CHAPITRE TH
Réunion complète des ordres. — Aspect de l'assemblée.
— Adresse au peuple. — Mirabeau en cbarge l'auteur.
— Cause de son peu de succès. — Faiblesse de l'assemblée à regard des désordres. — Crainte et défiance du pouvoir. — Cause de celte faiblesse. — Opinion générale en faveur de la révolution. — Causes qui refroidirent plus tard cet intérêt, — Ouvrage de Burke. — Déclarations des droits de l'homme. -^ Discussion. — Opinion de l'auteur et celle de Mirabeau à ce sujet.
— Séance du 4 août. — Réflexions sur cette séance.
— Colère de Sieyes. — Son opinion. — Celle de Mirabeau sur l'assemblée. — Effet de celte séance sur le peuple.
Après l'insurrection de Paris , l'assemblée nationale fut bientôt complète ; la majorité de la noblesse et la minorité du clergé vinrent se réunir. On avait encore pour eux à cette époque les égards de la bienséance : on les reçut en silence et avec dignité , mais sans bravade. Les discours de Bailly, qui présidait l'assemblée, étaient trop complimenteurs , la politesse l'emportait sur la sincérité : pendant que les cœurs étaient ulcérés , les paroles ne respiraient que douceur et concorde. On croyait tromper le peuple par ce manège ; mais on ne trompe
point , et l'on détruit la confiance en dénaturant le langage.
Les désordres qui se prolongeaient, les massacres qui avaient souillé Paris et qui s'étendaient dans les provinces , engagèrent plusieurs personnes à proposer une adresse de l'assemblée nationale au peuple. D'après le succès de la première , je regardais les adresses comme mon département : j'en composai une qui était une espèce de sermon politique. Au premier tour, elle fut applaudie ; au second , elle fut rejetée. Je ne sais si elle croisait les vues de certaines personnes : quoi qu'il en soit , elle eut de grands éloges et point de succès ; mais elle fut imprimée dans le Courrier de Provence. Q'on l'eût adoptée ou non , c'était la même chose. Ce n'est pas avec des phrases qu'on arrête des insurrections. Si une telle exhortation peut réussir, c'est lorsqu'elle sert de préambule à des démarches vigoureuses, (i)
L'assemblée avait tellement peur d'offenser le peuple qu'elle regardait presque comme un piège toutes les motions tendantes à réprimer les désordres et à censurer les excès populaires. C'était encore la défiance qui était au fond des cœurs. On avait triomphé par le peuple, il n'y avait pas moyen de se montrer sévère avec lui ; au contraire, quoique l'assemblée déclarât souvent dans ses préambules qu'elle était profondément affligée et même
(l) Voyez Pièces justificatives , n" 2.
irritée des violences commises par les bandits et les brigands qui brûlaient les châteaux et insultaient la noblesse , on jouissait en secret d'une terreur qu'on croyait nécessaire. On s'était mis dans l'alternative de craindre la noblesse ou de s'en faire craindre. On blâmait par décence , on ménageait par politique ; ou donnait des coraplimens à l'autorité , et des encouragemens à la licence. Le respect pour le pouvoir exécutif n'était qu'une formule de style, et dans le fond, quand les ministres venaient manifester leur faiblesse et révéler leur anéantissement, l'assemblée, qui se souvenait trop d'avoir eu peur , n'était pas fâchée que la peur eût changé de gîte. Si vous étiez assez puissans pour vous faire respecter du peuple , vous le seriez assez pour vous faire craindre de nous ; voilà le sentiment qui paraissait dominer ce qu'on appelait le côté gauche. C'était une réaction de la crainte.
Je ne dois pas oublier qu'à cette époque , nonseulement l'opinion générale de la France , mais encore celle de l'Europe , était bien prononcée pour le parti démocratique de l'assemblée. Je ne sais ([uelle joie s'était répandue partout dans les états les plus nombreux de la société , à la vue de cette révolution qui venait d'abattre l'ancien gouvernement de France.
