‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 28 sur 56 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Retour à Paris. — Conversations de M. de Talleyrand. — Anecdote sur la consécration du nouveau clergé. — Aspect de l'assemblée lég^islative. — Trois partis la divisent. — Le roi, gouverné par les feuillans. — Intérieur du parti girondin. — Leur but. — M. de Lessart. — Acte d'accusation dressé par Brissot contre lui. — Reproches de l'auteur à Brissot sur son machiavélisme. — Il s'en éloigne. — Réflexion. — De Graves. — Anecdotes. — L'auteur secrètement consulté sur le choix d'un ministre de la guerre. — Discours fait pour rapprocher les girondins du roi, prononcé par Gensonné. — Discours publics de Pétion. — Vergniaud. — Guadet. — Gensonné. — Buzot. — Rœderer. — Condorcet.

Nous voilà en route, je n'ai pas fait de voyage plus agréable : Talleyrand aimait à tenir une société dans le petit espace carré d'une voiture, parce que la conversation , dont il faisait ses délices , était plus intime et point interrompue. Les espérances , les projets , de grandes vues animaient les esprits , et nous n'eûmes pas un quart d'heure de langueur et d'indifférence. 11 nous conta les anecdotes les plus singulières , et entre autres la manière dont s'était faite la consécration du nouveau clergé. Il avait

fallu trois évêques pour cette opération ; ses deux associés avaient hésité jusqu'au dernier moment. — Rien de moins canonique que le moyen dont il s'était servi pour décider l'un d'entre eux qui voulait se retirer à tout prix et faire avorter l'entreprise (i). Une peur en surmonta une autre; le bréviaire qui servit à les convaincre était à-peu-près delà même nature que celui du coadjuteur de Paris. Une installation faite pour ainsi dire à main armée excitait bien en moi quelque scrupule ; mais quand on considère la position dangereuse de l'évèque d'Autun , et l'embarras où il était si la faiblesse de ses collègues avait empêché la consécration du nouveau clergé, on doit pardonner à la nécessité, et absoudre une violence qui tendait à prévenir une grande effusion de sang.

En arrivant à Paris , le 9 mars , un ami de M. de Talleyrand arrêta notre voiture pour nous dire que M. de Narbonne venait d'être renvoyé par la cour ;

(l) L'évêquc de Lida lui dit que l'évèque de Babylone chancelait dans sa résolution : sur quoi il va faire une visite à celui-ci ; et pour lui faire une leçon détournée , il lui dit que leur confrère l'évèque de Lida est sur le point de les abandonner; qu'il sait à quoi cela les expose de la part du peuple; que pour lui sa résolution est prise; qu'il ne veut pas s'exposer à être lapidé par la populace; et faisant jouer dans ses mains un petit pistolet, d'une manière assez menaçante , il dit à l'évèque de Babylone qu'il était prêt à se tuer lui-même , si l'un des deux venait à le trahir : cette menace fit son effet.

( ?i^ote de l'auteur.)

on s'étonnait que le roi osât encore disgracier quelqu'un ; la cause de sa disgrâce était son union avec les girondins. De Graves avait été nommé pour le remplacer.

Je me mis au courant des affaires. Il y avait trois partis dans l'assemblée ; tous juraient par la constitution , tous en étaient mécontens. Le vrai parti constitutionnel, dont Vaublanc était le chef, était accusé d'aspirer seci'ètement à augmenter l'autorité royale , et à former deux chambres : il accusait à son tour les girondistes de conspirer contre la constitution et de vouloir former une république ; les girondistes accusaient la Montagne ou les enragés de semer l'anarchie , afin de rendre les deux autres partis odieux ; la Montagne accusait les constitutionnels d'être vendus au roi, et les girondistes de vouloir le gouverner à leur gré , et de ne considérer que les intérêts de leur faction. — Les haines , les défiances , les exagérations étaient à leur comble. — On ne peut se faire aucune idée des passions qui dévoraient cette assemblée législative. Les modérantins comme on appelait les premiers, étaient les plus honnêtes ; les girondistes avaient pour eux les talens , les connaissances, l'éloquence; la Montagne avait l'audace, la violence et la populace des faubourgs.

