‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 22 sur 56 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Départ de l'auteur. — Motifs de ce départ. — Barrère. — Barnave. — Pétion. — Target. — Mallouet. — Volney.

— Robespierre. — Moreilet. — Necker. — Champfort.

— Retour à Paris avec Achille Duchâtelet. — Soa caractère. — Anectlotes. — Conversation avec Mirabeau.

— Ses liaisons avec la reine. — Il diiige la cour. — Rapport du comité diplomatique. — Part de l'auteur dans ce rapport. — Anecdote à ce sujet. — Luxe de Mirabeau augmenté. — Mot de l'auteur à ce sujet. — L'abbé Lamourette. — Mirabeau , président de l'assemblée. — Jugement sur cette présidence. — Mauvaise santé de Mirabeau. — Ses pressentimens. — Son émotion en quittant l'auteur. — Ses prévisions sur le sort de la France. — Sa mort.

Je quittai Paris au commencement de mars. J'avais plusieurs raisons qui me déterminèrent ; les liaisons entre Mirabeau et Duroverai étaient devenues orageuses par les querelles qu'avaient suscitées les friponneries de madame Le Jay sur le Courrier de Proi'ence dont elle nous avait pris tous les profits. Je m'étais refroidi sur mes grandes espérances de régénératien et de bien public , non que je ne fusse persuadé encore que l'assemblée nationale ne réussit à établir une constitution :

mais j'avais vu ses procédés de près : le charme s'était évanoui, ma curiosité était satisfaite, et l'illusion n'y était plus. Duroverai me laissait une part trop grande du travail ; j'en étais excédé , surtout lorsqu'il fut accompagné dedésagrémens de libraire et de tripotages mercantiles ; d'ailleurs Mirabeau , que j'aimais personnellement par un certain attrait qui tenait à son esprit , à son influence , à ses manières caressantes et affectueuses pour moi , ne m'inspirait plus les mêmes sentimens depuis que je le connaissais trop : il avait de bonnes intentions génél'ales , mais ses passions l'entraînaient sans cesse; il était attaché au roi et voulait servir la monarchie, lorsque tout la menaçait et que les jacobins s'élevaient contre elle ; mais il ne la servait pas par des motifs assez purs , et son train fastueux, entretenu par des moyens peu délicats, m'éloignait peu-à-peu de lui et de sa maison. Ce qui me décida tout-à-fait, c'est que dans plusieurs écrits on commençait à associer mon nom avec le sien. Le premier fut un pamphlet de Pelletier, intitulé : Domine, sah'um Jac regem. Là, en dépouillant Mirabeau de ses ouvrages , ou attribuait à Duroverai les adresses et à moi le Courrier de Provence ; bientôt nous fûmes signalés dans une multitude de libelles. J'avais goûté quelque plaisir à être connu d'une petite société; je .sentis un profond dégoût à être mentionné d'une inanière publique. La réputation d'un faiseur subalterne n'avait rien de flatteur pour i'amour-propre ; celle d'une liaison influente sur un homme

dont la célébrité n'était pas trop pure, alarma ma délicatesse. Au lieu de me prêter le bien que j'avais pu faire et le mal que j'avais servi à prévenir , il était naturel de m'attribuer les excès mêmes que j'avais le plus condamnés. Je vis des personnes très estimables se refroidir pour moi par une suite du mépris que leur inspirait Mirabeau. J'avais longtemps conservé toutes mes premières liaisons à Paris , et je fus affligé en voyant que l'esprit de parti en avait aliéné quelques-unes. Mes amis mêmes m'écrivirent de Londres pour me conseiller de revenir , parce qu'une association avec Mirabeau était déjà un signalement très dangereux a porter , dans la prévention qui commençait à se déclarer contre le parti révolutionnaire. Je revins , et les petits mots de soupçon , les petites questions douteuses , qui commençaient à se répandre dans le cercle de mes connaissances , s'évanouirent par mon retour.

J'avais connu plus ou moins quelques individus dont je dirai un mot ; ce n'est qu'un ineinoranduin qui pourra me sei'vir dans la suite à me rappeler quelques anecdotes , car l'occasion les fait renaître dans ma mémoire comme on retrouve par hasard une chose perdue en en cherchant une autre.

