‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 27 sur 56 · CHAPITRE XTIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XTIII

Arrivée de Pétion à Londres. — But de son voyage. — Comment il s'accomplit. — D'André à Londres. — Son caractère. — Ses talens. — Poursuivi par Brissot. — Quelque traits du caractère de Brissot. — M. de Tallejrand. — Anecdotes. — But de son voyage à Londres. — Manière dont il est reçu par le roi et la reine. — Départ de l'auteur pour Paris. — Motifs de ce départ.— Voyage avec M. de Talleyrand et Duroverai.

Le premier qui vint en Angleterre après l'assemblée , ce fut Pétion : je l'avais trop connu à Paris pour ne pas le voir à Londres ; mais il était si accueilli, si recherché par une partie du public, que la bonne fortune de se trouver avec lui était bien rare : on se le disputait , on le chargeait d'invitations, on lui prodiguait les attentions les plus flatteuses. Il était venu , disait-il , pour voir la marche du jury dans les procès criminels et civils. Il est vrai qu'il n'entendait pas l'anglais , mais un avocat versé dans la langue française s'offrit pour l'accompagner ; le jour était pris , Pétion manque au rendez-vous. Il s'était amusé à montrer Londres à un de ses amis qui venait d'arriver. — Il ne resta pas plus de trois semaines ; l'accueil qu'on lui

fit dans un parti excita la défiance du gouvernement.

Quelque temps après , D'André vint se réfugier à Londres ; l'impitoyable Brissot ne cessait dans son Patriote de répandre des calomnies contre lui ; il croyait essentiel de le perdre , de l'éloigner tout au moins comme un liomme actif et intelligent , dévoué au roi , et accusé par conséquent de participer à la liste civile. Si D'André avait eu sa part des faveurs royales , il n'en faisait pas au moins un usage d'ostentation. Après la clôture de l'assemblée , quoique noble et parlementaire , il avait eu le bon sens de s'associer dans une maison de commerce et d'ouvrir un magasin d'épiceries à Paris. Ce procédé tout populaire et tout conforme à l'esprit de la constitution , aurait dû désarmer la malice de Brissot ; mais Brissot était un de ces hommes en qui l'esprit de parti était plus fort que toute morale, ou plutôt il ne voyait de morale que dans son parti : il avait plus le zèle du couvent que personne ; capucin , il aurait aimé sa vermine et son bâton ; dominicain , il aurait brûlé les hérétiques ; Romain , il n'aurait pas été indigne de suivre Caton et Régulus ; républicain français , il voulait détruire la monarchie et ne refusait ni de calomnier, ni de persécuter, ni de périr lui-même sur un échaufaud pour accomplir son objet.

J'avais connu D'André à Versailles , mais je ne l'avais presque pas revu à Paris ; j'allai le voir à son arrivée ; je l'ai mis en liaison avec quelques-uns de

mes amis, et je l'ai bien connu dans son séjour de deux ou de trois ans en Angleterre. — Beaucoup d'esprit, un coup-d'œil très prompt, une facilité à s'expliquer sans être orateur, une grande netteté dans les idées , tout cela en avait fait un politique expert et industrieux dans l'assemblée nationale , un ti'ès bon négociant dans les affaires. Il est aimant , généreux , officieux , facile et simple dans ses manières ; modeste , cherchant plus à s'effacer qu'à se montrer, et timide en société au point que cet homme qui avait été quatre fois président , et qui avait parlé si souvent devant toute la France , était ému et déconcerté s'il fallait soutenir une opinion ou une conversation indifférente devant trois ou quatre personnes. Ce qui lui avait manqué, c'était un air de dignité , un maintien imposant : une figure triviale , un je ne sais quoi d'im Frontin de comédie avait nui à son rôle élevé, et ne laissait pas deviner au premier coup-d'œil tout ce qu'il avait de talent , de finesse et même de bonté d'àme et de bienveillance.

Je ne sais pas me rappeler le moment où M. de Talleyrand vint à Londres : il ne pouvait pas avoir une mission publique , en vertu d'un décret de l'assemblée qui ôtait à tous ses membres pendant deux ans la faculté d'être employés par le pouvoir exécutif; mais il avait l'équivalent : il venait faire un voyage d'observation , entamer quelque négociation , s'il trouvait les ministres accessibles ; en un mot ,. les disposer à regarder le roi constitutionnel

de France sous ce nouveau jour, et maintenir la neutralité de l'Angleterre dans le cas où la guerre qu'on commençait à prévoir deviendrait inévitable sur le continent.