Il y avait deux clubs principaux , celui des feuillans qui tenait pour la constitution , celui des jacobins qui ne tendait qu'à l'anarchie. Les girondistes flottaient entre les deux , et s'en rapprochaient tour-

à-tour selon les circonstances , mais ils étaient séparés des feuillans par leurs principes , et ils ne craignaient des jacobins que leurs excès.

Le roi était alors gouverné par les feuillans. Les Lameth , Barnave et leurs amis, qui étaient à la tête , étaient alors aussi ennemis de la majorité de l'assemblée législative qu'ils l'avaient été de la cour. Ils ne songèrent qu'à la tourner en ridicule et à la rendre odieuse. Ni l'un ni l'autre n'était difficile , mais c'était le moyen de la porter à de plus grandes violences. Ils avaient fait i-envoyer M. de Narbonnc comme trop dévoué aux girondistes , et son attachement pour eux l'avait également rendu suspect aux jacobins.

Voici ce que je me rappelle de l'intérieur du parti girondiste avec lequel je me trouvai d'abord lié par Condorcet , Brissot et Clavière.

Ils m'introduisirent à des déjeuners chez une dame d'Odun ( si je ne me trompe ) , dans la place Vendôme. Ces déjeuners étaient composés ordinairement de Brissot , Clavière , Rœdei'er , Gensonné, Guadet, Vergniaud , les Ducos , Condorcet, etc. Ils y venaient avant de se rendre à l'assemblée , concertaient leurs mesures ; et , comme on peut imaginer , il y avait encore plus de babil et de commérage de parti que de résolutions prises et de démarches arrêtées. Brissot était devenu le faiseur. Son activité suffisait à tout.

Leur grand objet était de se rendre maîtres de la cour en déclamant conti-e le comité autrichien.

Ce comité autrichien était une sorte de puissance invisible à laquelle on attribuait tout ce qu'on voulait. On savait que le roi avait des conseils à lui , que la reine avait des conférences secrètes , qu'il y avait des courriers expédiés aux princes, surtout à Vienne et à Coblentz ; que tous les ambassadeurs étaient de l'ancien régime et n'avaient embrassé la constitution qu'à leur corps défendant ; qu'en un mot , il y avait un extérieur constitutionnel à la cour et un intérieur anti-constitutionnel. — Plus on est instruit de l'histoire de cette époque , moins il est possible de douter que la cour ne fût sous le masque; le roi seul portait son visage , mais il ne le montrait que de profil , et il est bien sûr que s'il avait pu modifier la constitution , il l'aurait fait : en cela bien excusable puisqu'il était déjà démontré à tous les hommes pensans que cette constitution ne pouvait pas remplir le premier objet du gouvernement , la tranquillité publique.

Les girondistes , persuadés qu'il y avait un secret caché , une trame entre les cours , voulaient parvenir à cette découverte précieuse, et pour cela composer un ministère de leur choix qui pourrait pénétrer dans cette intrigue et la faire avorter.

L'ambition de gouverner en était le fond. Ils sentaient d'ailleurs le besoin de la puissance pour faire face aux jacobins de Robespierre qui commençaient à les inquiéter beaucoup, (i)

(i) Voilà une conséquence des excès en politique. On

M, de Lessart , ministre des relations extérieures , était un honnête homme , assez constitutionnel, mais plus attaché à l'ancien régime qu'au nouveau. Les girondistes voulaient le déplacer, et sa correspondance avec M. de Noailles , ambassadeur de France à Vienne , leur en fournit l'occasion. Le comité diplomatique , s'étant fait donner les pièces , jeta les hauts cris : M. de Noailles avait laissé avilir Ja France , il avait temporisé sous les hauteurs insultantes du prince deKaunitz, et M. de Lessart, dans ses lettres , au lieu de prendi-e le ton de dignité qui convenait à la circonstance , paraissait plutôt l'inviter à de nouveaux ménagemens , et semblait faire une faible apologie de la constitution dans un moment où le ministre du roi devait se déclarer hautement en sa faveur.