J'ai rencontré quelquefois à dîner Barrère de Vieuzac ; c'était à une table d'hôte de Versailles où se jendaient plusieurs députés ; je le jugeais d'un cai'actère doux et aimable ; ses manières étaient polies, il semblait n'aimer la révolution que par un sentiment de bienveillance. Je suis per-

suadé que son association avec Robespierre et tous les partis qu'il a successivement courtisés et désertés n'était pas l'effet d'un mauvais naturel , mais d'une faiblesse qui le rendait timide et versatile , et d'une vanité qui lui faisait un besoin de jouer un rôle : ses talens , uniquement d'un genre déclamatoire , sont médiocres ; on aurait compté cinquante personnes avant lui dans l'assemblée ; on l'a surnommé l'Anacréonde la guillotine ; mais quand je le connus , il n'était que l'Anacréon de la révolution sur laquelle il faisait dans son Point du Jour de jolies petites phrases d'amoureux.

Barnave avait un logement dans la maison dont nous occupions le plain-pied à Versailles , après avoir quitté l'hôtel Charost.

Je n'aurais jamais pu me lier avec lui , même quand il n'aurait pas été dans la faction Lameth , ennemie de Mirabeau; il avait un amour-propre irritable , un air jaloux et colère , une présomption révoltante , mais beaucoup de talent pour la discussion quand il se fut un peu exercé , car dans les commencemens il était prolixe jusqu'à l'ennui. C'est un des hommes qui se mûrissaient et dont le développement fut rapide (i). Sa jalousie contre Mounier, son co-député , l'avait séparé de lui autant que ses principes révolutionnaii'es.

(l) Mirabeau disait de Barnave, tians uu moment où il était content de lui : n C'est un arbre qui croît pour être « un jour un mât de vaisseau. » (ÎNo/e de l'auteur.)

Je voyais assez souvent Pétion sans deviner le rôle qu'il ferait un jour : il avait l'embonpoint d'un homme indolent et l'allure d'un assez bon homme : mais il était vain et se regardait comme le premier orateur , parce qu'il improvisait toujours comme Barnave. Peu d'esprit, rien de saillant, aucune force d'expression ni de pensée.

J'avais connu Target l'année précédente , mais il était devenus! important depuis qu'il était membre de la grande assemblée , que je me perdis à ses yeux dans la nullité la plus complète ; et après avoir essuyé une ou deux fois ses grands airs boursouflés, je ne fus pas tenté d'y revenir. C'était de lui dont on disait qu'il s'était noyé dans son talent; les grands mots l'étoufTaient : mon amour-propre s'est un peu vengé de ses dédains dans le journal de Mirabeau par quelques plaisanteries , mais il en aurait fallu bien d'autres pour faire la ponction à sou éloquence hydropique.

Je dînais fréquemment à Versailles avec Duroverai , chez Mallouet que nous cessâmes de voir à Paris, emportés dans un autre tourbillon. Il m'a laissé l'impression d'un homme aimable , qui avait des manières douces et des sentimens modérés. Il faisait des gaucheries continuelles dans l'assemblée, dont il ne saisissait point le ton ; jamais il n'était à l'à-propos. 11 allait souvent se heurter sur le mot qui choquait le plus , et se perdait pour des riens ; mais il avait de l'esprit , de la fermeté , des intentions droites et de l'expérience : son ouvrage en fa-

veur de la traite des Nègres n'était pas une recommandation pour lui.

Volney, grand homme sec et atrabilaire , était en grand commerce de flatterie avec Mirabeau ; il avait de l'exagération et de la sécheresse ; il n'était pas des travailleurs de l'assemblée. On voulait un jour imposer silence aux galeries : « Comment ! dit-il , ce sont nos maîtres qui siègent là ; nous ne sommes que leurs ouvriers , ils ont droit de nous censurer et de nous applaudir. »

J'ai causé deux fois avec Robespierre : il avait un aspect sinistre , il ne regardait point en face , il avait dans les yeux un clinotement continuel et pénible. Une fois qu'il était question d'une affaire relative à Genève , il me demanda quelques éclaircissemens , et je le pressai de prendre la parole : il me dit qu'il avait une timidité d'enfant , qu'il tremblait toujours en s'approchant de la tribune , et qu'il ne se sentait plus au moment où il commençait à parler.

