ORTRUDE. . . MARIE VON DESTINN
henri es se r dirigeait 1 orchestre.
Etant donné le peu de pratique que l’on avait encore des opéras wagnériens, il était naturel qu il ne fût pas facile de satisfaire le Maître; le public, de son côté, était encore peu familiarisé avec la manière
cl le style du compositeur; et, tandis que les amateurs
d'opéras assistaient jusqu’au bout, a la représentation des Huguenots , du Prophète, etc., ils regardaient cela comme au-dessus de leurs forces, quand on donnait
Lohengrin ou Tannhâuser.
« Comment? Vous avez entendu Lohengrin en entier? » me disait-on, lorsque tard dans la nuit, j’allais retrouver mes camarades au restaurant, après le théâtre.
J’avais, en effet, l’habitude, à cette époque déjà, de ne manquer aucune représentation des œuvres de
Au printemps de 1864, je vins a Stuttgart, en représentations. J’y avais été engagé par l’ancien directeur de l’Opéra impérial, Charles Eckert, qui, pour des raisons personnelles, avait échangé sa position devienne, contre une situation analogue au théâtre
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royal de Stuttgart. Je débutai dans Don Jua?i, que je jouai après une seule répétition. Rentré chez moi, à l’hôtel Marquardt, je me mis au lit, mais je ne pus dormir, grâce à mon voisin de chambre, qui ne cessait d’arpenter la pièce et dont les souliers craquaient. Le bruit devint à la longue tellement insupportable, que je demandai au garçon quel était le personnage qui arpentait ainsi sa chambre, tel un lion prisonnier dans sa cage. Je ne fus pas médiocrement surpris en apprenant que mon bruyant voisin n’était autre que Richard Wagner.
Lorsque je vis mon hôtelier je lui exprimai ma surprise et ma joie d’avoir Richard Wagner comme voisin de chambre. Marquardt, qui avait la réputation d’être un fervent ami des arts, me dit, en confidence, que le Maître se trouvait dans des embarras d’argent tels qu’il ne pouvait pas venir à la table d’hôte. Il me priait de dire à Wagner qu’il n’avaitqu’à venir librement à table d’hôte, qu’il était prêt à lui donner les plus belles pièces de sa maison et qu’il ne lui réclamerait pas d’argent, tellement il était heureux de le savoir sous son toit. Je lui répondis que je ne connaissais pas Wagner personnellement, mais je fis part de l’offre de Marquardt à Eckert, qui était, avec sa femme, presque l’unique relation que le compositeur eût alors à Stuttgart. Eckert me confirma que Wagner se trouvait dans une situation financière des plus gênées, mais ne crut pas devoir accepter les offres si bienveillantes de Marquardt :
« Ma femme, ajouta Eckert, a écrit à Vienne pour avoir sept cents florins, sur un petit capital qu’elle y possède : Wagner attend l’arrivée de cette somme pour quitter Stuttgart et partir pour la Suisse. »
Le soir, on donnait Don Juan à l’Opéra. Wagner était assis aux fauteuils d’orchestre, et se montra satisfait de la manière dont nous chantâmes. Weissheimer prétend que « mes jambes démesurément longues, fourrées dans un immense maillot blanc », avaient fait rire le Maître; je ne me permettrai pas de mettre en doute son affirmation, bien que ceux qui me connaissent doivent avoir de la peine à me retrouver dans ce portrait. 11 se peut, après tout, que mes jambes parussent plus longues, dans le costume, d’ailleurs magnifique, dans lequel je jouais le rôle à Vienne. Après une seconde représentation, où j’avais joué le rôle du chasseur dans le Siège de Grenade , je rentrais chez moi, dans la nuit, en compagnie de Sontheim, lorsque je rencontrai Eckcrt et sa femme. Eckert me félicita du très grand succès que j’avais remporté dans la soirée, et que le baron Gall, l’intendant du théâtre, venait de lui confirmer et s’excusa de n’avoir pu assister à la représentation. 11 avait reçu, dans la journée, un télégramme lui annonçant la mort de son frère à Vienne. Nous nous étions déjà séparés lorsqu’il me rappela : « Neumann, est-ce que vous savez déjà que Wagner a été appelé à Munich par une dépêche du roi de Bavière, et qu’il est parti dans la journée? » Ainsi, à l’heure décisive de sa vie,
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alors que sa situation se trouva subitement transformée, j'avais habité porte à porte avec lui et par l’intermédiaire d’Eckert j’avais, en quelque sorte, été mêlé à ce changement dans sa destinée. Le lendemain, Eckert et sa femme me donnèrent de plus amples détails sur cet appel du roi de Bavière, mais pour moi je n’ai pas vu Wagner pendant son séjour a Stuttgart, au mois de mai 1864, je ne lui ai pas parlé. Cet exposé véridique des faits rectifiera les petites erreurs que renferment les Souvenirs de Weissheimer, en ce qui concerne l’épisode de Stuttgart, et aussi en ce qui concerne ma propre personne.
