‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 14 sur 56 · CHAPITRE yi · texte numérisé non relu

CHAPITRE yi

Courrier de Provence. — Son origine. — Société entre Mirabeau, l'auteur et Duroverai. — Succès de ce journal. — Négligence et mauvaise loi du libraire. — Tracasserie. — Embarras de Mirabeau. — Ses liaisons avec madame le Jay. — Le journal change de rédacteur. — Il périclite. — Nouveaux arrangemens. — Jugement sur le Courrier de Provence, — Ce qu'il devient plus tard.

Depuis la onzième lettre de Mirabeau à ses comraettans, c'était toujours Duroverai ou moi qui les avions rédigées. Mii-abeau , qui avait une grande envie de nous fixera Paris pendant le cours de l'Assemblée nationale , nous proposa ime société qui devait être très lucrative : c'était l'entreprise d'un journal régulier sous son nom , dont le produit , dépenses déduites, serait partagé entre quatre personnes , le Jay son libraire , lui-même , Duroverai et moi. Nous devions prélever une somme raisonnable par mois pour notre dépense. L'ouvrage devait avoir pour titre Courrier de Proi^ence. 11 fut annoncé dans cette dix-neuvième lettre , et les souscripteurs vinrent tellement en foule , quoique le prix de la souscription fût très haut , que nous imaginions déjà des montagnes d'or. En peu de

jours notre liste était de plus de trois mille. Les demandes des provinces furent en proportion. Si le Jay avait été un homme de fête ; si sa femme , qui menait tout , avait eu un peu d'ordre et de probité, leur fortune était faite , car ils avaient une part considérable pour l'impression et la commission : ils avaient leur quart du profit net, et Mirabeau leur avait cédé le sien ; mais leur inconduite et leur rapacité ruinèrent cette entreprise. Tout occupés de notre travail et demeurant à Versailles , nous étions obligés de nous en rapporter à eux. Il y eut des plaintes continuelles des souscripteurs; ceux des provinces étaient tellement négligés, qu'ils étaient quelquefois quinze jours, uu mois, sans rien recevoir : le Jay n'avait pas d'argent pour payer la poste ou la diligence. Les paquets chômaient et les libraires les fatiguaient en vain de leurs reproches ; leur imprimeur à Paris , quand il ne pouvait pas tirer ses paiemens, refusait d'imprimer , et le service était arrêté jusqu'à ce que Mirabeau eût fait des avances. Lorsqu'au bout de quatre mois nous voulûmes entrer en compte , il n'y avait point de compte ; madame le Jay cachait ses livres ; elle avait monté sa maison sur ces profits , elle avait rempli son magasin ; sa chétive boutique de brochures était devenue une boutique de libraire ; tout annonçait une opulence nouvelle dans sou état ; mais elle avait consumé tout le produit des souscriptions et ne voulait pas restituer ce qui nous était dû. Je laissai à Duroverai le soin de démêler

toute cette tracasserie. Le contentieux n'était pas mon fait. Les affaires d'intérêt nie touchaient peu , et je ne les entendais point. Mirabeau était placé entre deux batteries ; il était irrité de la mauvaise foi de madame le Jay , et lui disait un jour en ma présence : <i Madame le Jay , si la probité n'existait pas , il faudrait l'inventer comme moyen de s'enrichir. !) Mais madame le Jay avait une autre morale , et les liaisons de Mirabeau avec cette femme adroite et décidée ne lui permettaient pas de le prendre sur un ton bien haut; elle possédait trop tous ses secrets ; elle avait trop d'anecdotes par devers elle ; elle était trop dangereuse et trop méchante , pour qu'il osât se brouiller avec elle , quoiqu'il en fût bien rassasié , et que dans la haute sphère où il était alors , il sentît souvent que cette association l'avilissait. C'est la seule occasion de ma vie où j'aie été impliqué dans des querelles d'argent , et où j'aie suivi de près le manège de la fraude et la passion de la cupidité. Le Jay était un imbécille qui promettait tout ; mais il tremblait comme un enfant devant sa femme. Mirabeau , honteux de nous manquer, jurait que l'Assemblée nationale était plus facile à mener qu'une femme qui avait pris son parti. La violence échouait contre le sang-froid : elle ne répondait à ses reproches que par les traits les plus piquans. « Tout le barreau , disait-il , blanchirait devant elle avant de la convaincre ; je défie le procureur le plus retors de trouver les subtilités qu'elle invente. :>

Comme il était impossible de lui faire un procès , nous prîmes la résolution de cesser de travailler au journal. Elle fut un moment déconcertée ; elle crut me gagner plus aisément , et l'entreprit dans la conversation la plus artificieuse. Mais sans me fâcher , sans entrer même dans la querelle, je lui déclarai que mon parti était pris , et que je ne me séparerais point de Duroverai. «iFort bien , me ditelle , vous le voulez , j'en suis fâchée , mais nous sommes dans une ville pourvue , il y a d'autres auteurs que vous , et j'ai déjà reçu des avances. )• La voilà donc à courir tous les écrivains qu'elle connaissait , et à leur proposer son journal, car à ses yeux c'était sa propriété tout comme un fonds de terre , et nous étions deux ouvriers laboureurs qu'elle avait à ses gages. Après bien des tentatives inutiles , elle trouva enfin deux personnes qui consentirent à s'en charger , l'un desquels était M. Guiraudez , homme qui ne manquait pas d'esprit et de connaissances , et que j'avais vu chez Mirabeau. Ce procédé , plus qu'incivil , ra'étonna beaucoup, mais nous en eûmes une pleine vengeance ; car ces auteurs auraient eu encore plus d'esprit et de talent, que n'ayant pas l'habitude de l'assemblée nationale, n'étant point au fait des individus , n'ayant point de communication avec les députés , pour s'éclairer sur les mouvemens de l'assemblée, il leur était impossible d'en saisir l'esprit et les nuances. Ils donnèi'ent de longs extraits de discours , et ne saisirent point l'objet principal.

