CHAPITRE YIII
Discussion sur le veto. — Le marquis de Caseaux et son discours. — Embarras de Mirabeau en le prononçant.
— Anecdote. — Opinion du public. — Mode de procéder vicieux de l'assemblée en matière constitutionnelle. — Impatience de se produire. — Désir de faire des motions. — Quelques traits du caractère français à cette époque. — Comparé au caractère angolais. — Règlement intérieur fait par Romilly. — Repoussé par l'assemblée.
— Opinion de Rrissot, Sieyes , etc., sur l'Angleterre. — Mot de Duroverai. — Mirabeau s'en empare et l'applique à Mounier.
Bientôt après les discussions sur les décrets du -î- août , on entra dans les questions constitutionnelles, et l'une des plus importantes fut celle du veto. Il ne faut pas imaginer que cet objet produisit un débat régulier comme ceux de la chambre des communes en Angleterre ; dès que la lice fut ouverte, on fit des listes d'orateurs pour et contre ; chacun d'eux venait tour-à-tour armé de son cahier, et lisait une dissertation qui n'avait aucun rapport à celle qui venait d'être prononcée. Je ne peux rien concevoir de plus ennuyeux que cette espèce de séance académique , cette lecture de pamphlets remplis de répétitions et sans aucune liaison
entre eux. La forme d'un débat où chacun parle pour répondre ou pour attaquer, excite toutes les facultés de l'esprit et soutient l'attention comme un plaidoyer ; mais ces discours composés dans le cabinetréfutaient des objectionsqui n'avaient jamais été faites , et ne réfutaient point celles qui avaient été présentées. On se trouvait toujours au môme point : chaque orateur recommençait la question comme si on n'avait rien dit jusqu'à lui ; il n'y avait que la passion qui pût résister à l'ennui mortel de ces séances. Mirabeau était bien décidé à soutenir le veto absolu qu'on regardait comme essentiel à la monarchie ; mais il s'était laissé endoctriner à ce sujet par le marquis de Caseaux , auteur d'un livi'e inintelligible sur le mécanisme des sociétés , et d'un autre intitulé Simplicité de l'idée d'une Constitution, que personne n'avait pu lire ou entendre. Je crois que Mirabeau ne fut pas fâché , pour une fois , de marcher sans nous : il nous cacha donc son alliance avec son apocalyptique ami, et nous dit seulement qu'il était bien préparé et qu'il avait écrit quelques chefs dont il ferait le développement à la tribune. On avait eu un si grand nombre de détestables discours que la présence de Mirabeau réjouit tout le monde ; mais à peine eutil commencé que je reconnus phrase à phrase la doctrine et le style de Caseaux. L'embarras des constructions , la singularité des mots , la longueur des périodes , l'obscurité du raisonnement , refroidirent bientôt l'attention de l'assemblée ; on décou-
vrit qu'il soutenait le veto absolu; nouvelle raison pour élever des murmures. Mirabeau , qui avait à peine lu ce galimatias chez lui , s'apercevant de tous ses défauts , se jeta bien vite dans toutes les digressions , les lieux communs contre le despotisme , et . par quelques traits saillans , obtenait le tribut ordinaire des battemens de mains de la pai't des galeries ; mais quand il revenait à son fatal écrit, le tumulte recommençait bientôt , et il eut beaucoup de peine à achever, malgré son courage qui ne l'abandonnait jamais dans un instant de crise. Le résultat fut que Mirabeau offensa le parti populaire en soutenant le veto absolu ; mais son discours fut si obscur que les galeries ne surent pas de quel parti il avait été , et que le Palais-Royal , qui était frénétique contre tous les partisans de ce veto, ne cessa pas de regarder Mirabeau comme le plus zélé de ses antagonistes. Ce qui ruinait la populai'ité des autres ne nuisait pas même à la sienne. Dans cette occasion, le côte' gauche crut qu'il avait affecté à dessein d'être obscur, afin de pouvoir tourner son opinion dans tous les sens ; en sorte que le fatras de Cascaux lui fut imputé à profonde politique, et qu'on vit du machiavélisme tout pur dans une école dont il avait honte. Je ne l'ai jamais vu déconcerté que cette fois. Il nous avoua qu'à mesure qu'il avançait dans sa lecture , il était couvert d'une sueur froide, et qu'il en avait supprimé la moitié sans pouvoir y suppléer, parce que, dans sa confiance , il avait négligé de méditer le sujet.