M. de Lessart avait reçu ordre du comité diplomatique de demander une explication catégorique de quelques phrases du prince de Raunitz. Cette explication vint et ne fut pas satisfaisante. C'était une attaque violente contre les jacobins , dont on représentait les excès comme avilissans pour la majesté royale, et d'un exemple dangereux pour toute l'Europe. Cette réponse , que l'on crut concertée avec M. de Lessart et le roi , lui fit de nouveaux ennemis et mit les jacobins sur un piédestal.

s'est rendu redoutable , on cherclie à devenir puissant pour se mettre à l'abri ; il faut triompher ou périr.

( Note de l'auteur.)

Ils sortaient de leur obscurité et devenaient l'objet de l'attention des rois.

M. de Lessart , étourdi par les plaintes du comité diplomatique^ crut détourner l'orage en donnant sa démission. Mais Brissot prépara contre lui un acte d'accusation en forme , et sur cet acte d'accusation, M. de Lessart fut envoyé à Orléans pour être jugé par la haute cour nationale.

J'entendis dans le comité la lecture de cet acte qui contenait dix-sept ou dix-huit griefs. Je gardai le silence ; mais quand je fus seul avec Brissot et Clavière, je lui fis des observations : je lui représentai que ces griefs rentraient les uns dans les autres ; que plusieurs étaient couchés en termes si vagues , qu'il était impossible d'y répondre ; qu'ils étaient artificieux et destinés à produire des préjugés violens , à exciter la haine publique contre l'accusé ; qu'il y en avait de contradictoires , et que les termes injurieux devaient être soigneusement évités dans une accusation juridique, etc. J'ai oublié d'autres observations, mais en tout j'étais indigné de cet écrit ; je le fus bien plus delà réponse de Brissot. Il sourit d'un rire sardoniqueet se moqua littéralement de ma simplicité. <c C'est un coup de partie , me dit-il; il faut absolument que de Lessart soit envoyé à Orléans , autrement le roi qui lui est attaché le remettra d'abord dans le ministère. Nous avons besoin de gagner de vitesse sur les jacobins , et cet acte d'accusation nous donne le mérite d'avoir fait ce qu'ils feraient eux-mêmes. C'est autant

que nous leur ôtons. Je sais bien que les griefs sont multipliés sans cause , mais il faut cela pour faire durer le procès. Garand de Coulon , qui est à la tète de la haute cour nationale , est un juriste vétilleux, qui épluchera tous ces griefs l'un après l'autre , et de Lessart en a pour six mois avant qu'il sorte de cette affaire. Je sais bien qu'il sera absous, car nous n'avons que des soupçons et point de preuves.'Mais nous aurons gagné notre objet en l'éloignant du ministère... — Devant Dieu, lui dis-je , confondu de cette légèreté odieuse, vous voilà dans le machiavélisme des partis jusqu'au fond du cœur. Êtes-vous l'homme que j'ai connu si ennemi de tous les détours ? Est-ce Brissot qui opprime un innocent. . — Mais, me répondit-il déconcerté, vous n'êtes pas au courant de notre situation : le ministère de de Lessart nous perd, il faut l'écarter à tout prix; ce n'est qu'une mesure temporaire ; je connais l'intégrité de Garand ; il faut sauver la France, et nous ne pouvons détruire le cabinet autrichien qu'en mettant un homme sûr dans les relations extérieures. Cependant je profilerai de vos observations , j'ôterai les termes injurieux que vous blâmez avec raison. »