Le second événement, dont ma mémoire a gardé le souvenir et que je veux relater ici, c’est la première représentation, à l’Opéra impérial de Vienne, des Maîtres Chanteurs que Jean Herbeck fit triompher, en dépit de l’opposition de ses chefs immédiats et de tout le personnel du théâtre. On ne comprenait pas pourquoi il s’était fait Tardent champion de cette pièce, et les choses allèrent si loin que des fonctionnaires de la Cour assistèrent aux premières répétitions, pour se rendre compte, officiellement, si l’opéra était réellement « impossible » à représenter, comme le bruit encourait. J’étais, personnellement, du petit nombre de ceux qui subissaient le charme enchanteur de cette musique, et le rôle du veilleur de nuit, qui m’était dévolu, me permit d’entendre l’œuvre, dans la salle, pendant les répétitions, et d’en jouir pleinement ! On sait qu’à la représen-
10 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, lation publique, il y eut de bruyantes manifestations. Habituellement, quand on jouait du Wagner, c’étaient les admirateurs du Maître qui manifestaient leur enthousiasme par l’ardeur de leurs démonstrations bruyantes : cette fois, c’étaient surtout ses adversaires qui s'agitaient, et vers la fin du deuxième acte, après le chœur de la bataille, avant la seconde apparition du veilleur, il s’éleva un tel vacarme dans la salle, que je faillis manquer mon attaque finale. La lutte ne dura pas moins de dix minutes, après la chute du rideau, entre les adversaires et les partisans de l’auteur.
Un incident fortuit offrit, dans la suite, aux antiwagnériens, une occasion favorable pour manifester leur hostilité à la pièce et la dénigrer : le ténor bouffe de l’Opéra impérial, Jules Campe, qui avait créé avec succès le rôle de Beckmesser à "\ ienne, tomba malade au bout de six mois, et fut envoyé, par les médecins, à Reichenhall où il mourut, peu après. Les antiwagnériens prétendirent alors que Jules Campe aurait succombé sous le poids écrasant du rôle de Beckmesser; aujourd’hui, une affirmation pareille nous paraît simplement ridicule.
En mai 1872, Richard Wagner assista à une représentation de Rienzi au nouvel Opéra. Jean Herbeck, qui venait d’être nommé directeur de l’Opéra impérial de Vienne à la place de Dingelstedt, et qui avait apporté le plus grand soin à l’étude et à la mise en scène de l’œuvre, dont il dirigeait lui-même l’exé-
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cution, accourut en toute hâte, dès que le rideau fut tombé, auprès de Richard Wagner, qui assistait à la représentation dans une loge du milieu, certain que le Maître lui témoignerait sa gratitude par une parole réconfortante. On se figure aisément la déception de celui qui était à la fois le directeur et le chef d’orchestre, lorsque le Maître le reçut avec ces mots : « Je ne confierais même pas une boîte à violon à porter au chanteur à qui vous avez fait jouer Rienzi! »
A ce séjour de Wagner à Vienne se rattache un autre souvenir plutôt amusant. Le 12 mai, le Maître dirigeait l’orchestre, dans un concert à la nouvelle salle de l’Association musicale; à un passage très délicat du scherzo de la Symphonie héroïque , si j’ai bonne mémoire, Richard Lévy, le corniste solo eut Je malheur de se tromper de ton, de faire un couac. Un ami de l’artiste, le poète comique Édouard Mauthner, qui était assis au premier rang de l’orchestre, éclata de rire. Pendant l’entracte, tout le monde se retrouva dans le foyer réservé aux artistes. Wagner déclara alors qu’il était criminel de se moquer d’un corniste pour un couac, qu’on devait tenir compte de l’énorme difficulté qu’il y avait à tirer d’un ingrat instrument en métal un son absolument parfait, alors qu’il suffisait d’une petite goutte de salive pour compromettre tout l’art de l’exécutant. Puis il embrassa l’artiste, comme s’il voulait, par là, le dédommager de sa mésaventure. Lévy, qui
était fort spirituel, s’avança alors vers Mauthner, et lui dit :
— Mon cher Mauthner, ce n’était guère gentil de votre part de rire de mon couac.
