‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 23 sur 56 · CHAPITRE XIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIY

Quelques traits de la vie privée de Mirabeau. — Anecdote sur son mariaffe. — Sa correspondance avec madame Mouuier. — Comment il l'avait composée. — Portrait de Mirabeau. — Envisagé comme auteur. — Caractère distinctif de ses écrits. — Comme orateur politique. — Ses qualités. — Ses défauts. — Comparé à Fox , à Barnave. — Habitudes de sa vie privée. — Envisagé comme membre de l'assemblée. — Sa vénalité. — Mot de Mirabeau à ce sujet. — Son désespoir de ne pas jouir d'une réputation intacte. — Sa vanité. — Mot de l'auteur. — Caractère public de Mirabeau. — Son but. — Ses projets. — Causes qui les ont fait échouer. — Résumé. — Trait caractéristique de son génie. — Sagacité politique. — Prévoyance des évènemens. — Connaissance des hommes.

Je n'ai pas connu parfaitement la vie privée de Mirabeau, ses relations domestiques avec son père, sa mère, sa femme... La violence de ses passions dès sa jeunesse avait pu justifier les rigueurs de son père; mais le marquis de Mirabeau , aussi violent que son fils , n'avait jamais connu l'art de gouverner ce fougueux caractère ; au lieu de le prendre par les aflèctions dont il était susceptible, il avait voulu le subjuguer par la force qui le révoltait.

Lui-même disait que sa famille était celle d'Atrée et de Thyeste : la division entre le père et la mère, en formant entre leurs enfans deux factions ennemies , les avait exercés de bonne heure à la contrainte , à la dissimulation , et l'exemple du vice n'avait eu que trop d'empire sur un tempérament tel que celui de Mirabeau, précoce en tout et dépravé par les femmes long-temps avant que sa raison eût atteint quelque maturité. S'il eût voulu décrire son éducation , on aurait eu le secret de cette singulière complication de qualités contradictoires qu'on observa toujours en lui.

J'ai ouï dire que , pour obtenir sa femme, il eut recours à des moyens qui montrent bien peu de délicatesse : les parens la lui refusaient, et il s'agissait d'éloigner un rival dangereux. On dit qu'après avoir gagné une femme de chambre de la maison , dont il obtenait des rendez-vous , il allait de nuit en voiture dans une rue voisine pour donner à ses démarches un air de mystère qui put éveiller la curiosité : cette voiture restait là plusieurs heures , et les espions du rival rapportèrent bientôt que le comte de Mirabeau se rendait dans la maison de sa maîtresse et y demeurait jusqu'au matin. La réputation de la demoiselle fut compromise , le rival battit en retraite , et les parens se trouvèrent trop heureux de prévenir un éclat par un mariage : cette union , qui avait commencé par l'amour enté sur la fraude, fut bientôt rompue par des infidélités réciproques et une séparation sans retour.

SUR MIRABEAU. l»)

La correspondance qu'il entretint avec madame Meunier, lorsqu'il était renfermé dans le donjon de Vincennes , annonce bien plus de sensualité que de sentiment. Plusieurs de ses lettres sont tellement offensantes pour la pudeur , qu'elles flétrissent même la personne à qui elles étaient éciites , car un homme n'oserait pas prendre ce ton de libertinage avec une femme pour laquelle il aurait conservé quelque estime. Gai-at avait fait sur cette correspondance un travail assez singulier dont j'ai entendu la lecture chez M. de Talleyi'and ; c'était un examen du pillage et des plagiats dont elle était composée. L'auteur , éci'ivant à sa maîti-esse , d'effusion de cœur , copiait des pages entières de plusieurs écrits qui paraissaient alors. « Écoute , ma bonne amie, je vais verser mon cœur dans le tien )) ; et cette confidence intime était la transcription littérale d'un article du Mercure de France ou d'une page d'un roman nouveau.

Dans ces temps de solitude où son imagination se dévorait elle-même , il composa un autre ouvrage erotique qui n'était qu'un ramas de ce qu'd y avait de plus impur dans tous les auteurs de l'antiquité.

