CHAPITRE IV
Inaction du tiers pendant la dispute sur les ordres. — Son effet sur le public. — Motion de Sieyes sur la dénomination à donner à l'assemblée. — On propose le titre d'assemblée nationale. — Cette question débattue entre l'auteur, Duroverai et Mirabeau. — Celui-ci se décide à combattre cette dénomination. — Écrit fait à cette occasion par l'auteur, dans l'assemblée même. — Mirabeau s'en empare. — Son effet sur l'assemblée. — Anxiété de l'auteur. — Motion de Sieyes adoptée. — Effet de cette adoption. — Duroverai forme un plan de séance royale.
— Mallouetse charge de le communiquer à M. Necker.
— Ce plan caché à Mirabeau. ■ — Il est dénaturé par l'influence de la cour. — Séance royale, — Son effet dans l'assemblée et sur le public. — Réflexions. — Circonstance légère qui détermine l'absence de M. Necker. — Colère de Mirabeau contre Duroverai. — Ce qu'il pense de M. Necker. — Son opinion sur cette séance.
Il s'était passé plus d'un mois dans cet état d'at tente. Sieyes pensait qu'il était temps de faire une sommation positive aux deux ordres, et, sur leur refus , de procéder à vérifier les pouvoirs , et ensuite à mettre les communes en activité. Ce temps perdu en apparence avait été bien mis à profit par les députés du tiers.
Ils avaient acquis la faveur publique ; les deux
ordres s'étaient divisés , la minoi'ité du clergé était bien près de l'égalité ; le peuple , qui ne voyait que l'écorce des questions , regardait la noblesse et le clergé comme des opiniâtres qui se refuseraient à tout, puisqu'ils se refusaient même à se rassembler dans une salle commune avec les députés du tiers. Le peuple de Versailles s'accoutumait à insulter dans les rues et aux portes de l'assemblée ceux qu'on appelait les aristocrates . La puissance de ce mot devint magique comme celle de tous les noms de parti.
Ce qui m'étonne , c'est qu'il n'y eut point de dénomination contraire pour signifier le parti opposé. C'est ce qu'on appelait la nation : on peut imaginer l'effet de ces deux termes mis en balance l'un contre l'autre. Le peuple de Paris si facile à gouverner , si flasque dans son état calme , se remplissait peu-à-peu de gaz inflammable comme un ballon.
Quoique les communes eussent bien déjà le sentiment de leur force , il y eut des opinions très différentes sur la manière de se mettre en activité et sur la dénomination qu'on donnerait à l'assemblée. On n'avait pas encore toute l'audace qu'on a montrée depuis. Les hommes qui voyaient loin jugeaient que cette décision aurait les plus grandes conséquences. Se déclarer assemblée nationale^ c'était compter pour rien le roi , la noblesse et le clergé , c'était commencer une guerre civile si le gouvernement avait eu de la vigueur ; se déclarer
simplement assemblée des commîmes , c'était exprimer un fait indubitable , mais ce n'était pas forcer la noblesse et le clergé à se réunir ; c'était laisser subsister la division des chambres. Il y eut plusieurs dénominations proposées , qui n'étaient ni l'une ni l'autre de celles-là , car chacun cherchait encore à couvrir ses vues ou ses prétentions , et Sieyes lui-même, qui repoussait tout ce qui tendait à conserver les ordres , n'osa pas tout d'un coup jeter en avant l'expression décisive à^assemhle'e nationale ; il proposa une phrase ambiguë qui emportait cette idée , mais qui ne l'exprimait pas. Ce ne fut qu'à la fin d'un débat de deux ou trois jours qu'il franchit le saut , et fit faire cette motion pure et simple par un député nommé Le Grand. Il y eut d'abord un cri général pour l'appel aux voix. Cet appel aux voix , qui se prolongea jusque dans la nuit, avait quelque chose de sombre et d'effrayant. On avait imposé avec beaucoup de peine un silence absolu aux galeries. C'était la revue des deux partis.
