‹ Souvenirs sur Richard WagnerChapitre 11 sur 25 · DEUXIÈME NORNE. . . ANNA STÜRMER · texte numérisé non relu

DEUXIÈME NORNE. . . ANNA STÜRMER

TROISIÈME NORNE . . CATHERINE KLAFSKY.

WOGLINDE . JULIE. d’aXelson.

WELLGUNDE . MARIE KALMANN.

FLOSSHILDE . PAU LA LÔWY.

Le lendemain du Crépuscule des Dieux, Wagner écrivit :

« Mon cher Directeur,

» Quoique je manque à l’heure actuelle de nouvelles sur le résultat final de vos représentations des dernières parties de mes Nibelungen , j’éprouve le besoin de vous faire parvenir un mot sur l’ensemble de l’entreprise, afin que vous et les excellents artistes de votre théâtre vous ne puissiez avoir de doute sur mes sentiments. A ce point de vue, j’ai d’abord à m’excuser de n’avoir pas assisté aux représentations malgré votre invitation. Comme excuse, je n’ai à invoquer que ma grande fatigue et la crainte d’avoir à affronter de nouveau les excitations d’une direction scénique et musicale, — et je m’y serais sans aucun doute laissé entraîner, car il me serait impossible d’assister à de pareilles représentations sans m’être d’abord assuré qu’elles se dérouleront correctement à mon goût.

LE RING A LEIPZIG

» Mais ne voyez là qu’un trait de mon caractère; je n’émets nullement le doute, même sans avoir assisté aux représentations de Leipzig, que j’aurais pu avoir à ne pas en reconnaître la perfection. Le succès parle pour elles, succès qui, si l’on considère les conditions dans lesquelles se présentent mes Nibelungen , a quelque chose de décisif eu égard aux résultats habituellement obtenus devant notre public d’opéra. En vérité, je n’ai qu’à remonter de quelques années en arrière et à considérer à quel point la représentation de mes pièces sur les Nibelungen était considérée par tout le monde comme impossible (non pas seulement sur nos théâtres, mais même dans les conditions les plus exceptionnelles et sur une scène toute nouvelle, comme je dus d’abord chercher à m’eu procurer une) pour saluer avec l’étonnement le plus complet l’exploit du théâtre de Leipzig.

» J’aurais mauvaise grâce à ne pas rendre ouvertement pleine et entière justice à votre courage, à votre zèle et à votre talent et je vous en exprime ici, à vous ainsi qu’à M. le directeur docteur Forster, mes remerciements les plus sincères.

» Voulez-vous aussi transmettre à tout le personnel artistique, qui s’est consacré avec tant de zèle à surmonter les difficultés inusitées que présentait mon œuvre, avec tous mes remerciements encore, cette observation : que le beau zèle de nos artistes me surprend moins que l’habileté et le courage de leur

jt

124 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, directeur. Je n’ai en réalité rencontré que bien rarement cette dernière qualité chez nos directeurs de théâtre, tandis que les chanteurs et les musiciens — sinon toujours leurs chefs — ont, depuis mes débuts, été mes soutiens dans la lutte contre l’opinion publique. Je pense adresser par là à vos excellents artistes l’éloge qui me fait le plus de bien au cœur.

» Puissé-je donc maintenant être heureusement rentré dans ma ville natale d’où des circonstances musicales si singulières me tenaient éloigné depuis tant d’années.

» Avec considération je reste votre dévoué,

» Bayreuth, 23 septembre 1878. *

Les circonstances singulières auxquelles le Maître fait allusion ici ont trait aux dispositions d’esprit particulières qui régnaient alors dans maint cercle du Gewandhaus , cercles qui, je l’ai déjà dit, ne considéraient pas le compositeur de Bayreuth comme digne de la Société des concerts. Comme, d’autre part, l’orchestre du théâtre se plaisait, et non sans raison, à se considérer comme l’orchestre de la Société des concerts, il était inévitable que les dispositions hostiles de ces cercles se communiquassent aussi aux membres de l’orchestre. Et cela d’autant plus facilement que les études des Nibelungen offraient, au point de vue musical, une tâche jusque-là insoupçonnée.