Je n'avais pas eu de liaison à Paris avec l'évêque d'Autun ; mais nous avions une espèce de connaissance indirecte , et il ne fut pas longtemps à Londres sans me faire toutes les avances qui devaient venir de lui dans nos rapports de situation. Il avait des recommandations particulières auprès de lord Lansdown , et sa réputation très distinguée , qui lui ouvrait la carrière de tous les honneurs politiques, le faisait rechercher avec empressement par ceux qui n'avaient pas déjà conçu de forts préjugés contre tout ce qui tenait à la révolution française.

M. de ïalleyrand , descendant d'une des plus anciennes familles de France (et même de comtes souverains ) , était l'aîné de trois frères ; mais boiteux depuis son enfance , on ne l'avait pas cru digne de figurer dans le monde , et on avait destiné à l'église un homme qui n'avait aucune des dispositions qui peuvent rendre cet état tolérable dans la communion romaine. Je lui ai ouï dire plusieurs fois que , méprisé de ses parens comme un être disgracié qui n'était bon à rien , il avait pris dans son enfance une humeur taciturne et sombre : il n'avait jamais couché sous le même toit que son père et sa mère ; on le fit renoncer à son droit de priraogéniture en faveur de son second frère. — Lorsqu'il était au séminaire , il vivait dans une très

petite société , et son chagrin habituel , qui le rendait peu sociable, lui avait donné une réputation de hauteur. — Condamné à l'église , il n'en prit pas plus les sentimens et le caractère que le cardinal de Retz et tant d'autres. — Il avait même franchi l'espace que l'indulgence accorde à la naissance et à la jeunesse ; ses mœurs n'étaient rien moins que cléricales. ■ — Mais il savait observer les bienséances; et quelles que fussent ses habitudes, personne ne savait mieux ce qu'il fallait dire et ce qu'il fallait taire.

Je ne sais s'il n'avait pas un peu trop l'ambition d'imposer par un air de réserve et de profondeur. Son premier abord en général était très froid ; il parlait très peu , il écoutait avec une grande attention ; sa physionomie , dont les traits étaient un peu gonflés , semblait annoncer de la mollesse , et une voix mâle et grave paraissait contraster avec cette physionomie. Il se tenait à distance et ne s'exposait point. Les Anglais , qui n'ont que des préventions générales sur le caractère des Français , ne trouvaient en lui ni la vivacité, ni la familiarité, ni l'indiscrétion, ni la gaîté nationale. Une manière sentencieuse , une politesse froide , un air d'examen, voilà ce qui formait une défense autour de lui, dans son rôle diplomatique.

Dans l'intérieur de sa société , 11 était tout autre : il se livrait au plaisir de la conversation avec un goût tout particulier , et la prolongeait bien avant d;ins la nuit : familier, caressant, attentif et aux

petits soins pour plaire , il se rendait facile à vivre par une sorte d'épicuréisme , et voulait être amusant pour être amusé. Il ne se pressait jamais de parler , mais il choisissait ses expressions , et disait des choses fines qui n'étaient bien senties que par des personnes exercées à l'entendre. C'est de lui qu'était le mot qu'on a trouvé cité dans Champfort , lorsque Piulhière disait : u Je ne sais pourquoi j'ai la réputation d'être méchant , je n'ai fait qu'une méchanceté dans ma vie. )> — L'évêqued'Autun , qui ne s'était point encore mêlé de la conversation, lui dit avec sa voix sonore et son ton significatif : it Quandjînira-t-elle ? » Un soir jouant au whist, on parla d'une lady de soixante ans qui venait d'épouser une espèce de valet de chambre. On s'en étonnait. — L'évêqued'Autun, comptant son jeu, dit : u A neuf on ne compte plus les honneurs » . Ce genre d'esprit lui appartenait. Il tenait du ^pontenelle qu'il aimait beaucoup. — Il me racontait une infamie de son collègue C. sur laquelle je m'indignai, et je lui dis : <; L'homme qui a pu faire cela est capable d'assassiner. — D'assassiner, non , reprit-il froidement; mais d'empoisonner, oui. » — Sa manière de raconter était pleine de grâces. C'était un modèle de bon goût en conversation. Indolent , voluptueux , né pour la fortune, né pour la grandeur, il a su toutefois dans son exil s'accoutumer à une vie simple , se faire des privations , et partager avec des amis la seule ressource qu'il eût sauvée de France , les débris d'une superbe bibho-

thèque qui se vendit très mal parce que l'esprit de parti empêcha même à Londres le concours des acheteurs.