On est étonné de voir sortir de cette fange obscène un homme tel que se montra Mirabeau ; mais ses mœurs étaient vicieuses et non crapuleuses ; il avait besoin d'attachement et de sensibilité, et il m'a dit lui-même qu'il n'avait jamais vu sans dégoût les malheureuses victimes de la prostitution

publique ; il nu s'en faisait point un mérite, car il se croyait plus coupable envers la société : il était fait pour inspirer des passions comme pour les ressentir. 11 s'était attaché en Hollande à une femme aimable qui tenait à une famille respectée et qui avait uni son sort au sien par l'effet d'une passion qui l'avait emporté sur toutes les considérations du inonde. Elle n'était pas mariée ; jeune, belle, remplie de décence et de grâce, elle était faite pour orner la vertu et pour mériter de l'indulgence à l'amour : ceux qui l'ont connue n'ont jamais pardonné à Mirabeau d'avoir sacrifié cette femme intéressante pour une mégère qui avait l'insolence du vice et se pavanait de ses désordres. Mais madame Le Jay avait de l'intrigue , de l'artifice , de la méchanceté ; elle était flatteuse et passionnée ; elle n'a profité de son ascendant sur Mirabeau que pour exciter sa violence naturelle et servir son propre intérêt; ses amis rougissaient pour lui en le voyant livré à une femme qui n'avait aucune qualité pour racheter ses égaremens.

Mirabeau avait au-dedans de lui un sentiment de ses forces qui l'avait soutenu dans les positions les plus propres à avilir un autre caractère ; son imagination aimait le grand , son esprit saisissait le vrai : il avait du goût naturel , et il l'avait cultivé par la lecture des auteurs classiques de plusieurs langues. Il savait peu , mais ce peu lui servait toujours. Dans le tourbillon de sa vie orageuse , il n'avait pas eu îe loisir d'étudier; mais dans sa pri-

SDK MIRABEAU. 191

son de Vincennes , il avait fait des lectures générales, il s'était exercé par des traductions , il avait fait un recueil d'extraits et de passages de quelques grands auteurs. Tout cela contenait à peine le fonds ordinaire d'un homme de lettres , et quand il parlait à cœur ouvert , il n'était pas fier de ses connaissances ; mais ce qui lui était particulier, c'était une âme éloquente et passionnée qui animait tous les traits de sa physionomie dès qu'il était ému, et rien n'était plus facile à émouvoir que son imagination. Il s'était accoutumé dès sa jeunesse à s'occuper des grandes questions de politique et de gouvernement 5 il n'était pas né pour les approfondir; le travail de la discussion, l'examen, le doute étaient peu faits pour lui : il avait trop de chaleur et de bouillonnement dans l'esprit pour une méthode didactique et une application laborieuse ; son âme allait par sauts et par bonds , mais elle avait des «lancemens vigoureux et hardis ; il abondait en expressions saillantes , et il s'en faisait môme une étude particulière. Il était précisément né pour briller dans une assemblée politique , à une épo- ([ue orageuse où l'on avait besoin d'audace et de force.

Si on le considère comme auteur , il faut bien convenir que tous ses ouvrages , sans exception , sont des pièces de marqueterie où il lui resterait peu de chose si chacun de ses collaborateurs reprenuit sa part ; mais il avait le mérite de donner plus d'éclat à ce qu'il touchait lui-même , de jeter çà et

là des traits lumineux , des expressions originales , des apostrophes pleines de feu et d'éloquence. C'est un singulier talent que celui de déterrer des talens obscurs , d'appliquer à chacun de ses faiseurs l'espèce d'encouragement qui leur était propre , de les animer du zèle dont il était i-empli , et de les faire concourir avec empressement à un travail dont il devait seul l'etirer la gloire.

Il se sentait absolument incapable d'écrire de suite , s'il n'était soutenu et guidé par un premier travail emprunté : son style , trop tendu , dégénérait bientôt en boursouflure , et il se dégoûtait du vide et de l'incohérence de ses idées ; mais quand il avait un fonds et des matériaux, il savait élaguer, rapprocher , donner plus de force et de vie , et imprimer au tout le mouvement de l'éloquence. C'est ce qu'il appelait mettre le trait à un ouvrage; ce trait était une expression singulière, une image, une saillie, une épigramme , une ironie, une alUision , quelque chose de vif et de tranchant qu'il croyait absolument nécessaire pour soutenir l'attention des lecteurs. On sent que cette manie du trait est bien dangereuse pour le bon goût, et qu'elle conduit rapidement à l'affectation des siècles de décadence.