LE RING A LEIPZIG

Ou se fera une idée de la prudence avec laquelle je devais me mettre à l’œuvre par ce fait que je fis faire relâche à l'Opéra pendant trois semaines entières pour donner à l'orchestre et à son chef tout le loisir d'étudier la partition.

L’importance des difficultés que l'orchestre avait à surmonter avait peu à peu amené entre lui et son directeur des rapports tendus. Cette tension fut encore accrue par ce fait que, du côté des adversaires, on s’efforcait de plus en plus d’accréditer l’opinion que non seulement la valeur technique mais encore le niveau artistique de l’orchestre avaient baissé, sous le poids du fardeau surhumain qui lui était imposé. On ne négligeait aucune occasion de me rendre responsable de cet état de choses et de m’attaquer, soit ouvertement, soit en dessous. Aussi ne fut-ce pas une mince satisfaction pour Richard Wagner, pour son œuvre et celui qui la dirigeait et enfin pour moimême, que de voir arriver chez moi, le 1 er janvier 1879, une députation de l’orchestre qui m’apportait, avec ses souhaits, ses remerciements : elle reconnaissait que j’avais bien dirigé le théâtre et m’avouait même que l’orchestre avait, au point de vue artistique et technique, atteint un niveau bien plus élevé.

La lettre suivante du Maître s’occupe encore d’Antoine Seidl :

« Mon cher Directeur,

» J’apprendsàl’instantque vous avez déclaré impos-

sible l’engagement à votre opéra de M. Seidel (sic). Je vous prie instamment de vous arranger pour qu’il soit possible. Et ce faisant, je me préoccupe moins de Seidel, que je pourrais caser sur-le-champ avantageusement, que des représentations de mes œuvres à Lepzig et... je sais ce que je fais.. Aucun des autres chefs d’orchestre ne connaît mes mouvements et l’union intime de la musique etde l’action. Je les ai appris à Seidel. Il vous dirigera donc les Nibelungen mieux que n’importe qui. Si ce que je vous dis là ne suiffil pas à vous décider, alors je n’aurai plus jamais rien à vous recommander.

» Dieu veuille qu’Unger tienne bon, même sans la bémol et la ... Il m’en a fait voir de dures à Londres!

)) Excusez la hâte de ces lignes qui m’ont paru urgentes.

» Toujours avec considération,

» Votre dévoué,

» Bayreuth, le 27 septembre 1878. »

Nous ne pouvions vraiment pas, par égard pour Sucher, songer à installer immédiatement Seidl. Wagner le fit alors entrer à l’Opéra impérial de Vienne où, chose étrange, ce jeune homme si bien doué ne réussit pourtant pas à se faire apprécier : on était presque disposé à le considérer comme inca-

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pable. Le Maître cependant avait tout à fait raison de louer Seidl comme il le faisait. Je devais apprendre plus tard à l’estimer comme un des plus géniaux parmi les chefs d’orchestre wagnériens. Je dirai sans plus tarder, ici, ce qui le distinguait tout particulièrement. Je n’ai jamais, ni avant ni après lui, connu un chef qui, dans les études avec les chanteurs et avec l’orchestre, fût capable de tirer d’eux quelque chose d’aussi remarquable. Quand nous entreprîmes la grande tournée Richard Wagner, il avait sous ses ordres un orchestre de qualité simplement passable : ce que Seidl sut faire de cet orchestre, comment ces musiciens se perfectionnèrent peu à peu pendant la tournée et finirent par satisfaire aux exigences de l’idéal le plus élevé, c’est uniquement à lui que nous le dûmes. Même de solistes moyennement doués, Seidl savait souvent en peu de temps, obtenir des résultats que Ton n’eût pu attendre que d’artistes de tout premier ordre. Avec cela, il avait un sens très net et une grande intelligence de la scène.

Les lettres suivantes s’expliquent d’elles-mêmes :

« Mon bien cher Directeur,

» Un mot d’affaires pour aujourd’hui : voulez-vous je vous prie, dire à votre caissier d’avoir, quand il règle mes droits d’auteur, à ne prélever la moitié qui doit rembourser l’avance qui m’a été faite que jusqu’à concurrence du montant exact de celle-ci? Les retenues avaient déjà dépassé ce montant (cinq mille

128 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, marks) quand, dans les derniers comptes qui m’ont été envoyés, figuraient encore des retenues, et pourtant, depuis les dernières recettes de septembre déjà, l’avance à moi faite était remboursée, Mon fondé de pouvoirs est avisé d’avoir à se faire rembourser les retenues faites par erreur.

