière. — Comités chez Clavière et Brissot. — Le duc de la Rochefoucauld. — Confusion des idées à cette époque. — Mot de Lauraguais. — Droit de représentation réclamé par Palissot.

— Assemblée des sections. — Embarras pour se mettre en action. — Assemblée des électeurs. — M. Duval d'Espréménil. — M. de Lauraguais , bourgeois de Paris.

— Ouverture des états-généraux. — Aspect du tiersétat. — Réflexion sur la vérification des pouvoirs.

Il se passa dans notre voyage une circonstance assez plaisante, mais que je me rappelle imparfaitement. Tout était en mouvement pour l'élection des députés aux bailliages : ces assemblées primaires, composées ou de bourgeois ou de paysans, ne savaient comment s'y prendre pour s'organiser et faire une élection. Déjeunant à Montreuil-sur-Mer ( si je ne me trompe ), et causant avec notre hôte , il nous rendit compte du tumulte et de l'embarras de leurs séances : on avait déjà perdu deux ou trois jours en parleries et en cohue ;

un président , un secrétaire , des billets de suffrage, un scrutin , tout cela leur était inconnu. Dans un accès de gaîté, il nous prit envie d'être les législateurs de Montreuil : nous demandons du papier, de l'encre et des plumes , et nous voilà tout occupés à rédiger un très petit règlement qui indiquait la marche à suivre pour la nomination des députés aux bailliages. Jamais travail ne se fit plus gaîraent : il était interrompu par de continuels éclats de rire. Enfin , la besogne faite en une heure de temps, nous appelons notre hôte , nous lisons et nous expliquons notre code; et notre bourgeois, tout enchanté de devenir un personnage, nous conjure de lui remettre ce papier , en nous assurant qu'il en tirerait bon parti. Nous aurions bien voulu nous arrêter un jour pour assister à cette assemblée et voir ces prémices de démocratie ; mais nous étions pressés. Ce qu'il y a de plaisant , c'est qu'arrivant à Paris nous vîmes bientôt dans les papiers publics que l'assemblée de Montreuil avait fini son élection la première , et qu'on donnait de grands éloges à l'ordre qu'elle avait su établir.

Ce petit fait n'est pas si insignifiant qu'il paraît d'abord : il montre bien l'insouciance ou l'ignorance de l'administration qui , en ordonnant une chose aussi insolite qu'une élection populaire , n'avait pas pensé à accompagner la loi d'un mode réglementaire qui prévînt la confusion et les disputes.

Dès que nous fûmes arrivés à Paris , nous ob-

tînmes une audience de M. Necker, et nous vîme^ d'abord que la question de la garantie pour Genève ne serait pas facile à terminer; que le roi ne voulait ni approuver le renversement de l'édit de 1782 , ni hasarder un refus à un arrangement consenti librement par les deux parties. L'affaire devait traîner en longueur, et je passai quelques semaines à Surêne, dans une maison de campagne de Clavière, où je travaillai à refondre mon Adresse aux citoyens de Genève : je fus aidé dans cet ouvrage par Clavière, Duroverai et Reybaz ; ce dernier fut mon Aristarque pour le style : c'était mon apprentissage dans l'art d'écrire, au moins sur des matières politiques. La rédaction fut achevée et l'ouvrage fut envoyé à Genève deux ou trois mois après. Je ne dis rien de la sensation qu'il produisit : si je prends quelque plaisir à écrire ces IMcmoires, j'aurai un long chapitre à faire sur les révolutions subséquentes de Genève et sur la part que j'y ai prise. La maison de Clavière était le rendez-vous de plusieurs personnages qui ont joué un grand rôle dans la révolution ; Mirabeau et Brissot étaient les plus marquans. J'étais au fait de tout ce qui se passait à Paris : j'y allais souvent un jour ou deux , j'y avais des liaisons que j'avais formées dans mon premier séjour ; j'avais été introduit chez M. de la Rochefoucauld , chez M. de Lafayette , chez M. de Malesherbes ; j'avais fait depuis une liaison plus particulière avec l'évèque de Chartres , où je voyais souvent l'abbé Sieyes ; je fréquentais encore

la maison de M. Delessert , celle de Mallet-Dupan , du docteur de la Rocbe , de M. Biddermann et de M. Reybaz ; mais pendant les mois de mars et d'avril, j'étais presque toujours à Surène , occupé de mon écrit et très peu des états-généraux qui s'approchaient.