Nous replâtrâmes un peu ce discours avant de l'imprimer dans le Courrier de Provence, mais le caractère original de bizarrerie et d'obscurité n'a pas disparu. Voilà comment se traitaient les matières législatives les plus importantes , ex ungue leonem. Ce fut la première question constitutionnelle à laquelle le peuple prit un intérêt bien vif : on peut imaginer combien il était capable de l'entendre. Le veto prit à ses yeux toutes les formes imaginables : c'était un monstre qui devait tout dévorer. Je n'oublierai jamais qu'allant à Paris avec Mirabeau , ce jour même ou le lendemain il y avait des gens qui attendaient sa voiture devant la boutique de Le Jay , et qui se jetèrent au-devant de lui en le conjurant , les larmes aux yeux , de ne pas souffrir que le roi eût le veto absolu. C'étaient des transports ! « Monsieur le comte , vous êtes le père du peuple ; vous devez nous sauver, vous devez nous défendre contre ces malheureux qui veulent nous livrer au despotisme. Si le roi a le veto, il n'y a plus besoin d'assemblée nationale; tout est perdu ; nous voilà esclaves. » Et mille autres propos plus absuides qui venaient tous d'abondance de cœur. Mirabeau dans ces occasions représentait fort bien ; il les apaisait , il ne disait que des choses vagues , et les renvoyait avec une politesse un peu patricienne. Quand on vint à l'appel des voix sur la question du veto , Mirabeau ne vota point ; c'est ainsi qu'il ne se trouva point sur la liste qui fut portée au Palais-Royal, de ceux qui avaient voté pour le veto
absolu. Il y avait sûrement de la lâcheté dans cette conduite, mais il la cachait sous un air de mépris pour l'assemblée. On aurait dû voir dans cette occasion combien il était absui'de de voter séparément les lois constitutionnelles ; il est évident qu'il faut les comparer ensemble pour sentir leur convenance ou leur opposition : telle loi qui serait bonne si elle était combinée avec telle autre produira un tout autre effet si elle est prise toute seule. Il n'y avait que la présomption et l'inexpérience de l'assemblée nationale qui pouvaient l'engager à procéder d'une autre manière , et à faire chaque jour quelque nouveau décret constitutionnel, sans avoir sous les yeux l'ébauche entière de la constitution. Dans ce cas , par exemple , avant de rien prononcer sur le veto, il fallait savoir si le corps législatif serait divisé en deux chambres ou s'il formerait une seule assemblée. La décision de cette question était un préliminaire indispensable ; car si le corps législatif n'était pas divisé, le veto absolu était d'une absolue nécessité pour empêcher ce corps unique d'usurper toute la puissance; mais en même temps le veto absolu était impossible à exercer , parce qu'un roi est trop faible contre une assemblée nationale qui le presse de toute la force d'une volonté unique. Le roi , paraissant alors s'opposer au vœu des représentans de la nation, joue un rôle dangereux , et occupe un poste qu'il ne peut pas défendre. Si le corps législatif devait être divisé en deux sections , le veto absolu était moins nécessaire ,
parce qu'il n'y avait pas la même probabilité que les deux sections fussent toujours disposées à marcher de concert , et que l'une pouvait être opposée à l'autre. Ainsi la décision d'une question dépendant de l'autre , il faut les avoir toutes sous les yeux pour les juger sainement. Ce fut la plus grande faute de l'assemblée que de travailler sur des parties détachées : c'est ainsi qu'elle a produit un édifice irrégulier , sans proportion , sans justesse , où il y avait des parties trop fortes et d'autres trop faibles, des masses incohérentes qui n'ont pas pu soutenir le moindre choc, une élévation gigantesque et des fondemens qui posaient à faux sur la superficie du sol.
