CHAPITRE III
Position de Mirabeau dans l'assemblée , à rouverture des états-généraux. — Son aigreur contre l'assemblée. — Conversation à ce sujet. — L'auteur l'engage à modérer l'expression de son dépit. — Liaison de Mirabeau avec Duroverai. — Petits comités. — Plan de Duroverai pour réunir Mirabeau et M. Necker. — Mallouet adopte ce plan. — Difficulté d'obtenir une entrevue. — Elle a lieu.
— Mot de Mirabeau sur M. Necker à son retour. — Ambassade de Constautinople. — Encyclopédie ottomane. — Premier triompbe de Mirabeau à la tribune. — Début de Robespierre. — Effet de son discours. — Mot de M. Reybaz sur lui. — Sieyes. • — Son caractère ; ses habitudes.
— L'évèque de Chartres. — Traits de courage et de probité de cet évêque.
Je trouvai d'aboi'd l'homme que je cherchais , c'était Mirabeau ; j'aperçus dans une longue conversation qu'il était déjà aigri contre tout le monde, et qu'il était en hostilité ouverte avec la plus grande partie de la députation de Provence. Je sus bientôt après qu'il s'était passé plusieurs scènes humiliantes pour lui.
Lorsqu'on avait fait l'appel nominal par bailliage, il s'était élevé des applaudissemens pour plusieurs députés connus : Mounier, Chapelier, Rabaud de
Saint-Etienne et beaucoup d'autres avaient reçu ces marques flatteuses d'approbation ; mais au nom de Mirabeau, il s'était fait une rumeur d'une espèce bien différente , c'était une buée et non pas un applaudissement ; l'insulte et le mépris lui montrèrent quelle célébrité était la sienne , et l'on parlait ouvertement dans l'assemblée de faire casser son élection quand on viendrait à la vérification des pouvoirs. Il avait employé à Aix et à Marseille des manœuvres qu'on se proposait de développer pour faire annuler sa double nomination , et lui-même sentait si bienla nullité de son élection à Marseille, qu'il préféra la députation d'Aix , quoiqu'il eût été plus flatté de représenter une des plus grandes et des plus importantes villes du royaume. Il avait voulu prendre la parole en deux ou trois occasions , mais un murmure général l'avait empêché de se faire entendre. C'était dans cette situation de dépit et d'humeur qu'il avait publié les deux premiers numéros d'un journal qu'il intitulait les Etats-Généraux . C'était une espèce de caricature de l'assemblée ; il comparait les députés à des écoliers tumultueux qui se livrent à une joie indécente et servile ; il attaquait vivement M. Necker, l'idole de la nation : en un mot, c'était un recueil d'épigrammes. Le gouvernement avait ordonné la suppression de cette feuille anonyme. Mirabeau , plus animé que découragé par cette défense, annonça sous son nom des lettres à ses coinviettans : on n'osa pas disputer à un représentant du peuple le droit de rendre compte des séances publiques de l'assemblée.