Et comme Mauthner voulait s’excuser, Lévy lui coupa la parole en souriant et ajouta :
— Non, mon cher Mauthner, cela n’était pas gentil de votre part, vous vous êtes même montré très ingrat : car moi, à toutes vos comédies, je n’ai pas ri une fois.
On peut se représenter l’hilarité que souleva cette riposte, et Wagner lui-même s’y associa de tout cœur!
Vers la fin de l’automne de 1875, alors que je faisais encore partie de la troupe de l’Opéra de la Cour, j’eus la bonne fortune d’assister à toutes les répétitions que nécessitaient les études et une nouvelle mise à la scène de Loliengrin et de Tannhause r, et j’y étais d’autant plus empressé que mon projet de prendre moi-même la direction d'un théâtre paraissait devoir se réaliser dans un avenir rapproché. Quel incomparable metteur en scène nous avions devant nous ! Comme il savait communiquer son enthousiasme aux artistes et, par ses gestes et sa mimique, réaliser, aux yeux de chacun d’eux, l’idéal auquel il devait tendre ! Durant ces répétitions, j’ai eu l’impression ineffaçable que Richard Wagner a élé non seulement le plus grand dramaturge de tous les temps, mais en même temps le plus grand des
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metteurs en scène et des acteurs. Aujourd’hui encore, après plus de trente années, j’ai gardé un souvenir ineffaçable de certaines scènes où sa mimique avait quelque chose de prodigieusement expressif. Depuis ce jour-là, je ne peux assistera une représentation de Tannhâuser ou de Lohengrin sans que, dans ces mêmes scènes, son image ne s’évoque immédiatement à mon esprit !
Avec quel art merveilleux il représentait Tannhâuser, lorsque, après l’enchantement du Vénusberg, il se retrouve dans la vallée, au milieu de la forêt de Thuringe! Debout, les bras levés, son corps avait la rigidité d’une statue; puis, à l’arrivée des pèlerins, il se ranimait peu à peu; un frisson intérieur faisait tressaillir ses membres, et, sous le coup de l’émotion qui l’étreignait, il tombait à genoux et clamait sa détresse : « Sous le poids de vies péchés je succombe ». Avec quelle noblesse dans les mouvements et quelle ardeur chevaleresque il représentait Tannhâuser pendant le chant de Wolfram! avec quel art merveilleux il jouait la grande scène finale du premier acte, indiquait au landgrave ainsi qu’à tous les chevaliers et chanteurs la place qu’ils devaient occuper et les gestes qu’ils devaient faire, jusqu’au moment où la chasse du duc arrive sur la scène avec les chevaux et les chiens!... Tous ceux qui ont assisté à ce spectacle en ont gardé un ineffaçable souvenir.
La manière dont il a réglé l’entrée des invités, à
la quatrième scène du deuxième acte, a été adoptée, depuis, par tous les metteurs en scène. C’est lui qui a indiqué que le landgrave et Élisabeth devaient recevoir leurs hôtes, à leur entrée dans la salle, en tournant le dos au public, et que les pages devaient être empressés à annoncer chaque arrivant. Auparavant, le prince et sa nièce étaient assis sur leur trône, dès le début de l’entrée du cortège, et les pages n'annonçaient les invités qu’une seule fois et en bloc. Autrefois, les derniers qui paraissaient étaient une veuve avec ses deux enfants. Mais ce fut Wagner qui le premier nous montra Elisabeth prenant les deux jeunes filles par la main, après la salutation officielle, et les présentant à tous les hôtes de la Cour où elles paraissaient pour la première fois, puis, les ramenant auprès de leur mère pour aller ensuite s’asseoir sur le trône avec le landgrave.
