‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 17 sur 56 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Camille Desmoulins. — La Clos. — Ses liaisons avec Mirabeau. — Mirabeau était-il craccord avec le duc d'Orléans? — Faits à l'appui. — Rien de certain. — Traduction de Milton contre la royauté. — Uiuoverai en empêche l'émission. — Mot de Mirabeau sur les évènemens de Paris. — Sa conduite dans les journées des 5 et 6 octobre. — Aspect de l'intérieur de l'assemblée. — Anecdotes. — Retraite de plusieurs députés.

Je n'ai pas beaucoup de souvenirs sur le mois de septembie. J'ai vu dans ce temps-là, chez Mi labeau , deux hommes bien différens : l'un était Camille Desmoulins , qui avait fait quelques écrits signés le Procureur général de la lanterne. Il ne faut pas croire pourtant qu'il invitât le peuple à lanterner, comme M. Bertrand deMolleville l'en accuse ; au contraire , 11 montrait les dangers et l'injustice de ces exécutions , mais c'était avec un ton de légèreté et de plaisanterie bien indécent sur un sujet pareil. Ce Camille me parut ce qu'on appelle un bon enfant , la tète montée , sans réflexion , sans jugement, ignorant autant qu'étourdi, ne manquant pas d'esprit , mais n'ayant pas en politique les premiers élémens de la raison. Me promenant

avec lui, je lui expliquai un peu la constitution d'Angleterre , dont il parlait avec autant d'ignorance que s'il eût été question du Monomotapa. Trois ans après , Camille, qui était devenu un grand personnage par son jacobinisme et son amitié avec Robespierre , et qui même avait mûri ses talens , fit un écrit où , rendant compte de lui-même depuis le commencement de la révolution, il me donne en passant un souvenir de bienveillance , et dit de moi que j'étais un émissaire de Pitt, placé auprès de Mirabeau pour l'égarer , et que je prêchais à Versailles la constitution anglaise. Je n'ai pas lu cet écrit , mais on m'a dit qu'il était très bien fait, et que Camille était un de ceux qui s'étaient formés par les circonstances.

L'autre homme était La Clos , l'auteur des Liaisons dangereuses . Ce La Clos, attaché au duc d'Orléans , était un homme sombre , taciturne , ayant la figure et le regard d'un conspirateur , réservé , spirituel , mais si peu liant qu'à peine lui ai-je parlé quoique je l'aie vu plusieurs fois. Je ne sais ce qu'il faisait chez Mii'abeau. Les événemens des o et 6 octobre ont été imputés au duc d'Orléans , et le Châtelet impliqua Mirabeau dans cette conspiration. L'assemblée nationale déclara qu'il n'y avait lieu à l'accusation ni contre l'un ni contre l'autre. Mais l'absolution de l'assemblée n'est pas celle de l'histoire , et il reste encore à lever bien des voiles avant qu'on puisse prononcer sur cet événement. Malgi'é fnon intimité , à cette époque , avec Mirabeau , s'il

a été lié avec le duc d'Orléans , il ne m'a jamais mis dans sa confidence. C'est un mystère qui m'est étranger, s'il y a du mystère. En me rappelant ces petites circonstances qui ne pourraient manquer de déceler un homme aussi confiant et aussi imprudent que Mirabeau , je ne trouve rien qui annonce de la complicité dans un projet contre la cour. Il est vrai cependant que sa liaison avec La Clos montrait au moins de la part du duc une intention de flatter ou d'engager Mirabeau ; celui-ci alla quelquefois à Montrouge, si je ne me trompe , et vit une fois ou deux le duc d'Orléans ; ce qui pouvait se faire sans conspirer avec lui. Je me souviens de lui en avoir entendu parler avec quelque éloge , c'est-à-dire de ses talens naturels , car il disait qu'en morale il ne fallait rien lui imputer , parce qu'il avait perdu le goût et ne sentait plus la différence du bien et du mal. A-peu-près vers le même temps, Mirabeau disait à Duroverai et à moi : « Je suis tout étonné de me voir philosophe , j'étais né pour être un aventurier; mais qui sait? ils vont déchirer le royaume, et j'ai du crédit en Provence.... » Duroverai se mit à plaisanter et dit : « Le voilà qui se croit déjà comte de Provence. — Eh bien ! dit Mirabeau, beaucoup d'autres sont partis de plus bas.... » Tout cela n'était que saillie , et son imagination voyait toujours des ruines et des bouleversemens.