» Étant donné l’heureux succès de votre entreprise, je ne demande pas une nouvelle avance, bien qu’elle lut stipulée dans le traité pour le 1 er avril 1819. Par contre, je vous prie de m’adresser désormais, mensuellement et directement, sans autre intermédiaire, les droits de dix pour cent qui me reviennent, car M. Otto Eben, qui était jusqu’ici mon représentant, ne se chargera plus de ce soin.

» Si cette question urgente ne s’était pas présentée, j’aurais sans doute pris la plume pour écrire a Leipzig dans un tout autre but. Je me sens notamment obligé de répondre cordialement à la lettre qui m’a fait tant de plaisir, de M. le docteur Forster. Mais je compte bien que l’occasion se représentera de réparer ma négligence. Pour aujourd’hui, avec l’espoir le plus favorable je vous prie de transmettre à M. le docteur Forster mes meilleurs sentiments et de recevoir pour vous-même l’assurance de ma considération la plus distinguée.

» Votre

» Bayreuth, le 16 octobre 1878. »

LE RING A LEIPZIG

« Cher Monsieur,

# Dans ma dernière lettre s’est glissée une erreur que je me permets de rectifier : Je vous prie de remettre encore à M. Otto-Ebner (sk), mon fondé de pouvoirs, les sommes qui restent à régler entre nous pour le mois d’octobre de cette année : ce n est qu’à partir du 1 er novembre que nous réglerons nos comptes directement entre nous.

» (Et Unger?... Quel dommage!)

» Salutations cordiales de

» Votre tout dévoué,

» Bayreuth, le 23 octobre 1878. »

\ la fin de décembre, Fôrster reçut la lettre qui m’était annoncée dans l'avant-dernier billet.

« Cher monsieur et ami,

» Il me semble que je vous dois encore un mot pour vous dire quel plaisir j’ai pris à lire votre lettre et tous vos renseignements sur le si beau succès des représentations de mes Nibelungen à Leipzig.

» Je voudrais aujourd’hui réparer ma négligence, et je le fais en vous rappelant de quelle agréable satisfaction me remplit votre première proposition de représenter l’ensemble de mes œuvres à Leipzig, si bien que moi-même, quand le moment m’en sembla venu, je répondis, de mon propre mouvement, à cette proposition par une autre du même genre. Tout

me confirme que mon impression m’avait alors bien guidé. Le succès le plus significatif est pour moi celui qui a été remporté à Leipzig par votre personnel d’opéra et ses chefs. Ce qui me charme encore particulièrement au sujet de l’exécution artistique, ce sont les renseignements que j’ai encore reçus tout récemment de mon jeune ami M. Antoine Seidel qui est venu me voir de Vienne pour les tètes de Noël : il m'a donné des détails précis sur le dévouement dont a fait preuve tout votre personnel pour cette tâche extraordinaire. 11 m’a dépeint l’esprit des artistes de Vienne et ceux de Leipzig de façon si caractéristique et si opposée que j’ai de nouveau fait pencher fortement la balance de ma sympathie en faveur de ma ville natale.

» Je ne désire qu’une chose, c’est que vous entreteniez — pour vous et pour moi — cet esprit et, comme une personne qui y est tout particulièrement dévouée, je vous recommande instamment aujourd’hui, pour remplir la place de chef d’orchestre, à ce que j’apprends, devenue vacante, précisément ce jeune homme, qui possède ma confiance plus qu’aucun autre chef d’orchestre de moi connu.

» Notre excellent collègue, M. A. Neumann m’a déjà promis de satisfaire le désir que j’exprime ici, et, par suite, je vis dans l’attente d’un mot de lui à ce sujet. Je regretterais beaucoup, oui, beaucoup, si, pour une raison quelconque, ma recommandation était considérée comme non recevable, et, je profite

LE RING A LEIPZIG

de l’occasion, si agréable pour moi, que j’ai de vous remercier, cher monsieur, de vos si gracieuses assurances, j’en profile avec un empressement particulier pour vous offrir ce nouveau moyen de m’obliger très sérieusement.