SUK MIRABEAU. 35
Avec l'amitié que j'avais pour Mirabeau, et la haute idée que je m'étais faite de ses talens , je ne pouvais le voir qu'avec beaucoup de chagi'in dans cet état de disgrâce qui enflammait son amourpropre , et qui lui faisait faire peut-être autant de mal qu'il aurait pu faire de bien. J'entendis toutes ses plaintes, toutes ses déclarations sur l'assemblée; il prodiguait , en parlant de ses membres , toutes les expressions du dédain , et prévoyait déjà que tout serait perdu par leur vanité et leur jalousie contre tout ce qui s'annonçait d'une manière distinguée. Il croyait ou il affectait de croire qu'il était repoussé par une espèce d'ostracisme contre les talens , mais qu'il leur ferait bien voir qu'il fallait compter avec lui , qu'il avait des avances avec la nation , et qu'il mettrait un poids dans la balance. Au milieu de tous ces éclats de colère et de ces rodomontades de vengeance , je distinguais facilement un ton de douleur et je voyais rouler quelques larmes de dépit dans ses yeux enflammés. Je pris le moment le plus favoi-able pour mettre un appareil sur les blessures de son amour-propre : je lui représentai d'une manière simple et franche que son début avait offensé tout le monde , qu'il n'y avait rien de plus dangereux pour un député qui avait droit d'aspirer au premier rôle que de faire un journal , et qu'entreprendre la censure de l'assemblée n'était certainement pas un moyen de s'en faire aimer; que s'il avait vécu comme moi dans une république , s'il avait vu les ressorts des partis , il ne
se hâterait pas de désespérer ; qu'il devait laisser passer tranquillement tous les demi-talens , toutes les demi-réputations ; qu'elles se détruiraient ellesmêmes , et qu'à la fin chacun se trouverait placé selon sa pesanteur spécifique ; qu'il était enfin sur le plus grand théâtre du monde ; qu'il ne pouvait s'élever que par l'assemblée ; qu'elle était aujourd'hui la seule carrière de la gloire ; que les petites mortifications qu'il avait essuyées seraient plus que compensées par un seul jour de succès , et que s'il voulait acquérir un ascendant durable , il fallait travailler sur un plan nouveau. Cette longue conversation , qui se passa dans les jardins de Trianon , eut un grand effet. Mirabeau , extrêmement sensible à la voix de l'amitié, s'amollissait peu-à-peu, et n'eut point de peine à convenir de ses toi'ts. A la suite de cet entretien , il me fit voir une lettre à ses commettans qu'on allait imprimer ; nous la lûmes ensemble; elle était moins amèi'e, mais elle l'était encore. Nous passâmes une heure ou deux à la l'efondre , et à changer entièrement son ton et sa couleur. Il consentit même, quoique avec répugnance , à donner des éloges à quelques députés et à présenter l'assemblée sous un point de vue respectable. D'ailleurs , il fut convenu qu'il ne se presserait point de parler , et qu'il attendi'ait une circonstance de quelque éclat.
Mirabeau connaissait peu Durovei'ai , mais il connaissait ses talens ; l'expérience qu'il avait acquise dans la conduite des affaires politiques de
Genève , ses connaissances positives sur les lois , le code de Genève qu'il avait rédigé , l'art de la discussion qu'il possédait au plus haut degré , la routine des assemblées populaires, tout cela rendait la liaison de Duroverai extrêmement précieuse pour Mirabeau. 11 le prit en quelque façon pour son Mentor , et consultait avec lui sur toutes les démarches de quelque importance. Nous nous étions logés à Versailles dans l'hôtel Charost. Clavière , qui venait souvent de Paris pour voir l'assemblée , se rendait chez nous. Il s'était rapproché de Mirabeau , et se rendait souvent à l'hôtel où nous avions de temps en temps quelques amis réunis par la même façon de penser, eu particulier notre compatriote M. Pieybaz , que nous avions cherché à lier avec Mirabeau ; mais ils euient long-temps de la peine à s'amalgamer. Reybaz repoussait par sa froideur les avances les plus flatteuses; il céda enfin , et devint même un de ses coopérateurs les plus actifs , mais ce ne fut que plusieurs mois après , lorsque l'assemblée était à Paris et que Mirabeau avais pris un ascendant majeur. J'ai vu préparer dans ce petit comité bien des mesures importantes. J'en puis parler d'autant plus librement que j'y étais plus spectateui' qu'acteur , ne m'étant jamais mêlé d'affaires politiques , et n'ayant pas la moindre ambition de jouer un rôle. J'avais d'ailleurs une trop haute idée des talens de Duroverai et de Clavière pour ne pas me ranger ordinairement à leur opinion. Je servais beaucoup à empêcher entre eux
les chocs et à les tempérei' quand leurs différentes passions , que je ne partageais point , étaient opposées. Duroverai , avec beaucoup de qualités aimables , avait des aspérités dans l'humeur , et traitait assez souvent Mirabeau comme un écolier indocile. Clavière , qui aspirait au ministère des finances , était pressé d'agir et ne se prêtait pas volontiers au plan de Duroverai qui était d'unir Mirabeau et Necker , et de faire marcher par leur coalition toute l'assemblée.