Je me souviens cependant de m'être trouvé à plusieurs assemblées qu'on appelait comités chez Brissot et chez Clavière , où il était question de rédiger des déclarations de droit et des principes de travail pour les états-généraux ; j'y étais simple spectateur, et j'en sortais toujours avec un dégoût mortel pour tout le bavardage de ces discoureurs. Mais la scène qui allait s'ouvrir était si importante que j'avais toujours la même cui-iosité de me trouver partout où il y avait quelque chose à observer. Je n'entendais pas des discours intéressans, mais les sentimens de liberté étaient unanimes ; il y avait de la cordialité , de la chaleur et de l'énergie dans les âmes; je m'électrisais au milieu de cette nation qui commençait à sortir du cercle de ses frivolités et à prendre un essor plus noble. Je me livrais à de grandes espérances. Les Français, contre lesquels j'avais un préjugé de mépris qui tenait à mon éducation républicaine et qui s'était fortifié en Angleterre , se présentaient à moi sous un autre aspect; je commençais à les considérer comme des hommes libres , et je participais à tous les sentimens qui distinguaient les partisans les plus zélés du tiers- état. Je n'avais pas beaucoup réfléchi sur les questions

qui divisaient la France , je m'étais laissé entraîner par mes senlimens d'habitude pour la liberté ; je n'étendais par mes vues au-delà d'une imitation du gouvernement anglais que je regardais comme le plus beau modèle des institutions politiques ; mais si j'avais peu étudié le sujet , je n'avais par la présomption d'en parler. Je n'ai jamais pris la parole dans aucune de ces assemblées , quand elles passaient le nombre ordinaire d'une société d'amis : on n'eut jamais moins d'envie de se produire dans un cercle nombreux ; je trouvais ce rôle indécent pour un étranger, et une timidité naturelle aidait encore à soutenir ma réserve. Duroverai , plus accoutumé que moi aux assemblées publiques , et doué d'un talent d'orateur qui lui aui-ait donné le premier rang dans ces comités , avait , en général, la même retenue , et n'avait pas eu la chétive ambition de jouer un rôle qu'il aurait pu remplir d'une manière distinguée. Je dirai comment nous fûmes tous deux entraînés dans le tourbillon, (i)

(l) Dans une de ces assemblées, chez Brissot, on examinait les points à insérer dans les cahiers de Paris. Au milieu d'une foule de propositions , nous fûmes très étonnés d'entendre Palissot demander qu'on fit un article exprès pour le droit de représentation. Nous, Genevois, nous ne doutâmes pas qu'il n'entendit par là , comme nous , le droit de faire des représentations au gouvernement. Il ajouta bientôt après que ce droit essentiel , ce droit, l'une des branches les plus précieuses de la liberté, était, dans ce moment même , violé de la manière la plus ouverte par le gouvernement, et qu'on refusait à M. Ché-

Je ne me rappelle ce que j'ai vu et entendu à cette époque que comme un chaos d'opinions confuses ; il n'y avait point de courant réglé dans l'opinion publique , excepté contre la cour et ce qu'on appelait l'aristocratie. Necker était la divinité du moment ; Sieyes , peu connu du peuple , avait par ses écrits fourni des points de ralliement à tous ceux qui avaient besoin de parler sur les affaires publiques. Rabaud de Saint-Etienne et Target' s'étaient fait une réputation pour le moins égale alors à celle de Sieyes. Ceux qui aimaient à prévoir la possibilité d'une guerre civile regardaient Lafayette comme un homme qui aurait l'ambition d'être le Washington de la France. Voilà les hommes qui marquaient le plus.