Il y eut quatre-vingts voix pour rejeter la dénomination d'assemblée nationale , et près de cinq cents pour l'adopter.
J'ai réservé pour un article à part le rôle que joua Mirabeau dans cette importante discussion. Ce point essentiel s'était débattu à fond dans notre petite société. Le danger d'une scission avec la cour et la noblesse ; le mal d'ouvrir les états-généraux [)ar une rupture entre les ordres ; le recours
nécessaire à des moyens désastreux pour soutenir cette première démarche et vaincre la résistance : toutes ces considérations furent dûment pesées ; mais ce qui avait plus d'influence encore , c'est que nous avions dans l'esprit le modèle de la constitution anglaise , et que la division du corps législatif en deux branches nous paraissait bien préférable à une assemblée unique qui n'aurait plus de régulateur et de frein. Ce parti une fois adopté, il n'était pas si facile de déterminer Mirabeau à le soutenir. C'était lutter contre le torrent populaire ; il fallait du courage pour se mettre en opposition déclarée contre Sieyes , contre les Bretons , contre le Palais-Royal , et s'exposer à toutes les calomnies , à toutes les clameurs , à tous les soupçons que devait produire cette déviation apparente de ses principes démocratiques. Mais Mirabeau possédait à un haut degré le courage du moment ; il ne haïssait pas une opposition d'éclat ; il était peu content de Sieyes et des Bretons , qui ne le flattaient point ; enfin il comptait assez sur lui-même pour reconquérir sa popularité , si cette motion la lui faisait perdre. 11 se ménagea beaucoup avec le parti dominant dans un discours assez équivoque où il traita les ordres privilégiés avec hauteur , mais il conclut en proposant aux communes de s'organiser sousletitrededeputés du peiip/efrançais. Cette motion ne fut d'abord ni bien comprise ni vivement repoussée ; mais quand on vit que Mallouet , qui passait pour un ministériel; se rangeait
à cet avis , et qu'il entraînait les modérés , le parti populaire alarmé commença une attaque vive contre Mirabeau. Le moi peuple , qui avait paru au premier moment synonyme du mot nation , fut représenté sous un autre point de vue , comme trouvé par opposition à la noblesse et au clergé , qui n'étaient pas le peuple et qui se prétendaient au-dessus de lui. Les injures furent prodiguées ; l'auteur de la motion n'était plus qu'un aristocrate déguisé et insidieux, qui avait voulu avilir par ce titre les vrais représentans de la nation française. L'orage grossissait par degrés , et semblait pr«';sager un éclat funeste. J'étais alors assis dans une des galeries , causant avec un jeune Ecossais , lord Elgin , qui admirait beaucoup la motion de Mirabeau. Indigné de toutes les sottises qu'on débitait sur ce mot peuple , je ne pus résister au plaisir d'écrire ce que j'aurais dit si j'avais été membre de l'assemblée. Après quelques raisonnemens sur le fonds de la question , j'écrivis au crayon une sorte d'apostrophe et de péroraison , adressée à tous ces prétendus amis de la liberté , qui se trouvaient avilis d'être appelés députes du peuple : ce morceau , rapidement écrit , ne manquait pas de vei-ve et d'élévation. Lord Elgin me pria de le lui laisser lire; et comme je n'avais aucun projet ultérieur, je lui remis mon papier, dont il parut très content.