On peut dire que dans l'Europe tout ce qui n'était pas de la noblesse avait tremblé pour le sort des communes , et avait senti leur délivrance comme celle de l'humanité tout entière. C'était le procès
du genre humain contre les classes usurpatrices et dominantes. Les malheureux évènemens qui ont funeste la révolution jettent à présent une ombre sinistre sur son berceau même : on a honte d'avoir admiré dans sa naissance une cause qu'il a fallu haïr dans ses progrès ; mais l'historien impartial doit rappeler qu'alors il y avait une fermentation générale , une sorte d'ivresse dans les espérances , et que l'enthousiasme excité par la grandeur de l'objet rendait presque insensible pour des désordres qu'on regardait du même œil que des accidens malheureux dans un triomphe national. Tout l'échafaudage d'un édifice antique et ruineux pouvaitil s'écrouler sans blesser quelques infortunés ou quelques opiniâtres qui s'obstinaient à en soutenir les mesures? Voilà ce que pensaient les meilleurs esprits de l'Europe , les meilleurs philosophes , tout ce qu'il y avait de philanthropes et d'amis de la liberté. Si c'était une erreur, l'erreur était universelle. L'Angleterre, comme plus libre et plus noble, se déclarait plus fortement que les autres : la destruction de la Bastille avait causé une joie générale. Le gouvernement n'avait pas pei'mis que cet événement fût célébré sur les théâtres , mais c'était par égard pour le roi de France. La nation entière avait eu la générosité de sympathiser avec le peuple français dans la chute du despotisme.
Cet enthousiasme s'était soutenu presque durant toute la première assemblée nationale. 11 diminua après les évènemens du S et du 6 octobre ;
beaucoup d'admirateurs se refroidirent, beaucoup d'hommes sages commencèrent à trouver que les Français traitaient avec indignité un roi qui avait tant fait pour eux , et à craindre que le caractère national ne fût trop impétueux et trop violent pour la liberté. Mais ce petit nombre de désapprobateurs ne fit que peu d'impression. La première atteinte considérable qui fut portée à l'enthousiasme pour la révolution fut ie fameux écrit de Burke où il attaqua, lui tout seul, la force gigantesque de cette assemblée , et représenta ces nouveaux législateurs , au milieu de leur puissance et de leur gloire , comme des maniaques qui pouvaient tout détruire , et qui étaient incapables de rien établir. Cet écrit, étincelant de génie et d'éloquence , quoique composé dans un âge où l'imagination est sur son déclin, forma deux partis en Angleterre ; les évènemens l'ont trop justifié , mais il reste à savoir si le cri de guerre qu'il élevait contre la France n'a pas contribué à la violence qui a caractérisé cette époque. Il est possible qu'en éveillant l'attention des gouvernemens et des propriétaires sur les dangers de cette nouvelle religion politique , il ait été le sauveur de l'Europe; mais il mit tant d'exagération dans cet écrit , et se servit d'argumens si alarmans pour la liberté , qu'il fut réfuté sur plusieurs points d'une manière très plausible et même très forte. Quoi qu'il en soit , cette publication de Eurke, ce manifeste contre l'assemblée , eut un effet prodigieux en Angleterre. L'Allemagne , qui avait le
plus souffert du joug de la noblesse, persévéra presque sans mélange dans son admiration pour les législateurs français.
L'assemblée nationale réunie commença d'abord la fameuse déclaration ^e* droits de l'homme : c'était une idée américaine , et il n'y avait presque personne qui ne regardât une telle déclaration comme un préliminaire indispensable. Je me rappelle cette longue discussion , qui dura des semaines , comme un temps d'ennui mortel ; vaines disputes de mots , fatras métaphysique , bavardage assommant, l'assemblée s'était convertie en école de Sorbonne , et tous les apprentis de législation faisaient leur essai sur ces puérilités. Après bien des modèles rejetés , il y eut un comité de cinq personnes chargées d'offrir un nouveau projet : Mirabeau , l'un des cinq , eut la générosité qui lui était ordinaire de prendre sur lui ce travail , et de le donner à ses amis. Nous voilà donc avec Duroverai , Clavière et lui-même, rédigeant, disputant , ajoutant un mot , en effaçant quatre , nous épuisant sur cette tâche ridicule , et produisant enfin notre pièce de marqueterie, notre mosaïque de prétendus droits naturels qui n'avaient jamais existé. Durant le cours de cette triste compilation , je fis des réflexions que je n'avais point faites jusqu'alors.
