CHAPITRE X
Discussion sur les finances. — Motifs de Mirabeau pour soutenir M. Necker. — Effet de ce discours. — Singulier compliment de Mole à Mirabeau. — Adresse à la France. — Mirabeau en charge l'auteur. — Peu d'effet de cette adresse. — Mirabeau propose de voter des remercimens à Lafayette et Bailly. — Ce qui le détermine. — Projet de ministère pour Mirabeau. — Motion pour en prévenir l'exécution. — Inscription civique. — Idée de Sieyes. — Mirabeau la reproduit. — Loi sur les faillis. — Loi martiale.
J'ai omis de parler d'un discours célèbre de Mirabeau sur la banqueroute nationale, afin de réunir sous un même point quelques objets concernant les finances.
Mirabeau n'entendait point à fond ce sujet quoiqu'il eût publié plusieurs écrits , tels que la Banque de Saint-Charles , la Dénonciation de l'Agiotage, etc. ; il avait eu deux faiseurs , Panchaud et Clavière. Panchaud disait de Mirabeau qu'il était le premier homme du monde pour parler de ce qu'il ne savait pas. Une conception très prompte et des expressions très heureuses lui donnaient les moyens d'en imposer à tous les esprits superficiels. Lorsque par les imprudences de la révolution les
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recettes furent diminuées , les impôts de presque nulle valeur, M. Necker, embarrassé à maintenir le mouvement d'une immense machine avec un filet d'eau prêt à tarir, vint proposer à l'assemblée un emprunt qu'il avait cherché à rendre séduisant pour les préteurs : il avait voulu se servir du crédit de la caisse d'escompte. Clavière , qui avait, je crois , quelque haine personnelle contre la société de la caisse d'escompte , à laquelle on pouvait d'ailleurs faire de justes reproches , parce que son administration avait été un jeu d'agiotage , engagea ^lirabeau à se déclarer contre ce moyen. L'assemblée se mêla d'organiser l'emprunt et fit cette opération avec aussi peu d'intelligence que beaucoup d'autres. Il s'ensuivit qu'il n'eut aucun succès, et que ce fameux crédit national, sur lequel on avait parlé avec tant de pompe , se trouva tout-à-fait nul. M. Necker fut obligé bientôt après de présenter un autre projet , une espèce d'emprunt patriotique d'un quart du revenu. Pour cette fois , Mirabeau résolut de soutenir le ministre : il ne l'aimait point , il n'y avait plus de rapports entre eux; les liaisons que Duroverai et Mcdlouet avaient voulu former n'avaient pas eu de suite ; on ne manqua pas de soupçonner qu'il ne soutenait son plan que pour lui en laisser la responsabilité tout entière et lui en attribuer le mauvais succès. Quelques-uns desravaudeurs , qui crovaient que l'assemblée compromettait sa dignité en adoptant des mesures ministérielles sans y rien changer , proposèrent des
modifications : Mirabeau s'éleva contre toute proposition de cette nature et pressa l'assemblée de recevoir le plan tel quel , et de n'y toucher en aucune façon. Le grand argument dont il se servit fut le mauvais succès du premier emprunt que les amis du ministre attribuaient, non pas aux circonstances, mais à l'assemblée qui l'avait dénaturé par des modifications mal entendues , et de là se jetant sur le dangereux état du crédit , sur le tarissement du revenu public , il représenta la banqueroute nationale comme une calamité dont la France était incessamment menacée. Le tableau qu'il en fit était de la plus grande force ; il s'éleva jusqu'au sublime : c'était, à proprement parler, un lieu commun d'éloquence , mais il le traita à la manière de Cicéron ou de Bossuet. Ceux qui ont entendu ce discours ne l'oublieront jamais : il excita tous les mouvemens de la terreur ; on crut voir s'ouvrir un gouffre dévorant et entendre les gémissemens des victimes englouties.