» Soyez d’ailleurs assuré que pas la moindre considération personnelle, en dehors de la question, ne me pousse à vous faire cette recommandation très chaleureuse.

» Je sais que j’assure par là à l’Opéra de Leipzig un appui très sérieux pour ce qui est de la direction musicale.

» Encore une fois mes remerciements les plus cordiaux — s’il peut être ici question de remerciements — pour votre lettre de félicitations si sincèrement et si profondément bienfaisante. Si vous maintenez l’ami Angelo (à l’égard duquel je n’ai pas la moindre défiance) toujours à la hauteur de ces sentiments dont il m’a fait part lui-même, je m’attends à un beau développement de l’art dramatique, dans un domaine extrêmement négligé pour le moment.

» Avec ma plus haute considération et mes salutations amicales je reste,

» Votre tout dévoué,

» Bayreüth, le 27 décembre 1878. »

Je n’avais qu’à répéter à Wagner mes affirmations précédentes au sujet de Seidl et je lui rappelai en

132 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, même temps la prière que je lui avais adressée peu auparavant de vouloir bien venir diriger lui-même sa Symphonie de la Jeunesse dans un concert au bénéfice de la caisse des retraites de l’orchestre : il ne m’y avait pas encore répondu. Voici ce qu’il m’écrivit :

« Mon cher Directeur,

» Vous ne saviez pas quelle peine vous me causeriez par votre demande, sans quoi, vous auriez compris mon silence.

» Il m’est désormais impossible de paraître en public à Leipzig ou n’importe où ailleurs. Si vous apprenez jamais que j’aie conduit l’orchestre quelque part, vous pourrez m’en demander raison. En outre j’ai été pris récemment d’une douleur qui m’interdit absolument toute fatigue et toute émotion.

» Au surplus, je considère que c’est l'affaire de celte association qui se réjouit de vos exploits artistiques de s’intéresser au sort des musiciens mal payés. J’ai trop de charges personnelles pour pouvoir leur abandonner quelque chose de mes recettes et, sans cela, je le ferais volontiers. Cependant je verrai à m’associer par un don au produit du concert à bénéfice.

» Veuillez songer combien ces explications ont dù m’être pénibles et penser toujours avec bienveillance à

»Votre tout dévoué,

» RICHARD WA G N ER

» Bayreuth, 31 décembre 1878. »

LE RING A LEIPZIG. 133

Le billet suivant ne demande pas d éclaircissement particulier :

« Cher Monsieur,

» Vous m’obligeriez beaucoup si vous vouliez bien désormais me faire toujours dresser une quittance que j’aurais simplement à signer. Les formalités me mettent toujours dans l’embarras et partout ailleurs on me les épargne.

» Excusez, je vous prie,

» Votre tout dévoué,

» Bayreuth, 17 janvier 1879. »

Lnlin arriva I époque où le départ de Suclier nous permit de ratifier la nomination de Seidl, si souhaitée par Wagner. La joie qu’il en ressentit fit prendre au Maître un nouvel intérêt à l’entreprise projetée pour Berlin, mais restée en suspens. Il m’écrivit :

« Cher Monsieur et associé,

» Vous m’avez-causé une grande joie en m’informant de la nomination de Seidel, car je vois par là qu’il y a un théâtre auquel je puis être utile.

» Vous n’aurez pas à regretter d’avoir appelé à vous Seidel, dès que vous vous avancerez davantage dans la voie où vous vous êtes engagé. Ne vous préoccupez que de donner des représentations toujours aussi bonnes que possible, et faites pour cela des sa-

134 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, orifices. Vous pouvez être assuré que vous en serez richement récompensé.

» Je regrette encore que l’année dernière votre projet pour Berlin ait été entravé. Est-ce le conseil municipal de Leipzig seul qui vous a fait obstacle ? Si cela était, n’y aurait-il pas un moyen de le ramener ? Si je puis vous y aider, je suis tout prêt. Si je désire cette représentation extraordinaire, ne croyez pas que ce soit parce que je voudrais exercer une pression sur M. de Hülsen, mais soyez assuré que — en aucun cas, et tant que des changements complets n’auront pas été apportés, même en ce qui concerne la personne du directeur général actuel — je ne donnerai mes Nibelungen au théâtre impérial de Prusse. Mais cela m’intéresserait de vous voir organiser quelque chose avec moi dans cette vilte, quand ce ne serait que pour la singularité du fait.