'^ Duroverai connaissait M. Mallouet qui était lié avec M. Necker , et qui avait rendu quelques services aux représentans de Genève: nous dînions assez souvent chez lui , et ce fut là qu'il lui fit sentir la nécessité de ménager quelque entrevue entre Mirabeau et M. Necker. Les objections ne furent pas épargnées ; Peut-on se fier à lui ? Voudra-t-il se concerter avec un ministre? M. Neker ne se compromettra-t-il point lui-même? Duroverai répondit à tout. M. de Montmorin fut consulté. La conférence eut lieu , et Mirabeau, qui n'avait jamais vu M. Necker, nous en parla à son retour comme d'un bon homme à qui l'on aurait bien fait tort en lui supposant de la malice et de la profondeur. Cependant l'entrevue ne fut pas tout-à-fait stérile : on fit entrevoir une ambassade à Mirabeau après l'assemblée , c'était celle de Constantinople ; il y eut même ensuite promesse du roi. Cet engagement devait rester secret, et je ne crois pas que Mirabeau , qui était le moins discret des hommes ,
l'ait communiqué à plus de sept ou huit personnes. Au reste , les intentions du roi et de M. Necker étaient si peu douteuses qu'un homme qui s'engageait à les seconder ne prenait sûrement aucun engagement contraire au bien de la nation. Mais la toui'nure subséquente des affaires et le grand ascendant de Mirabeau l'élevèrent bientôt fort audessus d'une ambassade, et le mirent bien plus dans le cas de dicter des conditions que d'en recevoir. A cette époque où l'on ne prévoyait pas la durée des états-généraux et moins encore le renversement de la monarchie , ce projet lui plaisait beaucoup : il voulait me faire nommer secrétaire d'ambassade , et ruminait déjà le plan d'un ouvrage qui devait être une encyclopédie ottomane.
Mais avant cette circonstance, j'aurais dû raconter le premier triomphe de Mirabeau dans l'assemblée du tiers-état : j'y fus d'autant plus sensible que l'objet concernait Duroverai , et qu'il me fit passer de la plus teiuible anxiété à la joie la plus douce. Duroverai était assis dans la salle avec quelques députés de sa connaissance ; il fit passer à Mirabeau une note écrite au crayon sur quelque
affaire du moment. M , qui était déjà l'un des
plus terribles parleurs de l'assemblée , fut témoin de ce mouvement, et s'informa de son voisin quel était cet étranger qui faisait passer des billets et paraissait se mêler de leurs affaires. La réponse qu'il reçut enflamma son zèle. Il prend la parole et dénonce , d'une voix tonnante , un étranger exilé
de sa patrie , réfugié en Angleterre , pensionnaire du gouvernement anglais , qui venait prendre part à leurs délibérations , s'asseoir parmi eux ; qui envoyait ses observations et ses notes à des députés , et qu'il avait été témoin lui-même de ses manœuvres. Le murmure qui s'éleva de toutes parts m'aurait paru moins sinistre s'il avait annoncé un tremblement de terre. On entendit des cris confus : « Qui est-il ? où est-il ? il faut qu'on le connaisse. » Cinquante personnes demandaient la parole à-la-fois ; mais la voix de Mirabeau , plus perçante , imposa silence : il déclara qu'il allait lui-même faire connaître cet étranger et le dénoncer à l'assemblée. (1 Cet exilé , dit-il , ce pensionnaire de l'Angleterre est M. Duroverai de Genève ; mais sachez que cet homme respectable qu'on insulte a été le martyr de la liberté dans sa patrie ; que, procureur général de la république , il mérita , par son zèle pour la défense de ses citoyens, l'indignation de nos visirs; qu'une lettre de cachet , lancée par M. de Vergennes, lui fit ôter la magistrature dont il s'était trop bien acquitté , et que , quand on fit passer cette ville sous le joug de l'aristocratie , il obtint les honneurs de l'exil. Sachez que le crime de ce citoyen éclairé était d'avoir préparé un code libre , où il faisait disparaître des privilèges odieux. » (i)
(l) Voici le discours tel que Mirabeau le prononça : o Messieurs , je conviens avec le préopinant que nul indi- « vidu non dépulé, soit indigène, soit étranger, ne doit » être assis parmi nous. Mais les droits sacrés de l'amitié,