Le triomphefut aussi complet qu'il pouvait l'être ; il n'y eut pas le plus faible essai de réplique. L'assemblée était subjuguée par cette puissance dominatrice qui s'empare d'une multitude comme si elle n'était qu'un individu, et le plan du ministre fut adopté de pleine confiance — Depuis ce jour ,, Mirabeau fut considéré comme un être unique; il n'eut plus de rival ; il y avait d'autres orateurs, lui seul était éloquent , et l'impression fut d'autant plus vive que ce discours était une réponse sou-
daine qui ne pouvait pas être préparée , et qu'il devait tout à lui-même dans le moment où il se montra supérieur à tout ce qu'on avait fait pour lui. (i) Mole , le premier acteur du Théâtre-Français , assistait à ce discours ; il était venu présenter quelque pétition à la tète d'une députation de comédiens ;
(l) Voici le passage de la réplique de Mirabeau, auquel M. Dumont fait allusion : « Oh ! si des déclarations moins « solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la « foi publique , notre horreur pour linfàme mot de ban- « queroute , j'oserais scruter les motifs secrets , et peut- « être , hélas! ignorés de nous-mêmes, qui nous font si » imprudemment reculer au moment de proclamer l'acte « d'un grand dévoùmeut , certainement inefficace s'il n'est « pas rapide et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui « se familiarisent peut-être avec l'idée de manquer aux « engagemens publics, par la crainte des sacrifices, par la
o terreur de l'impôt Qu'est-ce donc que la banquc-
« route, si ce n'est le plus cruel, le plus iuique, le plus
«inégal, le plus désastreux des impots ? Mes amis,
« écoutez un mot, un seul mot : deux siècles de dépré- « dations et de brigandages ont creusé le gouffre où le « royaume est près de s'engloutir : il faut le combler, ce « gouffre effroyable ; eh bien ! voici la liste des proprié- « taires français : choisissez parmi les plus riches , afin de « sacrifier moins de citoyens ; mais choisissez , car ne « faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la
«masse du peuple? Allons ces deux mille notables
« possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l'ordre u dans vos finances , la paix et la prospérité dans le « royaume; frappez, immolez sans pitié ces victimes; pré-
« cipitez-les dans l'abîme, il va se refermer Vous re-
« culez d'horreur, hommes iuconséquens , hommes pusil- « lanimes! eh! ne voyez-vous donc pas? etc., etc. »
la force de Mirabeau , la peinture dramatique , la sublimité de sa voix avaient fait sur lui une impression extrêmement vive; il s'approcha tout ému pour lui payer son tribut de louanges : « Ahî monsieur le comte, lui dit-il d'un ton pathétique, quel discours ! et avec quel accent vous l'avez prononcé ! Mon Dieu! comme vous avez manqué votre vocation ! i> Il sourit lui-même en s'apercevant de la singularité de l'éloge , mais Mirabeau en fut très flatté.
On résolut quelques jours après , dans le commencement d'octobre , lorsque le roi était déjà à Paris , de hâter l'effet des mesures du ministre par une adresse de l'assemblée nationale à la France. Mirabeau fut chargé de la rédiger , et il me transféra cette fonction : je la pris d'autant plus volontiers que je me flattais encore qu'une adresse solennelle , appuyée du sceau de l'autorité , pourrait servir de véhicule à des vérités d'une grande importance ; je ne voulais pas pallier les désordres de la révolution, mais montrer au contraire , avec toute la force dont j'étais capable, que la nation était perdue si elle se laissait égarer plus longtemps par de fausses idées de liberté , et si la licence prenait son masque pour la rendre odieuse. Cette composition ne fut pas si rapide que l'adresse au roi , parce que l'objet était plus compliqué et plus délicat, car il y avait beaucoup de ménagemens à prendre pour ne pas blesser l'assemblée même qui avait l'oreille chatouilleuse d'un despote
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et qui s'oiïensait au moindre reproche indirect. Je fus trois jours à ce travail : il fut très bien reçu, mais il fit à-peu-près sur la nation l'effet d'un sermon sur un auditoire ; à peine applaudi , il était déjà oublié. J'ai retrouvé dans mes papiers l'original de cette adresse , telle que je la donnai à JMirabeau; il y a deux ou trois traits de sa plume , et le comité de rédaction y fit quelques légers changemens. (i)
Quelques jours après , Duroverai me communiqua une proposition qui lui avait été faite par un banquier de Paris (M. Delessert ) ; ce n'était rien moins que de recevoir une somme d'argent comme un témoignage ^e reconnaissance du service que nous avions rendu en soutenant le plan du ministre , car on savait bien l'influence que nous avions sur Mirabeau, et l'on soupçonnait tout au moins la part que j'avais dans la composition de quelques discours et de l'adresse à la nation. M. Delesseit avait parlé au nom de plusieurs banquiers et avançait de sa part une contribution de cent louis. Duroverai n'avait ni accepté ni rejeté, mais il avait dit qu'il m'en parlerait. Je fus très fâché qu'il ne se fût pas prononcé d'adord par le refus le plus tranchant, comme il n'aurait pas manqué de le faire si la proposition de ces messieurs avait précédé le service au lieu de le suivre. Nous n'avions rien fait à leur considération, ils ne nous devaient rien ; je ne
(l) Voyez Pures jiistificatiies , n" 3.
