CHAPITRE XTII
Réflexions générales sur la révolution. — Ses causes. — Fautes de l'assemblée se rapportant à neuf causes. — Composition liétéi-ogène. — Mode vicieux de délibérer. — Décrets constitutionnels rendus immuables sans égard à l'ensemble. — Crainte d'une contre-révolution. — Emigration. — Affiliation et institution des jacobins. — Fausses mesures de la cour, etc., etc. — Causes qui ont fait échouer la constitution. — Unité de rassemblée. — Son indépendance absolue. — Inéligibilité des membres de la première assemblée à la seconde. — Immutabilité des lois constitutionnelles. — Jugement sur l'assemblée constituante. — Regrets de l'auteur sur son peu de mémoire et de curiosité.
Jamais événement n'a intéressé toute l'Europe autant que la convocation des états-généraux. Il n'y avait point d'homme éclairé et sensible qui n'attachât les plus grandes espérances à ce combat public de tous les préjugés contre toutes les lumières du siècle, et qui ne crût qu'un nouveau monde moral et politique ne fût sur le point de sortir du chaos.
Le besoin d'espérer était si grand que toutes les fautes furent pardonnées ; tous les malheurs ne parurent que des accidens; malgré toutes les calami-
tés, la balance resta toujours penchée vers rassemblée constituante. C'était le procès de l'humanité contre le despotisme.
Les états-généraux , six semaines après leur convocation , n'étaient plus les états-généraux : c'était une assemblée nationale. Son premier malheur était de devoir son nouveau titre à une révolution, c'est-à-dire à un changement dans son pouvoir, dans son essence, dans son titre, dans ses moyens. Les communes devaient agir de concert avec la noblesse , le clergé et le roi. Les communes subjuguèrent le clergé, le roi, la noblesse, et agirent sans eux et contre eux. Voilà en quoi la révolution consiste.
On raisonne à l'infini sur les causes de la révolution. Il n'y en a qu'une à mon gré , c'est-à-dire , qu'une dominante et efficiente. C'est le caractère du roi : mettez un roi d'un caractère ferme et décidé à la place de Louis XVI , et la révolution n'aurait pas eu lieu. Tout son règne n'a fait que l'amener. — Il n'y a pas même eu d'époque , durant toute la première assemblée , où le roi , s'il eût pu changer de caractère , n'eût pu rétablir son autorité, et faire une constitution mixte, plus solide et plus ferme que ne l'était la monarchie parlementaire et nobiliaire de la France. Son indécision , sa faiblesse , ses demi-moyens , ses demi-conseils , son imprévoyance , ont tout perdu. Les causes subalternes qui ont concouru ne sont que le développement de cette première cause. Quand le prince est
faible, les courtisans sont intrigans, les factieux sont insolens, le peuple est audacieux, les honnêtes gens sont timides , les serviteurs les plus zélés sont découragés , les hommes capables sont rebutés , les meilleurs conseils n'ont pas de suite.
Un roi qui aurait eu de la dignité et de l'énergie dans le caractère aurait attiré à lui tous ceux qui ont été contre lui : les Lafayette , les Lameth , les Mirabeau, les Sieyes n'auraient pas inême eu la pensée de jouer le rôle qu'ils ont joué , et , en travaillant sur un autre plan , ils auraient paru d'autres hommes, (i)
(l) Le manuscrit porte en note : tout ce morceau a besoin de développement. — En Angleterre il y a des individus mécontens : il n'y a pas de classes mécontentes. Le roi , la noblesse , les gentlemen , les marchands , les manufacturiers , les fermiers , le clergé , la marine , sont tiers de leur état , de la considération qu'ils en retirent , des espérances attachées à leur condition. En France, avant la révolution, le mécontentement se faisait sentir dans les classes entières. Les cultivateurs , les fermiers étaient fatigués de l'inégalité et souvent de l'arbitraire des impôts. Les marchands se trouvaient méprisés par la noblesse. La petite noblesse était jalouse de la grande , seule présentée à la cour et seule en faveur. Les parlemens , avec des prérogatives contestées , étaient quelquefois puissans et quelquefois maltraités , exposés à l'exil dans leur résistance au ministère , et méprisés du peuple dans leur complaisance aux volontés de la cour. Les avocats , ordre nombreux et répandu partout, se trouvaient au-dessous de leurs prétentions , et leur ambition n'avait aucun espoir. 11 n'y avait aucune place offerte au mérite dans un royaume où la vénalité des charges livrait tous les emplois de judicature à
Après la réunion forcée des ordres , l'assemblée , maîtresse de tout , suivit un mauvais plan ; on peut rapporter ses fautes à neuf causes.