Je voyais quelquefois l'abbé Morellet , qui était déjà bien violent contre l'assemblée nationale , à laquelle il aurait pourtant pardonné sa démocratie, si elle avait respecté , non pas l'église qu'il ne respectait guère , mais les biens de l'église dont il avait eu sa portion fort tard , et qu'il était pour lui cruel de perdre si tôt. Comme il avait été un des promoteurs de cet esprit de liberté , lordLansdown lui écrivait qu'il devait se regarder comme un soldat blessé dans une armée victorieuse. La vie-

toire , si c'en était une , ne le consolait point de sa blessure. J'ai vu chez lui Marmontel ; on parlait des philosophes , de ce qu'ils avaient fait pour détruire les préjugés , et des écarts où leurs exagérations avaient entraîné les esprits. Tout ce qu'on avait espéré était bien loin de ce qu'on voyait. Marmontel , qui était du nombre des mécontens, disait : n L'assemblée nationale me fait souvent penser au mot de madame de Sévigné , J'admirerais bien la Proi'ence s'il n'y avait point de Provençaux. )>

J'ai vu quelquefois M. Necker, mais relativement à nos affaires de Genève , et toujours comme ministre. J'ai eu même une correspondance avec lui , et j'ai là-dessus quelques anecdotes que j'écrirai à part.

Champfort était souvent chez Mirabeau : il lui rendait de temps en temps quelques services littéraires , mais surtout il lui communiquait sa violence et son aigreur. Nous avions remarqué qu'après avoir vu Champfort, il était toujours plus exagéré et plus amer. Champfort n'ayant rien à renverser dans l'état , préparait alors pour Mirabeau un discours contre les académies , et surtout contre l'Académie française ; elle était devenue l'objet de ses épigramraes après avoir été celui de son ambition ; y entrer pour la mépriser était le raffinement de l'orgueil.

Vers la fin de 1790, j'aillai passer six mois à Genève pour me retrouver avec ma mère et mes

sœurs qui étaient venues revoir leur pays natal. Je restai environ trois semaines à Paris. Je fis le voyage avec Achille Duchâtelet , dont j'avais fait la connaissance à Londres , et je demeurai chez lui. Achille Duchâtelet avait servi en Amérique et s'y était pénétré des sentimens républicains ; dès que la révolution de France avait éclaté , il avait embrassé le parti populaire , mais cette disposition s'était bien fortifiée par ses liaisons avec Cordorcet. Il n'avait d'ambition que celle d'un militaire 5 son caractère m'a paru franc , loyal et généreux ; il avait de l'instruction , de la facilité , du goût ; c'est un des hommes les plus aimables que j'aie connus , mais il avait la légèreté et l'impétuosité d'un jeune Français qui avait reçu l'éducation à la mode pour les jeunes gens que leur noblesse aurait dispensé de rien savoir. Si un caractère de cette espèce avait été formé en Angleterre, il aurait eu plus de force et de profondeur; mais ce qu'il avait de bon était à lui, et sa frivolité était celle de l'école où il avait été élevé. Il avait trouvé en Angleterre une nation plus morale que la sienne , et il en avait été frappé : en voyant même une religion moins superstitieuse, il était revenu des préjugés qu'il avait reçus d'emprunt contre toute espèce de religion ; nous avions eu en route plusieurs conversations sérieuses sur cet objet , et mes principes , plus graves que les siens , avaient plutôt servi à fortifier notre nouvelle amitié qu'à l'affaiblir. Il était grand admirateur de Mirabeau , qui fut souvent l'objet de notre conversation, comme il

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i'était alors de toute la France et de toute l'Europe ; car il était le personnage dominant de cette assemblée qui dominait tout. C'était lui que les étrangers cherchaient d'abord des yeux au milieu de tous ses collègues : on était heureux si on l'avait entendu parler; on faisait des apopbthegmes de ses expressions les plus familières. Nous trouvâmes jusque dans les postillons une façon singulière de témoigner leur admiration pour lui. u \ ous avez de bien mauvais chevaux , disions-nous à un garçon de poste entre Calais et Amiens. — Oui, dit-il, mes deux chevaux de trait sont mauvais , mais mon mirabeau est excellent." Le cheval de charge , leur mailier, qui était au milieu , était communément appelé le mirabeau, comme celui qui foisait le plus fort de l'ouvrage ; et pourvu que le mirabeau fût bon , ils ne s'embarrassaient pas des autres. Duchâtelet n'ignorait pas que j'avais passé à Paris pour l'auteur de quelques discours du grand personnage; il m'avait sondé, mais discrètement, et je n'avais rien dit qui pût confirmer ses soupçons. «1 II faut bien , me dit-il en cherchant à me pénétrer, qu'il soit l'auteur de ses discours écrits, car ils ont précisément le même genre que des discom's improvisés ; c'est le même ton , ce sont les mêmes principes : je pense bien qu'il se fait préparer des matériaux , mais c'est lui-même qui les met en œuvre. Mais vous qui l'avez vu de pi'ès , quelle est votre opinion à cet égard ? — Je pense , lui disaisje , qu'on se plaît à diminuer la gloire d'un homme