» En vous priant de me rappeler au bon souvenir de mon très honoré ami le docteur Fôrster, je reste, avec des sentiments dévoués,

» Votre,

» Bayreuth, le 2b janvier 1879. »

Notre réponse confirma la supposition de Wagner : les difficultés concernant la représentation de Berlin provenaient en effet en partie du conseil municipal de Leipzig, qui avait certains droits sur rorchestre et sur

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l’exécution de l’entreprise. Au surplus, ajoulais-je, nous n’avions nullement renoncé à noire projet et je devais au contraire aller à Berlin quelques jours plus lard pour m’occuperde la question. En même temps, je priais le Maître de me faire savoir si la représentation, projetée par l’Association wagnérienne de Berlin, du premier acte de la Walkyrie était autorisée par lui. C’est à quoi se rapporte le télégramme suivant :

Bayreuth, 29 janvier 1879.

« J’ai absolument refusé à l’Association de Berlin.

Plus tard arriva la lettre suivante :

« Mon cher Directeur,

» Avis m’est donné à plusieurs reprises que — probablement pour éviter de plus grandes difficultés

— vous voulez réduire la représentation des Nibelungen projetée pour l’année dernière à Berlin à ceci : que vous ne songez plus à monter l’œuvre avec l’orchestre aguerri de Leipzig, ni sur le vaste théâtre que vous aviez d’abord eu en vue.

» Ce serait dommage et cela m’obligerait à vous retirer mon autorisation. Présenter votre ensemble complet sur une scène très importante de Berlin, cela avait mon approbation. Un à peu près pénible

— comme, par exemple, avec l’orchestre de Bilse qui commence seulement maintenant ses études —

136 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, me paraîtrait tout à fait absurde et ne pourrait pas être autorisé.

» Voici donc ce que je vous demande : Si vous rencontrez quelques difficultés qui risqueraient de vous amener à réduire la qualité de vos représentations, si en outre vous ne pouvez vou9 entendre avec le théâtre approprié à Berlin, et si le conseil municipal de Leipzig vous suscite des embarras au sujet de l’orchestre, alors ne donnez suite, à aucun prix, à vos projets. Je ne m’y étais rallié que parce que le transport de votre ensemble complet , sur une scène très importante de Berlin me paraissait devoir être intéressant et productif.

» Veuillez, je vous prie, m’informer exactement et me tranquilliser, ce qui — si les notes parues dans les journaux sont exactes — ne me paraît possible que par l’abandon complet du projet concernant Berlin.

» Les meilleures salutations de

» Votre dévoué,

» Bavreuth, 15 février 1879. »

Voici ma réponse à celte lettre du Maître :

Leipzig, 17 février 1879.

« Très honoré Maître,

» D'abord un mot pour vous rassurer, très honoré bienfaiteur. Rien ne se fera sans votre consentement!

LE RING A LEIPZIG

Non seulement votre appui mais votre complète approbation nous est absolument nécessaire pour notre entreprise à Berlin.

» Ce point capital établi, je commence mon rapport, me tenant pour assuré de votre bienveillante attention. C’est la question de l’orchestre et du théâtre qui nous a tenus ces dernières semaines en haleine et ne nous a pas permis d’arriver à des décisions fermes, ni même de vous rien communiquer, parce (|ue je ne voulais me présenter devant vous qu’avec des propositions précises. Votre lettre ne me perme plus d’attendre ce moment, il faut que je vous mette au courant des négociations, afin que vous n’appreniez pas d’un autre côté des choses fausses ou à moitié vraies qui vous agiteraient ou vous troubleraient.

» La question se pose, en effet, de savoir si l’orchestre d’ici peut venir avec nous à Berlin; la question, dis-je, se pose, mais ce n’est pas impossible. Mais pour lecas où l'impossibilité se confirmerait, je me suis déjà mis en rapport avec plusieurs autres orchestres, notamment avec l’orchestre symphonique de Mannstadt, que le docteur Tappert me signale comme excellent et tout à fait capable de mettre votre œuvre en valeur sous la direction d’un homme de talent et connaissant vos intentions.

