CHAPITRE XI
Liaisons de Blirabeau avec la cour. — Confidences à ce sujet. — Plan de contre -révolution par Mirabeau. — Départ du roi. — Base de ce plan. — Appel à toute la France. — Décrets de l'assemblée annulés. — Convocation immédiate d'nne autre assemblée, etc., etc. — Étonnement de Fauteur. — Sa résolution. — Conversation et discussion de ce plan. — Mirabeau s'engage à y renoncer. — Une autre marche lui est substituée. — Le marquis de Favras. — Son procès. — Inquiétudes de Mirabeau. — Discussion sur les biens de l'église. — Pelin, auteur des discours de Mirabeau sur ce sujet. — Ses rapports avec Miiabeau. — Anecdotes.
J'ai dans l'esprit des dates confuses sur les mois de novembre et décembre. Ce fut dans le mois de novembre que Duroverai fit une course en Angleterre qui ne devait durer que huit jours et qui prolongea son absence pendant quatre ou cinq semaines. M. Reybaz se chargea de sa partie pour le Courrier de Provence : il venait rarement à l'assemblée dont il était ti'op éloigné , et travaillait d'après les journaux qui s'étaient beaucoup multipliés ; le Moniteur avait commencé et recueillait presque tous les discours bons ou mauvais.
Le récit que j'ai à faire exigei'ait une grande pré-
cision dans les dates, mais je ne puis pas les retrouver dans ma mémoire sans être aidé de quelques documens : je ne pourrai compléter cette narration qu'à Londres.
Duroverai était absent. Mirabeau vint me trouver un matin et me dit qu'il avait à me faire la communication la plus importante. Il commença par me représenter sous les plus noires couleurs , selon sa coutume, la désorganisation complète du royaume et l'impuissance de fliire aucun bien avec les élémens dont l'assemblée nationale était composée. J'attendais avec anxiété où devait conduire cet exorde qui était le langage de tous ceux qu'on appelait les contre-révolutionnaires. Il sortit de son portefeuille un papier de sept ou huit pages écrites de sa main , et me dit: « Voici un plan qui peut encore sauver la France et lui assurer sa liberté ; car vous me connaissez trop , mon bon ami, pour penser que je puisse entrer dans aucun projet dont la liberté ne soit la base. Lisez étaliez jusqu'à la fin sans vous inteirompre Je vous parlerai ensuite des moyens d'exécution , et vous verrez qu'ils répondent à la grandeur de la mesure ; je ne puis pas cependant vous dire tout ni vous nommer les principales personnes intéressées, c'est un secret d'honneur, un engagement solennel. »
C'est ici où je regrette l'imperfection de ma mémoire, et le laps de temps qui a effacé la plus grande partie des détails de ce projet. La base de tout était le départ du roi qui ne pouvait plussouf-
frir sa captivité à Paris : il devait se rendre à Metz ou dans quelque autre place forte où il avait des généraux qui répondaient de quelques régimens fidèles; il devait, dès qu'il serait arrivé à sa destination , faire une proclamation qui serait un appel à toute la France , où il letracerait ses bienfaits et
les crimes de la capitale Il déclarerait tous les
décrets de l'assemblée nationale absolument nuls , comme contraires aux cahiers , et fondés sur une usurpation manifeste. Il dissoudrait l'assemblée même et ordonnerait immédiatement la convocation des bailliages pour nommer d'autres députés. 11 devait en même temps ordonner à tous les commandans de maintenir leur autorité , et aux parlemens de rentrer dans toutes leurs fonctions et de sévir contre les rebelles. Il devait appeler à lui toute sa noblesse et la sommer de se rendre immédiateuîent auprès de lui pour la défense du trône et du monarque. Mirabeau devait rester à Paris et veiller sur les mouvemens de l'assemblée. A l'époque de la proclamation royale , tout le côté droit et une partie des plus modérés du côté gauche devaient voter , ce me semble , pour se rendre immédiatement auprès du roi et se séparer de tous ceux qui refuseraient d'agir de concert avec lui : c'était le moment d'une scission complète. Si Paris persévérait dans sa désobéissance , on devait lui couper toutes les communications et le réduire par la famine ; on était sur que tout le clergé , que l'assemblée nationale avait dépouillé de ses biens , emploie-
rait toute sa puissance religieuse sur l'esprit des peuples, et les évoques devaient se réunir pour protester, au nom de la religion , contre les usurpations sacrilèges de l'assemblée. Il y avait environ quatre ou cinq pages de détails de la même nature : il me parut que tout était combiné avec beaucoup d'art , et que toutes les parties du plan marchaient de concert.
