CHAPITRE XYI
Retour de l'auteur à Paris. — Fuite du roi à Varennef .
— Aspect de l'assemblée dans ce moment. — Effet de cette fuite sur le peuple. — Ombre de Mirabeau : projet décrit. — But de cet écrit. — Pourquoi l'auteur y renonce. — Payne à Paris. — Confidence de Duchâtelet. — Affiche en faveur de la république. — Condorcet devient républicain. — Clavière, Brissot, Pélion , etc., discutent cette question. — Naissance de cette opinion.
— Motifs de Condorcet et son influence. — Lameth , Barnave, etc., se rapprochent du roi. — L'auteur retourne à Londres avec Payne. — Jugement sur cet écrivain. — Détails sur l'assemblée donnés plus tard par D'André. — Ses plaintes, — Réflexions. — Dialogue supposé entre D'André et son domestique par Sieyes.
Je revins de Genève au mois de mai 1791 ; j'allai demeurer chez Biddermann le banquier, qui était suisse , et avec qui j'étais lié ; sa maison était le rendez-vous de quelques membres de l'assemblée ; Clavière, Brissot, Reybaz étaient liés avec lui. J'allais quelquefois aux séances, mais rarement : elles m'intéressaient peu depuis que Mirabeau n'y était plus. On était occupé de détails sur l'organisation militaire , sur les municipalités , sur les assi-
gnats , etc. Les jacobins avaient augmenté d'influence : la mort de Mirabeau les avait délivrés de leur plus grand adversaire. Les ambitions subalternes avaient pris l'essor.
Le roi venait de se rendre à l'assemblée , et avait renouvelé un serment , qu'on ne lui demandait pas , d'être fidèle à la constitution et de travailler de concert à son établissement. — Quinze jours après il était en fuite : il s'était esquivé le soir du palais , en trompant Lafayette et ses gardes. Le secret avait été si bien gardé qu'aucun soupçon n'avait donné l'alarme. D'André fut averti a six beures du matin par un de ses amis , valet de chambre au château . et ne voulut pas le croire. La sécurité était entière. Il paraissait impossible de tromper la surveillance de tant d'individus.
L'assemblée fut digne de ses beau\ jours. Le côté droit , inquiet au milieu de Paris , n'osa pas témoigner sa joie; le côté gauche, inquiet d'un é\ènement qui pouvait être le signal d'une guerre civile, résolut d'agir avec prudence. On prit des mesures tranquilles et promptes pour ramener le monarque; et Ion ne parla dans l'assemblée de cet événement que comme d'une conspiration contre le roi lui-même, d'un enlèvement forcé dont la nation serait vengée. On s'occupa de calmer le peuple, et on se livra aux travaux oïdinaires , comme s'il n'y avait eu aucun changement , comme si le roi était pai'ti pour un voyage de plaisir. 11 faut voir dans cette modération l'effet des passions très opposées
qui se contenaient l'une par l'autre. Mais elle prouve que la majorité était composée d'hommes honnêtes et éclairés qui furent capables d'embrasser toutes les conséquences de leurs actions, et qui ne voulaient pas hasarder le repos de la France. Si le roi n'eût pas été arrêté , il est très probable que cette majorité de la chambre aurait traité avec lui, et l'aurait satisfait sur les pi'incipaux objets de ses plaintes. Pour le peuple de Paris , il semble qu'il fut inspiré par une sagesse supérieure : il fut aussi calme qu'il pouvait l'être. On n'entendait que des plaisanteries sur la famille royale ; plaisanteries amères , il est vrai , qui montraient qu'il n'y avait plus de respect ni de confiance. « Le traître s'est démasqué : voilà donc tous les sermens , voilà les protestations d'une cour. Nous étions bien dupes d'avoir pu croire qu'un roi pourrait aimer la liberté et renoncer au plaisir du despotisme, i» J'ai entendu ces propos dans toutes les places publiques. Il n'y a pas d'expression avilissante qui ne fût prodiguée au roi avec le plus grand sang -froid. Au bout de quelques heures tous les signes de la loyauté disparurent l'un après l'autre. Les enseignes qui portaient le nom du roi ou de la famille royale étaient abattues. On se vengeait sur ces simulacres , et l'on ne voulait plus rien voir qui pût rappeler l'idée d'un roi qui venait de trahir ses sermens. Les chansons les plus libres égayèient les carrefours , et l'on s'accoutuma dans un instant à croire qu'un roi n'était pas nécessaire. La mobilité , la légèreté,
l'insouciance , voilà le caractère du peuple de Paris, n Si le roi nous a quittés , disait-on gaînient , la nation reste ; il peut y avoir une nation sans roi , mais non pas un roi sans nation. « Certes , si le roi avait imaginé que son départ consternerait la multitude , il dut être bien étonné de l'indifférence générale : la confiance dans l'assemblée était le sentiment dominant. M. de Lafayettefut en danger , au premier moment , parce qu'on le crut complice ; mais quand on sut qu'il avait été trompé par la cour, sa popularité en devint plus grande. « Voilà notre grand embarras parti » , m'écrivait une personne qui rendait grâce au roi d'avoir abdiqué le trône.