Depuis ce moment je ne vis plus Brissot du même oeil , je ne rompis pas avec lui, mais l'amitié s'affaiblit avec l'estime. Je l'avais connu candide et généreux , je le voyais insidieux et persécuteur. Si sa conscience lui faisait quelque reproche , car Brissot était moral et religieux, il l'étourdissait par

la prétendue nécessité du salut de l'état. C'est dans les temps de faction qu'on voit à découvert la justesse des idées d'Helvétius sui- ce qui constitue la vertu. Brissot était fidèle à son parti et infidèle à la probité. Il agissait par un certain enthousiasme auquel il était prêt à se sacrifier ; et, parce qu'il ne sentait en lui ni cupidité pécuniaire ni ambition de place, il se croyait citoyen pur et vertueux, «c Voyez ma maison plus que simple , plus que modeste ; voyez ma table digne d'un Spartiate ; suivez mes mœurs domestiques ; cherchez si vous pouvez me reprocher quelque dissipation , quelque frivolité ; depuis deux ans je n'ai pas mis le pied à un spectacle 11 : telle était la base de sa confiance. Il ne s'apercevait pas que le zèle départi, l'amour du pouvoir, la haine, l'amour-propi'e, sont des corrupteurs aussi dangereux que la soif de l'or, l'ambition du ministère et le goût des plaisirs.

La dénonciation de de Lessart eut tout l'effet que les girondistes pouvaient s'en promettre. Leur pouvoir fut mis en évidence. On les crut tout-puissans et ils le devinrent. Le roi frappé de terreur se jeta dans leurs bras. De Graves , chargé comme ancien du conseil , où il était depuis dix jours , de présenter au roi différens sujets pour le ministère , n'osa plus agir que par l'influence de ceux qui décrétaient les ministres, et les envoyaient à la haute cour nationale. Ils eurent donc la nomination du conseil, et les premiers qu'ils placèrent furent Dumouriez , ensuite Clavière , Roland , Lacoste et Duranton.

J'avais un peu connu de Graves à Londres ; je lui fis une simple visite de politesse à l'hôtel de la guerre , mais il me fit l'accueil le plus distingué. «t Quand nous nous promenions dans les jardins de Kensington , me dit-il , nous ne pensions guère vous et moi que je serais un jour dans le ministère. Je n'ai consenti à prendre cette place que comme un moyen d'acquérir une plus grande expérience sur les affaires et sur les hommes. Je n'ai aucune ambition. Je n'aime ni le pouvoir ni l'argent. Je veux essayer ce que peut faire un homme modeste et désintéressé qui n'a d'autre vue que le bien public. !> Je le trouvai un peu long et un peu niais dans les circonstances sur sa philosophie et sa modération ; mais il était tout étonné de se voir là, et ceux qui l'avaient connu ne l'étaient pas moins. Personne n'était moins fait pour un ministère aussi orageux. Sa probité était parfaite , son cœur était pur ; il était étranger à toutes les passions de parti ; mais il était faible de corps et d'esprit ; il ne manquait pas de connaissances , et il se dévouait à son travail ; mais il fallait du caractère , il fallait une volonté , et il n'en avait point. Madame Roland l'a traité dans ses mémoires avec le mépris le plus injuste ; elle ne voyait en lui qu'un petit bel-esprit de société , un petit ministre de toilette ; son aménité , sa douceur , sa politesse étaient autant de ridicules dans un moment qui exigeait de grands efforts. II est sûr qu'il était bien déplacé. Son acceptation du ministère était une grande erreur de

jugement. Après deux mois de travaux infinis, il avait perdu la tête ; cela vint au point qu'il oublia son nom dans ses signatures, et que ne sachant plus ce qu'il faisait , il signa maire de Paris : je tiens ce fait de lui-même.

Dès sa première conversation avec moi , j'aurais bien voulu être assez lié avec lui pour lui donner le conseil de résigner. J'étais accoutumé à la manière de Mirabeau ; je me trouvais à ses antipodes. Il avait été placé par les Lameth , et il ne savait comment se conduire avec les girondistes. Il aimait les premiers et craignait les seconds : il écoutait les deux partis et cherchait à tirer une diagonale entre eux. Quand Dumouriez fut dans le ministère , il se laissa gouverner par lui. C'était ce qui pouvait lui arriver de plus heureux que d'attacher sa barque à la sienne : Dumouriez était assez actif pour tout mener.