Je ne saurais exprimer quelle fut mon émotion , ou , pour mieux dire , mon effroi à cette lecture Après quelques momens de silence, je.
dis à Mirabeau que je reconnaissais son amitié dans cette confidence , que je n'avais aucune remarque à lui faire , que de tels évènemens passaient ma portée , que je n'étais point compétent pour juger du sort de la monarchie et pour prononcer entre le roi et l'assemblée ; mais que ma résolution était prise de ne pas rester deux jours de plus à Paris , et que j'allais immédiatement préparer mon départ.
Le ton de cette conversation est encore dans ma mémoire : nous parlions à voix basse , avec lenteur , comme des hommes qui pèsent toutes leurs paroles , et qui, pour contenir leur émotion intérieure, compriment tous les mouvemens du corps , et ont peur d'une explosion soudaine.
" Vous êtes dans une grande erreur , me dit Mirabeau étonné de ma résolution : vous croyez que ce plan est le signal d'une guerre civile ; vous ne savez pas à quel point la France entière est encore attachée à son roi , et que nous sommes essen-
tiellement monarchiques. Au moment où le roi sera Jibre , l'assemblée sera réduite à rien : c'est un colosse avec lui , mais sans lui c'est une montagne de sable. Il y aura quelques mouvemens au Palais- Royal. Si Lafayette veut fiiire le Washington et se mettre à la tête de la garde nationale, Lafayette méritera de périr, et son sort sera bientôt décidé. — Et celui de beaucoup d'autres , lui dis-je eu l'interrompant ; l'assassinat va présider aux massacres. Je ne sais quels sont vos moyens d'exécution, mais je suis sûr qu'ils sont radicalement mauvais , parce que le roi n'a pas assez de caractère pour les soutenir : il fera avorter ce plan comme tous les autres. — Vous ne connaissez pas la reine , me dit-il; elle a une force d'esprit prodigieuse, c'est un homme pour le courage. — Et l'avez-vous vue? lui dis-je; a-t-on consulté avec vous, ètesvous bien sûr qu'on se fie à vous? Considérez avec qui vous allez agir, avec quels hommes vous aui-ez à faire. Supposez-vous à Metz ou dans toute autre place , et comptez que , si ce plan réussit dans son commencement , vous serez le premier homme rejeté, car vous vous êtes rendu redoutable et on ne vous le pardonnera jamais. Mais laissons les considérations personnelles : tout ce qu'on a fait jusqu'à présent contre l'assemblée n'a-t-il pas tourné en sa faveur? n'a-t-elle pas pour elle toute la puissance de l'opinion ? n'a-t-elle pas paralysé les finances et l'armée? Le roi sera sur les frontières : il aura le secours de l'empereur ; mais est-il dans son ca-
ractère de devenir le conquérant de son peuple? est-ce avec des troupes autrichiennes que vous viendrez établir la liberté , et n'est-ce pas une démence que de commencer par le plus grand de tous les malheurs la régénération de la France...? » Je me souviens qu'animé peu-à-peu par cette conversation , je n'étais plus sur mes gardes , que ma voix s'était élevée , et qu'après un éclat subit nous fûmes également surpris , Mirabeau et moi , de ne plus entendre le son d'un violon auquel nous n'avions point fait d'attention et dont on jouait dans une chambre voisine qui n'était séparée que par une cloison assez mince, n On pourrait nous écouter, dit Mirabeau; passons dans une autre chambre. J'ai fait moi-même, me dit-il, une partie des objections que vous me présentez; mais je suis sûr que la cour est déterminée à cette tentative, et je crois qu'il importe que je m'y associe pour la faire réussir et la conduire dans le sens de la liberté , plutôt que de laisser faire de nouvelles fautes qui achèveront de tout perdre. Si on échoue , c'en est fait de la monarchie. — Et comment un homme de bon sens , répondis-je , peut-il jouer à cette infernale loterie ? Vous êtes aigri contre l'assemblée nationale depuis le décret qui vous exclut du ministère ; votre ressentiment vous égare à votre insu. Si vous saviez que ce projet a été formé par d'autres que par vous , vous le regarderiez comme le plus grand de tous les crimes , à moin* qu'il ne vous parût la plus grande des folies. Je
