‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 20 sur 56 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Habitudes tic Mirabeau changées. — Sa maison à la Chaussée -tl'Antin. — Son luxe. — Ses dépenses. — 11 refuse de prendre le titre de son père. — Il reçoit 20,000 fr. par mois. — Ses liaisons avec le prince d'Aremberg. — Discussion violente entre Mijabeau, Clavière et Durovcrai. — Retenue de Mirabeau même dans ses accès de colère. — L'auteur les réconcilie. — Election graduelle. — Idée de lauteur. — Motion de Mirabeau sur ce sujet. — Barnave la combat. — Mirabeau l'abandonne. — Réflexions.

Mirabeau avait quitté son hôtel garni et s'était logé à la Chaussée-d'Antin dans une maison qu'il orna comme le boudoir d'une petite-maîtresse. Son goût pour le luxe n'avait jamais pu se satisfaire dans les circontances étroites où il avait vécu ; mais il aimait le plaisir et le faste , les meubles élégans , une table recherchée , une compagnie nombreuse ; cependant il n'y aurait rien eu à blâmer dans son train s'il n'avait été au-dessus de ses facultés. Son père lui avait laissé un titre de marquis qu'il n'avait pas voulu prendre , parce qu'il croyait avoir rendu le sien plus célèbre, et des terres assez considérables , mais chargées de dettes et dévorées

d'usure. 11 me confia qu'on lui avait fait des offres pour sortir de cet embarras et rentrer dans la possession de ses biens. La source en aurait été suspecte à un homme d'un caractère fier et indépendant : c'était encore Monsieur qui s'engageait à lui payer 20,000 fr. par mois jusqu'à ce que ses affaires fussent liquidées , et à devenir son seul créancier ; voilà du moins la tournure spécieuse qu'on donnait à une pension de la cour ; c'était le duc de Lévis , attaché à Monsieur depuis son enfance , qui avait ménagé cet arrangement. Mirabeau ne songea guère à payer ses dettes , excepté les plus pressantes , et probablement on ne l'avait pas trop attendu ; mais comme la cour avait , en apparence , abandonné le projet de contrerévolution par l'évasion du roi , et s'appliquait à se former un parti dans l'assemblée , il fallait fournir à Mirabeau des moyens d'action et une maison montée; une table ouverte était une condition essentielle pour rassembler les hommes dont il avait besoin : il est vrai d'un autre côté que ses dépenses devaient faire naître des soupçons sur ses ressources , et qu'un tribun du peuple , qui faisait le Lucullus , ne pouvait manquer de devenir suspect. La pension de 20,000 fr. ne fut pas longtemps payée : on trouva que Mirabeau n'était point docile , qu'il ne consultait point la cour, qu'il n'avait point les ménagemens qu'on se croyait en droit de lui imposer, et lui de son côté traita avec le plus grand mépris des hommes qui avaient,

disait-il , l'absurdité de vouloir le rendre inutile en lui faisant perdre la popularité qui était l'instriUTient de ses succès.

Il avait dans le même temps une autre prise à la cour par le prince Louis d'Aremberg , qui était dévoué à la reine et qui voyait mieux que les autres courtisans la grande faute qu'on avait faite de négliger les moyens d'influence et d'insinuation dans l'assemblée. Mirabeau m'avait présenté chez lui , ainsi que Duroverai et Clavière. Les entretiens dont je fus témoin , et qui n'étaient pour ainsi dire que des propos publics , ne roulaient que sur la nécessité d'opposer des écrits sages et mesurés à la licence effrénée de la presse , de prévenir les excès de la liberté qui ne pouvaient manquer de lui être funestes , de persuader à la nation que le roi était entré de bonne foi dans la révolution , et de combattre cette défiance éternelle qui énervait toutes les mesures du gouvernement. II est certain qu'à cette époque il n'y avait plus d'homme sage et honnête en France qui ne dut embrasser le parti du roi , puisqu'il s'était lié , soit par honneur , soit par faiblesse , mais surtout par l'horreur d'une guerre civile, à marcher de concert avec l'assemblée nationale , et que rien ne pouvait le détacher de ce parti que des pi'océdés violens et des attaques directes contre les derniers restes de la royauté. Mirabeau, qui savait l'art de faire valoir ses amis comme de se faire valoir par eux, et qui mettait une sorte d'orgueil généreux à les présenter sous le

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