La maison du duc de la Rochefoucauld , distinguée par sa simplicité , la pureté des mœurs , l'indépendance de la cour et la liberté des principes , , réunissait les principaux membres de la noblesse qui se déclaraient pour tout ce qui favorisait le peuple , la double représentation du tiers , le vote par tête , l'abandon des privilèges , etc. Condorcet , Dupont , Lafayette , le duc de Liancourt étaient les principaux personnages de cette société. L'idée do-

nicr de laisser jouer sa trag^édie de Charles IX. Nous voilà éclairés sur la nature du droit de représentation réclamé par M. Palissot. Notre mépxise nous fit sourire , et quelqu'un , s'approchant de moi , me dit à l'oreille : >< Vous voyez bien qu'avec les Français tout finit par le théâtre. >>

{JSoto de l'autour.)

minante était de donner à la France une constitution. Ceux des nobles et des princes qui voulaient conserver et fortifier l'ancienne constitution des états-généraux formaient proprement le parti aristocratique contre lequel il y avait un déchaînement général ; mais quoique la clameur fût grande , elle ne tenait pas à un grand nombre d'individus. Le corps de la nation , même à Paris, ne voyait dans les états-généraux qu'un moyen de diminuer les impôts; les rentiers de l'état, si souvent exposés à la violation de la foi publique, ne considéraient les états-généraux que comme un rempart contre la banqueroute. Le déficit les avait fait trembler, ils avaient touché à leur ruine, et ils embrassaient avec chaleur l'espérance de donner aux revenus de l'état une base assurée. D'ailleurs , les prétentions étaient toutes opposées les unes aux autres ; la noblesse avait dans son sein une aristocratie et une démocratie , le clergé de même , le tiers-état de même. Il est impossible de peindre la confusion des idées , le dérèglement des imaginations , le bui'lesque des notions populaires, les appréhensions , les espérances , les passions de tous les partis. On aurait cru voir le monde au lendemain de la création , comme disait le comte de Lauraguais , et que des peuplades ennemies et divisées d'intérêt voulaient se mettre à régler leur sort, comme si rien d'antérieur n'avait existé, et comme si on n'avait pas dû tenir compte du passé en faisant des arrangemens pour l'avenir.

Je fus témoin à Paris des assemblées de sections pour la nomination des électeurs : quoiqu'il y eût des ordres pour n'admettre que les habitans de la section , cet ordi'e fut très peu suivi ; il n'y avait point en France de jalousie de cette espèce. Après les premiers momens , on laissa passer tous ceux qui se présentaient en habit décent. Dans plusieurs sections, on eut de la peine à réunir un nombre suffisant de personnes. Les bourgeois de Paris , étonnés de cette nouveauté , et un peu effrayés des gardes placés à la porte des assemblées , étaient restés chez eux où il n'y avait point de danger , et attendaient au moins que la première journée fût passée. J'étais à la section des Filles-Saint-Thomas ; c'était un quartier central , occupé par la classe la plus opulente ; pendant long-temps il n'y avait pas deux cents individus. L'embarras de se mettre en action était extrême ; le bruit était affreux. Tout le monde était debout, tous parlaient à-la-fois; les plus grands efforts du président n'obtenaient pas deux minutes de silence. 11 y eut bien d'autres difficultés sur la manière de prendre les suffrages , et de les compter. J'avais recueilli plusieurs traits curieux de cette enfance de la démocratie , mais ils sont à-peu-près effacés de ma mémoire , ils revenaient tous à l'empressement des hommes à prétention , qui voulaient parler pour se faire connaître, et se faire connaître pour éti-e élus.