visdans la prétenduegratitude qu'unsalaire déguisé; et il suffisait bien qu'un tel don ne pût pas s'avouer tout haut, se proclamer, pour montrer qu'il était illicite et renfermait un gage de vénalité : le seul soupçon d'intérêt personnel me paraissait si flétrissant que Duroverai eut de la peine à me montrer qu'il n'y avait point d'injure dans l'offre de M. Delessert. La réponse fut faite en conséquence; il est clair que c'était une tentative qui n'était pas même trop indirecte : Je n'y pensai plus et n'en ai jamais parlé à M. Delesseit.
Lorsque l'assemblée fut transportée à Paris et qu'elle tenait ses séances à l'arclievêché , j'engageai Mirabeau à faire voter des remercîmens à M. Bailly et à M. de Lafayette , et je fis un discours où je représentais les difficultés de leur conduite politique au milieu de ces temps orageux. Comme il était très jaloux de leur popularité, cette proposition ne lui plut pas d'abord , mais je savais bien qu'il ne résisterait pas au plaisir d'être l'auteur d'une motion toute écrite dont il était content. Le maire et le commandant de Paris furent d'autant plus flattés (ju'ils s'y attendaient moins , et j'eus le plaisir de 1 approcher au moins poui" quelques jours des hommes dont l'union me paraissait avantageuse à la chose publique. Les jalousies , les haines , les malveillances entre les personnages principaux étaient une des maladies de la révolution : s'il avait été possible de les faire agir de concert, ils auraient donné un mouvement uniforme à l'assemblée et à
la nation ; mais les vœux que je formais à cet égard étaient les rêves de l'inexpérience. 11 n'y a que la force du gouvernement qui suspende les passions particulières et qui leur imprime une action commune. Dans les gouvernemens faibles il se forme une multitude de petits touibillons opposés ; tous les candidats de la faveur publique , voulant chacun se faire leur petite fortune indépendante, se haïssent comme des rivaux et s'afifaiblissent les uns les autres , jusqu'à ce qu'ils retombent sous la main d'un seul.
M. de Lafayette était dans son moment d'éclat ; il était maître du château , et la garde nationale lui était dévouée ; il avait une manière de jouir modeste ; ses intentions étaient pures ; son caractère personnel lui attirait l'estime; sa maison, sous les auspices d'une femme vertueuse et même dévote , était distinguée par cette bienséance des mœurs que
la noblesse française avait trop oubliée Je fus
invité à dîner chez lui avec Mirabeau, M. de la E.0chefoucauld, M. de Liancourt et plusieurs autres. Je jouissais d'une réconciliation que j'avais opérée sans qu'on soupçonnât que j'en fusse l'auteur.
Autant qu'il m'en souvient , il fut question à cette époque de faire entrer Mirabeau dans le ministère ; il y avait des pourparlers, des négociations : M. Necker était à-peu-près gagné ; le roi avait presque consenti, mais il y avait une condition sine quâ non : c'est que Mirabeau voulait rester membre de l'assemblée , sans quoi son entrée au ministère le
perdait sans servir la cause publique. Il y eut quelque soupçon , peut-être quelque trahison secrète ou quelque indiscrétion ; car , dans le temps même où la chose était en train, Lameth ou Noallles ou Duport , en un mot quelqu'un de ce parti fit dans l'assemblée , encore séante à l'archevêché , la motion de déclarer qu'aucun membre ne pourrait accepter de place du pouvoir exécutif, et que les ministres ne pourraient pas siéger dans l'assemblée. Mirabeau s'y opposa en vain. Durovorai , si je ne me trompe, lui fit un discours très concluant sur cette question ; les suffrages furent presque partagés , mais la motion des Lameth l'emporta. Ce fut en vain qu'on cita l'usage de l'Angleterre ; ou plutôt , l'exemple des Anglais , au lieu de faire pour , faisait contre. La moindre idée d'imitation blessait la vanité des novateurs , et l'on prétendait faire une monarchie sans conserver un seul élément monarchique. On peut imaginer à quel point Mirabeau fut exaspéré quand ses projets d'ambition furent renversés par cette motion des Lameth.