Il faut que je cite une de ces bizarreries qui montrent le secret des affaires. Je fus sérieusement consulté sur le choix d'un ministre de la guerre : cela est burlesque , mais cela est vrai. Les girondistes, après avoir renouvelé le conseil, voyaient de Graves avec déplaisir , parce qu'il était du choix des feuillans. Brissot et ses amis connaissaient mes liaisous avec Duchâtelet , et me demandèrent sérieusement si je le croyais capable du ministère de la guerre , ce que je pensais de ses talens , de ses principes, de la confiance qu'on pouvait lui donner. On ne voulait pas s'en rapporter à Condorcet parce

qu'il était , pour ainsi dire , de la famille. Je me tirai d'affaire par des plaisanteries : de Graves me paraissait trop faible , Duchâtelet trop violent ; la confiance que le premier me témoignait, mon amitié pour le second , m'auraient mis dans une situation délicate si je n'avais trouvé le moyen tout simple de me moquer de Clavière et de Brissot qui s'adressaient à moi pour un choix de cette nature. Je dis cependant à Duchâtelet qu'il était question de lui ; il me pria de lui sauver la nécessité d'un refus , parce qu'il voyait que la guerre s'approchait et qu'il voulait servir. Avec beaucoup d'esprit et de connaissances , il ne se sentait point fait pour les travaux du cabinet , et il n'aurait pas pris une place qui ne lui convenait point. Mais comment les girondistes avec quelque délicatesse pouvaient-ils penser à faire entrer dans le conseil du roi un homme qui avait signé le premier placard républicain ? Quand je fus sûr de son refus , je leur fis faire cette réflexion qui leur avait échappé.

Je crus un moment que je pourrais faire un traité de paix entre les feuillans et les girondistes, par le moyen du chevalier de Graves. Ils s'accusaient réciproquement de vouloir renverser la constitution, les uns pour établir deux chambres , les autres pour établir la république. Je fus une espèce de médiateur sans conséquence : je portai des paroles, je cherchai à les lier par des entrevues ; mais cela n'eut point de suite , parce que les girondistes , craignant de soulever contre eux les jacobins , ne voulaient pas s'unir au parti contraire.

Les girondistes, maîtres du conseil, étaient pourtant bien disposés alors en faveur du roi. Je composai un discours pour Gensonné , pour manifester les intentions du parti. Ce discours obtint une grande approbation dans le comité. Il avait pour objet de mettre en évidence l'attachement à la constitution , et de signaler les factions dangereuses. Il était fait assez d'art pour faire entendre sans murmure des déclarations très fortes en fweur de la royauté et une dénonciation vigoureuse de l'anarchie. — La manière faible et froide de Gensonné n'était pas celle de Mirabeau : cependant il fut écouté et applaudi. Le roi en fut très content ; je crois que c'est le dernier discours monarchique prononcé dans l'assemblée. J'étais bien satisfait d'avoir fait faire cette démarche publique à un parti toujours soupçonné de républicanisme. Mais c'était une goutte d'huile sur une mer orageuse.

Ce discours , inséré dans le Moniteur , y fut mutilé d'une étrange manière ; la fin n'avait pas été bien reçue de la Montagne , et l'assemblée n'en avait pas décrété l'impression. Le parti craignit déjà d'avoir été trop loin , et se repentit des avances qu'il avait faites à la cause royale.

J'allais à la mairie aux dîners publics de Pétiou où se rendait la Gironde. Les conversations étaient dirigées contre la cour. On n'y parlait que des conspirations de Coblenlz , du cabinet autrichien , des trahisons de la cour, et le modéranlisme des feuillans y était plus maltraité que la fureur anar-

chique des jacobins. La Grange-Neuve , non , c'est Chabot dont madame Roland a conservé un trait de fanatisme qu'elle avait la crédulité de croire sincère , mettait quelquefois son bonnet rouge , et amusait la compagnie par de basses trivelinades et des pantomimes bouffonnes contre le roi. Plusieurs de ces personnages , dont j'ai oublié les noms , étaient d'une grossièreté choquante : j'étais étonné de voir Condorcet se plaire au milieu d'une société si peu faite pour lui. Je ne connais rien de plus dégoûtant dans un parti populaire que la nécessité de vivre avec des gens crapuleux et grossiers. C'était le début de ce genre ordurier , de ce sans-culotisme qui a déshonoré la France. La politesse et la bienséance étaient une distinction aristocratique qu'il fallait fouler aux pieds pour s'élever à l'égalité avec la canaille, (i)