Je sentis le faux et le ridicule de ce travail ; ce n'était qu'une fiction puérile. La déclaration des droits , disais-je , peut se faire après la constitution , mais non pas avant j car les droits existent par les
lois , et ne les précèdent point. Ces maximes d'ailleurs sont dangereuses ; il ne faut point lier les législateurs par des propositions générales , qu'on est obligé ensuite de modifier et de restreindre. Il ne faut pas surtout les lier par des maximes fausses. Les hommes naissent libres et e'gaux : cela n'est pas vrai , ils ne naissent point libres; au contraire , ils naissent dans un état de faiblesse et de dépendance nécessaire : e'gaux , où le sont-ils ? où peuvent-ils l'être ? Entend-on l'égalité de fortune , de talent , de vertus , d'industrie , de condition ? le mensonge est manifeste. Il faut des volumes pour parvenir à donner un certain sens raisonnable à cette égalité que vous proclamez sans exception. En un mot, j'avais si bien pris mon parti contre la déclaration des droits de l'homme , que pour cette fois j'entraînai l'opinion de notre petit comité ; et Mirabeau lui-même , tout en présentant le projet , osa faire quelques objections à l'assemblée et proposer de renvoyer cette déclaration des droits après que la constitution serait achevée. « Je vous annonce, leur dit-il dans son style énergique et saillant, que toute déclaration des droits antérieurs à une constitution ne sera jamais que Valmanach d'une année. )> Mirabeau, toujours trop content d'une phrase heureuse , ne se donnait pas assez de peine pour appi'ofondir un sujet , pour se mettre en état de discuter une question , et pour défendre avec patience l'opinion qu'il avait avancée. Il saisissait tout avec une facilité merveilleuse, mais il ne dé-
veloppait rien ; il lui manquait l'exercice de la réfutation. Ce grand art d'un orateur politique n'était pas le sien. Son opinion étonna d'autant plus qu'il avait été dans les séances précédentes un de ceux qui avaient soutenu la nécessité de cette déclaration. Ce changement soudain lui fut vivement reproché. « Quel est cet homme , s'écria quelqu'un , qui veut user de son ascendant sur l'assemblée pour lui faire adopter tour-à-tour le pour et le contre? Seronsnous les jouets de ses contradictions perpétuelles...? » Il y avait tant de raisons pour lui, qu'il eût triomphé peut-être s'il eût su les faire valoir; mais il abandonna la partie au moment où plusieurs députés commençaient à se réunir à lui. L'impitoyable bavardage alla son train , et l'on enfanta cette malheureuse déclaratioil des droits de l'homme. J'en possède aujourd'hui une réfutation complète , article par article , de la main d'un grand maître , et il a porté jusqu'à l'évidence les contradictions, les absurdités, les dangers de ce programme séditieux , qui suffisait à lui seul pour détruire la constitution dont il faisait partie , semblable à un magasin de poudre placé sous un édi6ce, pour le renverser par une explosion à la première étincelle, (i)
Mais si l'assemblée avait perdu beaucoup de temps dans les discussions sur les droits de l'homme, elle en fit une ample réparation dans la séance noc-
(l) Voyez Tactique des Assemblées délibéranles , t. ii.
turne du 4 août. Jamais on n'expédia tant d'ouvrage en si peu d'heures. Ce qui aurait demandé une année de soins et de méditations fut proposé , délibéré , voté , résolu par acclamation générale. Je ne sais combien de lois furent décrétées : l'abolition des droits féodaux , l'abolition de la dîme , l'abolition des privilèges des provinces , trois articles qui à eux seuls embrassaient tout un système de jurisprudence et de politique , furent décidés , avec dix ou douze autres , en moins de temps qu'il n'en faut au parlement d'Angleterre pour la première lecture d'un bill de quelque impoi-tance. On eût dit que l'assemblée était comme un mourant qui fait son testament à la hâte , ou pour mieux dire, chacun doimait libéralement ce qui ne lui appartenait pas , et se faisait honneur de se montrer généreux aux dépens d'autrui.
J'ai été témoin de cette scène si imprévue où Sieyes et Mirabeau , de même que plusieurs autres députés très marquans , ne se trouvaient pas.
On commença par un rapport sur les désordres des provinces , les châteaux brûlés , les troupes de bandits qui attaquaient la noblesse et ravageaient les campagnes. Le duc d'Aiguillon , Noailles et plusieurs autres de la minorité de la noblesse , après des peintures désastreuses, s'écrièrent qu'il n'y avait qu'un grand acte de générosité qui pût calmer le peuple , et qu'il était temps d'abandonner des privilèges odieux et de lui faire sentir les bienfaits de la révolution. Je ne sais quelle efFer-
vescence gagna l'assemblée. Il n'y eut plus ni sang-froid ni calcul. Chacun venait proposer un sacrifice , apporter une nouvelle offrande sur l'autel de la patrie , se dépouiller ou dépouiller les autres : il n'y avait pas moyen de réfléchir , d'objecter , de demander du temps ; une contagion sentimentale entraînait les cœurs. Cette renonciation à tous les privilèges , cet abandon de tant de droits onéreux au peuple , ces sacrifices multipliés avaient un certain air de magnanimité qui faisait oublier lindécence de cette fougue et de cette précipitation si peu convenable à des législateurs. J'ai vu dans cette nuit de bons et braves députés qui pleuraient de joie en voyant la besogne s'avancer si rapidement , et se trouvant de moment en moment portés sur les ailes de l'enthousiasme au-delà de toutes leurs espérances. Il est vrai que tout le monde n'était pas entraîné par le même sentiment. Tel qui se sentait ruiné par une proposition qui venait d'être adoptée unanimement en faisait une autre par vengeance pour ne pas souffrir seul ; mais l'assemblée entière n'était pas dans le secret des principaux moteurs , et ceux-ci allaient leur train en profitant de cette espèce d'ivresse générale. La renonciation aux privilèges des provinces se fit par les députés respectifs ; ceux de Bretagne s'étaient engagés à les maintenir , et furent par conséquent plus embarrassés que tous les autres ; mais ils s'avancèrent en corps , et décliarèrent qu'ils emploieraient tous leurs efforts auprès de leurs constituans pour obtenir la
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ratification du renoncement à leurs privilèges. Cette grande et superbe opération était nécessaire pour établir l'unité politique dans une monarcbie qui s'était formée successivement de l'aggrégation de plusieurs états , dont chacun avait conservé quelques droits antiques , quelques privilèges particuliers , une sorte de constitution qu'il fallait détruire pour former un seul corps capable de recevoir une constitution unique.