Le fameux Payne était alors à Paris fort lié dans la maison de Condorcet. Il croyait avoir fait la révolution d'Amérique , et il se crut appelé à en faire une autre en France.
La fantaisie m'avait pris d'écrire sur les ciiconstances ; j'avais eu l'idée de faire parler rombre de Mirabeau : et je me faisais un plaisir secret de voir les jugemens du public sur un ouvrage qui porterait son empreinte. J'avais commencé avec quelque succès , et la circonstance m'avait inspiré. Je représentais la fuite du roi comme une conspiration de la cour ; j'invitais la nation à pi'èter une force majestueuse à l'assemblée nationale, et je pressais l'assemblée même de décréter qu'elle était toujours avec le roi, et qu'aussitôt qu'elle l'aui'ait délivré de sa captivité, elle punirait les conspirateurs qui
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avaient violé la majesté nationale. J'avais fait une apostrophe au roi , pour lui exposer les malheurs d'un prince qu'on voulait réduire à conquérir sa nation et à se ranger dans la classe odieuse des tyrans. Je me flattais d'avoir évoqué l'ombre de Mirabeau et de lui avoir prêté un langage et des sentimens qu'il n'aui'ait pas dédaignés , lorsque Duchâtelet vint me voir. Après quelques préambules , il me remit un manuscrit anglais , en forme de proclamation à la nation française. Ce n'était rien moins qu'un manifeste contre la royauté et qu'une invitation à profiter de la circonstance pour former une république. C'était Payne qui avait composé cet écrit. Duchâtelet était déterminé à l'adopter , à mettre son nom à ce placard , à l'afficher dans tout Paris , et à en supporter toutes les conséquences. Il venait me demander de le traduire, et d'y ajouter quelques développemens nécessaires. Je commençai à discuter avec lui cette proposition étrange, je lui montrai les inconvéniens de lever un étendard républicain sans le concours de l'assemblée nationale ; on ne savait rien encore ; on était dans l'obscurité sur les moyens du roi , sur ses alliances , sur l'armée , sur la disposition des provinces. Je lui demandai s'il avait consulté avec quelques-uns des chefs, s'il avait vu Sieyes , Lafayette , et en un mot les meneurs. Point : il agissait seul ; c'étaient Payne et lui , c'étaient un Américain et un jeune étourdi de la noblesse française qui se mettaient en avant pour
changer la face de la France. Je refusai absolument de traduire son alfiche. Je résistai à toutes ses prières. Il avait beau me répéter que je n'y étais pour rien ; que la chose se ferait également sans moi , et que je pouvais l'aider en anii et le condamner en même temps : je m'applaudis de rester inflexible, et je pris la lésolution de faire rentrer Mirabeau dans sa tombe , prévoj^ant des suites et craignant de me compromettre. L'affiche républicaine , signée Duchâtelet , couvrit le lendemain les murs de Paris et fut d'abord dénoncée à l'assemblée nationale. L'idée d'une république ne s'était offerte directement à personne, et ce premier signal jeta l'effroi dans le côté droit et parmi les modérés du côté gauche. Mallouet , Cazalès et plusieurs autres proposèrent de poursuivre l'auteur; mais Chapelier et un nombreux parti , craignant plutôt d'attiser ce feu que de l'éteindre, firent passer à l'ordre du jour, avec un considérant que la proposition était insensée et que son auteur était fou.