L'impression de ce discours , prononcé d'un ton noble et éclatant, fut rapide et universelle : les applaudissemens partirent en même temps de tous
« les droits plus saints de rhumanité , le respect que je « porte à cette assemblée d'enfans de la patrie , d'amis de « la paix , m'ordonnent à la fois de séparer de l'avertis- « sèment de police la dénonciation , la délation vraiment u odieuse que le préopinant n'a pas craint d'y ajouter : il «1 a osé dire que , dans le grand nombre d'étrangers qui se « trouvaient parmi nous , il était un proscrit , un réfugié
« en Angleterre, un pensionnaire du roi d'Angleterre
« Cet étranger, ce proscrit, ce réfugié, c'est M. Duroverai « de Genève , l'un des plus respectables citoyens du monde. « Jamais la liberté n'eut de défenseur plus éclairé, plus « laborieux, plus désintéressé ! Dès sa jeunesse, il obtint la « contiance de ses concitoyens pour concourir à la forma- « tion d'un corps de lois qui devait assurer à jamais la « constitution de sa patrie. Rien de plus beau, rien de « plus philosophiquement politique que la loi en faveur « des natifs dont il fut l'un des auteurs j loi si peu connue « et si digne de l'être , loi qui consacre cette grande vérité , « que toutes les républiques ont j^éri ; disons mieux , « qu'elles ont mérité de périr pour avoir opprimé des ■< sujets, et ignoré que l'on ne conserve sa liberté qu'en « respectant celle de ses frères. Déjà procureur général de « Genève par l'élection de ses concitoyens, BI. Duroverai « avait mérité la haine des aristocrates ; dès lors ils avaient K juré sa perte et réussi à faire demander sa destitution « par un ministre despote , trop sûr que l'intrépide magis- « trat ne cesserait jamais de se servir des droits de sa place « pour défendre l'indépendance de sa patrie que l'on atta- « quait. Mais au milieu des haines et des factions, la calom- « nie elle-même respecta les vertus de M. Duroverai j « jamais son souffle impur n'essaya de ternir ime seule ac- « tion de sa vie. Enveloppé dans la proscription que les
les côtés de la salle ; on n'avait encore rien entendu de cette force et de cette dignité dans le tumultueux prélude des communes ; ce fut une jouissance nouvelle , car l'éloquence est le charme des hommes assemblés. Mirabeau sentit vivement ce premier succès. Duroverai fut entouré de députés qui venaient à lui et voulaient effacer par leur empressement l'injure qu'il avait essuyée; ainsi cette dénonciation , qui m'avait glacé d'effroi , finit par une satisfaction d'autant plus vive que cette scène ne pouvait manquer de produire à Genève même un très grand effet pour le rétablissement de nos exilés. On comprend que cet élan de courage et ce beau
« aristocrates firent prononcer par les destructeurs de la « liberté jjénevoise, M. Duroverai se relira en Angleterre, « et sans doute il n'abdiquei'a jamais l'honneur de son exil « aussi long-temps que la liberté n'aura pas recouvré ses « droits dans sa patrie. Un grand nombre de citoyens res- « pectables de la Grande-Bretagne s'empressèrent d'ac- « cueillir le républicain proscrit, lui ménagèrent la récep- « tion la plus honorable, et provoquèrent le gouvernement « à lui donner une pension. Ce fut en quelque sorte une « couronne civique décernée par le peuple moderne que « le génie tutélaire de l'espèce humaine parait avoir pré-
« posé plus spécialement au culte de la liberté Voilà
«l'étranger, le proscrit, le réfugié que l'on vous dé- « nonce!... Autrefois un infortuné embrassait les autels; « il y échappait à la rage des méchans , il y trouvait un « asile inviolable : cette salle va devenir le temple qu'au « nom des Français vous élevez à la liberté ! Souffrirezu vous qu'un martyr de cette liberté y reçoive un ou- « trage ? «
mouvement de justice et d'amitié ne fut pas perdu auprès de nous , et que nos liens furent resserrés par la reconnaissance. Si Mirabeau avait toujours servi la cause publique comme il servit alors celle de son ami; s'il s'était porté avec un zèle aussi généreux à faire taire les calomnies qui osaient se produire à la tribune , il serait devenu le sauveur de la France.