Sieyes avait proposé dans le comité de constitution deux idées qui furent rejetées, et que, selon sa coutume , il ne se donna aucune peine pour faire adopter. L'une était une inscription civique pour admettre les jeunes gens avec quelque solennité dans le corps des citoyens actifs ; je goûtai cette idée , non comme une grande mesure législative , mais comme un moyen d'inspection et d'éducation pour la jeunesse. Je composai un petit discours
dont Mirabeau se chargea et qui fit passer l'adoption civique tout d'une voix. Sieyes fut flatté de la petite humiliation du comité, et en sut gré à Mirabeau, mais beaucoup plus à moi ; il ne lui fut pas difficile de deviner ma part , car c'était dans une conversation chez l'évêque de Chartres qu'il avait parlé de cet objet , et j'avais témoigné le regret que la proposition eût été éconduite.
L'autre question, que je traitai avec le même succès , est sortie de ma mémoire , mais je la retrouverai en parcourant le Courrier de Provence.
Il s'agissait alors de déterminer les qualifications nécessaires pour être éligible. Duroverai fit un discours pour Mirabeau qui tendait à déclarer les faillis inadmissibles aux emplois publics; c'était une loi de Genève dont Montesquieu avait fait un chapitre à part pour en démontrer l'utilité. Il y a pourtant des objections très fortes : un failli peut l'être sans qu'il y ait de sa faute , et il est dur d'ajouter au malheur celui d'une exclusion toujours un peu flétrissante ; un failli peut être un homme d'une grande capacité, et il n'est pas convenable de priver le public des services qu'il peut lui rendre : cependant l'expérience de Genève montrait que les avantages l'emportaient sur les inconvéniens, et l'autorité de Montesquieu , quoiqu'elle ne fût pas bien forte auprès du parti démocrate , aida au succès de cettre motion. M. Reybaz inséra à ce sujet une lettre plaisante dans le Courrier de Provence, (i)
(l) Voyez Pièces jttstifwatites , n" 4.
J'ai oublié de faire mention d'une autre loi qui fut faite à Versailles , après que le roi était déjà venu à Paris, et qui fut suggérée par Duroverai : c'est la loi martiale . Les insurrections étaient devenues si fréquentes que les fonctions d'un officier municipal ou d'un commandant de place étaient devenues plus difficiles qu'en présence de l'ennemi. En plusieurs endroits, les troupes, saisies du même esprit que le peuple , loin de seconder l'autorité , se rangeaient du coté des séditieux : la révolution était dans l'armée comme dans la nation. Une poignée de mutins suffisait pour faire trembler le gouverneur d'une citadelle : tout acte de défense personnelle devenait un crime capital , et les clameurs de la populace étaient bien plus redoutables que ne l'auraient été les batteries d'un ennemi Mirabeau disait depuis long-temps qu'il fallait faire cesser celte dictature du peuple, et il fut le premier, si je ne me trompe , à proposer la loi martiale qui éprouva une vive opposition. C'est encore une chose remarquable qu'il ait combattu le parti populaire , dans cette circonstance , sans rien perdre de sa popularité. Duroverai avait composé son projet de loi d'après le modèle anglais ; l'Angleterre fut souvent citée dans cette discussion et toujours à faux. Il y avait alors à Versailles deux avocats anglais avec qui j'étais lié : Duroverai , qui avait une activité surabondante dans l'emploi des moyens pour faire passer son projet , me pressa de m'adresser à eux et de les engager à écrire une lettre
à Mirabeau, dans laquelle ils expliqueraient la nature de la loi martiale , et détruiraient toutes les fausses idées qu'on s'en était faites. Je lui assurai que celte tentative serait inutile et que j'avais de bonnes raisons de croire qu'ils n'en feraient rien ; mais après des sollicitations reitérées , je m'employai auprès d'eux pour les engager à cette démarche; je leur demandai s'ils voudraient répondre à une lettre de Mirabeau qui leur demanderait des explications. Je ne pus l'obtenir ni de l'un ni de l'autre : ils ne voulaient pas que leur nom put être cité , que leur lettre pût être communiquée , ni qu'on pût soupçonner qu'ils se mêlaient en aucune manière d'influer sur les délibérations d'une assemblée.
Je n'aurais pas fait mention de cette circonstance, si ce n'était pour observer que ce caractère de réserve est un trait national , et que la peur de se mettre en avant dans un objet qui leur est étranger, le soupçon même d'une intrigue , d'une intervention gratuite , est un sentiment aussi commun parmi les Anglais que le désir de se produire et de se mêler de tout est un sentiment universel parmi les Français.