Le lendemain on commença à réfléchir sur ce qu'on avait fait , et les raécontentemens percèrent de toutes parts. Mirabeau et Sieyes , chacun par des raisons particulières , coudamnaient avec raison ces folies de l'enthousiasme. « Voilà bien nos Français , disait le premier ; ils sont un mois entier à disputer des syllabes , et dans une nuit ils renversent tout l'ancien ordre de la monarchie. » L'article des dîmes avait mécontenté Sieyes plus que tout le reste. Dans les séances subséquentes on se flatta d'amender, de modifier ce qu'il y avait de plus imprudent dans ces décrets précipités ; mais il n'était pas aisé de rétracter des concessions que le peuple regardait déjà comme des droits indisputables. Sieyes fit un discours plein de force et de raison , où il montra qu'abolir les dîmes sans indemnité c'était dépouiller le clergé de sa propriété pour enrichir les propriétaires ; car chacun ayant acheté son bien moins la valeur de la dîme se trouvait tout d'un coup enrichi d'un dixième , dont on lui faisait un présent gratuit. C'est ce discours , qu'il était
impossible de réfuter, qu'il termina par ce mot souvent répété : Ils veulent être libres, et ils ne savent pas être justes... La prévention était si forte que Sieyes lui-même ne fut pas écouté : on ne vit en lui qu'un ecclésiastique qui n'avait pas pu se dépouiller de son intérêt personnel, et qui payait ce tribut d'erreur à sa robe. Il s'en fallut peu qu'il ne fût hué et sifflé. Je le vis le lendemain plein d'un ressentiment amer et d'une indignation profonde contre l'injustice et la bêtiss de l'assemblée , à laquelle il n'a jamais pardonné ; il exhalait son humeur dans une conversation avec Mirabeau , qui lui disait : n Mon cher abbé , vous avez déchaîné le taureau , et vous vous plaignez qu'il frappe de la corne. » Ces deux hommes-là eurent toujours une idée bien chétive de l'assemblée nationale; ils étaient bien en état d'apprécier ses fautes , mais tous deux n'accordaient leur estime qu'à condition que leurs opinions prévaudraient toujours. Etaient-ils applaudis , il y avait du bon sens dans la majorité lorsqu'elle était laissée à elle-même ; refusait-on de les suivre , il n'y avait plus que des imbécilles trompés par quelques séditieux. J'ai vu constamment Mirabeau graduer son opinion sur ce thermomètre , et sûrement il n'était pas le seul. Sieyes pouvait persuader que son mépris pour eux était sincère, parce qu'il ne cherchait point à s'en faire applaudir , et gardait un dédaigneux silence. Mais Mirabeau , tourmenté du besoin de monter à la tribune , à qui pouvait-il faire croire qu'il était
indifférent à leur blâme ou à leur louange ? Tous deux sentaient bien qu'une assemblée unique n'avait aucun régulateur , et la séance du -4 août montre à quel point l'enthousiasme contagieux et l'éloquence de la peur pouvaient entraîner ses résolutions et lui faire perdre toute mesure.
Ces décrets du -4 août, loin d'avoir mis un terme au brigandage et aux violences , achevèrent de montrer au peuple sa force , et le convainquirent que tous les attentats sur la noblesse seraient impunis s'ds n'étaient pas même récompensés. Encore une fois, tout ce qu'on fait par crainte ne remplit jamais son but. Ceux que vous croyez désarmer par des concessions redoublent de confiance et d'audace.
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