Comme orateur politique, Mirabeau avait les talens les plus éminens dans certaines parties : un coup-d'œil prompt , un tact sûr , un art de démêler immédiatement le véritable esprit de l'assemblée et d'appliquer sa force tout entière au point de

résistance , sans l'user mal-à-propos sur des accessoires. Personne n'a plus fait avec un seul mot, personne n'a frappé le but avec plus de précision , et n'a plus souvent entraîné l'opinion générale , soit par une insinuation heureuse , soit par un trait qui intimidait ses adversaires. A la tribune il était immobile ; ceux qui l'ont vu savent que les flots roulaient autour de lui sans l'émouvoir, et que même il restait maître de ses passions au milieu de toutes les injures. Je me souviens de l'avoir entendu prononcer un l'apport sur la ville de Marseille ; chaque mot était interrompu de la part du côté droit par des injures ; il entendait autour de lui retentir les mots de calomniateur, de menteur, d'assassin , de scélérat et toute l'éloquence des halles. 11 s'arrête un moment; et s'adressant aux plus furieux , d'une voix mielleuse ; «J'attends, Messieurs, que ces aménités soient épuisées » ; et il continua tranquillement comme si on lui eût fait l'accueil le plus favorable. Il ne se crut jamais provoqué au point d'oublier les bienséances oratoires. Mais ce qui lui manquait comme orateur politique , c'était l'art de la discussion dans les matières qui l'exigeaient : il ne savait pas embrasser une suite de raisonnemens et de preuves ; il ne savait pas réfuter avec méthode : aussi était-il réduit à abandonner des motions importantes lorsqu'il avait lu son discours ; et après une entrée brillante , il disparaissait et laissait le champ à ses adversaires ; ce défaut tenait en partie à ce qu'il embrassait trop et ne méditait pas assez. Il s'avan-

çait avec un discours qu'on avait fait pour lui , et sur lequel il avait peu réfléchi : il ne s'était pas donné la peine de prévoir les objections et de discuter les détails ; aussi était-il jjien inférieur sous ce rapport à ces athlètes que nous voyons dans le parlement d'Angleterre. Le triomphe de Fox , par exemple , est dans la réfutation. Il reprend tous les argumens contraires ; il se plaît à les mettre dans un nouveau jour, à leur donner plus de force, à se placer dans Je poste le plus difficile, et ensuite il les pulvérise l'un après l'autre, et ne se montre jamais avec plus de force que lorsqu'on l'a cru plus pi'ès d'être renversé. Les seuls argumentateurs de l'assemblée nationale qui eussent quelque portion de ce talent étaient Maury, Clermont-ïonnerre, Barnave et ïhouret. Barnave surtout était armé de logique ou de dialectique, et suivait pied à pied les raisonnemens de ses antagonistes ; mais il n'avait point d'imagination, decolorisniproprementd'éloquence. Comme on faisait un jour le parallèle de ses talens didactiques et des talens oratoires de Mirabeau, quelqu'un dit : « Comment pouvez-vous comparer cet espalier artificiel à un arbre en plein vent qui se déploie dans toute sa beauté naturelle ? i> Il est sûr que ces deux hommes n'étaient pas de la même trempe ; mais Mirabeau sentait bien son côté faible, et un jour qu'il avait parlé dans ce genre de réfutation avec un peu de succès , il nous disait ; « Je vois bien que pour improviser sur une question, il faut commencer par la bien savoir. »

La voix de Mirabeau était pleine , mâle , sonore ; elle remplissait l'oreille et la flattait : toujours soutenue, mais flexible, il se faisait aussi bien entendre en la baissant qu'en l'élevant ; il pouvait parcourir toutes les notes et prononçait les finales avec tant de soin qu'on ne perdait jamais les derniers mots. Sa manière ordinaire était un peu traînante : il commençait avec quelque embarras , hésistait souvent, mais de manière à exciter l'intérêt ; on le voyait pour ainsi dire chei'cher l'expression la plus convenable , écarter, choisir, peser les termes , jusqu'à ce qu'il se fût animé et que les soufflets de la forge fussent en fonction. Dans les momens les plus impétueux , le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots pour en exprimer la force, l'empêchait d'être rapide ; il avait un grand mépris pour la volubilité française , et la fausse chaleur qu'il appelait les tonnerres et les tempêtes de l'Opéra. 11 n'a jamais perdu la gravité d'un sénateur , et son défaut était peut-être à son début un peu d'apprêt et de prétention ; il relevait la tête avec trop d'orgueil et marquait quelquefois son dédain jusqu'à l'insolence. Ce qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la tribune ou à la tribune même de petits billets au crayon (comme il s'en écrivait un infini dans l'assemblée) , et qu'il avait l'art de lire ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le corps de son discours avec la plus grande facilité. Garât le comparait à ces charlatans qui déchirent un papier en vingt pièces , l'avalent aux yeux de