1" Sa composition hétérogène ; les partis étalent trop irrités l'un contre l'autre pour travailler de concert ; ils ne cherchaient qu'à s'enti-aver et qu'à se vaincre. Les mécontens faisaient souvent passer des décrets violens dans l'espérance que les fautes mêmes de l'assemblée la décrédlteraient dans l'esprit de la nation. Ils cherchaient à l'avilir pour la détruire par elle-même.
2" La composition des communes. Il y avait un nombre trop considérable d'hommes sans propriété, et d'avocats qui outrèrent la démocratie.
8° La mauvaise manière de délibérer. Les formes sont pour une assemblée ce que la tactique est pour une armée. Il y avait autant, de différence en tre les délibérations de l'assemblée nationale et celles du parlement d'Angleterre qu'entre les sièges et les marches savantes des Autrichiens et les escarmouches ou les combats irréguliers des Croates.
A" Les décrets constitutionnels sanctionnés à mesure qu'ils étalent faits , et rendus immuables
la fortune. Il manquait d'un lien commun entre les divers ordres. Les provinces avaient aussi des distinctions, qui les disposaient à des rivalités et à des haines : il y avait cinquante organisations différentes et jalouses j c'étaient des peuples divers, unis sous le même roi, mais ennemis par leurs privilèges. {iSotc de l'auteur.)
sans égard à l'ensemble ; ce qui ôtait l'avantage de l'expérience, et portait les mécontens au désespoir ; si les décrets n'avaient été que provisoii-es , l'espérance de les améliorer aurait soutenu tous les partis.
b" La crainte d'une contre-révolution. On avait commencé par se faire de grands ennemis : on ne sut plus où s'arrêter dans les précautions. Tout ce qui présentait l'idée de l'autorité royale faisait peur. On ne l'avait jamais assez abatue, on la voyait toujours prête à ressusciter. Le mal même qu'on lui avait fait la faisait craindre. — - Le roi se rendait-il populaire par quelque démarche en faveur de la révolution, l'assemblée en devenait jalouse. « Le pouvoir exécutif Jait le mort » , disait Lameth.
6° L'émigration : ce fut la plus grande de toutes les fautes ; le roi fut affaibli par cette désertion ; et les émigrés par leurs intrigues , par leurs protestations, par les inquiétudes qu'ils excitèrent, forcèrent une réaction intérieure.
7° L'institution des jacobins et les affiliations. Tout le peuple fut échauffé par ces sociétés qui devinrent bientôt les rivales de l'assemblée nationale. Tel membre qui n'avait point de crédit dans l'assemblée n'avait qu'à exagérer la démoci*atie pour devenir un héros aux jacobins. C'était une serre chaude où l'on forçait à mûrir toutes les plantes vénéneuses qui n'auraient pas pu se développer sans cela.
8° Les fausses mesures de la cour. Elle voulut . d'abord agir contre l'assemblée , et commença trop
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tard à exercer son influence dans l'assenablée même. M. Neckei' avait à cet égard une pruderie qui pouvait faire honneur à un individu , mais qui montrait bien de l'ignorance dans un ministre. Il ne sut point former un parti , il ne sut point se lier avec Mirabeau, il ne sut point flatter Sieyes et s'en faire un appui.
9° Après le retour du roi de Varennes , la scission des membres du côté droit , qui pendant la captivité du prince refusèrent de voter dans l'assemblée. Leur inaction paralysa les modérés révolutionnaires qui ne se trouvèrent plus assez nombreux pour résister à la Montagne. Si tout ce parti eût joint ses forces à Mallouet et aux. Lameth, il était possible encore de changer la constitution.
Si on cherche ensuite les causes qui ont fait échouer cette constitution si solennellement jurée , et reçue avec tant d'adoration de toute la France, on peut les rapporter à quatre.
1° L'unité de l'assemblée législative. S'il y avait eu deux corps , deux conseils , leur marche aurait été moins impétueuse , l'un aurait servi de régulateur à l'autre.
2° L'indépendance de l'assemblée législative. Si le roi avait eu le pouvoir de la convoquer et de la dissoudre , il aurait eu de quoi faire respecter sa portion d'autorité; mais , dès qu'elle eut commencé à l'attaquer, il se trouva sans aucun moyen de résistance.
S" Le décret qui avait rendu les membres de la première inéligibles pour la seconde. C'est une cause subaltei'ne , mais elle fut très puissante. Les nouveaux élus étaient jaloux de la gloire acquise par leurs prédécesseurs , et n'avaient point d'attachement à un ouvrage auquel ils n'avaient pas contribué.
U° L'immutabilité des lois constitutionnelles. Il fallait, si je ne me trompe, un procédé tout au moins de dix ans pour pouvoir changer une des lois constitutionnelles. Les législateux's ainsi garrottés se sentaient dans une condition inférieure, elles deux partis de l'assemblée aspirèrent bientôt à une révolution violente qui les affranchirait de ces ridicules entraves.