célèbre. Il n'y a rien de si facile à faire que ces sortes d'imputations, et rien de si difficile à réfuter. Mais qu'importe d'ailleurs , s'il sait mettre à contriliution ses amis , s'il sait leur faire produire ce qu'ils n'auraient jamais fait sans lui ; il en est véritablement l'auteur. Ce genre de mérite n'appartient pas à tout le monde. Pourquoi est-il le seul qui sache employer des coadjuteurs ? pourquoi les autres n'ont-ils pas cette ressource? >> C'est ainsi que j'éludai ses questions, sans le tromper. Mais Mirabeau lui-même se mit à découvert et me découvrit aussi par son indiscrétion ordinaire. Dès que je l'avais revu , je m'étais retrouvé dans sa confiance. Non-seulement il s'était soutenu , mais il était devenu plus puissant dans l'assemblée ; il n'avait pas précisément un parti, mais il avait successivement de l'influence sur les deux partis, et l'on comptait avec lui comme avec une puissance majeure. Les tracassiers jacobins qui formaient alors un état dans l'état , et qui rivalisaient quelquefois avec l'assemblée nationale , quoique gouvernés alternativement par les Lameth , par Robespierre , par Pétiou , se laissaient presque toujours entraîner par Mirabeau quand il voulait bien condescendre à se montrer à leur tribune ; mais il le faisait rarement, et il avait autant de mépris que de jalousie contre cette dangereuse faction.

Il me dit qu'il était en mesure avec la cour , c[u'il avait vu la reine, qu'il dirigeait son conseil , et qu'il avait de ce côté des espérances fondées ,

parce qu'on avait enfin senti la nécessité de s'attacher à lui , et de ne plus écouter les conseils imprudens des émigrés et des princes.

Il avait alors à faire un rapport au nom du comité diplomatique sur les dispositions de toutes les puissances de l'Europe relativement à la France: ce rapport intéressait vivement la cour ; il aurait pu en d'autres mains servir de brandon pour alluluer la guerre , ou du moins pour exciter toutes les défiances. Il voulait , lui , en faire un moyen de conciliation , apaiser les alarmes que les jacobins ne cessaient de répandre contre les maisons d'Espagne et d'Autriche , et conclure par charger le pouvoir exécutif des précautions nécessaires pour la sûreté du royaume. Il me pria de composer la partie de ce discours relative à l'Angleterre, de ne rien oublier de ce qui pouvait entretenir l'union des deux puissances, et de frapper fort sur le livre de Burlce contre la révolution française, parce qu'il avait besoin de donner une teinte démocratique à son discours pour assurer le succès de ses conclusions en faveur de la puissance executive. Je me chargeai d'autant plus volontiers de ce morceau , que rien n'était plus conforme à mes sentimens que de profiter d'une aussi grande occasion pour combattre les préjugés qui se formaient alors contre l'Angleterre , et pour maintenir la concorde entre les deux peuples. J'avais trouvé tant d'exagérations dans l'ouvrage de Burke , que je n'avais point de scrupule à le présenter comme une décla-

raation qui n'exprimait rien moins que les sentimens des Anglais. J'écrivis dans ce sens trois ou quatre pages. Le lendemain , jour du rapport , Mirabeau vint me chercher chez Duchâtelet ; et ne pouvant contenir son impatience , il nous lut tout son discours , excepté le morceau sur l'Angleterre que je ne lui avais pas encore donné.

Duchâtelet et moi , nous allâmes à l'assemblée. Le discours fut très bien reçu , et particulièrement ce qui concernait l'Angleterre et Burke, parce qu'on desirait aloi-s sincèrement de cultiver la paix avec la Grande-Bretagne , et qu'on était jaloux de l'estime des Anglais ; Duchâtelet ne me dit rien , mais le soir même il dit en ma présence à madame de Condorcet : « Cet homme-ci est un de ceux qui aimeraient mieux se cacher de ce qu'ils font que de se vanter de ce qu'ils ne font pas. » A peine introduit dans cette société , j'y reçus cet accueil dont les Français seuls ont le secret , d'autant plus flatteur qu'il n'a pas l'air de l'être et qu'il est plus en attentions qu'en paroles. La jéserve dont j'avais usé avec Duchâtelet eut pour moi la même récompense que la modestie qui produit toujours au centuple : il m'attribua beaucoup plus que je n'avais fait et ne pouvais faire.