tout le monde , et le font ressortir tout entier. Il faisait emploi de tout : l'esprit des autres lui servait comme le sien. Il avait une faculté à'intus-susception miraculeuse : un mot qu'il venait d'entendre, im trait d'histoire , une citation devenaient aussitôt sa propriété. Un jour que Barnave , qui était très fier de sa prestesse à parler , venait de répondre à l'improvisteà un discours préparé, Champfort, qui était à causer avec Mirabeau sur les marches de la tribune , disait que la facilité était un beau talent à condition de n'en pas user. Mirabeau saisit cette expression pour son exorde, et débute ainsi ; « J'ai dit depuis long-temps que la facilité était un des plus beaux dons de la nature , mais à condition de n'en pas user ; et ce que je viens d'entendre ne me fait pas changer d'avis, etc. »

Il comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des traits fortement marqués et criblés de petite-vérole, «t On ne connaît pas , disaitil , toute la puissance de ma laideur ; » et cette laideur, il la crovait très belle. Sa toilette était fort soignée ; il portait une énorme chevelure , artistement arrangée , et qui augmentait le volume de sa tête. « Quand je secoue , disait-il , ma terrible hure, il n'y a personne qui osât m'interrompre.... » II se plaçait très volontiers devant une large glace et se regardait parler avec beaucoup de plaisir , portant la tète en arrière et équarrissant ses épaules. Il avait ce tic des hommes vains que le sou de leur nom frappe avec plaisir , et qui aiment à le répéter

eux-mêmes : il supposait des dialogues où il se nommait toujours comme interlocuteur ; Le comte de Mirabeau vous répondra , etc.

Mirabeau n'avait pas , au moins dans les premiers temps , les qualités nécessaires pour faire un chef de parti dans une assemblée : il aimait trop à briller exclusivement, à tout faire lui-même, à s'emparer de tout; il ne savait point ménager l'amour-propre, il n'avait pas un plan général, il vivait au jour le jour, et s'était rendu terrible au côté droit sans attirer la confiance intime du côté gauche. Il n'avait point de phalange à lui , quoiqu'il aimât beaucoup à parlei" de son parti. Il n'avait jamais pu se soumettre à l'assiduité nécessaiie pour les séances , ne paraissait presque jamais à celles du soir , et comptait trop sur ses forces pour condescendre à consulter des individus et à se ménager d'avance leur approbation. Il fut, long-temps au moins, tout-à-fait isolé , et il ne connaissait point cette tactique préparatoire qui forme un corps permanent et solide dans une assemblée. Mais, à plusieurs égards , il s'était formé très rapidement. Il n'y a personne à qui l'expérience eût autant piofité. Reybaz , qui écrivait beaucoup pour lui , qui avait fait ses discours sur les assignats et plusieurs autres, m'a dit que, dans les derniers six mois , il était un aigle comparé à ses commencemeiis , c'est-à-dire depuis qu'il avait un plan systématique , et qu'il voulait former une réunion puissante contre les jacobins en faveur de la monarchie.

On a beaucoup parlé de sa vénalité. On aurait cru, à entendre certaines personnes, que les talens de Mirabeau étaient absolument à l'enchère. « Depuis que je me vends , disait-il , je dois avoir gagné de quoi acheter un royaume; je ne sais comment j'ai toujours été si gueux , ayant tous les rois et tous leurs trésors à mon commandement. » Il est trop certain qu'il était peu délicat en matière d'argent ; mais sa fierté valait de l'honnêteté, et il aurait jeté par les fenêtres celui qui se serait chargé de lui faire quelque proposition humiliante. Il a été pensionnaire de Monsieur et ensuite du roi ; mais il se regardait comme un agent chargé de leurs intérêts , et il prenait leurs pensions pour les gouverner et non pour être gouverné par eux. M. de Narbonne me contait un jour qu'il lui avait entendu dire : « Un homme comme moi pourrait prendre cent mille écus, mais on n'a pas pour cent mille écus un homme comme moi. » 11 était possible que ce discours ne fût que l'effet de sa vanité qui pouvait lui faire trouver un charme , comme à une fille de l'Opéra, dans le prix même qu'on mettait à ses faveurs. Si l'Espagne et l'Angleterre l'ont acheté , que sont devenues les sommes qu'il a reçues? Pourquoi est-il mort insolvable? Les dépenses de sa maison étaient grandes pour sa fortime, mais ce n'était que le train d'un homme d'une opulence moyenne ; et s'il a répandu de l'argent pour le service du roi , ce n'est plus la cupidité qu'il faut lui reprocher, puisqu'il n'aurait été en ce cas que le banquier de la couronne.