L'heure du dîner interrompit la séance ; je dînais chez Mirabeau ; Duroverai lui reprocha la faiblesse de son discours , et lui montra (|u'il avait
oublié les plus fortes raisons , les moyens les plus convaincans. Je lui fis voir mon esquisse, et la péroraison lui parut si triomphante qu'il fut à l'instant déterminé à lancer, dit-il , ce carreau brûlant sur leur tète. <t C'est ce qui n'est pas possible , lui répondis-je, car je l'ai montrée à lord Elgin , qui était à côté de moi dans la galerie. — Eh! que m'importe, quand vous l'auriez montrée à toute la terre , je la citerais comme le passage le plus adapté à la situation. » Duroverai , qui avait singulièrement à cœur le succès de cette motion , se mi t à écrire à trait de plume une réfutation de toutes les autres : Mirabeau copiait de toutes ses forces , et il en résulta un discours assez complet , pour lequel il ne fallait plus qu'obtenir la parole : il eut de la peine à l'obtenir ; mais les galeries avaient trop de plaisir à l'entendre , pour que l'assemblée osât lui refuser audience. L'exorde que j'avais fait concilia passablement l'attention ; la partie argumentative passa entre des applaudissemens et des murmures, mais cette péroraison , qu'il prononça d'une voix tonnante , et qu'il fit écouter par une sorte de terreur , de quel effet elle fut suivie ! Ce ne furent pas des cris , mais des convulsions de rage; l'agitation fut générale, une tempête d'injures fondit de toutes parts sur l'orateur , qui restait immobile et debout, tandis que le pauvre auteur de ce morceau infortuné , pétrifié dans un coin , gémissait d'une maladresse si funeste à son ami et à sa cause, (i)
(l) Voici cette péroraison : « Je persévère dans ma mo-
Après que le tumulte fut un peu calmé , Mirabeau , reprenant la parole d'une voix grave et solennelle , dit ; u Monsieur le président , je consi-
« lion et dans la seule expression qu'on en avait attaquée j «je veux dire la qualification du peuple français. Je l'a- « dopte , je la défends , je la proclame par la raison qui la
« fait combattre Oui , c'est parce que le nom de peuple
« n'est pas assez respecté en France , parce qu'il est obs- «curci, couvert de la rouille du préjugé, parce qu'il « nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme et dont « la vanité se révolte, parce qu'il est prononcé avec mé- « pris dans les chambres des aristocrates ; c'est pour cela « même , messieurs , que je voudrais , c'est pour cela même « que nous devons nous imposer non-seulement de le re- « lever, mais de l'ennoblir, de le rendre désormais z-es- « pectable aux ministres et cher à tous les cœurs. Si ce « nom n'était pas le nôtre , il faudrait le choisir entre M tous , l'envisager comme la plus précieuse occasion de «servir ce peuple qui existe, ce peuple qui est tout, ce « peuple que nous représentons , dont nous défendons les «droits, de qui nous avons reçu les nôtres et dont on « semble rougir que nous empruntions notre dénomina-
« tion et nos titres Ah! si le choix de ce nom rendait
« au peuple abattu de la fermeté, du courage... Mon âme « s'élève en contemplant dans l'avenir les heureuses suites «que ce nom peut avoir! Le peuj)le ne verra plus que « nous et nous ne verrons plus que le peuple ; notre litre « nous rappellera et nos devoirs et nos forces. A l'abri « d'un nom qui n'effarouche point, qui n'alarme point, « nous jetons un germe , nous le cultivons j nous eu écar- « terons les ombres funestes qui voudraient l'étouffer, « nous le protégerons, nos derniers dcscendans seront assis « sous l'ombrage bienfaisant de ses branches immenses. — « Représentans du peuple , daignez me répondre : irez- « vous dire à vos commettans que vous avez repoussé ce
gne sur votre bureau le morceau qui a excité tant de murmures et qui a été si mal compris. Je consens à être jugé sur son contenu par tous les amis de la liberté. )> Après ces mots , il sort de l'assemblée au milieu des menaces et des imprécations furieuses.