Dans le tournoi des chanteurs, lorsque Tannhauser dit : « O Wolfram , quel chant eut le tien! » Wagner interdit expressément le geste brutal qui consistait à mettre son poing sous le menton du concurrent. Dans le finale, lorsqu'il indiquait à Tannhauser comment, après son cri de douleur : « Ah! malheureux que je suis! » il devait lentement s’effondrer, écrasé sous le poids de sa honte, il nous donnait un chef-d’œuvre d’art dramatique. Passant ensuite au rôle d’Élisabeth, il la montrait, pieusement résignée, gravissant les marches du trône, joignant les mains, le regard dirigé vers le ciel, immobile dans cette attitude exta-
SOUVENIRS LOINTAINS, tique, jusqu’à ln. chute du rideau : une émotion inoubliable nous étreignait tous.
Mais ce fut dans le récit de Tannhauser qu il atteignit à des effets absolument sublimes. Une émotion profonde le remplit dès qu’il commence son récit : Entends Wolfram! entends! Quand il arrive à la sentence de malédiction prononcée sur lui : De Dieu, si tu t'es détourné , etc., on est secoué d’un frisson d’angoisse et d’effroi ! Dans toutes ces scènes, nous voyions devant nous un acteur génial.
Dans lohengrin il jouait aux différents acteurs leur rôle, leur indiquant chaque pas et jusqu’aux mouvements qu’ils devaient faire! Je n’oublierai jamais l'expression extatique que prenait sa figure, lorsqu il revenait vers son cygne : « Mon cygne aime , à toi merci , »
il est impossible de décrire avec quelle âme d chantait Lohengrin tout entier. Il indiqua à Eisa toute sa mimique, toutes ses attitudes, jusqu aux moindres mouvements des bras, pendant toute la longue scène qui a lieu devant le roi. Lorsque nous le vîmes, dans son costume de tous les jours, se coiffer du casque de Lohengrin, saisir son épée et son bouclier et se précipiter surTelramund, nous ne pûmes nous empêcher de sourire. Mais nous ne tardâmes pas à être saisis de stupeur et d’admiration, lorsque nous vîmes avec quelle adresse et quelle agilité il poursuivait le combat, comme s’il n’avait jamais fait autre chose que manier une épée et un bouclier! Telramund
avait grand peine à se défendre. Lorsque Wagner l’eut terrassé d’un coup d’épée, et que, le genou ployé
11 touchait légèrement du pied gauche le corps de son adversaire étendu à terre, en frôlant presque sa poitrine de la pointe de son épée, au moment où il chantait : « Par Dieu frappé, ta vie est dans ma main! » il ressemblait absolument à un héros divin. Et comme, dans le finale, il savait mimer à Eisa l’enthousiasme avec lequel elle devait se précipiter vers Lohengrin, et stimuler la sympathie du chœur pour les vainqueurs ! Lorsque le rideau tomba sur la fin du premier acte, les musiciens de l’orchestre se précipitèrent sur la scène, tout le personnel des chœurs, les solistes, le directeur entourèrent le Maître, et il s’en fallut de peu qu’on ne le soulevât sur les épaules pour le porter en triomphe. Mais Wagner, que cette ovation spontanée avait manifestement ému, refusa d’un geste, et dit : « Ça suffit, ça suffit, mes enfants! En voilà assez. »
Non moins admirable était la manière dont il nous montrait, au deuxième acte, dans la scène entre Telramund et Ortrude, celle-ci se dressant debout sur les marches de la cathédrale, dès qu'elle croit avoir gagné son mari à ses projets, pareille à un serpent qui se jette sur sa proie. J'en dirais autant de la façon dont il nous jouait toute la scène suivante, entre Ortrude et Eisa, lorsque Ortrude cherche à attirer dans ses filets son ennemie qui, un instant, prête l’oreille à ses discours, mais, se sentant trou-
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blée, se dégage brusquement de l’étreinte du bras d'Orlrude, posé sur son épaule. Il faut avoir vu le Maître, lever vers le ciel ses yeux remplis d’extase, il faut l’avoir entendu chanter : « Tu ne pourras jamais connaître Vamour qui règne dans mon cœur ».
Je me souviens aussi qu’il insistait pour que la phrase finale du duo entre Eisa et Ortrude : « Cest un amour profond et tendre , que nul remords ne doit ternir », fût chantée tout d’une haleine. Malheureusement, il y a peu d’acteurs, aujourd’hui, qui y réussissent.