Talleyrand n'était pas venu à Londres son sac vide. Il avait eu une longue conférence avec lord Grenville. J'ai lu le récit qu'il avait écrit de cette conversation. Elle avait pour but de montrer à l'Angleterre les avantages qui pouvaient résulter pour elle de la révolution qui venait de donner à la France un roi constitutionnel, et de resserrer les liens des deux cours ; car, quoique le cabinet de la Grande-Bretagne parût décidé à ne point sortir, en cas de guerre, de la neutralité, il était plus que réservé avec la France, il ne sympathisait point avec le nouvel état de choses, et ne croyait point à la stabilité de la constitution. Cette froideur du cabinet deSaint- James inquiétait le cabinet des Tullei'ies ; et Talleyrand avait en vue de les rapprocher, ou, s'il ne pouvait pas les unir , de s'assurer au moins qu'on Ji 'avait rien à craindre du coté de l'Angleterre. Lord Grenville s'était renfermé dans le laconisme le plus sec , et ne s'était pi'êté à aucune des avances que Talleyrand lui avait faites. On sut qu'il avait dit que c'était un homme profond et dangereux. Talleyrand avait connu M. Pitt, encore très jeune, dans un petit séjour qu'il avait fait en France , chez son oncle l'archevêque de Reims. Il avait passé quelques semaines avec lui , avec une espèce defamiliarité ; mais dans leur première et unique entrevue , il crut que c'était à Pitt à rappeler cette

circonstance, et ne lui en fit pas mention. Pitt, qui ne voulait point de rapprochement , se garda bien de se souvenir de l'oncle pour n'avoir pas à considérer en lui le neveu d'un homme dont il avait reçu des politesses : il ne le nomma pas même.

A sa présentation à la cour, le roi fit peu d'attention à lui ; la reine l'avait reçu moins que bien , elle lui avait tourné le dos avec un mépris affecté. Elle rejeta ce dédain sur la réputation immorale de l'évêque. Depuis ce moment , l'accueil de la cour détermina celui des gens du monde. Talleyrand se vit alors exclu du grand cercle de la société , comme une espèce d'homme redoutable, un agent de faction , qu'on ne pouvait pas repousser , mais qu'on ne devait point accueillir. Il ne dut pas se promettre beaucoup d'une négociation qui commençait sous de tels auspices.

Dans le courant de février 1792, Talleyrand apprit par ses correspondances à Paris qu'il se préparait des changemens dans le ministère , et que son ami Louis de Narbonne , qui était alors ministre de la guerre , périclitait dans sa place. — Il se fit donner une permission de retourner à Paris , et résolut d'emmener avec lui Duroverai dont je lui avais procuré la connaissance , et dont les conseils lui avaient été fort utiles. Duroverai avait fort à cœur de maintenir la bonne intelligence des deux nations ; il s'était flatté que sa liaison avec Talleyrand pourrait servir à cet objet , et qu'elle serait vue avec plaisir par le ministère anglais. II était fort lié avec lord

Sidney et quelques autres personnes qui tenaient au cabinet britannique , et il s'était prévalu de cette liaison pour chercher à dissiper les préjugés qu'on s'était formés contre Taileyrand. Son intervention était donc avantageuse aux deux parties , et il se crut appelé à être médiateur sans titre entre les deux gouvernemens. Taileyrand avait besoin de lui à Paris pour confirmer tout ce qu'il avait à dire sur les dispositions de l'Angleterre, auprès de Clavière , de Brissot et de plusieurs autres, qui se formaient des idées très fausses à ce sujet , et qui étaient bien plus portés à écouter Duroverai , leur ancien ami , que Taileyrand lui-même , dont l'intérêt personnel pouvait être suspect. L'opinion de Duroverai était un passeport pour la sienne , une lettre de créance auprès des chefs du parti populaire. Ce fut à-peu-près par les mêmes raisons que tous deux me pressèrent de les accompagner, mais j'avais peu besoin d'être sollicité. Cette course , qui devait durer quinze jours tout au plus et qui dura plus de six semaines, me faisait plaisir sous tous les rapports. J'avais trop suivi la première assemblée pour ne pas désirer de voir la seconde. C'était un épisode intéressant dans une vie monotone. Si je pouvais joindre ma voix à la leur, si je pouvais dissiper les préjugés que nous connaissions à nos amis sur l'Angleterre, si je pouvais leur faire sentir la nécessité des raénagemens pour entretenir la paix, cet objet d'intéi-êt public donnait une nouvelle valeur à une excursion de plaisir , et m'associait à un

grand dessein politique. J'avais aussi mes liaisons avec Condorcet, avec Clavière, avec Pétion , avec plusieurs autres qu'il était essentiel de faire agir de concert.

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