Cette assemblée , après avoir eu tant d'éclat , finit obscurément , et depuis le retour du roi ne fit que se traîner entre la défiance et le mépris. Depuis qu'elle avait senti ses excès et qu'elle avait cherché à les modérer , elle avait perdu cet ascendant qui tient à l'attaque : elle paraissait reprendre au peuple les pouvoirs qu'elle lui avait donnés, elle accusait elle-même son ouvrage, et ne le terminait qu'avec dégoûts et remords. Rien de plus brillant que son début, rien de plus chétif que son cjcit.
L'assemblée put se repentir de n'avoir pas suivi le conseil qu'on lui avait donné de ne faire qu'arrêter provisoirement les lois constitutionnelles , jusqu'à ce qu'on pût les comparer toutes ensem-
ble , se réservant jusqu'à la fin le droit de les modifier. En suivant la marche contraire , une faute devenait irrémédiable , et l'effet d'une mauvaise loi était d'en nécessiter de plus mauvaises encore. '
La révision , qui ne fut qu'une affaire d'arrangement et de méthode , aurait été l'acte le plus important, si l'assemblée s'était réservée son indépendance sur tous les articles. Elle aurait apporté à cet ouvrage sa maturité , l'expérience , les vues qu'elle avait acquises pendant ces trois ans de durée; mais , par ignorance et par présomption , elle s'était déclarée infaillible , et avait rendu impossible toute amélioration de son travail. A chaque décret les constituans brûlaient pour ainsi dire le vaisseau qui les avait amenés , et s'ôtaient les moyens de retourner en arrière. Le fait est que chaque loi constitutionnelle était un triomphe de parti , et qu'on ne voulait pas laisser à des ennemis l'espérance de regagner ce qu'ils avaient perdu. Le résultat de ces lois forcées, qu'on déclarait immuables, fut d'amener ime révolution qui les détruisit au bout de huit mois.
Une preuve du défaut de système avec lequel on avait procédé est dans un fait dont je me rappelle distinctement. Le comité qui rédigeait le code des lois constitutionnelles se trouva dans le plus grand embarras pour les disposer et les encadrer. On fit vingt essais q»ii ne réussirent pas. On proposa vingt plans qui furent rejetés; on con-
sulta tout ce qu'on put consulter; on fut, si je ne me ti'ompe, cinq ou six semaines dans ce chaos, lorsque M. Ramond , ami de Lafayette, lui donna le projet d'arrangement qui fut adopté et suivi.
J'ai fini, avec plus de patience que je ne croyais en avoir, le récit de mes liaisons avec Mirabeau et de mes souvenirs sur cette première époque de la révolution française. C'est la partie la plus intéressante, et cependant elle l'est bien peu. Il faut que j'aie observé très vaguement , que j'aie eu très peu de curiosité active , ou que ma mémoire ait été très faible. Que tout ce volume d'évènemens que j'ai vus se dérouler sous mes yeux , que toute cette galerie d'acteurs avec lesquels je me suis trouvé si souvent , n'aient laissé dans mon esprit que des impressions si légères , c'est un sujet de reproche pour moi-même; mais c'est une suite de mon indifférence pour les objets à mesure qu'ils passent ; je ne vois leur importance qu'après : pendant leur durée , les choses les plus singulières ne me paraissent pas au-dessus des évènemens communs , et n'excitent que peu mon attention. Il y a de quoi m'accuser de stupidité , mais je ne puis m'expliquer autrement le peu que j'ai vu et que j'ai retenu dans cette grande scène. C'est ainsi que, dans les maisons où j'ai vécu j'ai toujours été le dernier à savoir tout ce qui s'y passe ; si l'on veut que je sache quelque circonstance de la famille , il faut qu'on me la dise : car non-seulement je ne pénètre pas, je ne devine
pas , mais je n'ai point de goût pour les confidences, point d'attraction pour les secrets. — Mais je fais cette réflexion avec un peu d'humeur sur la seconde partie où je vais entrer ; il m'en reste encore moins que de la première ; mes souvenirs sont plus épars , la chaîne est plus souvent rompue. J'ai beaucoup perdu de ce que j'avais appris ; et ce qui est encore plus irréparable, c'est que je n'ai pas profité des circonstances particulières où je me suis trouvé pour apprendre la moitié de tout ce que j'aurais pu obtenir sans beaucoup de peiile. Je n'ai jamais pu me résoudre à demander ce qu'on ne me disait pas. Il est vrai qu'aussi je n'ai rien obtenu par la torture , et que tout est un témoignage libre et volontaire.