Mirabeau , furieux qu'on eût abusé de son nom , voulait mettre des avis dans tous les papiers publics.

Les plaintes vinrent de toutes parts à madame le Jay ; Guiraudez et son collègue , confus de leur mauvais procédé , et encore plus de leur mauvais succès , étourdis des reproches que Mirabeau leur fit faire, se repentirent bien vite de leur sottise ; et sans rien décider avec madame le Jay sur le passé , on fit un autre arrangement pour le futur.

Je ne sais pourquoi j'ai écrit tout ce plat démêlé , que je retrancherai si je trouve dans la suite que ces souvenirs sont assez intéressans pour mériter que je leur donne quelque attention.

Quant à la composition du journal , elle devint un amusement pour nous. Duroverai se chargeait d'une séance , et moi de l'autre. Quelques mots crayonnés dans l'assemblée suffisaient bien pour se rappeler le fond des discours et l'ordre du débat. Nous n'avions jamais prétendu rendre compte de l'épouvantable bavardage de la tribune. S'il y avait quelques discours importans , comme ils étaient presque tous écrits , Mirabeau avait soin de les demander pour nous. Plusieurs les envoyaient d'euxmêmes. Les plus diffus se plaignaient quelquefois de ce qu'on avait réduit leur style hydropique et boursouflé.

Peu étaient contens , mais cependant Mirabeau recevait des remercîmens qui ne manquaient pas de nous revenir. <t On doit croire dans les provinces , lui disait Chapelier , que nous parlons comme

des oracles quand on nous roit dépouillés de tout notre verbiage et de toutes nos sottises. ;>

Notre principal soin dans les discussions importantes était de n'omettre aucune des raisons qui avaient été alléguées par les deux partis : c'était un exposé impartial de toute la cause. Mirabeau luimême , quoique ses écarts fussent palliés , n'obtenait aucune flatterie. A l'exception d'un petit nombre de plaisanteries très innocentes sur quelques ridicules qui égayaient de temps en temps le journal , on ne se permettait aucune personnalité , et il faut convenir qu'à la réserve d'un petit nombre de cas , Mirabeau sentit lui-même que le plus grand service que nous pussions lui rendi-e était de n'être jamais les instrumens des vengeances de son amourpropre. Sieyes se plaignit amèrement de quelques critiques sur ses droits de l'homme et sur ses principes de constitution : *. Ne me brouillez pas , je vous en conjure , avec cet homme-là , nous dit Mirabeau ; il a une vanité implacable. »

J'ai relu différens morceaux de ce journal , et je suis étonné de la hardiesse avec laquelle l'assemblée est censurée. On ne cesse de revenir sur le manque d'ordre et de liaison dans ses opérations de constitution et de finances ; sur la manière de poser des principes généraux , sans considérer les questions de détails ; d'anticiper les décisions d'une manière insidieuse ; de bouleverser tout l'ancien pouvoir exécutif avant d'aA'oir créé les institutions qui devaient le remplacer ; de se convertir en bureau de

délation ; de prendre sur elle tout ce qui appartenait au ministère. Les défauts de sa police intérieure étaient présentés sans ménagemens ; c'était un tableau fidèle de l'incohérence , du désordre , de la fougue , qui avaient présidé à ses travaux.

Pendant une absence de Duroverai , au mois de novembre 1790 , M. Reybaz , qui nous avait fourni quelques morceaux très intéressans , se chargea de sa partie , et la fit avec beaucoup plus d'exactitude que lui. Je cessai mon travail au commencement de mars pai- une discussion sur l'esprit monastique et les communautés religieuses. Ils continuèrent ensemble encore quelques mois , et ce journal , abandonné par eux et par Mirabeau , ne fut plus qu'une compilation de discours et de décrets , qui n'avait de rapport que le titre avec notre ouvrage.

J'étais souvent dégoûté de ce ti'avail , parce qu'une simple opération de manœuvre comme celle d'abréger des discours , et de rendre compte de séances presque toujours tumultueuses , n'était pas faite pour me donner du plaisir ; d'un autre côté , la rapidité du tourbillon qui entraînait l'assemblée ne laissait pas le temps de se livrer à l'étude et à la méditation : ainsi l'ouvrage , malgré quelques morceaux de discussion raisonnable , est très médiocre et souvent très mauvais. Je ne suis pas étonné qu'il soit tombé dans le même mépris que toutes les productions éphémères de cette époque ; mais je ferai ailleurs un petit extrait de quelques passages qui peuvent servir à peindre

rintérieur de l'assemblée , et qu'on ne s'aviserait pas de chercher dans une grande compilation.

Outre cette rédaction , je continuai à fournir mon contingent des travaux législatifs de Mirabeau. Je vais reprendre ce récit un peu moins fastidieux que celui du journal.

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