Je dois à la vérité de dire que Duchâtelet sonda lui-même plusieurs personnes , qu'il ne fut écouté d'aucune , que Sieyes refusa son concours avec le plus grand mépris, que plusieurs autres répondirent qu'il n'était pas temps, et que Lafayette en particulier repoussa ceux qui voulurent lin' en parler, et dit, si on ne m'a pas trompé, qu'il fallait encore au moins vingt ans pour mûrir la liberté et rendre la France républicaine.
Mais la semence qu'avait jetée la main auda-
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cieuse de Paync commençait ù germer dans plusieurs tètes. Condorcet , au moment de la fuite du roi, était devenu un républicain décidé. Clavière , Pétion , Buzot se rassemblaient pour discuter cette question. On en parlait chez Biddermann, et j'ai vu se former les premiers filamens de cette opinion , qui se fortifia dans les provinces méridionales. Voici ce qu'on disait de plus fort dans ces comités : Le roi a perdu la confiance publique et ne la lecouvrera jamais. La nation ne peut pas oublier cette fuite , après des sermens si positifs et même si gratuits ; lui-même ne peut pas oublier qu'on l'a ramené par force et qu'il règne par un acte de grâce sur un peuple qui le méprise ou comn)e faible ou comme traître. Les élémens de la monarchie sont détruits , le roi ne se présentera plus que comme un conspirateur, et il n'y a rien de si absurde que de confier de grands pouvoirs dans la constitution à celui qui s'en est déclaré l'ennemi. Ce raisonnement était très fort contre le roi , mais il était très faible contre la royauté. On ne fit point cette distinction , parce qu'elle offrait une difficulté qu'on n'avait aucun moyen de résoudre qu'en mettant sur le trône une autre branche de la famille royale. Ce parti ne plaisait à aucun des hommes que j'ai nommés. Leduc d'Orléans paraissait un personnage trop méprisable.
On disait encore que depuis deux ans le roi ne gouvernait plus; c'était l'assemblée: les obstacles venaient de lui ; lesressuuicos venaient d'elle : tout
ce qu'il y avait de résistance était dû aux partisans du roi ; tout ce qu'il y avait d'obéissance était renduj à l'assemblée. Enfin Condorcet disait : «S'il se fait une république par révolution , si le peuple se soulève contre la cour , les suites eu seront terribles 5 n)ais si l'on fait une république à présent , pendant que l'assemblée jouit de la tonte- puissance , le passage ne sera point difficile ; et il vaut mieux qu'elle se fasse en ce moment, où le l'oi , par sa situation, ne tient plus à rien , que lorsqu'on lui aura rendu assez de puissance pour que sa chute soit un effort. Quant à la royauté même , elle était regardée comme un épouvantail pour des enfanset comme un hochet pour des hommes. Je n'ai point entendu là les vrais argumens en faveur de la royauté.
Le plus grand mal est de quitter ce qu'on connaît pour ce qu'on ne connaît pas ; demander si la république est possible, ce n'est rien dire du tout. De quelle forme de république s'agit-il? combien n'y en a-t-il pas? comment raisonner sur un mot si vague ?
Pendant qu'on discutait dans l'assemblée quel parti on prendrait sur la conduite du roi , ces républicains naissans auraient voulu qu'on le jugeât , qu'on déclarât qu'il avait abdiqué, et qu'on mît le dauphin sur le trône , ou qu'on fît hardiment de la France une république.
L'opinion des personnes avec qui j'étais lié avait eu de l'influence sur la mienne ; mais ce n'était qu'une opinion , et je la trouvai sujette à mille
doutes. Je trouvais un grand intérêt à me rencontrer avec eux et à entendre discuter un objet de cette importance. Je me souviens qu'un jour, assemblés chez Pétion pour savoir ce qu'on proposerait dans l'assemblée sur le retour du roi , il jouait tranquillement de son violon, et que Brissot se fâcha sérieusement de cette indifférence et de cette frivolité lorsqu'il était question du sort de la monarchie. Pétion avait été député avec Barnave pour aller chercher le roi à Varennes. Il est sûr que cet honneur ne l'avait nullement changé. Barnave, nous dit-il , était comme un bourgeois de province tout étonné et tout en admiration de lui-même de se voir dans la même voiture que le roi. Pour lui, et je l'attribue plus à son insensibilité qu'à sa magnanimité , il n'avait été ému d'aucune compassion pour un prince déchu de ses grandeurs , et il n'avait point senti de vanité personnelle , ou un orgueil s'était opposé à un autre. L'amour-propre de Pétion , qui s'était tourné du côté des honneurs populaires, l'avait rendu insensible aux honneurs d'une cour. Devenu courtisan du peuple, il méprisait les courtisans du prince. Il voyait que la route [)opulaire menait à la puissance et que le chemin loyal ne menait à lien. C'était un de ces hommes (]ui savent se passer de fortune et qui n'ont pas besoin de luxe. Je crois qu'il était incorruptible par les moyens pécuniaires ; mais il y a tant d'autres sources de corruption!