» Comme théâtre nous avions dernièrement en vue le théâtre Victoria. Mais les pourparlers nous ont amenés à la certitude qu’il sera impossible de conclure avec lui.

» Trois autres scènes berlinoises se sont, depuis, mises à notre disposition. L'organisation de la scène et la disposition de la salle décideront de notre choix. Maintenant la principale question à trancher est celle-ci : J impossibilité de prendre l'orchestre d’ici et l’obligation de choisir une autre scène que le théâtre Victoria doivent-elles faire échouer toute l’entreprise? Si vous répondez oui, alors, naturellement, le projet tombe dans l’eau, car sans vous il ne faut pas songer à un résultat heureux.

» Mais, très honoré Maître, je ne trouve pas juste de donner à cette question une importance vitale. L'essentiel est que votre œuvre géniale soit bien et convenablement représentée dans un local approprié. Or l’orchestre de Mannstadt est bon et convenable; il sera excellent quand il aura été exercé dans des répétitions spéciales par un chef d’orchestre à qui vous aurez confié vos intentions, et ce seraSeidl ou Sucher, à votre choix. Nous le renforcerons certainement de quelques-uns des principaux instrumentistes de notre orchestre de Leipzig. Quant au local, je m’en suis convaincu partout à Berlin, il aura peu d’influence sur le succès dans la capitale pourvu que nos décors, la machinerie, etc., nécessaires à la représentation de l’ouvrage, puissent s’y adapter.

» Pour m’assurer de ce point, je comptais aller à Berlin à la fin de cette semaine avec l’inspecteur de notre théâtre. Mais j’attendrai d’avoir reçu votre réponse.

LE RING A LEIPZIG

» Nous n’irons à Berlin que si nous avons la certitude de pouvoir présenter quelque chose qui soit digne de vous et qui confirme notre victoire, c’est évident et bien entendu. Mais, comme je l’ai dit, je ne considère pas que les points en question aient pour cela une importance vitale.

» Avant tout, ne renoncez pas à votre ancien désir, très honoré Maître, et ayez confiance en moi. À Berlin aussi je ne chercherai qu’à vous donner satisfaction, mon honneur d’artiste, la réputation de notre maison m’en fait un devoir.

» Vous serez tenu très exactement au courant de tout, et il va de soi que rien ne sera entrepris sans votre approbation. Je vous demande, afin d’éviter des pertes de temps et d’argent inutiles, de me faire savoir votre décision par retour du courrier et j’attends, si j’ai pu vous convaincre, votre plein pouvoir pour toutes les dispositions à prendre.

» Votre très respectueusement et fidèlement dévoué,

» ANGELO NEUMANN

Bichard Wagner répondit par retour du courrier :

» Cher Monsieur,

» Je vous dois beaucoup de remerciements pour votre aimable communication et l’expression de vos excellents sentiments. Quant àl’afiaire elle-même,je désire que vous soyez bien persuadé avec moi de ceci : Si le projet de Berlin a été cette fois remis en

140 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, train, par moi seul, je le reconnais, c’est uniquement dans la pensée qu’il serait possible de mener à bonne fin, celte année, exactement dans les conditions qui avaient été alors décidées, l’entreprise que les autorités de Leipzig ont fait échouer l’an dernier. Or ces conditions étaient celles-ci : transporter vos représentations si heureusement réussies de Leipzig, intégralement, sur un théâtre de premier ordre à Berlin. L'orchestre, parfaitement entraîné, était compris comme un facteur essentiel.

» Il est absolument impossible d’amener un orchestre symphonique de Berlin, si bon qu’il soit, sans les chanteurs, et en un temps certainement très court, à une aussi bonne exécution, et assurément si on devait y arriver par d’innombrables répétitions, très fastidieuses pour des chanteurs exercés, ce seraient des frais énormes. Donc, tout bien considéré, puisque nous n’avons rencontré que des difficultés, voici nettement mon avis : restez fièrement à Leipzig et laissez le public berlinois venir à vous.

» Je vous en prie, ralliez-vous à moi.