Le seul fait qui me paraisse important contre lui fut la préparation d'un ouvrage dans le secret duquel ii ne nous avait point mis. Loisque l'assemblée

quittait Versailles pour se rendre à Pai'is, Duroverai et moi étant allés chez Mirabeau qui n'y était plus, pour rassembler quelques papiers à nous , Le Jay arriva en habit de voyage , laissant un chariot à la porte. Il était très ému , et il eut de la peine à nous mettre au fait de son embarras. Il avait été je ne sais où chercher l'édition d'un livre qu'on avait fait imprimer clandestinement , qui aurait dû arriver quinze jours plus tôt , et qu'il n'osait plus faire entrer à Paris. « Quelle édition? Quel ouvrage? De quoi s'agit-il? — C'est , dit Le Jay , le livre contre la royauté. — Contre la royauté! Apportez-nousen un exemplaire. » C'était un petit volume , avec une préface de Mirabeau et le nom de l'auteur ; je ne me souviens pas exactement du titre ; c'était , je crois : de la Royauté^ extrait de Milton. En effet, tout était traduit ou abrégé de Milton ; on avait réuni des passages épars , et fait un corps de doctrine de tous ses écrits républicains. Je me souviens d'avoir vu Mirabeau occupé de cette traduction avec son ami Servan , qui était sous-gouverneur des pages , et ennemi de la cour comme toutes les personnes qui appartenaient à Versailles , et qui a été depuis ministre de la guerre. Après les évènemens des 5 et 6 octobre , la publication d'un tel livre était non-seulement un libelle , mais un crime de haute trahison dans un membre de l'assemblée nationale. Nous fûmes d'autant plus irrités que les premiers soupçons des personnes qui entouraient Mirabeau seraient tombés sur nous , comme étant

naturellement républicains, et d'ailleurs familiarisés avec la langue anglaise. Mais notre intérêt à part , celui de Mirabeau seul suffisait pour nous effrayer. Duroverai fit si bien peur à Le Jay qu'il se crut déjà au Châtelet ou à la Tournelle. Il consentit à tout et nous fîmes transporter l'édition entière dans la maison , où elle fut brûlée le jour même. Le Jay en sauva seulement une douzaine d'exemplaires. L'expédition faite , il retourne à Paris , et , tout joyeux, rend compte à sa femme du danger qu'il avait couru et dont nous l'avions tiré. M""" Le Jay, qui avait compté sur son libelle , tomba sur le pauvre mari , et , en lui reprochant sa bêtise , lui fit sentir en même temps sa double supériorité d'intelligence et de force. Elle alla ensuite dénoncer Duroverai à Mirabeau ; mais Mirabeau n'était pas assez sot pour ne pas sentir que dans les circonstances actuelles ce livre l'aurait perdu. Tout ce qu'il aurait voulu , c'était de le tenir en réserve pour quelque grande occasion ; mais il eut trop de peine à se défendre lui-même pour oser se plaindre de la porte de quelques mille francs. J'avoue qu'en y pensant depuis , en comparant les temps , le retard de l'édition , le moment où elle aurait dû arriver, le voyage de Le Jay pour l'aller chercher, le mystère qui lui était recommandé , je serais tenté de croire qu'il y avait eu quelque intention profonde dans la composition de cet ouvrage , et que Mirabeau était dans le secret des évènemens du 5 et du 6 octobre. Mais d'un autre côté , j'ai su que cette compilation

avait été commencée depuis très long-temps, et que la rage de Mirabeau pour publier était si grande qu'elle l'emportait sur toute considération de prudence. Ce que je crois, tout bien considéré en supposant que l'insurrection de Versailles eût été conduite par les agens du duc d'Orléans , c'est que La Clos était trop habile pour tout confier à l'indiscrétion de Mirabeau , mais qu'il s'était assuré de lui conditionnellement , en se laissant à l'un et à l'autre beaucoup de voiles et de retraites. Il est impossible de ne pas croire à quelque liaison entre eux. « Au lieu d'un verre d'eau-de-vie , on en a donné une bouteille. » Voilà comment il expliquait le mouvement de Paris. Je suppose que Mirabeau , si le roi avait pris la fuite, aurait proposé ou appuyé que le duc d'Orléans fût fait lieutenant-général du royaume et qu'il aurait été son premier ministre. Un pareil roman pouvait très bien passer dans une tête comme la sienne ; et sa fureur contre le duc d'Orléans a fait soupçonner qu'il avait été trompé dans son attente. M. de Lafayette est peut-être informé du secret de ces évènemens : au reste , ils auraient pu arriver sans conspiration par le mouvement spontané du peuple , alarmé par la crainte de la famine, qui dans ce moment avait produit une famine réelle.