Hrissot était encore plus désintéressé. II avait
du fanatisme et de l'opiniâtreté. Je parlerai de lui avec plus de détails dans la suite. Je lui ai connu de grandes vertus ; j'ai vu ces vertus, corrompues par l'esprit de parti , dégénérer en vices , et un homme né pour le bien est devenu l'instrument du mal.
J'avais une haute idée de Condorcet ; son opinion entraîna celle de plusieurs personnes. Sa société a été vraiment le foyer de la république (i). On a dit que madame Condorcet avait essuyé quelques mépris de la reine , et que son zèle républicain était une vengeance de femme. Je n'en crois rien. Un caractère sérieux , un esprit qui aimait à se nourrir de méditations philosophiques, des lectures républicaines , une passion pour les écrits de Rousseau, avaient enflammé sa tète; son mari avait un enthousiasme de réflexion , elle en avait un de sentiment; tous deux étaient fortement persuadés
(l) Les plus grands malheurs de la France sont peut-èliv; venus de ce que la .prétendue république est sortie d'un orage au lieu d'èii-e faite avec délibération. Je ne dis pas qu'on pi'it faire une bonne république pour la France : je dis seulement que le même caractère, qui avait fait perdre au roi son autorité, l'aurait empêché de la reprendre ou de la maintenir; et c'est d'après ce point de vue qu'on tioit juger Condorcet et ses partisans. Il n'était point jacobin ; il voyait ce que les jacobins projetaient , et il voulait une république faite par l'assemblée pour n'en avoir pas une faite par la populace. Les hommes les plus incouséquens sont ceux qui, comuie Sieyes , n'ayant pas été républicains , n'ont cessé d'attaquer les faibles ix'stes d.c l'autorité royale. {Note de l'auteur.)
qup la liberté en France ne pouvait pas se soutenir à côté du frone. Payne leur avait donné les idées les plus fausses sur l'Angleterre; je les combattis souvent, mais en vain. L'Amérique leur paraissait le modèle d'un bon gouvernement , et il leur parut aisé de transplanter en France le système du fédéralisme.
Piobespierre avait été si épouvanté à la fuite du roi, qu'il s'était caché pendant deux jours , et qu'il projetait de se sauver h Marseille. Quand le roi fut de fetour, il commença à prêter l'oreille à lîrissot et à Pétion , mais avec beaucoup de réserve, et il continua toujours à saper la monarchie sans se déclarer pour la république.
Les premiers républicains n'étaient donc point des satellites du duc d'Orléans; c'étaientdes hommes indépendans , et je ne saurais voir quel reproche moral on pouvait leur faire , tant que leur opinion n'était qu'une opinion. Le départ du roi n'était-il pas une preuve assez forte que la cour ne se réconcilierait point avec la constitution , qui était alors l'idole de toute la France?
Plusieurs membres de l'assemblée formèrent alors une opinion beaucoup plus sage ; ils comprirent qu'en abreuvant de dégoûts un prince bon et vertueux , on l'avait jeté dans les fausses mesures du désespoir. Lafayette commença dès-lors à craindre 'les jacobins plus que les loyalistes. Duport , Barnave, les Lameth virent la nécessité de se rapprocher du monarque , et de l'attacher à la cons-
fitution , en le liant d'intérêt avec elle. Ils travaillèrent sur ce nouveau plan , mais ils s'étaient ti-ouvés plus puissans pour détruire que pour rétablir ,• et ils perdirent comme modérés la popularité (ju'ils avaient acquise comme factieux.
