MA DIRECTION A LEIPZIG
Le 21 mai 1816, je quittai Vienne pour Leipzig où je devais prendre, de concert avec le directeur Auguste Fôrster, qui pendant de longues années avait été régisseur de l’Opéra impérial de Vienne, la direction du théâtre municipal, où nous succédions à Frédéric Haase. Il était inévitable qu en échangeant une modeste situation artistique a 1 Opéra impérial contre la place de directeur d une des premières scènes de T Allemagne, j’eusse à lutter, au début, contre toutes sortes de préventions. Lorsqu’on sut à Leipzig, que j’avais l’intention d inaugurer mes fonctions directoriales par une représentation de Lohengrin , il y eut des gens, jusque dans l’entourage de mon associé, qui nous déconseillèrent vivement de tenter cette aventure. Nos moyens
22 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, artistiques, que l’on ignorait encore, furent déclarés tout à fait insuffisants; il en serait de même de la mise en scène. Et ce nouveau chef d’orchestre, que personne ne connaissait! On aflinnait qu’on ne pourrait représenter avec succès aucun opéra à Leipzig sans Gustave Schmidt, qui avait été jusque alors premier chef d’orchestre.
On se demandait qui étail le jeune Kapellmdsler dont le nom était complètement inconnu, et que j’avais engagé pour Leipzig, aussitôt que j’y avais ôté appelé moi-même par Forsler. Mais moi je connaissais Joseph Sucher, que j’avais vu diriger les répétitions à l’Opéra impérial de Vienne, et je savais que, après la représentation de Lohengrin, on le proclamerait un des premiers chefs d’orchestre, non pas seulement à Leipzig, mais dans l’Allemagne entière.
Ce fut au milieu des plus graves dillicultés que j’eus à poursuivre les études et à mettre la pièce en scène. Par suite d’un différend tout personnel, qui s’était élevé, pour une cause futile, entre Forsler et Haase, notre prédécesseur se refusa à mettre soit le nouveau théâtre soit l’ancien à notre disposition, pour les répétitions, avant le 1 er juillet, jour fixé pour l'ouverture, de sorte que nous fûmes obligés, Forsler et moi, de faire répéter, sur la petite scène, absolument insuffisante, du théâtre Carola. Ce qui étail déjà incommode pour une pièce ordinaire devenait une difficulté presque insurmontable, quand il s’agissait de Lohengrin , que je voulais montrer
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dans des décors et une mise en scène absolument grandioses à la ville de Leipzig où la musique était en grand honneur, et pour laquelle j’avais un profond respect : nos adversaires étaient persuadés que nous allions au-devant d'un échec. La répétition générale, qui eut lieu le 3 juillet au nouveau théâtre, montra que nous étions armés pour la bataille, qui s’annonçait pour le lendemain. Les lettres anonymes et des avis directs nous informaient, en effet, que nous aurions à livrer une vraie bataille, et que deux cents sillleurs étaient prêts pour nous recevoir. Auguste Fôrster et sa femme, qui était très artiste, entrèrent, ce soir-là, l’inquiétude au cœur, dans la loge directoriale, point de mire des regards de tous ceux qui espéraient assister à une défajle. Leipzig était alors la ville classique des scandales de théâtre, et ceux qui raffolaient de ce genre d événements s'attendaient, cette fois, à un régal de premier choix. Une tension fiévreuse s’était emparée de tous les spectateurs à tous les étages de la salle cl dans 1 atmosphère il y avait un certain fluide que les gens de théâtre connaissent bien et qui semble dire : « 11 se passera quelque chose aujourd hui. » Beaucoup flairaient déjà du sang. Les noms des malheureuses victimes flottaient pour ainsi dire dans l’air; on affirmait que les artistes et même l’orchestre, si estimé à juste titre, étaient, sous la direction du nouveau Kapellmeister, absolument au-dessous de leur tâche. C’était surtout le directeur de l’Opéra et son
24 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, jeune lieutenan t qui devaient être mis en pièces, aux hurlements de ia foule, et leurs lambeaux jetés au milieu du public.