J'ai conservé fort peu de souvenirs de ces trois semaines , parce que je vis trop de monde et vécus trop rapidement dans ce tourbillon. Je dînai plusieurs fois chez Maribeau dont le train était plus brillant encore , et dont la maison s'était décorée.

II se trouvait dans une abondance qu'il n'avait jamais connue , et n'en usait pas avec discrétion. Je fus surpris de le voir étaler , après dîner, un écrin qui contenait plusieurs pierres précieuses. C'était proclamer la liste civile , et j'étais surpris que sa popularité n'en souffrît aucune atteinte. Il avait acheté une partie de la bibliothèque de Buffon , collection peu considérable , mais recherchée et précieuse. La table était splendide et la compagnie nombreuse. Dès le matin, la maison était remplie ; c'était un lever continuel depuis sept heures jusqu'au moment où il se rendait à l'assemblée , souvent au milieu d'une foule qui l'attendait à la porte pour la grande félicité de le voir passer. Quoique les titres eussent été abolis , le sien avait toujours continué , et il était encore le comte de Mirabeau , non-seulement pour ses gens et ses visiteurs , mais encore pour le peuple , qui aime à décorer ses idoles. Étonné de tout ce faste , je disais un jour à Clavière : « Mirabeau est bien mal conseillé , on dirait qu'il a peur de passer pour honnête homme. — Il nous est nécessaire , me répondit-il ; lui seul impose aux jacobins et à la cour ; et s'il coûtait un million à la nation , ce million ne serait pas mai employé. »

J'aurais pu savoir de lui bien des secrets sur ses relations particulières , sur ses vues , sur ses moyens , sur ses intrigues , car il était très disposé à s'ouvrir avec moi ; mais je ne voulais être ni censeur ni complaisant , et il était trop loin de mes

notions sur les devoirs d'un homme public et sur la dignité d'un caractère indépendant pour entreprendre avec lui un sujet qui ne pouvait être que désagréable à tous deux. 11 savait bien ce qui se passait dans mon esprit ; il me fit entendre de vingt manières que son unique objet était de sauver la monarchie , s'il était possible ; qu'il lui fallait pour cela des moyens ; que la petite morale était ennemie de la grande ; que les services désintéressés étaient fort rares; que jusqu'alors la cour avait prodigué de l'argent sans intelligence et sans fruit , et qu'elle n'avait acheté que des traîtres.

Je me rappelle un trait scandaleux de l'abbé Laraourette , qui fut depuis évêque de Lyon : c'était à dîner ; il y avait Garât , Volney , Cabanis , Palissot et plusieurs autres personnes. Lamourette était l'auteur des discours de Mirabeau sur la constitution civile du clergé , et Mirabeau me parut n'être pas , en particulier , de l'opinion qu'il avait soutenue en public , car il voulait un clergé catholique , quoiqu'il ne voulût pas un clergé dominant ou exclusif. Palissot parlait de l'abbé Grégoire qui se montrait fort zélé pour sa religion , et , avec l'intolérance ordinaire à ces messieurs , l'accusa de n'être qu'un charlatan et un fourbe. « Pour cela non , dit Lamourette ; j'ai été son professeur en théologie , et je puis vous assurer qu'il croit en Dieu cent fois plus qu'il ne faut. — Prenez garde , dit Mirabeau , voilà un Genevois que vous offenserez , car il croit en Dieu du fond de son cœur.... — Et moi

aussi , dit Lamourette , je serais bien fâché qu'il

m'entendît mal » Après dîner, ouvrant un

livre neuf sur une table , ce titre attira mon attention : Méditations de rdine avec son Dieu , par l'abbé Lamourette , professeur en théologie , etc.

Mirabeau n'était pas satisfait de la part qu'il avait prise dans la question du clergé ; voilà ce dont je me souviens clairement. M. Bertrand, dans ses Annales, lui prête des vues très profondes; il pense que dans le plan qu'il avait formé , il était essentiel de soulever le clergé contre l'assemblée, afin de donner au roi de nouveaux auxiliaires ; voilà bien du raffinement. Je supposerais plutôt qu'il n'avait agi que par faiblesse , et parce qu'il n'osait pas lutter contre l'opinion des révolutionnaires , quoiqu'il ne la confondît pas avec l'opinion de la France.