Cette première époque de l'assemblée , pendant la dispute des ordres , ne m'a pas laissé beaucoup de souvenirs , mais je ne veux pas oublier la première occasion où l'on distingua un homme qui depuis s'est acquis une célébrité fatale. Le clergé , voulant essayer d'obtenir par surprise une réunion des ordres, députa aux communes l'archevêque d'Aix , qui fit un discours pathétique sur les malheurs du peuple et la misère des campagnes ; il produisit un morceau de pain noir que des animaux auraient pu dédaigner , et auxquels les pauvres étaient réduits ; il invita les communes à envoyer quelques députés pour conférer avec ceux du clergé et de la noblesse sur les moyens d'adoucir le sort des indigens. Les communes , qui voulaient garder leur immobilité , sentirent le piège et n'osaient pas rejeter ouvertement une proposition dont le refus pouvait les compromettre aux yeux de la multitude. Un député prit la parole et renchérit sur les sentimens du prélat en faveur de la classe indigente , mais il jeta du doute avec adresse sur les intentions du clergé....
« Allez, dit-il à l'archevêque , et dites à vos collègues que , s'ils ont tant d'impatience à soulager le peuple, ils viennent se joindre dans cette salle aux amis du peuple ; dites-leur de ne plus retarder nos opérations par des délais affectés ; dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous faire abandonner les résolutions que nous avons prises , ou plutôt , ministres de la religion , dignes imitateurs de votre Maître , renoncez à ce luxe qui vous entoure , à cet éclat qui blesse l'indigence ; reprenez la modestie de votre origine ; renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous escortent ; vendez ces équipages superbes , et convertissez ce vil superflu en alimens pour les pauvres. »
A ce discours , qui entrait si bien dans les passions du moment , il se fit , non pas un applaudissement qui aui'ait été une bravade , mais un murmure confus beaucoup plus flatteur. On demandait partout quel était l'orateur ; il n'était pas connu, et ce ne fut qu'après quelques momens de recherche qu'on fit circuler dans la salie et les galeries un nom qui, trois ans après, faisait trembler toute la France ; c'était Robespierre. Reybaz, qui était à côté dp moi , me dit : tt Ce jeune homme n'est pas encore exercé , il est trop verbeux , il ne sait pas s'arrêter ; mais il a un fonds d'éloquence et d'aigreur qui ne le laissera pas dans la foule. »
J'avais fait connaissance avec quelques députés :
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je dînais souvent chez l'évèque de Chartres , où j'avais été introduit par Brissot et Clavière ; j'y voyais l'abbé Sieyes , qui était son grand-vicaire , mais je ne formai point de haison particulière avec hii : c'était un homme abstrait , peu liant , peu ouvert , avec qui l'on ne se familiarisait pas aisément , et qui disait son avis , mais sans entrer en discussion ; si on objectait , il ne i-épondait point. Ses ouvrages lui avaient fait une réputation décidée : on le regardait comme l'oracle du tiers-état et l'ennemi le plus redoutable des privilèges. Il prenait aisément de l'humeur et paraissait avoir un mépris profond pour l'ordre actuel de la société. Je crus que cet ami de la liberté devait aimer les Anglais ; je me mis sur mon terrain, mais je vis avec surprise que toute la constitution d'Angleterre ne lui paraissait qu'une charlatanerie faite pour en imposer au peuple. Il me parut qu'il m'écoutait avec assez de pitié quand je lui représentais les modifications de ce système , les ménagemens réciproques , les freins pour ainsi dire cachés, la dépendance voilée, mais réelle, des trois parties qui constituent la législation. Toute influence de la couronne était à ses yeux de la vénalité ; toute opposition n'était qu'un manège d'antichambre. La seule chose qu'il aimait en Angleterrre , c'était lejugement par jury ; mais il l'entendait fort mal , et , comme tous les Français, s'en était formé des idées fausses ; en un mot, il était clair qu'il regardait les Anglais comme des enfans en matière de constitution , et qu'il se