J'entrai chez lui une heure après , tout abattu , tout consterné ; mais je le trouvai triomphant et li-
« nom de peuple ? que si vous n'avez pas rougi d'eux , « vous avez pourtant cherché à éhider cette dénomination « qui ne vous paraît pas assez brillante ? qu'il vous faut un « titre plus fastueux que celui qu'ils vous ont conféré ? « Eh ! ne voyez-vous pas que le nom de représentans du M peuple vous est nécessaire , parce qu'il vous attache le « peuple, cette masse imposante sans laquelle vous ne « seriez que des individus , de faibles roseaux que l'on « briserait un à un ? Ne voyez-vous pas qu'il vous faut le « nom de peuple , parce qu'il donne à connaître au peuple « que vous avez lié notre sort au sien , ce qui lui appren- « cira à reposer sur nous toutes ses pensées , toutes ses es- « pérances ? — Plus habiles que nous , les héros bataves , « qui fondèrent la liberté de leur pays , prirent le nom de « gueux; ils ne voulurent que ce litre, parce que le mé- « pris de leuis tyrans avait prétendu les en flétrir, et « ce titre , en leur attachant cette classe immense que « l'aristoci-atie et le despotisme avilissaient , fut à la fois ^t leur gloire, leur force et le gage de leurs succès. Les amis « de la liberté choisissent le nom qui les sert le mieux et « non celui qui les flatte le plus : ils s'appelleront les re- « montrans en Amérique . les pâtres en Suisse , les gueux « dans les Pays-Bas j ils se pareront des injures de leurs « ennemis, ils leur ôteront le pouvoir de les humilier avec « des expressions dont ils auxont su s'honorer. »
(jSote de l'éditeur.)
saut son discours à quelques Marseillais , qui se pâmaient d'admiration. Il faut convenir qu'il rendait bien à l'assemblée tous les mépris qu'il en avait reçus : ce fut alors qu'il les compara pour la première fois à des onagres , à des ânes sauvages , qui n'ont l'eçu de la nature que la faculté de ruer et de mordre. « Ils ne m'ont pas fait peur, mon cher ami , me dit-il d'une manière prophétique ; dans huit jours , vous me verrez plus fort que jamais. Il faudra bien qu'ils viennent à moi quand ils seront prêts à être submergés par la tempête qu'ils viennent de déchaîner. Ne regrettez pas l'événement de cette soirée. Les penseurs verront dans ma motion un objet profond ; mais pour ces imbécilles que je méprise trop pour les haïr , je les sauverai encore malgré euv. » Avec toute cette exaltation d'orgueil et de courage momentané , il n'eut pas assez de fermeté pour se rendre à l'appel nominal ; il ne vota donc pas pour la question , et c'est ainsi que son nom ne se trouva pas sur cette liste des quatre-vingts députés qui furent signalés au peuple comme des traîtres vendus à l'aristocratie. Sa popularité même ne souffrit point au Palais- Royal, tandis que Mallouet, Mounier et plusieurs autres , qui avaient soutenu la même opinion avec moins d'éclat , furent dévoués aux harangueurs populaires.
Le lendemain , après cette séance fameuse , lorsque Sieyes parut dans la salle , toute l'assemblée , saisie d'un mouvement de respect, se leva sponta-
nément pour le recevoir , et les applaudissemens retentirent de tous côtés, «c Quelle pitié! me dit Mirabeau ; ils s'imagjnent donc que tout est fini; mais je ne serais pas surpris si la guerre civile était le fruit de leur beau décret. »
La noblesse fut confondue de l'audace du tiersétat ; tout ce qui approchait le roi lui répétait que tout était perdu s'il ne se prononçait pas contre cette usui-pation des communes. Les débats dans la chambre de la noblesse étaient des scènes de fureur. On ne parlait du décret du tiers qu'en le qualifiant d'attentat, de révolte, de trahison, de lèse-majesté. L'aliénation était au comble ; il fallait que le roi invitât tous ses fidèles sujets à le défendre , qu'il se mît à la tète des troupes , qu'il fît arrêter les séditieux , et qu'il dispersât l'assemblée.
C'est dans l'état des partis et dans la violence des propos qu'il faut chercher le principe des évènemens. Il faut avoir été témoin de cette fermentation pour comprendre la suite des affaires. Les faits historiques dénués de ces circonstances qui les prépareat sont inexplicables. L'atmosphère de Versailles était pour ainsi dire sombre et brûlante ; l'explosion qui se préparait ne pouvait être que terrible.