» Ne songez aussi, je vous en prie, je vous en prie, qu’à une chose : maintenir toujours vos représentations à un niveau élevé, et même à les perfectionner de plus en plus. Alors Leipzig sera quelque chose et continuera à m’intéresser. Je ne puis déjà m’empêcher de considérer comme une erreur très fâcheuse de vouloir faire alterner deux chefs d’orchestre pour ces représentations. Quand j’aurai dans toute l’Aile-

LE RING A LEIPZIG

magne un seul chef d’orchestre à qui je puisse 111e fier en toute sécurité pour la justesse des mouvements... alors je me coucherai tranquillement pour mourir. J'espère certainement arriver avec Seidel à ce résultat. Seulement, au nom du Ciel! qu’un autre ne vienne pas encore se mêler de battre la mesure : ce serait suffisant pour faire échouer complètement les représentations.

» Mon cordial salut à M. le docteur Fôrster. Pour vous, cher Monsieur, je vous prie de conserver tous vos bons sentiments à

» Votre tout dévoué,

» Bayreuth, 20 février 1879. »

Nous échangeâmes ensuite les dépêches suivantes:

Richard Wagner . — Bayreuth .

« Reçu votre lettre. Notre orchestre a promis hier son concours. Voulez-vous renoncer définitivement au projet?

» AN GE LO NEUMANN

Directeur Opéra, Neumann.

Bayreuth, 22 février 1879.

« Si projet doit être maintenu dépend de votre conviction. Au sujet scène digne et appropriée regrette en somme vous avoir obligé à démarches pénibles.

)) WAGNER

Richard Wagner. — Bayreuth.

« Accordez-vous autorisation donner grand Concert- Wagner, 14 mars, à Berlin avec Wilt, Schelper,Unger, Lederer, Bernstein, Sucher?

» ANGELO NEUMANN

Directeur Neumann.

Bayreuth, 9 mars 1879.

« Presque étonné, projet concert pour Berlin, où ai déjà refusé Association-Wagner; prie instamment renoncer.

» WAGNER

Richard Wagner. — Bayreuth.

« Comprends absolument vos raisons pour Berlin. Donnez-vous autorisation pour Dessau, théâtre de la Cour ? Réponse immédiate nécessaire.

» ANGELO NEUMANN

Directeur Neumann.

Bayreuth, 10 mars 1879.

« Bien volontiers Dessau.

» WAGNER

LE HING A LEIPZIG

Ces télégrammes ne demandent pas d’autres commentaires.

L’ordre chronologique amène maintenant une lettre adressée à Fôrster, qui contient, entre autres choses, une opinion très intéressante du Maître sur l’art dramatique :

« Mon cher ami,

» Cette fois il faut que vous receviez vous-même ma quittance, car ce n’est pas par l’intermédiaire de votre caissier, si excellent qu’il soit, que je peux vous faire parvenir mes remerciements les plus cordiaux pour les vœux si aimables que vous m’avez adressés, vous et votre directeur d’Opéra à l’occasion de mon dernier anniversaire. A vrai dire, les meilleures félicitations que vous m’envoyez sont ces simples relevés de comptes : car ils me disent que vous avez fait avec succès ce que vous avez fait avec zèle. C’est beau et consolant, et d’autant plus que vous avez couru plus de risques.

» Maintenant je ne vous demande qu’une chose: n’épargnez ni vos peines ni vos soins, non seulement pour maintenir ces représentations à leur hauteur,, mais pour corriger et réparer, comme il faut, les négligences ou oublis qui peuvent s’être glissés çà et là notamment dans les deux premières pièces. Car je reste absolument persuadé qu’au théâtre il n’y a que l’art proprement théâtral qui agisse, et cela uniquement grâce à des représentations parfaites. Qui pré-

144 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, sente la matière voulue comme poète ou comme musicien peut seul réussir, parce que finalement il n’y a que la représentation qui attire et qui retient le public.

» Cordial salut à M. Neumann et l’assurance du parfait dévouement de

» Votre,

» Bayreuth, 11 juin 1879. »

La nouvelle ayant circulé dans les journaux que des difficultés insurmontables empêcheraient sans doute la première représentation de Parsifal d’être donnée en 1881, nous échangeâmes les lettres suivantes :

Leipzig, 13 août 1879.

« Très honoré Maître,

» Je viens de lire sur votre Parsifal une note émanant de Bayreuth qui m’a inspiré une idée hardie et séduisante.