conviens avec vous que l'assemblée est très mal conduite; mais je suis persuadé que, si l'on pouvait réunir sincèrement sept ou huit personnes et les faire marcher de concert , il n'y a rien de bon qu'on ne pût en faire. Si vous avez du crédit à la cour, ce que je ne crois pas , employez-le à leur donner ce conseil et à travailler en dedans et non pas en dehors. Tous ces demi-projets , toutes ces fantaisies contre-révolutionnaires ne font que maintenir l'inquiétude générale et fournissent aux alarmes éternelles des jacobins et du comité de surveillance : en un mot , c'est dans l'assemblée que vous avez du crédit et du pouvoir ; hors de là vous n'en avez plus ; et si la cour veut se fier à vous , il vcfus est plus aisé de la servir comme député que comme ministre. »
Voilà ce qui me reste de l'esprit général de cette conversation qui dura deux ou trois heures. J'ébranlai fortement Mirabeau , et peu-à-peu il en vint à m'avouer qu'il n'avait offert ce plan que lorsqu'il avait été sondé pour savoir si l'on pouvait compter sur lui , dans le cas où le roi s'éloignerait de la capitale. Je lui fis facilement apercevoir ce que la passion lui avait déguisé , qu'il ne s'agissait de la part de la cour que d'un projet hypothétique , et qu'il n'avait aucune donnée certaine, puisqu'il n'était pas dans la confiance immédiate des Tuileries , et qu'il y avait bien de la différence entre donner un plan ou entrer dans le conseil même qui se chargeait de la décision. Cette considération
fut décisive pour lui : il sentit qu'il n'était employé que secondairement , puisqu'on ne l'avait pas même informé du nom des principales personnes qui avaient formé le projet d'évasion , et qu'il ne pouvait pas répondre que le roi voulût y consentir et en adopter vigoureusement les suites. La conséquence fut qu'il me donna sa parole d'honneur de se retirer tout-à-fait, et d'engager Monsieur, car c'était lui qu'on mettait à la tète de ce plan , de s'en désister, et de déterminer la cour à tourner toutes ses vues vers l'assemblée nationale. Deux ou trois jours après , Mirabeau me dit que nonseulement le projet était abandonné de sa part , mais qu'il l'était par la cour elle-même ; que le roi , toujours irrésolu , penchait pour son évasion lorsqu'il était poussé à bout par quelque nouvelle attaque de l'assemblée , mais qu'aussitôt qu'elle le laissait tranquille , il n'en voulait plus entendre parler. Le système actuel était de former un parti d'union entre tous ceux qui montraient des intentions modérées , et l'on regardait Mirabeau comme essentiel dans l'exécution de ce plan. Peu de jours après, à un dîner chez l'évêque de Chartres, Brissot me dit d'un air de triomphe : « Eh bien ! vous vous moquez éternellement de notre comité de surveillance et de nos découvertes de conspiration ; mais, pour cette fois, vous ne vous moquerez plus. Nous tenons tous les fils d'un complot, nous avons le nom des grands personnages , nous avons les preuves : je ne vous dis rien de plus; la dénon-
SUR MIRABEAU. loi
dation vous apprendra demain de quoi il s'agit. » Le lendemain, le comité de surveillance dénonça le marquis de Favras , qui était au service de Monsieur, et donna des indices très forts d'un projet pour enlever le roi et le conduire dans quelque ville frontière. Je sais que Monsieur fut très alarmé : il se crut obligé d'aller à la commune de Paris pour désavouer toute espèce de liaison avec le man{uis de Favras ; il écrivit à l'assemblée une lettre dont Mirabeau se donna à moi pour l'auteur. L'orage fut écarté. Favras, ruiné et joueur, était un de ces aventuriers qu'on sacrifie toujours quand ils se sont exposés eux-mêmes. 11 se conduisit , dans le cours de la procédure , avec autant de sang-froid que le public y mettait de passion. S'il avait été un des agens de Monsieur, il lui fut fidèle jusqu'à la fin , et monta sur l'échafaud avec un courage qui aurait pu honorer une vie plus respectable que la sienne. Le secret de l'intrigue n'a pas été connu; mais je n'ai pas douté que ce ne fût un de ces hommes qu'on veut employer comme instrumens , et que la vanité pousse beaucoup audelà de ce qu'on leur demande ; au lieu de se borner à leur partie , ils ont cette ambition , qui perd tout dans les affaires , d'embrasser des objets audelà de leur portée et de se découvrir à force d'activité. La triste catastrophe de Favras dut faire sentir à la cour la nécessité d'appliquer toute sa politique à se concilier un parti dans l'assemblée. Pour Mirabeau, il donna cent malédictions à ces
brouillons de courtisans , à ces saltimbanques conspirateurs qui voulaient rétablir la monarchie avec un brelandier perdu de dettes ; mais les louanges qu'il donna à l'intrépidité de Favras dans son dernier interrogatoire me firent soupçonner que sa mort n'avait pas moins calmé ses amis que ses ennemis.