Ce fut alors que Duroverai forma un plan dont il entretint M. Mallouet , mais qu'il ne voulut pas communiquer à Mii-abeau, parce qu'il redoutait ses écarts , sa fougue , et qu'il n'avait la confiance d'aucun parti. Ce plan était celui d'une séance royale , où le roi devait se montrer comme le lé-
gislateur provisoire de la France , casser le décret des commuDes qui les déclarait assemblée nationale, mais en même temps ordonner à la noblesse et au clergé de se réunir au tiers-état pour vérifier en commun leurs pouvoirs , et se mettre de concert en activité. L'objet de cette séance était donc de faire par l'autorité royale ce que les communes avaient fait en détruisant l'autorité royale , et d'ordonner la réunion de la noblesse et du clergé, afin que cette réunion fût l'ouvrage du roi et non pas d'un décret du tiers. Il ne s'agissait au fond que de sauver les apparences , puisque le résultat était le même; mais de cette manière, la noblesse ne se présentait pas dans une attitude humiliante, et l'on arrêtait tout d'un coup les chocs et les combats entre les trois ordres, combats qui autrement n'avaient que deux issues, la victoire du tiers-état par des mouvemens populaires, ou la dissolution de l'assemblée qui paraissait l'avant-coureur certain d'une guerre civile.
Mallouet entra entièrement dans les vues de Duroverai et y fit entrer M. Necker, mais il n'y eut point de communications directes entre eux.
Le plan de la séance royale fut adopté par le roi ; mais quand on fut en possession des discours de M. Necker , on les fit servir à un autre but que le sien. Ce fut un combat entre les deux partis dans le conseil ; le comte d'Artois triompha. On résolut de casser le décret des communes , mais non pas d'ordonner la réunion des ordi-es ; en sorte que
l'essence de la mesure de M. Necker était changée : il n'en restait que la forme. 11 avait voulu mettre la démocratie dans un cadre royal , on mit l'aristocratie dans un cadre despotique. Les formes d'autorité qui étaient bonnes pour ennoblir un acte de condescendance jugé nécessaire , devenaient l'évoltantes lorsqu'elles servaient à signifier un acte de vigueur que le roi ne pouvait pas soutenir. Ce n'est pas qu'à considérer cette séance royale en ellemême , elle ne contienne les concessions les plus fortes que jamais monarque ait faites à son peuple : elles auraient en tout autre temps excité la plus vive reconnaissance. Un prince est-il puissant, tout ce qu'il accorde est un don , tout ce qu'il ne prend pas est une faveur; est -il faible, tout ce qu'il accorde n'est qu'une dette , tout ce qu'il refuse est une injustice.
^ Les communes voulaient être assemblée nationale ; tout ce qui était moins que cela n était rien. Il fallait être en mesure pour s'y opposer; mais tenir un lit de justice, casser les décrets , faire un grand éclat , et n'avoir pas même prévu la résistance , n'avoir pas pris une seule précaution pour le lendemain , n'avoir pas préparé un parti dans l'assemblée, c'était un véritable acte de démence, et c'est de là qu'il faut dater la ruine de la monarchie. Il n'y a rien de plus dangei-eux que de pousser un homme faible à des mesures plus fortes que lui ; car lorsqu'il a usé la magie des moyens d'éclat , il ne reste plus de ressource : l'autorité du trône a
été avilie, et le peuple même a découvert le secret de la nullité du prince.
Les formes de la séance royale furent aussi mal combinées que si l'on avait eu affaire à des écoliers indisciplinés. La salle des états-généraux fut fermée pendant trois ou quatre jours. Un appareil de soldats donnait aux préparatifs un air de violence. Les députés , repoussés de leur salle par des baïonnettes , se réfugièrent dans le fameux Jeu-de-Paume , où se prêta ce serment de ne jamais se séparer que la constitution ne fût faite.