On voyait les premiers essais de l'art des intrigues et des cabales pour faire tomber les nomina-

tions sur ceux de son parti. On ne voulait point de listes de candidats ; tous étaient appelés à choisir sur tous. Les voix se dispersèrent tellement dans les premières opérations , qu'on ne pouvait obtenir la majorité absolue pour aucun des désignés. Il fallut reitérer l'élection jusqu'à ce qu'enfin on obtint le résultat nécessaire.

L'assemblée des électeurs fut aussi tumultueuse et aussi lente dans ses procédés que les assemblées de district. Les états-généraux étaient assemblés à Versailles plusieurs jours avant que les députations de Paris fussent nommées. Il est remarquable que l'abbé Sieyes fut le dernier député élu , et , je crois , le seul ecclésiastique nommé par le tiers. A quel hasard n'a-t-il pas tenu que l'homme qui donna l'impulsion aux états-généraux , et qui avait eu le plus d'influence sur leur formation , n'eût point de place dans cette assemblée?

Cette élection de Paris se fit la dernière dans le royaume. Cela tint , je crois , à une dispute sur le mode : les uns prétendaient que l'élection devait se faire par les trois ordres réunis , les autres par les trois ordres séparés. C'est dans le cours de cette dispute, que Duval d'Espresmenil, que l'on croyait partisan du tiers , commença à se déclarer pour le maintien des privilèges , et que le comte de Lauraguais lui disait assez plaisamment: « Eh ! M. Duval , je ne vous empêche pas d'être noble, ne m'empêchez pas d'être bourgeois de Paris. i>

Je n'assistai point à Versailles à l'ouvei'ture des

états-généraux , mais j'y allai peu de jours après. Les trois ordres étaient en querelle ouverte sur la vérification des pouvoirs. Le tiers-état voulait que cette vérification se fit en commun , les deux ordres persistèrent à la faire séparément. La question était minutieuse en apparence , mais l'objet réel ne l'était pas. Le tiers-état voulait forcer les deux ordres à se réunir à lui pour ne former qu'une seule assemblée où il était sûr d'obtenir la prépondérance. Il se tenait immobile , résistait à toutes les tentatives pour le mettre en action , et donnait à la noblesse et au clergé un air d'opiniâtreté qui échauffait contre eux l'esprit de la multitude.

C'était une grande faute du ministère d'avoir laissé cette question indécise : si le roi avait ordonné la réunion , il avait pour lui le tiers-état ; s'il avait ordonné la séparation des chambres , il avait pour lui la noblesse et le clergé. On n'aui-ait pas osé commencer les états-généraux par une désobéissance ouverte contre le roi . qui était regardé comme le législateur provisoire. Mais en ne prenant aucun parti décidé , on avait ouvert la lice aux combattans , et l'autorité royale devait rester en proie aux vainqueurs.

J'ai vu de près combien ce temps d'inaction avait servi à allumer l'esprit de parti. Le tiers-état faisait des progrès journaliers , jusqu'à ce qu'il en vint à oser faire une sommation positive aux deux ordres, et à se constituer sur leur refus en assemblée nationale. Tous les o:ermes de désordres ont été semés

et ont pris racine dans cet intervalle. L'historien de la révolution doit donner une attention particulière à cette époque.

Quand j'entrai dans la salle des états-généraux , il n'y avait ni sujet de délibération ni ordre quelconque. Les députés ne se connaissaient point les uns les autres , mais ils apprenaient par degrés à se connaître : ils se plaçaient partout indifféremment, ils avaient choisi les anciens pour présider; ils passaient le jour à attendre , à débattre sur de petits incidens , à écouter les nouvelles publiques , fit les députés des provinces apprenaient à connaître Versailles.

La salle était continuellement inondée de visiteurs, de curieux, qui se promenaient partout , et se plaçaient dans l'enceinte même destinée aux députés , sans aucune jalousie de la part de ceux-ci , sans aucune réclamation de leur privilège. 11 est vrai que, comme ils n'étaient pas constitués, ils se regardaient plutôt comme faisant partie d'un club que d'un corps politique.

Page 1