Je ne dois pas oublier la part que prit Mirabeau dans la question des biens de l'église. Turgot, dans son article Fondation de l'Encyclopédie , avait démontré que le législateur était toujours maître de détruire les corporations particulières lorsqu'elles paraissaient nuisibles à la chose publique : il avait démontré l'absurdité de croire (\\i xine fondation , c'est-à-dire la volonté privée d'un individu , pût être considérée comme une loi immuable. Il s'ensuivait de ces principes que le clergé n'étant qu'un corps de fonctionnaires publics , ses propriétés n'étaient qu'un salaire; tant que le clergé était regardé comme nécessaire à l'état, il fallait le payer; mais on avait le droit de lui assigner sa paie sur le revenu public , comme l'armée , ou sur des fonds appropriés , comme des terres ou des dîmes. La question était uniquement de savoir s'il fallait lui laisser un domaine territorial ou de le salarier comme les autres fonctionnaires publics. L'évèque d'Autun était le premier qui avait proposé de vendre les biens du clergé pour la rédemption de la dette, et d'y substituer un salaire fixe. Mirabeau avait embrassé la même opinion, qui était celle du côté
gauche et de tout le parti populaire : on avait en cela deux motifs , l'immense héritage du clergé dont on entrait en possession , et son abaissement qui pax'aissait nécessaire dans une constitution démocratique. Un clergé puissant est un instrument redoutable entre les mains d'un roi. La cause du clergé fut vigoureusement défendue par l'abbé Maury , l'archevêque d'Aix et plusieurs autres.
Je ne me mêlai point de cette discussion ; je ne fis aucun discours pour Mirabeau : j'avais sur cet objet mon opinion particulière, c'est qu'on ne doit point immoler de victimes pour le bien public , et qu'il était injuste de dépouiller le clergé pour payer la dette nationale. L'abolition des couvens , faite avec ménagement, était une mesure d'humanité et de sagesse; la réduction future du salaire des ecclésiastiques était compatible avec la justice et la prudence; mais il me paraissait essentiel de ne pas diminuer d'une obole la jouissance des possesseurs actuels , et j'ai eu sur ce point des disputes avec des bénéficiaires eux-mêmes , par exemple avec l'abbé Morellet , qui aurait consenti pour sa part à quelque sacrifice et qui aurait approuvé des réductions proportionnelles dans le sort des prélats et des grands commendataires. J'avais pris en Angleterre ce principe , qui y est consacré dans toutes les réformes , de ne jamais les faire aux dépens des personnes vivantes; mais en France, personne n'en avait d'idée. L'ancien gouvernement ne l'avait jamais suivi ; on l'avait violé dans l'affaire des je-
suites : M. Necker lui-même ne l'avait point observé ; il n'avait cessé de léduire, de retrancher , d'économiser , sans s'embarrasser de l'intérêt des individus dépouillés ; et quand on ne leur ôtait pas le nécessaire absolu , on croyait leur faire grâce. L'inflexible Camus , avec sa dureté janséniste , gouvernait en despote les pauvres pensionnaires de l'état , et parce qu'en les dépouillant de leurs pensions il ne se les appliquait pas à lui-même, il passait pour un vertueux défenseur des intérêts du peuple, pour un rigide Caton , en multipliant des décrets qui faisaient des milliers de malheureux sans faire un seul heureux ; car les pensionnaires , la partie souffrante , faisaient une perte sensible qui affectait leur existence même , tandis que le public , la partie gagnante, faisait un gain imperceptible , divisé comme il l'était sur la masse de la nation. Quels réformateurs que des hommes qui ne savent qu'immoler les uns pour améliorer le sort des autres !
A cette époque on aurait dit que les ecclésiastiques n'étaient pas partie de la nation française. L'assemblée nationale ne portait pas si loin les préjugés, et se proposait de leur faire un sort qui aurait été suffisant , s'il n'y avait pas eu à déchoir ; cependant ils auraient souffert sans murmure, si on leur avait assuré ce traitement qu'on leur promettait ; mais le dépouillement fut réel , et le remplacement ne fut pas long-temps acquitté.