Ce fut naturellement le chef d’orchestre qui excita d’abord la plus vive curiosité, quand il monta au pupitre. Par-dessus ses lunettes, Sucher regarda en souriant dans la direction de notre loge; il paraissait certain du succès. Puis, quand il s’apprêta à faire signe à l’orchestre d’attaquer le prélude, il sembla que la salle était remplie d’un immense remous, qui empêchait de commencer. Sucher eut l’esprit d’attendre que le calme se fût établi. C’est dans cette atmosphère, où les nerfs étaient tendus à l’extrême, (jue le prélude fut joué. Des applaudissements frénétiques éclatèrent dès que la dernière note eut retenti, ce qui était d'un fâcheux présage pour nos adversaires. Le rideau se leva alors et le premier tableau produisit une sensation profonde dans toute la salle. Comme il ne saurait entrer dans mes intentions de donner un compte rendu détaillé de la représentation, je me contenterai de rapporter que, le lendemain, on était unanime à affirmer, a Leipzig, que l’on n’y connaissait réellement Lohengrin que depuis la veille. Je dois avouer que, si nous avions quelque mérite â ce triomphe, Sucher et moi, il se trouvait atténué par ce fait que nous n’avions cherché qu'à reproduire, le plus fidèlement possible, à Leipzig, tout ce que nous avions, peu de temps auparavant, vu et appris de Wagner lui-même, à l’Opéra impérial
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de Vienne. Et nous pouvions être d’autant plus fiers de notre succès, que l’artiste qui chantait Lohengrin avait été, ce soir-là, absolument au-dessous de sa tache.
Celte heureuse étoile, sous laquelle eut lieu notre première représentation wagnérienne, nous est restée fidèle pendant tout le temps que Fôrster dirigea l’Opéra de Leipzig. Toutes les fois que nos adversaires plaçaient des chausse-trapes sur notre route ils s’y prenaient eux-mêmes. Ainsi, avant notre première représentation de Don Juan, on nous fit entendre les mêmes avertissements accompagnés des mêmes cris de guerre ; on nous affirmait que cette représentation serait un désastre pour nous.
Pendant la répétition générale, une députation, composée d’amis personnels de Forster, était venue le trouver et m’avait faif appeler de la scène dans le cabinet directorial, pour me supplier de renoncer, dans 1 intérêt même des résultats obtenus jusqu’alors, à la représentation de Don Juan annoncée pour le lendemain, dimanche. Je dis à Forster : « Je vous en prie, mon ami, attendez en toute confiance et tranquillité d’esprit la représentation de demain î » Quant à ces messieurs, je leur répondis simplement, sur un ton qui ne souffrait pas de réplique : « Don Juan sera donné demain. Ce que vous avez à me dire, vous voudrez bien m’en faire part le lendemain de la représentation ! » Là-dessus, je retournai sur la scène et la répétition continua.
Don Juan fut un nouveau triomphe. Les « mouvements » et en particulier les « récitatifs à 1 italienne » exécutés suivant la tradition mozartienne fidèlement conservée à Vienne, excitèrent l’enthousiasme de tous les connaisseurs, de tous les fidèles de Mozart qui étaient nombreux à Leipzig. L’immense succès que remportèrent les œuvres de l’auteur de Don Juan consolida et augmenta encore la réputation que notre Opéra avait conquise. Gluck, qui passait pour faire très peu de recette, même à Leipzig, eût été ravi de voir affluer les spectateurs au théâtre pour applaudir son Annule qui était encore une nouveauté chez nous !... Pour la deuxième représentation, il fallut que, deux jours avant l’ouverture du bureau de location, on fit venir des agents de police, charges de maintenir l'ordre. L’affluence y fut si grande que l’on 11 e put fermer le bureau qu’à cinq heures, alors qu’il était ordinairement fermé à deux heures. Le succès nous encouragea, dans la suite, à mettre toutes les œuvres de Gluck au répertoire et à les présenter plus lard au public dans un cycle complet. J’ai le droit d’ajouter que l’opéra marcha, dès lors, de succès eu succès. Si je mentionne spécialement ici, certaines représentations, je ne le fais que parce quelles marquent, pour ainsi dire, les étapes de notre activité pendant la première année.
Les représentations et la mise a la scène d autres grandes œuvres, telles que le Vaisseau fantôme, Hienzi , les Maîtres Chanteurs, Tannhauser, puis à’Euryanthe
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et d’Obéron , et, j’ajoute courageusement, la première représentation de l’Afcia de Verdi, marquent des dates mémorables et glorieuses dans l'histoire du théâtre municipn de Leipzig.