Mais ce défaut tenait à l'extrême impatience de se produire , au désir de faire une motion et d'enlever la primeur d'une autre. Point de concert, point de préparation ; on aimait pour ainsi dire à se voler des propositions, à introduire de contrebande un article qui n'était point à sa place , à surpi^endre l'assemblée par quelque chose d'imprévu. Oa avait nommé un comité de constitution , mais ce comité , plein de jalousie et de démêlés, ne sut jamais ni s'entendre ni diriger les travaux vers un but commun. C'était l'assemblée en miniature , les mêmes élémens , les mêmes préventions, le même désir de se surpasser et de briller exclusivement , la même guerre d'amour-propre ; enfin , chacun prit sur soi d'introduire les matières à son gré , et souvent sans autre raison que le désir d'être le pre-
mier : l'étude et la méditation n'entraient pour rien dans le plan de l'assemblée ; tous les décrets se passaient presque à la pointe de l'épée , comme dans une place qu'on prend d'assaut : il n'y eut aucun intervalle, aucune trêve accordée aux passions. Après avoir tout abattu , il fallut tout refaire à-lafois, et l'assemblée avait une si haute opinion d'ellemême , surtout le côté gauche , qu'on se serait chargé volontiers de faire le code de toutes les nations Les historiens diront assez les malheurs
de la révolution ; mais il n'est pas moins essentiel de marquer les fautes primitives qui ont amené ces malheurs.... Si l'on voulait aller plus loin encore, il faudrait remonter jusqu'à la composition de l'assemblée , et surtout examiner les circonstances qui produisirent la défiance, la lutte, le combat des ordres , la victoire des communes , l'abaissement de la puissance royale.
Le trait le plus dominant dans le caractère français, c'est l'amour-propre : chaque membre de l'assemblée se croyait capable de tout ; on n'a jamais vu tant d'hommes s'imaginer qu'ils étaient tous législateurs et qu'ils étaient là pour réparer toutes les fautes du passé, remédier à toutes les erreurs de l'esprit humain, et assurer le bonheur des siècles futurs. Le doute n'avait point d'accès dans leur esprit: l'infaillibilité présidait toujours à tous leurs décrets contradictoires. C'est en vain qu'une nombreuse minorité les accusait sans cesse et protestait contre leurs décrets; plus la minorité les attaquait, plus ils étaient
contens d'eux-mêmes. Lorsque le roi osa leur envoyer quelques remontrances modestes sur la rédaction des décrets du 4 août , et sur la déclaration des droits, ils furent étonnés que les ministres eussent eu l'audace de faire des notes critiques sur leurs travaux , et M. Necker, qui en était l'auteur, commença dès-lors à décliner dans leur esprit.
J'ai pu comparer les Anglais et les Français du même état , et j'ai suivi assez long-temps les séances du parlement d'Angleterre et celles de l'assemblée nationale : il n'y a point de ti*ait d'opposition plus frappant dans le caractère des deux nations que la l'éserve un peu timide de l'Anglais et la confiance du Français en lui-même. Je disais souvent que si l'on eût arrêté au hasard cent personnes dans les rues de Londres et cent dans les rues de Paris , et qu'on leur eût proposé de se charger du gouvernement , il y en aurait quatre-vingt-dixneuf qui auraient accepté à Paris , et quatre-vingtdix-neuf qui auraient refusé à Londres.