Les membres même de la minorité du tiers , les quatre-vingts qui avaient rejeté le décret firent le serment comme les autres ; car n'étant avertis de rien, ils crurent que le roi voulait dissoudre les états-généraux , et Mirabeau , ti-ompé comme eux , se prononça si fortement contre cette dissolution prochaine, que ses plus grands ennemis commencèrent à tourner les yeux vers lui , comme sur un athlète qui dans la crise actuelle leur devenait nécessaire. 11 faut avoir été témoin de cette scène , où la peur même se cachait sous l'air du courage , où les plus timides criaient le plus fort, pour connaître tout le mal qu'elle a produit dans la révolution. Les esprits se sont aliénés et effarouchés ; le serment fut un lien d'honneur, et les députés du tiers furent dès ce moment des confédérés contre la puissance royale. Une apparence de persécution redoubla l'intérêt du peuple pour les communes. Paris s'émut de leur danger. Le Palais-Royal devint frénétique.
Des rumeurs sourdes menaçaient les têtes les plus distinguées. Dans un horizon troublé , on ne vit plus les objets comme ils étaient. Le peuplealarmé devint soupçonneux et mobile, et tout ce que la cour fit dans la suite pour le rassurer ne put jamais rétablir la confiance. Telle fut la véritable origine de cette fièvre ardente , qui fut entretenue avec soin par deux sortes d'hommes , les factieux et les trembleurs.
Le lendemain de cette séance du Jeu-de-Paume , les députés encore exclus de leur salle , où l'on faisait les préparatifs nécessaires pour le grand jour, se présentèrent dans deux ou trois églises , où on ne voulut pas les recevoir ; les représentans de la nation , cherchant un asile et n'en trouvant point, formaient un spectacle qui échauffait les imaginations : ils entrèrent enfin dans l'église de Saint-Louis, et c'est là qu'une douteuse majorité du clergé, conduite par l'archevêque de Vienne , celui de Bordeaux et l'évêque de Chartres , vint se réunir aux députés du tiers au milieu des transports que l'approche du danger rendait bien sincères ; les applaudissemens, les embi'assemens , les discours pathétiques , les pleurs, tout annonçait des hommes qui se léunissaient contre un péril commun, et le dévoûment du clergé était d'autant plus méritoire qu'il était plus volontaire. Qui aurait prévu en ce moment que , bientôt après , un ecclésiastique n'aurait pas pu se montrer en public sans être exposé à toutes sortes d'insultes ?
Le jour de la séance royale, j'étais au palais pour
voir défiler toute cette magnifique procession : je me souviens des regards hostiles et triomphans de plusieurs personnes qui se rendaient au château : la victoire leur semblait déjà décidée ; je vis sortir les ministres du roi ; ils voulaient paraître tranquilles , leur émotion perçait malgré eux ; l'attitude du comte d'Artois était pleine de fierté, le roi paraissait triste et morne ; la foule était grande et le silence profond. Quand le roi monta dans sa voiture, on entendit les roulemens des tambours et les fanfares des instrumens , mais pas un applaudissement du peuple , point de vive le roi : la crainte seule contenait les murmures : enfin le vaste cortège se met en mouvement; toute la maison royale, les gardes, les officiers , la cavalerie , tout s'achemine vers la salle des états-généraux où les trois ordres réunis , se défiant les uns des autres avec une indignation muette, attendaient impatiemment le résultat de cette grande journée. Il n'y eut jamais de passions plus violentes et plus opposées renfermées dans une ïnémeenceinte. L'appareil élaitprécisémentle même qu'à l'ouverture des états-généraux : mais quelle différence dans les sentimens ! Le premier jour était une fête nationale , la renaissance de la liberté : mais dans celui-ci , la même pompe qui avait enchanté tous les yeux était couverte par la terreur ; ce costume brillant de la noblesse , cette magnificence du trône , ce déploiement du faste royal semblaient l'accompagnement d'une cérémonie funèbre. Je n'ai su ce qui se passa dans cette séance que
par des récits ; mais on dissimula un peu la consternation des communes quand le roi, la noblesse et le clergé se furent retirés. On comprit alors toutes les conséquences du décret qu'on avait fait si légèrement : on se vit placé entre la nécessité de subjuguer la royauté même ou de se rétracter. Personne n'avait encore rompu le silence lorsqu'un message du roi vint les sommer de se retirer. Ce message , porté par un très jeune homme , maître des cérémonies , n'avait rien de bien imposant. Ce fut alors que Mirabeau prononça ces paroles qui ont fait époque dans la révolution et qui ranimèrent les esprits abattus de l'assemblée (i). La délibération prit un caractère décidé. La séance royale fut traitée de lit de justice. C'était rappeler comment les parlemens s'étaient conduits en pareille occasion, combien de fois ils avaient osé annuler les ordres que le roi en personne leur avait donnés , et vaincu la cour par leur persévérance. Avant de se séparer, les députés avaient déjà confirmé leur décret et le sei'uient du Jeu - de - Paume : le roi était à peine rentré dans le château que la séance royale était annulée.