J'étais à Versailles et je fus témoin d'une partie des évènemens; mais je ne sais rien de particulier, je n'ai rien vu qui pût caractériser un projet et une conspiration. Je puis même dire que plus près de

l'événement on ne l'expliquait point comme on a fâft dans la suite : le peuple attribuait la disette à l'aristocratie ; c'étaient les aristocrates qui faisaient couper le blé en herbe ; ils payaient les boulangers pour ne rien faire, ils détournaient le commerce, ils jetaient les farines dans la rivière ; en un mot , il n'y avait point de mensonge ni d'absurdité qui ne parussent alors probables. Les papiers populaires ne cessaient de faire circuler ces grossières irapostures. L'arrivée d'un nouveau régiment à Versailles avait renouvelé toutes les craintes : les fêtes qu'on leur avait données dans le château étaient d'une imprudence inconcevable. Ce n'était point une conspiration , car on ne conspire pas en public dans un festin de cinq cents personnes ; mais on avait chanté: O Richard J ô mon roi.' etc. ^ on avait insulté la cocarde nationale, on avait promené le dauphin ; le roi et la reine , se livrant au plaisir de recevoir tous ces témoignages d'affection , avaient échauffé l'enthousiasme par leur présence. En tout autre temps , on n'aurait pas fait un crime aux gardes du roi , à de jeunes militaires , de s'animer dans un repas et de se livrer à des transports d'affection pour la famille royale : le nuage dont elle était couverte , les malheurs dont elle était menacée excitaient encore des sentimens d'honneur et de chevalerie dans cette jeune noblesse dévouée par état à la défense de son souverain. Mais, dès que cette scène du château fut répandue dans le public avec toutes les exagérations dont elle était

susceptible , on crut y voir une intention de rendre la révolution odieuse , et de former une nouvelle ligue pour la défense du roi : cette fête fut dénoncée dans l'assemblée même comme le signal d'une conspiration de la cour contre le peuple. Le côté droit furieux criait à la calomnie. Mirabeau, que Servan avait monté , se jeta au milieu du tumulte , et déclara qu'il était prêt lui-même à dénoncer par leurs noms tous les principaux acteurs de cette orgie sacrilège , pourvu qu'on décrétât auparavant que la personne seule du roi était sacrée et inviolable : ce seul mot , portant l'accusation sur la reine, lit trembler le côté di'oit , et fit craindre aux démocrates eux-mêmes d'aller trop loin.

Si Mirabeau avait voulu dans ce moment prendre le parti le plus généreux et s'opposer à la rage populaire , il était bien aisé de donner une autre tournure à cet événement , de montrer sous un jour favorable ces témoignages d'affection donnés au roi , de se plaindre ouvertement qu'on pût imaginer qu'ils n'étaient pas partagés par l'assemblée entièi'e et par toute la nation , et de proposer même ime fête semblable , où le roi serait entouré de tous ■ les représentans de la France. On aurait pu demander en même temps le renvoi du régiment de Flandre, dont la présence n'était pas nécessaire; mais il faut convenir que cette assemblée, qui avait souvent des expressions de bavardage sur son attachement pour le roi , n'a jamais fait de démarche réelle pour le lui témoigner.

La disette qui tenait le peuple dans nn état de fermentation , et la scène du château , parurent dans le temps des causes suffisantes pour expliquer l'insurrection de Paris et l'invasion de Versailles.

Ce ne fut que dans la suite qu'on y chercha un complot , et qu'on l'attiibua au duc d'Orléans. Ce grand soupçon acquit de la vraisemblance lorsqu'on sut que M. de Lafayette avait exigé du duc d'Orléans de s'éloigner de Paris , et de se rendre en Angleterre. Le voile n'est pas levé sur le fond de cette intrigue ; mais je me souviens que , dans un entretien de confiance avec l'évèque d'Autun , M. de Talleyrand , deux ans après il me dit ces paroles très remarquables : « Le duc d'Orléans est le vase dans lequel on a jeté toutes les ordures de la réwlution. »

Voici ce que ma mémoire me retrace distinctement de la conduite de Mirabeau dans ces journées du S et du 6. Le cinq, nous dînions chez M. de Servan , dans le palais qu'on appelle les Petites- Ecuries , où il avait un logement , comme gouverneur des pages. Nous vîmes , des fenêtres qui dominaient toute la grande place , arriver la multitude parisienne , les poissardes , les forts de la halle; et toutce peuple nedemandait que du pain. Lerégiment de Flandre, la garde nationale de Versailles étaient rangés hors de l'enceinte extérieure du château ; les gardes du roi à pied et à cheval étaient dans l'enceinte de la grande et de la petite cour. Il y eut quelques mouvemens tumultueux (jue nous ne