(l) Il paraissait alors quatre journaux contre la cour, et leur succès était précisément à l'inverse de leur mérite. La Chronique de Paris de Condorcet , écrite avec art , avec une malice enveloppée et des traits à demi voilés , n'était guère connue qu'à Paris et dans l'étranger. Le Patriote de Brissot, enragé à découvert, mais assez pur pour le style , circulait davaiitage dans les cafés et dans les provinces. Les yinnales jiotriotiques de Mercier et de Cara , à raison d'un styîe platement vulgaire, avaient une vogue universelle , et se lisaient à voix haute pour l'édification commune dans tous les clubs affiliés : mais le Père Duchesne , qui déshonorait la France par le style le plus ordurier et le plus infâme, faisait les délices de la multitude : telle était l'enchère de la popularité. Il est bon de montrer à ceux qui veulent courir cette carrière que le

Les principaux du parti girondiste étaient d'une autre trempe. Vergniaud était un homme indolent, qui parlait peu et qu'il fallait exciter; mais quand il était animé, son éloquence était vraie, forte, pénétrante ; elle partait du cœur. Guadet avait plus de vivacité , plus d'esprit , plus de liant 5 éloquent et ingénieux , 11 était toujours prêt à monter à la tribune , et à faire face à ses adversaires. Brissot écrivait toujours, courait, assemblait, faisait mouvoir les ressorts ; mais il n'avait pas le talent de la parole, et n'a jamais produit d'effet comme orateur. Il manquait de dignité , de facilité , d'expression et d'à-propos. Gensonné était d'un caractère doux et facile. Uuzot avait une sorte d'éloquence pénétrante et persuasive. De Sers qu'on ne connaissait pomt dans le public , et qui avait beaucoup d'influence dans leurs comités, était un homme sensé, modéré, aimable, qui les faisait souvent revenir de leurs résolutions précipitées, et le seul qui contînt Brissot. Rœderer, homme d'esprit mais fort ignorant, avait un fonds de légèreté dans le caractère qui lui donnait un rôle subalterne , quoique par sa capacité il l'emportât sur presque tous.

Condorcet ne parlait jamais à la tribune et peu en conversation. On l'appelait le mouton enragé. Ce n'était point un chef; son nom mettait un grand poids dans le parti , mais il ne m'a jamais paru

prix reste toujours au plus effronté. Condorcet, à raison de ses grands talens, n'était que le subalterne du Père Duchesne. ( I\ote de l'autour.)

que l'approbateur et le défenseur de leurs mesures. Sa Chronique de Paris était faite avec beaucoup d'art. La cour n'avait point déplus grand ennemi ; ses attaques étaient d'autant plus dangereuses qu'elles avaient un ton de finesse , de bienséance , de calme , qui faisait plus d'impression sur la société que les insultes virulentes de Brissot et des jacobins. Champfort était brillant et amer ; ses bons mots caustiques circulaient dans le monde. L'inquiétude des conspirations des Tuileries ne lui permettait pas de dormir. Il se croyait sur une mine toujours prête à éclater. Sieyes avait presque les mêmes terreurs. Il voyait rouler sa tête sur son tapis pendant ses rêves sinistres.

Tous ensemble travaillaient à détruire la monarchie par un sentiment de crainte , pour se délivrer d'une espèce de fantôme qui les effrayait. On peut se moquer, si l'on veut, de ces terreurs imaginaires , mais elles ont fait la seconde x-évolution. Les esprits n'étaient plus dans leur état naturel. Si la jalousie donne de la réalité aux moindres apparences et trouve des preuves dans tous les soupçons , l'esprit de parti a la même influence sur l'àme , et ne cesse de créer des visions sinistres comme une fièvre qui enflamme le cerveau y produit des spectres livides et des monstres difformes.

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