Une grande partie des travaux qui se produisaient à la tribune était manufacturée au dehors : un Français ne se faisait aucun scrupule de débiter un discours qu'il n'avait point composé , et de s'honorer de cette espèce d'imposture publique ; on trouverait peu d'Anglais, on n'en trouverait pas même un seul parmi les gens à réputation , qui voulût se prêter à n'être qu'un acteur de théâtre. Un Français se jetait en avant pour une motion quelconque qu'on lui avait suggérée, sans s'em-
barrasser de ses suites ; un Anfjlais aurait craint de s'exposer s'il n'avait assez étudié son sujet pour être en état de répondre aux objections et de soutenir l'opinion qu'il avait une fois avancée. Un Français affirme légèrement ; ce qui lui coûte le moins , c'est une assertion : un Anglais ne se hâte pas de croire; avant de produire un fait en public, il veut être remonté à ses sources, s'assurer de ses autorités , se rendre maître des circonstances. Un Français se croit en état de faire tête à toutes les difficultés avec un peu d'esprit; il est prêt à se charger des travaux les plus étrangers à ses études : c'est ainsi, par exemple , que Mirabeau se faisait rapporteur du comité sur les mines , sans avoir la première teinture de cette science ; un Anglais s'exposerait à un ridicule ineffaçable s'il osait envahir un département qu'il ne connaît point, et il est bien plus porté à refuser d'entreprendre ce dont il est capable qu'à ambitionner de faire ce qui est au-dessus de lui. Le Français pense que l'esprit supplée a tout ; l'Anglais est persuadé qu'il faut pour chaque chose de la pratique et de la science. C'est un gentilhomme français à qui l'on demandait s'il savait jouer du clavecin et qui répondit : «i Je ne saurais vous dire , je n'ai jamais essayé, mais je vais voir. « Ce trait est du comique ; mais ennoblissez les idées : au lieu du clavecin, mettez le gouvernement; au lieu de la musique, mettez la législation, et au lieu d'un gentilhomme français , vous en aurez douze cents.
Romilly avait fait un travail très intéressant sur les réglemens observés par les chambres des communes en Angleterre. Ces réglemens sont le fruit d'une expérience raisonnée, et plus on les examine, plus on les admire : ce sont des coutumes qui se conservent soigneusement dans un corps très attentif à ne rien innover ; elles ne sont point écrites ; il fallut beaucoup de soins et de peines pour les rédiger. Ce petit code indiquait la meilleure manière de poser les questions , de préparer les motions , de les débattre , de recueillir les suffrages , de nommer les comités , de traiter les affaires en les faisant passer par différentes gradations ; en un mot, toute la tactique d'une assemblée politique. J'avais traduit cet écrit au commencement des états-généraux ; Mirabeau le présenta et le déposa sur le bureau des communes , lorsqu'il était question de faire un règlement pour l'assemblée nationale. « Nous ne sommes pas Anglais et nous n'avons pas besoin des Anglais. )> Voilà la réponse qui lui fut faite. On ne donna pas la plus légère attention à cet écrit qui fut imprimé ; on ne daigna pas s'informer de ce qui se passait dans un corps aussi célèbre que le parlement britannique : la vanité nationale était blessée de l'idée d'emprunter la sagesse d'une autre nation , et ils aimèrent mieux persister jusqu'à la fin dans le mode de délibération le plus mauvais et le plus dangereux ; la séance du -4 août en était la preuve.
Quand Brissot parlait de constitution , sa phrase
familière était : «Voilà ce qui a perdu l'Angleterre.» Sieyes, Dupont, Condorcet, Garât et quantité d'autres que j'ai connus , avaient précisément la même opinion, (t Comment , lui dit un jour Duroverai feignant de l'étonnement, l'Angleterre est perdue! Depuis quand avez-vous celte nouvelle, et par quelle latitude s'est-elle perdue? i> Les rieurs ne furent pas pour Brissot ; et Mirabeau , qui transcrivait alors un de ses discours contre Mounier, prêta à Mounier cette sottise qu'il n'avait pas dite , pour avoir le plaisir de lui appliquer ce petit bon mot volé. Mounier s'en est plaint dans son premier écrit , où il relève les infidélités de Mirabeau touchant la séance dont il rendait compte.