Wagner régla avec le plus grand soin la mise en scène du cortège nuptial, à son entrée à l’église. Je n’ai plus eu l’occasion, depuis vingt ans, d’assister à une représentation de Lohengrin à l’Opéra impérial de Vienne, et je ne sais par conséquent pas jusqu’à quel point la mise en scène, réglée par Wagner, y a été conservée. Le cortège partait de la terrasse, à gauche, et se dirigeait vers l’église, à droite. Après l’appel des pages : « Rangez-vous! Rangez-vous! » le chœur des hommes avait à remplir vingt-sept mesures, pendant lesquelles il devait rester en scène sans chanter, exprimant ses sentiments par des gestes animés, et presque toujours tourné vers la terrasse. A la vingt-septième mesure, le cortège sortait de l’appartement d’Eisa, traversait la terrasse jusqu’au grand escalier qui occupe tout le milieu de la scène de fond : les pages et les femmes de la suite d’Eisa, qui marchaient en tête du cortège, devaient se
18 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, déployer autant que possible, dès qu’ils étaient arrivés à l’escalier. Au thème,
x “Voy . ez,voy.ez, ain.si qu’un an-ge”
Eisa devait être arrivée à la première marche de l’escalier. Ceci réglé, Wagner prenait la place d’Eisa et le cortège se remettait en marche. Solennellement, les deux bras levés en l’air, la paume des mains tournée vers les spectateurs, le visage transfiguré, les yeux pleins de flamme dirigés vers le ciel, sans se préoccuper un seul instant des marches, il descendait l’escalier d’un pas sûr, laissant un petit espace derrière lui pour la traîne et les pages qui portaient son manteau; puis venaient quatre dames nobles, et enfin Ortrude. C’est dans celle attitude que le Maître traversait la scène, à gauche des spectateurs, et arrivait presque jusqu’à la rampe : puis, décrivant un demi-cercle, il se dirigeait vers la cathédrale. Jusqu’au moment où Eisa va poser le pied sur la première marche de l’église et où Ortrude se place devant elle et la fait reculer, Wagner gardait son attitude hiératique.
A la fin du deuxième acte, lorsque, pour la deuxième fois, le roi se dirige avec Eisa et Lohengrin vers l’église et qu’ils arrivent aux marches qui y conduisent, Wagner commanda au roi d’entrer le premier dans le saint lieu sans se détourner; puis.
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prenant la place de Lohengrin, il entoura de ses bras la taille d’Eisa, placée encore à une ou deux marches au dessous de lui et qui le contemplait, toute rayonliante de félicité, et l’attira sur sa poitrine. Eisa, suspendue aux regards de Lohengrin. détourne un instant la tête, comme si elle voulait prendre tout le peuple à témoin de son bonheur. A ce moment, l’orchestre fait entendre le motif « avertisseur », et Ortrude debout, en face de la cathédrale, par conséquent la gauche des spectateurs, lève son bras, en proférant des menaces. Eisa, effrayée, cache sa tête sur la poitrine de Lohengrin ; puis les deux époux, dans l’attitude ci-dessus indiquée, s’avancent lentement et en marchant à reculons, vers l’entrée de l’église. Quand ils y ont pénétré, le rideau tombe.
.Mais ce fut surtout au troisième acte que Wagner déploya tout son prestigieux talent de metteur en scène : il y fut merveilleux. Il joua et chanta presque toute la scène de la chambre nuptiale. Jamais je n’oublierai l’expression de tristesse toujours plus profonde que prenait sa figure, lorsque Lohengrin s’aperçoit qu’Elsa est sur le point de trahir son serment. Il y avait quelque chose de surnaturel dans ses traits, lorsque, avec un geste d’une grâce inimitable et le regard transfiguré, il conduisait Eisa à la fenetre, lou\iail délicatement de la main gauche et chantait à Eisa, suspendue à son bras droit : « Mens! respirons tous deux ces tiedes brises! » Dans ces moments, son visage si expressif, où se révélait tant d’âme et de
20 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, caractère, revêtait une beauté vraiment idéale. Et quand, absolument enthousiasmés, nous nous pressions autour de lui et l’acclamions et l’embrassions, il se demandait ce qui avait pu nous émouvoir ainsi, tellement il s’était identifié, en jouant un rôle, avec le personnage qu’il incarnait. Je pourrais citer encore une foule d’autres traits, d’un intérêt capital, sur la manière dont il avait réglé la mise en scène de Lohengrin, mais je m’arrête de peur de donner toute une dramaturgie de l’œuvre. Si j’ai, dans ce qui précède, donné libre carrière à mon enthousiasme pour le maître, la cause en est aux impressions profondes que j'ai ressenties en ces jours inoubliables, et dont le souvenir est toujours vivant en moi.