croyait en état d'en donner une beaucoup meilleure à la France, (i)
Je m'informai auprès de l'évêque de Chartres et de M. Lasseney des habitudes de Sieyes , de ses études de la manière dont il s'était formé lui-raéme , car on voyait que c'était un homme qui avait refait son éducation : il ne lui restait rien de son séminaire théologique et de la Sorbonne. J'appris qu'à Chartres , où il passait une grande partie de l'été , il vivait presque en reclus , n'aimant point la société de province et ne se gênant pour personne. Il lisait peu et méditait beaucoup ; les ouvrages qu'il avait le plus aimé étaient le Contrat social Ae Ptousseau , les écrits de Condillac et le Traité sur la Richesse des Nations , de Smith. Il avait beaucoup écrit , mais il ne pouvait pas soufl'rir le travail de la révision , et ne se croyait pas ce qu'on appelle le
(l) Je ne veux pas oublier un des traits les plus caractéristiques que ma mémoire me fournisse sur l'abbé Sieyes, Un jour, après avoir déjeuné chez M. de Talleyrand, nous nous promenâmes lonjj-temps ensemble dans les Tuileries : l'abbé Sieyes se trouva plus cotnmunicatif , plus causeur qu'à l'ordinaire ; il était dans un accès de familiaiité et d'épanchement , et après m'avoir parlé de plusieurs de ses travaux , de ses études , de ses manuscrits , il me dit ce mot qui me frappa : « La politique est une science que je crois avoir achevée. " S'il en avait seulement mesuré les contours , s'il avait seulement conçu l'étendue et les difficultés d'une législation complète, il n'aurait pas tenu ce langage ; la présomption en ce genre comme en tout autre est le signe le plus sur de l'ignorance.
( Sote de l'auteur.)
talent d'écrire : il enviait à cet égard la facilité et l'énergie de Mirabeau , et aurait voulu trouver quelqu'un qui fût capable de rédiger ses manuscrits et de leur donner cette dernière toilette dont il se sentait incapable. Il avait peu de sensibilité pour les femmes , ce qui tenait peut-être à une disposition faible et maladive , mais il aimait passionnément la musique, dont il connaissait à fond les principes et où il s'était exercé avec succès. Voilà ce que je pus recueillir alors de son caractère et doses mœurs. A cette époque, c'était lui qu'on pouvait regarder comme le vrai meneur du tiersétat , quoiqu'il se montrât moins que personne ; mais son écrit sur les Moyens d'exécution , etc., avait tracé la marche de l'assemblée : c'était lui qui avait fait quitter le nom de tiers-état pour adopter celui de députés des communes . (i)
L'évêque de Chartres était un des évéques attachés au parti populaire , c'est-à-dire qu'il était pour la réunion des ordres , le vote par tète , et une nouvelle constitution. Ce n'était point du tout un politique, un esprit profond , mais il avait tant de lionne foi et de candeur qu'il ne se défiait de rien ; il n'imaginait presque pas qu'on pût avoir d'autres vues dans le tiers-état que de réformer les abus et
(l) Ardent et actif dans sou parti , il fait plus faire qu'il ne fait lui-même; il fait le plan du combat, quoiqu'il reste dans sa tente le jour de la bataille. Girardin disait de lui , qu'il est à un parti ce que la taupe est au gazon : il le laboure et le soulève, (Note de l'auteur.)