J'imagine que Mirabeau a payé en ce genre de réputation l'usure ordinaire de quelques mauvais procédés. L'exagération est la première peine dans le code de l'opinion publique. 11 sentait si bien que, s'il avait joui d'une considération personnelle , toute la France aurait été à ses pieds ; que dans certains momens il aurait consenti à passer au travers des flammes pour purifier le nom de Mirabeau. Je l'ai vu pleurer, à demi suffoqué de douleur, en disant avec amertume : « J'expie bien cruellement les erreurs de ma jeunesse. )>

Sa vanité , qui ne se reposait que dans le commerce intime de l'amitié, lui donnait bien des ridicules qu'on n'osait plus apercevoir quand il fut devenu un grand personnage. On pouvait facilement trouver en lui le sujet de plusieurs comédies, l'Auteur, le Noble , le Tribun du Peuple , etc. Il aimait la louange dans le grand et dans le petit ; il en était insatiable et il ne se l'épargnait pas à luimême , sous toutes les formes qu'un homme d'esprit pouvait lui donner. Il tirait gloire de faire des armes , de déclamer la comédie , de corriger des épreuves , en un mot de tout. Je lui disais un jour en riant qu'en fait de louanges il déjeunerait d'un éléphant et souperait d'un ciron. Il s'en fallut peu que cette plaisanterie ne produisît une querelle sérieuse. L'historien de la révolution sera peut-être bien embarrassé à décrire le caractère public de Mirabeau. Il a été essentiellement monarchique , il s'est opposé à la grande opération par laquelle

les communes ont fait la révolution de France , c'est-à-dire au décret qui détruisit les ordres et qui les fondit dans l'assemblée nationale. Il soutint ensuite la nécessité du veto absolu , parce qu'à ses yeux le roi était une partie intégrante du pouvoir législatif. Il est vrai qu'après la séance royale du 21 juin il fut le premier à soutenir l'assemblée contre le roi , et que ce moment fut décisif; mais il faut juger cette action par les circonstances qui existaient alors , et non par les malheurs qui ont funeste le renversement du trône : ce que j'en ai dit prouve assez que l'on devait craindre à cette époque le triomphe d'un parti qui voulait dissoudre l'assemblée et détruire l'espérance de la liberté nationale. Cette grande mesure avait été si mal préparée qu'elle alarma toute la nation , et il faut faire le procès à toute la France si on veut le faire à Mirabeau.

Il voulait donner à la France une constitution aussi semblable à celle de l'Angleterre que les circonstances des deux états pouvaient le permettre ; mais il faut avouer que ses passions , son désir de popularité, la faiblesse delà cour, l'éloignement qu'on eut pour se servir de lui, la défiance de M. Necker et la répugnance du roi l'ont jeté dans des écarts, et lui ont fait décrire dans sa carrière politique une courbe irrégulière et tortueuse, qu'il est impossible de rapporter à un seul plan , et où l'on ne saurait voir la persévérance et la fermeté qui caractérisent un grand citoyen. S'il eût vécu,

il est probable qu'il aurait contenu et même écrasé les jacobins ; il est probable que dans la révision de la constitution il aurait exercé une influence majeure. Il aurait fortifié la puissance executive , et surtout il aurait empêché le décret absurde par lequel les membres de l'assemblée , en se déclarant inéligibles pour la seconde législature , abandonnèrent leur ouvrage, lorsqu'il était encore trop faible pour se maintenir sans leur secours. Il avait deux fois prévenu ce décret , proposé d'aboi'd par les aristocrates et ensuite par le côté gauche.

Mirabeau est le seul homme auquel on ait pu faire cet honneur de croire que s'il eût vécu , les destinées de la France auraient pris un cours différent. Sa mort donna de l'audace à tous les factieux ; Robespierre, Pétion et une multitude d'autres qui disparaissaient devant lui , devinrent aussitôt de grands hommes.