L'homme qui fit les discours de Mirabeau était
un nommé Pélin , un Marseillais , procureur de profession ou avocat , et qui dans sa première jeunesse avait trempé dans quelques affaires un peu sales , et avait ou subi quelque jugement ou échappé par un voyage de prudence aux îles ; en un mot , sa réputation était un peu flétrie. Il avait servi Mirabeau à l'époque de sa tumultueuse élection à Marseille , et il était venu à Paris , à- peu-près vers le mois d'octobre , avec une femme très jeune et très jolie , sachant bien sans doute qu'il n'y avait point de danger pour elle dans l'école austère du tribun du peuple. Pélinétait un hommeen apparence fort doux et même timide : il ne parlait point trop ; il était réservé et discret, peu brillant , mais capable ; il disparaissait presque en piésence de Mirabeau qui le traitait fort en subalterne , et prenait souvent avec lui un ton dont j'étais surpris; car Pélin lui était utile , il lui avait fait un rapport sur Marseille , un autre sur les municipalités , et d'autres travaux que j'ai oubliés : il était payé pour tous ces services et se plaignait de ne pas l'être assez. Mais ce qui donnait à Mirabeau ce ton de dédain et de hauteur , c'est qu'il avait un fonds de mépris pour lui, quoiqu'il connût ses talens et qu'il voulût les employer. Un discours de Pélin sur les biens de l'église me rappelle une scène dont je fus témoin par hasard. Je ne l'avais pas entendu. Maury s'était levé pour le réfuter et avait eu un très grand succès. Mirabeau, très peu en état de suivre l'abbé Maury dans tous les détours d'une
question de ce genre , avait demandé la parole pour le lendemain. Arrivé chez lui , il fait demander Pélin qu'on ne trouve pas ; il expédie deux ou trois messages , on revient sans savoir où il est ; vers le soir, l'inquiétude de Mirabeau augmente ; il faisait partir de nouveaux courriers lorsque enûn Péliu arrive ; comme je voyais l'homme en colère et que ses éclats devenaient humilians en présence d'un tiers , je me retirai dans un cabinet à porte vitrée que je fermai sur moi ; mais je ne pus pas perdre un mot de cette tempête qui fondit sur le pauvre Pélin. « Étiez-vous à l'assemblée ? — Non. — Comment , vous n'y étiez pas ! Voilà vos procédés à mon égard ! voilà les embarras où vous me jetez ! Maury a parlé pendant une heure... Que pouvez-vous répondre à un discours que vous n'avez pas entendu? Vous aimeriez mieux en écrire un autre contre moi , je vous connais bien ; mais je vous déclare qu'il me faut pour demain matin une réfutation complète. Vous trouverez dans les papiers du soir quelque extrait de son discours. '> Pélin fit quelque difficulté et proposa un renvoi : la question pouvait s'ajourner, etc. Mirabeau le prit à la gorge en le poussant contre un mur , et lui dit qu'il voulait être servi sans délai , et qu'il n'avait qu'à prendre garde à sa conduite. Pélin , ses humeurs ainsi préparées pour l'éloquence et le travail , se retira vers sept heures du soir ; et ce qui m'a paru presque incroyable , c'est que le lendemain , à sept heures du matin , je reçus de Mirabeau un énorme
cahier et un billet qui me conjurait de jeter les yeux sur la production nocturne de Pélin ; de donner quelque soin particulier au commencement et à la fin , et de la lui envoyer à midi à l'assemblée. Je me mis à lire ce discours , et je fus étonné de la marche des idées , de la force de l'argumentation , de l'enchaînement logique de toutes les parties , de la subtilité de la réfutation dans les occasions où Maury avait eu l'avantage : c'était un pur écrit de raisonnement. Pélin n'avait ni imagination ni éloquence ; son style était celui d'un avocat ordinaire qui discute et n'embellit rien. Mirabeau , moins sensible à ce mérite qu'à celui dont Pélin était dépourvu, ne lui rendait pas justice. Je lui envoyai son cahier en l'assurant qu'il pouvait le lire sans se compromettre ; je n'avais fait qu'élaguer quelques superfluités , et j'étais dans l'étonnement de la facilité et de la dialectique de cet ouvrage. Après toute cette diligence , la question fut ajournée et le discours ne parut que dans le Courrier de Provence.
Mirabeau m'assura depuis , à l'occasion de Pélin , que ce dernier était tellement vénal qu'il avait écrit plus d'une fois pour les deux partis, et s'en faisait un amusement et un revenu; mais il fallait bien qu'il y trouvât quelque fonds de confiance , puisqu'il continuait à s'en servir. Pélin , qui aurait dû , ce semble , jouer un très grand, rôle dans le jacobinisme , avait été employé dans les Pays- Bas par la famille d'Aremberg, et s'est trouvé im-
pliqué peu-à-peu dans le parti de l'aristocratie. Si cet homme eût eu plus d'honnêteté ou plus de caractère, il aurait eu un rang distingué dans une révolution qui ouvrait une carrière à tous les talens.