de faire le bien , qui s'offrait si facilement à tout le monde. Etranger à toute intrigue , sincère dans ses intentions , il ne suivait que sa conscience et agissait par le pur sentiment du devoir. Sa religion était comme sa politique : il était croyant, mais tolérant, et se réjouissait de voir les protestans affx'anchis de toute contrainte. Il s'attendait bien que le clergé serait appelé à faire de grands sacrifices , mais non qu'il serait la victime de la révolution. Je l'ai vu à cette époque , lorsque les biens de l'église furent déclarés la propriété de la nation ; je le trouvai un jour les larmes aux yeux, renvoyant de vieux domestiques , réduisant sa maison hospitalière , vendant quelques effets précieux pour s'acquitter de ses dettes : il soulagea sa douleur avec moi dans une entière confiance ; ses regrets n'étaient pas pour lui-même , mais il s'accusait de s'être laissé tromper et d'avoir embrassé les intérêts du tiers-état, qui violait dans sa force tous les engagemens qu'il avait pris dans sa faiblesse. Qu'il était douloureux pour un homme de bien d'avoir contribué au succès d'un parti sF injuste ! mais jamais homme n'eut moins de reproches à se faire. Je ne saurais omettre deux traits que je me rappelle avec attendrissement. Dans le temps des premières émeutes , il fut député par l'assemblée dans un village près de Versailles , pour sauver un malheui'eux boulanger nommé Thomassin , contre lequel le peuple était furieux. Il avait employé inutilement tous les moyens de raison et de persuasion :
il vit ces sauvages se saisii' de cet infortuné pour le mettre en pièces ; il n'avait plus qu'un instant pour le défendre : le digne évêque se précipite à leurs genoux , dans une boue épaisse ; il les conjure de lui donner la mort plutôt que de le rendre témoin d'un si grand crime ; et cette multitude d'hommes et de femmes frénétiques , étonnés mal- !^ré eux de ce noble abaissement, se retirèrent par un mouvement de respect et lui laissèrent le temps de faire monter dans sa voiture le malheureux f homassin à demi mort , déjà tout souillé de sang et de fange.
L'autre trait que je me rappelle ne peut être comparé à celui-là , mais il montre la délicatesse de sa probité. A une époque où les prétendues réformes nationales faisaient déjà tant de malheureux, il avait acheté une boîte d'or, qu'on lui avait offerte à bas prix : de retour chez lui , il trouva que la boîte valait beaucoup plus qu'il n'en avait donné. Inquiet de son acquisition , et craignant d'avoir profité du besoin du vendeur , il n'eut point de repos qu'il ne l'eût retrouvé pour lui restituer quelques louis , quoiqu'il eût mieux aimé restituer la boîte même, qui à ce prix -là n'était plus conforme à une situation qu'il entrevoyait déjà comme inévitable. Mais si je la rends , dit-il , il sera peutêtre forcé par la détresse de la vendre encore plus mal ; c'est un petit sacrifice , et probablement le dernier que je serai en état de faire. Pour achever tout ce que j'ai à dire sur cet excellent homme,
lorsque , après l'émigration , il était caché dans quelque village d'Allemagne , le marquis de Lansdown , qui l'avait connu à Spa, lui fit parvenii' par voie détournée une lettre de change de cent louis. Il ne voulut pas la recevoir , déclarant que s'il ne pouvait pas acquitter la dette , il voulait connaître son bienfaiteur, et n'être pas dispensé de la reconnaissance. J'eus la satisfaction d'être l'interprète du marquis de Lansdovpn , et de lui témoigner dans son infortune le respect qu'avaient conservé pour lui ceux qui l'avaient connu dans sa prospérité.