» La possibilité de représenter la pièce dépend uniquement de vous, en sorte que je ne puis que désirer ardemment obtenir votre consentement. Ainsi donc, sans autre préambule : que diriez-vous de l’idée de faire représenter d’abord votre Parsifal chez nous, à Leipzig?

LE RING A LEIPZIG. 145

» J ai dû vous adresser celte question dès aujourd hui et vous prier en même temps de nous faire savoir si nous pouvons concevoir le moindre espoir de ^ir se réaliser cette entreprise extraordinaire. S il en était ainsi, j’irais vous voir sans retard pour discuter et régler personnellement avec vous les détails. La raison qui m’oblige à vous adresser déjà cette question est que notre contrat avec la ville expire le 30 juin 1882 et que, par suite, nous ne pou\ons faire d arrangements que jusqu’à cette époque.

» Comme je lis maintenant qu’on se demande si l’ouvrage pourra être représenté à Bayreuth en 1881, je me permets de vous faire la proposition suivante : donner 1 ouvrage ici pour la première fois, tout à tait conformément à vos intentions, dans l’été de 1881 ou, en tout cas, avant le 30 juin 1882, de telle sorte que ces représentations, qui exciteraient l’intérêt du monde entier, forment le plus digne et le plus I>i illant couronnement de notre gestion ici.

» A otre bien respectueusement dévoué,

» ANGELO NEUMANN

Le maître me répondit, douze jours après :

« Cher Monsieur,

» Vous êtes mal renseigné en ce qui concerne les conditions de la première représentation de Parsifal. Si elle n a pas lieu sous ma direction au Festspielhaus

146 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, de Bayreulh, je suis tenu de donner la pièce au théâtre de la Cour de Munich qui, d’ailleurs, dans le premier cas, me prête son personnel pour Bayreuth. Ce n’est que sur la date de cette première, à Bayreuth, (pie je suis encore incertain, — pour des raisons intérieures et extérieures, — car il me manque encore beaucoup de choses pour cela.

» Je ne vous en adresse pas moins tous mes remerciements pour votre proposition, qui d ailleurs ne m’a pas surpris, car vous m avez habitué maintenant à vous voir toujours au premier rang, vous et Leipzig.

» Maintenant appliquez-vous encore à bien perfectionner et renouveler les représentations des Nibelungen, et vous mériterez toute la reconnaissance

de ,

» Votre tout dévoué,

» RICHAUD WAGNER

» Bayreuth, le 26 août 1879. »

Dans la lettre suivante, il est encore question d’une dernière recommandation.

« Mon cher Directeur,

» 11 s’agit encore aujourd’hui d’une nouvelle recommandation, qui est aussi bien dans 1 intérêt de la personne présentée que dans celui de l'Opéra de Leipzig. Si une place de chef d’orchestre devient vacante à côté de Seidel, je vous prie très instamment

LE H1N G A LEIPZIG

île la confier au jeune M. Molli, de Vienne, qui a un talent extraordinaire. C’est le dernier musicien que je puisse encore recommander, car je n'en connais plus d autres. Son talent et son habileté sont exceptionnels et j'ai appris à les connaître par expérience personnelle. Je serais vraiment heureux de savoir votre théâtre dirigé par deux musiciens si capables, si actifs et si aimables dans leur genre. Je suis toujours les évolutions de votre théâtre et je souhaite - aussitôt que vous aurez trouvé le personnel nécessaire — qu’il montre une activité favorable à l’Art.

» En vous priant de me rappeler, à l’occasion, au souvenir de mon excellent admirateur et ami M. le docteur Fôrsler, je reste

» Votre bien dévoué,

» Bayreutli, le 10 octobre 1879. »

Sur cette recommandation, Félix Mottl fut installé comme troisième chef d’orchestre à côté de Seidl et de Nikisch. Il vint à Leipzig et eut à diriger pour ses débuts le Poslillon de Longjumeau. Entre temps, le départ de DessofF pour Francfort rendit vacante la place de premier chef d’orchestre à Carlsruhe, et Mottl fut choisi pour ce poste. Naturellement il préféra ce champ d’action illimité à sa place de Leipzig, où il n’était qu’en sous-ordre auprès de deux autres chefs d’orchestre, et il partit pour Carlsruhe.

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