pouvions pas trop distinguer. Mirabeau ne fut pas long-temps avec nous ; je crois même me souvenir qu'il ne dînait pas chez Servan. Quoique la foule fût grande , et qu'on ne sût pas trop ce qui pouvait arriver, nous nous promenâmes partout, nous vîmes des voitures du roi défiler par des rues détournées , et nous pensâmes qu'il était question de mettre la famille royale en retraite. Fatigué d'errer, j'entrai vers les huit heures du soir dans l'assemblée : elle offrait un spectacle curieux ; elle avait été envahie par le peuple de Paris ; son enceinte même en était remplie ; les galeries étaient composées de femmes et d'hommes armés de hallebardes , de bâtons et de [)iques. La séance avait été suspendue , mais on vint au nom du roi priei- le président d'envoyer une députation au château et de rendre la séance permanente. J'allai chercher Mirabeau que je trouvais déjà couché, quoiqu'il ne fût pas onze heures. Lorsque nous arrivâmes dans l'assemblée , où le président épuisait inutilement ses forces pour mettre un peu de calme , Mirabeau éleva sa voix dominatrice et somma le président de faire respecter l'assemblée et de faire retirer hors de son enceinte les étrangers qui la remplissaient. 11 fallait sa popularité pour en venir à bout ; peuà-peu la foule se retira et les députés commencèrent à délibérer tranquillement sur quelques objets du Code pénal. J'étais dans une galerie où une poissarde agissait avec une autorité supérieure et dirigeait les mouvemens d'une centaine de femmes , et

surtout de jeunes personnes qui attendaient ses ordres pour crier ou pour se taire. Elle appelait familièrement des députés et demandait : u Qui est-ce qui parle là-bas ? Faites taire ce bavard ! il ne s'agit pas de ça , il s'agit d'avoir du pain ! Qu'on fasse parler notre petite-mère Mirabeau , nous voulons l'entendre » Notre petite-mère Mirabeau devenait le cri de toute sa compagnie; mais Mirabeau n'était pas homme à se prodiguer dans ces occasions , et sa popularité , comme il le disait , n'était pas populacière.

Vers minuit, un aide-de-camp de M. de Lafayette annonça son arrivée à la tète de la garde nationale de Paris , et l'on se crut en sûreté sous ses auspices ; ses soldats avaient renouvelé le serment de fidélité à la loi et au roi , et la multitude commençait à se calmer sur les assurances que le roi avait données et qu'on avait eu soin de répandre. Vers deux heures du matin, nous nous retirâmes, la séance toujours tenante. J'eus , à mon réveil , un récit confus de ce qui s'était passé, de l'invasion du château, du désarmement des gardes ; on ne l'attribuait alors qu'à des malentendus, à des imprudences, à des querelles produites par le hasard. Mirabeau s'était rendu de bonne heure dans l'assemblée , et j'appris qu'il s'était opposé à la demande qui avait été faite au nom du roi de transporter l'assemblée même au château , comme un moyen de contenir la multitude. Cette prétendue dignité , qu'il allégua comme une raison pour n'y envoyer qu'une députa-

tion , était bien suspecte : était-ce le moment de consulter l'étiquette , et y avait-il un devoir supérieur à celui de former une enceinte autour du monarque en danger? Il est bien sûr que s'il y avait eu un complot contre lui , et si Mirabeau était un des complices , il n'aurait pas pu se conduire autrement ; mais d'un autre côté , comment l'assemblée , qui n'était pas dans ce complot, put-elle se ranger tout d'un coup à cet avis ? C'est une raison de croire qu'il n'avait fait que saisir l'intention générale et qu'il n'y avait rien de prémédité dans sa motion. Il y avait dans ce moment une opposition marquée entre la cour et l'assemblée nationale , parce que le roi n'avait donné qu'une demi-approbation à la déclaration des droits de l'homme et aux décrets explicatifs du k août : on eut même la lâcheté de profiter de ce moment de désordre pour demander au roi un consentement plein et net , comme si son refus eût été une des causes de l'insurrection, Mounier présidait l'assemblée : Mirabeau était extrêmement jaloux de lui , et il n'eut peut-être pas d'autre motif, sans s'en apercevoir , que le désir del'emportersurlui, et de lui nuire en représentant son avis comme dérogatoire à la dignité nationale. Je ne fis pas alors toutes ces réflexions , et la rapidité des évènemens était telle qu'une impression était toujours effacée par une autre.

Plusieurs députés , contre lesquels on avait excité la fureur du peuple , prirent la fuite , et n'espérant plus rien d'une révolution qui s'opérait par de tels

moyens, ils n'osèrent pas se rendre à Paris et abandonnèrent leurs places. Lally-Tolendal et Mounier furent du nombre : il y en eut cinquante-quatre ou cinquante-six. Cette désertion n'est pas justifiable ; mais si l'on considère les violences qu'ils avaient essuyées, avant de les acccuser de làcbeté , il faudrait avoir été quelque temps exposé aux mêmes outrages. Je n'ai vu qu'une fois Mounier, et je fus témoin de la conversation qu'il eut avec Mirabeau cliez un peintre. Mounier en a rendu un compte fidèle.

Page 1