Je restai peu de jours à Paris après le retour du roi. Je revins à Londres avec le fameux Payne et le lord Daer, jeune Ecossais , engoué de liberté et de république , honnête et vertueux enthousiaste , (■ui aurait cru rendre le plus grand service à sa patrie en inoculant dans son sein les principes de la France. J'avais vu Payne cinq ou six fois , et je pardonnais à un Américain ses préjugés contre l'Angleterre. Mais son amour-propre incroyable et sa suffisance présomptueuse me dégoûtèrent de lui. 11 était fou de vanité. A l'entendre , il aurait tout fait en Amérique. C'était une caricature du plus vain des Français. Il croyait que son livre sur les Droits de Vhomme pouvait tenir lieu de tous les livres du monde , et il nous disait sans détour que s'il était en son pouvoir d'anéantir toutes les bibliothè(|ues , il le ferait sans hésiter, pour détruire toutes les erreurs dont elles étaient le dépôt , et pour r<;commencer par les Droits de Vhomme une nouvelle chaîne d'idées et de principes. Il savait par cœur tous ses écrits et ne savait pas autre chose. Il nous récitait jusqu'à des lettres d'amour, d'un style bizarre , qu'il avait composées dans sa jeunesse et qui étaient dignes de Mascarille. C'était un homme d'esprit, plein d'imagination, doué d'une éloquence
populaire , et assez habile à manier le ridicule. Ma curiosité sur ce célèbre écrivain fut plus que satisfaite dans ce voyage , et je ne le revis plus.
Mes amis m'envoyèrent à Londres les quatre premiers numéros du Républicain^ ouvrage périodique auquel j'avais promis de coopérer (i). Mais eu Angleterre mes idées échauffées par le séjour de Paris s'étaient calmées : je n'étais plus sous l'influence d'une société séduisante , et j'envisageais les objets sous un autre point de vue. J'écrivis une longue letti'e à Clavière , non-seulement pour lui annoncer que je retirais mon engagement, mais pour lui représenter que ce journal , étant en sens contraire de l'assemblée nationale et de la constitution décrétée , serait un vrai délit ; que la circonstance de la république , depuis le rétablissement du roi , était passée, et que lui-même et tous ses amis se rendraient incapables de servir leur pays s'ils persévéraient à maintenir des principes qui n'étaient plus que ceux d'une faction. Je répondis dans le même sens à des lettres de madame Condorcet. Clavière m'écrivit bientôt après que le Républicain était abandonné , et que l'idée de la république
(l) J'avilis écrit un morceau pour ce journal républicain ; il fut imprimé dans les deux premiers numéros , mais en mou al)sence, après mon départ, et avec des altérations qui étaient des infîdclilés. Ces altérations étaient des additions, d(;s suppressions el des expressions injurieuses envers le roi , (pii n'étaient conformes ni à mes opinions ni à mon caractère. ( Aofe clc l'auteur.)
n'existait plus ; que le reflux actuel était tout entierl
en faveur de la monarchie ; que l'assemblée même!
semblait travailler à la contre-révolution , et que:
le seul soupçon de républicanisme était une tache
odieuse.
L'assemblée faisait alors la rei'ision de la constitution. Elle montrait l'envie de revenir de ses erreurs , de corriger ses exagérations , et d'associer le roi à la liberté publique. jMais le parti de la Rlontagne criait à la trabisoii toutes les fois qu'on proposait quelque changement qui tendait à fortifier ! la puissance executive. Cependant si la saine partie j qui avait senti ses fautes avait su se réunir et tra- j vailler de concert , il est probable que la constitution aurait pu recevoir des amendemens essentiels. • J'en ai su bien des détails par D'Andié qui fut le < principal personnage durant ces quatre mois ; il n'était pas le plus ostensible, mais il était le plus : adroit, le plus flexible, le plus habile à préparer une motion et à la faire passer. Quand on avait arrêté un plan dans le comité de Lafayette , de Larochefoucauld, etc. , il se rendait de bonne heure à l'assemblée ; à mesure que les membres s'assemblaient, ii consultait avec eux , il leur insinuait un avis, il se faisait presser par eux de le proposer, et ne s'engageait à le faire que lorsqu'ils avaient promis de le soutenir. C'est avec cet art qu'il liait chaque jour sa partie, et qu'en leur donnant une opinion, il avait l'air de suivre celle qu'on lui avait donnée.