Une circonstance qui encouragea la résistance des députés, c'est que M. Necker n'avait pas accompagné le roi dans cette séance : c'était le seul des ministres qui n'y fût pas , et son absence marquait
(l) « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par « la puissance du peuple , et que nous n'en sortirons que « par la force des baïonnettes. »
sa désapprobation de cette mesure. Sa popularité devint immense : on pouvait se tenir à lui comme à une ancre dans la tempête. L'assemblée , qui dans la suite devint jalouse de l'affection que le peuple avait pour lui , parce qu'elle voulait être tout et tout absorber , sentit alors qu'il était de son intérêt d'en faire une idole publique pour se servir de son nom et contrebalancer la cour. — Cependant son absence tint à une bien petite cause. Un certain M. de Riol , qu'on qualifiait de chevalier et qui avait quelque ordre de Suède, personnage fort insignifiant qui se fourrait partout , qui était familier chez M. Necker quoique subalterne , et qui avait fait connaissance avec nous , vint nous voir le jour même , et nous assui'a qu'il avait trouvé M. Necker prêt à se rendre chez M. de Monfmorin pour aller chez le roi et l'accompagner à l'assemblée; — Que sur cela, lui Riol l'avait conjuré de n'en rien faire, lui avait représenté qu'il allait partager tovit l'odieux de cette mesure , qu'il ne pourrait plus faire aucun bien , et s'était emporté dans son zèle aupointdeluidire qu'il aimerait mieux lui casser un bras, une jambe, que de le laisser partir. Madame Necker fort émue s'était jointe à lui , et M. Necker avait enfin cédé. — Je n'ai pas de raison de douter du fait ni de l'affirmer ; mais s'il est vrai , M. Necker s'est laissé décider dans une affaire bien importante par un personnage bien mince (i). Au reste , il est bien avéré qu'un homme
(l) L'impartialité nous fait lua devoir de rappeler que
sans esprit communique sa peur d'une manière plus persuasive , et que ses gestes passionnés font quelquefois plus que la raison et l'éloquence... Mais M. Necker était-il blâmable de ne pas appuyer de sa présence un projet où l'on s'était servi insidieusement de ses discours , en changeant l'essentiel de ses mesures ?
Mirabeau fut informé par Clavière , qui ne savait point garder de secret , de la véritable origine de la séance royale. 11 m'en parla dans un accès de fureur, u Duroverai, me dit-il, ne m'a pas cru digne d'être consulté. Je sais bien qu'il me regarde comme un fou qui a des intervalles lucides. Mais je lui aurais dit d'avance le parti qu'on aurait tiré de sa mesure. Ce n'est pas avec un caractère élastique comme celui des Français qu'il faut se jouer de ces formes brutales. Quel homme que M. Necker pour lui confier de pareils moyens ! Autant vaut appliquer un cautère à une jambe de bois que de lui donner des conseils qu'il n'est pas en état de suivre. » Et s'échauffant de plus en plus sur le danger de cette séance , il ajouta positivement ; « C'est ainsi quon mène les rois à Ve'chqfaud... «
madame de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution française (chap. xx), attribue Tabsence de M. Necker à une détermination prise d'avance en raison des changemens apportés à son plan , et que d'après le même ouvrage , M. Necter ne répondit au désir que la cour manifestait de le voir assister à la séance royale, que par l'envoi de sa démission.