Mirabeau a été, non pas un grand homme , mais un homme extraordinaire : comme écrivain , il n'est point de la première classe; comme orateur, on ne peutlecompai-er ni à Cicéron, nia Démosthène, ni à Pitt, ni à Fox ; la plupart de ses écrits sont déjà oubliés , et ses discours dans l'assemblée n'ont plus d'intérêt , si l'on en excepte un petit nombre. Mais , en cherchant le trait caractéristique de son génie , je le trouve , après une longue réflexion , dans la sagacité politique, dans la prévoyance des évènemens, dans la connaissance des hommes , qu'il m'a paru posséder à un degré plus rare et plus éminent

202 SOUVE>IRS

que toutes les autres qualités de l'esprit. Il laissait bien loin derrièi'e lui à cet égard les plus distingués de ses collègues. Il y a des momensoù il disait qu'il se sentait prophète , et il semblait en effet qu'il avait des inspirations de l'avenir. On ne le croyait pas, parce qu'on ne voyait pas aussi loin que lui , et parce qu'on attribuait souvent son chagrin à son amourpropre ; mais je sais que dans le temps même où il augurait le plus mal de la monarchie , il avait la plus haute idée des destinées futures de la nation. On voit dans ses Lettres au major Maianllon qu'il la croyait capable de faire tète à toute l'Europe, et cette correspondance renferme plusieurs passages singuliers qui montrent l'étendue de son horizon politique. En 1782, il rencontra à Neuchâtel nos exilés de Genève , et il leur parla des états-généraux de la France comme d'un événement qui ne pouvait pas manquer : « Je serai député , dit-il, et je rétablirai votre patrie » Personne ne vit comme lui

toutes les suites de la séance royale et ne pénétra toutes les vues du parti populaire des communes. Je me rappelle deux discours vraiment prophétiques où il peignit toutes les conséquences de leur séparation d'avec le roi : « Vous aui'ez des massacres , disait-il dans un de ses discours , vous aurez des boucheries , vous n'aurez pas même l'exécrable honneur d'une guerre civile. » On sait quelles ont été ses inquiétudes dans le cours de cette cruelle maladie qui l'enleva si rapideujent. « J'emporte avec moi , dit-il à l'évêque d'Autun , les derniers lam-

SUR MIBABEAU. 203

beaux de la monarchie, » C'était par le même instinct de pénétration qu'il démêlait J'esprit de l'assemblée , et qu'il embarrassait si souvent ses adversaires en révélant leur motif caché, en démasquant ce qu'on voulait soustraire à tous les regards : il n'y avait pour ainsi dire point d'énigcne politique pour lui. Il arrivait d'abord au secret le plus intime, et sa sagacité seule lui valait mieux qu'une multitude d'espions dans le camp ennemi. J'ai cru souvent que ses jugemens sévères n'étaient que l'effet de sa haine ou de sa jalousie ; mais l'événement l'a justifié, et il n'y a point d'homme marquant dans l'assemblée dont la conduite totale n'ait répondu à l'idée qu'il avait d'eux.

Indépendamment d'un don naturel, d'un instinct de pénétration , il avait mené une vie si agitée , il avait tant été roulé et ballotté par les flots , comme il le disait lui-même, qu'il avait acquis une vaste expérience du monde, des hommes et des affaires ; il démêlait d'abord toutes les nuances d'un caractère , il s'était fait une langue difficile à entendre pour exprimer tous ses résultats , il avait des termes à lui pour rendre des fractions de talens , de qualités , de vices , de vertus , des demis , des quarts , et il saisissait d'un coup-d'œil des contradictions réelles ou apparentes. Rien ne lui échappait en fait de vanité , de prétentions , d'ambition déguisée , de marches détournées ; mais il savait voir de même le bon , le moral , le pur , et personne n'avait une estime plus haute pour des caractères énergiques

et vertueux. Il y avait en lui une sorte d'enthousiasme du beau qui ne se laissait point dégrader pas ses propres vices ; c'était comme une glace qui pouvait être obscurcie et qui reprenait ensuite son éclat. Sa conduite était souvent en contradiction avec ses discours , non par fausseté, mais par inconséquence : il avait une raison pure qui élevait son âme , et des passions violentes qui la jetaient hors de ses mesures ; en un mot , colossal à tous égards , il y avait en lui beaucoup de tout , beaucoup de bien , beaucoup de mal ; on ne pouvait le connaître sans être fortement occupé de lui , et c'était un homme né pour remplir de son immense activité une grande sphère.

Page 1