Le parti de la Montagne , qui échouait souvent
contre D'André, l'avait pris en haine. Brissot Je poursuivait dans son Patroite avec un acharnement incroyable. Les jacobins le regardaient comme un homme vendu au roi ; il avait beaucoup d'esprit et de dextérité , mais il n'avait par les talens oratoires qui imposent , et il ne sut jamais se rendre populaire. Sieyes , qui avait quelquefois ime très bonne veine de plaisanterie , aimait beaucoup à réciter un dialogue supposé entre D'André et Jean, son valet de chambre.
D'André. Quel est l'ordre du jour ?
Jean. Monsieur, c'est la question des commissaires du roi auprès des tribunaux.
D'André. Ote-moi cet habit ; donne-moi le vieux.
Jean. Monsieur, il est tout usé par les coudes.
D'André. Tant mieux , c'est ce qu'il me faut : donne-moi aussi mon vieux chapeau et mes vieux bas.
Jean. Monsieur veut-il ses bottes? il fait mouillé.
D'André. Non, elles sont toutes neuves ; je veux mes gros souliers à clous de fer. Un peu de boue ne gâte rien. Ceci est une affaire d'importance. Me voilà bien. Qui diable en me voyant ainsi équipé peut penser à la liste civile ?
D'André se plaignait encore plus à moi de ses associés que de ses ennemis. Leur indolence était extrême. Ils étaient affaiblis parle sentiment intérieur que leur conduite avait changé , et ils ne pouvaient pas répondre à leurs adversaires qui les accusaient
d'inconséquence et de contradiction. En un mot, ils avaient été tout de feu dans l'attaque , et ils furent de glace dans la défense. Le plus souvent ils s'assemblaient en particulier , délibéraient longtemps et ne se déterminaient à rien. La Montagne avait l'avantage d'être conséquente à elle-même , et on voyait dans les modérés de faux frères qui trahissaient leurs propres principes.
D'André disait que les plus grandes difficultés venaient de la cour. Le roi écoutait un grand nombre de conseils et il les amalgamait en les gâtant tous. Il y avait une multitude de petites intrigues, et aucun véritable concert. Les sottises accumulées rendaient la cour suspecte, et donnaient un air de contre-révolution à tous ceux qui ne travaillaient sincèrement qu'au maintien de la monarchie constitutionnelle. Le plus grand de leurs dégoûts était de se trouver associés malgré eux à des hommes qui auraient voulu les faire pendre pour rétablir le despotisme.
C'est la cour elle-même qui s'est détruite de ses propres mains. Le roi fut si mal conseillé , et surtout par la reine , qu'il mit la plus grande importance à faire passer le décret funeste par lequel les membres de la première assemblée furent déclarés non éligibles pour la seconde. D'André m'en a compté tous les détails. Il reçut une visite d'un des principaux confidens du roi , qui , après avoir préparé ses voies par plusieurs genres de séduction, la reconnaissance, l'estime du prince, les promesses
pour l'avenir, lui dit enfin que la cour comptait sur lui pour appuyer ce décret. D'André , qui le regardait comme destructif de la constitution , fit tout ce qu'il put pour dessiller les yeux à cet égard : il fit ajourner cette question pour gagner du temps; il employa tous ceux qui pouvaient avoir quelque crédit : il fit représenter toutes les conséquences ; mais l'aveuglement était complet ; le ressentiment de la reine était si profond contre la plupart des membres du côté gauche qu'elle crut la monarchie sauvée, si l'on pouvait seulement parvenir à exclure les hommes qui avaient détruit la puissance royale. On leur avait dit que les provinces étaient bien intentionnées , que le roi était chéri de son peuple, et que les élections tomberaient sur des hommes d'un caractère bien différent, qui répareraient les fautes de leurs prédécesseurs. D'André , qui présidait quand le décret fut proposé , vit avec éton^ nement que tout le côté droit , gagné par la cour , se joignait à la Montagne , pour le faire passer sans discussion. Aux voix I aux voix! criait-on de toutes parts ; il fit tous ses efforts pom* donner la parole à ses amis et pour calmer ce funeste enthousiasme : il n'y put jamais réussir ; le décret fut emporté de haute lutte, et les plus charmés de leurs succès étaient ceux qui venaient de préparer leur perte. La constitution était un véritable monstre : il y avait trop de république pour une monarchie, et trop de monarchie pour une république. Le roi était un hors-d'œuvre : il était partout en apparence , mais il n'avait aucun pouvoir réel.