Pendant la dernière semaine que je passai à Paris, je vis Mirabeau dans une nouvelle situation qu'il avait souvent paru mépriser , mais plus par dépit que par indifférence : il fut fait président de l'assemblée. On l'avait toujours écarté de cette place , quoiqu'on l'eût donnée à tous les membres distingués, et même à plusieurs qui n'y avaient aucun droit. C'est une preuve que le coté de la cour commençait à s'apercevoir qu'il était bon à ménager , car il avait trop d'ennemis secrets dans le côté des démocrates pour être élu par une majorité de leurs suffrages. Jamais cette place ne fut aussi bien remplie : il y montra des talens tout nouveaux. 11 mit

un ordre et une netteté dans le travail dont on n'avait point d'idée : il écartait les accessoires ; d'un mot il éclaircissait la question , d'un mot il apaisait un tumulte. Ses ménagemens pour tous les partis, le respect qu'il montrait toujours à l'assemblée , la précision de ses discours , les réponses aux différentes députations qui venaient à la barre , réponses , soit improvisées , soit préparées , toujours faites avec dignité et avec, grâce , satisfaisantes même dans les refus; en un mot, son activité, son impartialité et sa présence d'esprit ajoutèrent à sa réputation et à son éclat dans une place qui avait été recueil de la plupart de ses prédécesseurs. Il avait eu l'art de paraître le premier et de fixer l'attention générale sur lui , lors même que , ne pouvant plus parler à la tribune , il semblait être déchu de sa plus belle prérogative. Quelques-uns de ses ennemis et de ses envieux qui l'avaient choisi pour l'effacer , pour le réduire au silence , eurent le chagrin d'avoir ajouté un nouveau fleuron à sa gloire.

Il s'en fallait bien qu'il eût alors une bonne santé. »c Si je croyais aux poisons lents, me disait-il, je ne douterais pas que je ne fusse empoisonné. Je me sens dépérir, je me sens consumer à petit feu. » Je lui fis observer que son genre de vie aurait tué depuis long-temps tout homme moins robuste que lui. Pas un moment de repos depuis sept heures du matin jusqu'à dix ou onze heures du soir ; conversations continuelles , agitation d'esprit et de toutes

les passions ; régime imprudent , excès de table (c'est-à-dire d'alimens succulens , car il était modéré dans J'usage des liqueurs), «c II faudrait que vous fussiez un salamandre , lui disais-je , pour vivre dans ce feu dévorant sans vous consumer. » Il faisait alors des projets de reti'aite , comme en font tous les hommes d'état , tous les ambitieux dans leurs momens de fatigue et d'ennui. L'échauffement de son sang se manifestait à cette époque par des ophtalmies : je l'ai vu , depuis qu'il était président , se faire appliquer des sangsues dans l'intervalle de la séance du matin à celle du soir, et se rendre à l'assemblée le cou enveloppé de linges pour étancher les restes du sang.

Quand nous nous quittâmes , il m'embrassa avec une émotion que je ne lui avais jamais vue. « Je mourrai à la peine, mon bon ami, me dit-il ; nous ne nous reverrons peut-être pas. Quand je ne serai plus , on saura ce que je valais. Les malheurs que j'ai arrêtés fondront de toutes parts sur la France : cette foction criminelle qui tremble devant moi n'aura plus de frein. Je n'ai devant les yeux que des prophéties de malheur. Ah ! mon ami , que nous avions raison quand nous avons voulu , dès le commencement, empêcher les communes de se déclarer assemblée nationale ; c'est là l'origine du mal : depuis qu'ils ont remporté cette victoire , ils

n'ont cessé de s'en montrer indignes Ils ont

voulu gouverner le roi , au lieu de gouverner par lui ; mais bientôt ce ne sera plus ni eux ni lui qui

gouverneront : une vile faction les dominera tous et couvrira la France d'horreurs. «

Je ne soupçonnais guère alors que les tiistes pressentimens de Mirabeau s'accompliraient en tout point : je les regardai comme des effets de son imagination facile à s'allumer , et je n'avais pas de disposition à croire à la scélératesse des personnes qu'il désignait comme les chefs des jacobins. Je pensais en un mot que sa haine contre certains individus le portait à ces exagérations , comme j'en avais vu tant d'exemples.

Trois mois après, Mirabeau n'était plus....

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