R1CI1A HD WAGNER
» Rmvutli, co 5 février 1881. »
En même temps que je lui envoyais le libellé du traité, j étais en mesure d’informer le Maître que M. Gye, le directeur du théâtre de Covent-Garden, à Londres, s était fait annoncer chez moi, pour le mardi suivant.
« 11 arrive, accompagné d’un fondé de pouvoirs, et souhaite que je fasse représenter les Nibelungen à Covent-Garden. Il va de soi que j’écouterai tous ses arguments, que je les examinerai avec le plus grand soin et que je choisirai le parti qui me paraîtra le plus avantageux pour nous. »
A l’occasion d’une agitation antisémite très vive, qui sévissait à cette époque à Berlin, et qui prétendait que Wagner était à la tête du mouvement, Georges Davidsolin, l’éminent publiciste dont les relations amicales avec Bayreuth sont connues de tout le monde, crut devoir m’écrire une lettre dans laquelle il me signalait les risques graves que courrait notre entreprise à Berlin, si le bruit venait à se répandre que
Wagner prenait personnellement part à cette agitation. J’écrivais aussitôt à madame Cosima Wagner, pour la prier de demander au Maître une déclaration formelle à ce sujet, et je reçus, en réponse, la lettre suivante de lui :
Bayrenth, ce 23 février 1^81.
« Très honoré ami,
» Je suis complètement étranger au mouvement antisémite actuel. Je vais publier un article, à ce sujet, dans les Feuilles de Bayreuth , qui démontrera la chose de telle façon qu’il sera impossible, môme à des gens d'esprit, de prétendre que j ai dos accointances avec ces gens-là !
» Cependant, je vous donne le conseil d’abandonner Berlin, et d’aller en mai et juin à Londres. A vous de savoir, comment vous vous tirerez d’affaire. Ce serait un peu fort que voire, que notre entreprise vînt à dévier complètement, par le fait d’insanités du genre de celles qui fleurissent, en ce moment, à Berlin.
» Que nos A ibelungen aient à lutter contre une coalition composée a la fois de la noblesse de coin et des juifs, voilà ce dont je ne me soucie nullement !
» J’en tiens absolument pour Londres, el sans retard.
» Votre très dévoue.
BERLIN
En réponse à celle lettre, j’envoyai le télégramme suivant :
« Il ne saurait être question de renoncer à Berlin, Londres sera pour l’année prochaine; probablement Covent-Garden. Lettre suit.
)) NEUMANN
Wagner répondit aussitôt :
Bavreuth, 25 février 1881.
« Suis absolument d’avis de renoncer à Berlin et de concentrer tous efforts sur Londres.
» WAGNER
On ne saurait attribuer qu’à un mouvement d indignation momentané l’intention qu’eut le Maître de vouloir renoncer à Berlin, alors que les traités avec le théâtre Victoria, l’orchestre, les chanteurs, etc., étaient signés depuis longtemps. Dans la suite, il n’est d’ailleurs plus revenu sur cette idée.
Le 2o février, j’écrivis à Bayreuth :
« Très vénéré maître,
» Il est trop tard maintenant pour songer à renoncer à nos représentations de Berlin. Cela ressemblerait à une débâcle et porterait, aux yeux du monde civilisé tout entier, un tel coup à notre cause, que Londres et Paris seraient également perdus pour
200 SOUVENIRS SUR RICHARD WARNER, nous. Le monde appartient aux vaillants, et je me mets à l'œuvre avec une absolue confiance dans le succès! C'est la prudence qui a dicté ma lettre à madame Cosima, mais la prudence n'est pas le découragement, et il est nécessaire aussi que la prudence s’allie au courage.
» Je me hâte de vous annoncer que la question de Londres est entrée dans une phase nouvelle et très favorable. Covent-Garden m’a offert la direction artistique, avec traitement fixe pour moi et une situation parfaitement réglée pour l’Opéra allemand ; naturellement, j’ai décline ces offres. Le directeur de Covent-Garden, M. Gye, voulait que j y donne maintenant les Nibelungen, quatre représentations par semaine, dont une le soir et trois 1 après-midi, ce que j’ai également refusé. Par contre, des négociations sont engagées en ce moment pour 1 année prochaine, qui répondent pleinement à mes intentions. Si je dois prendre Covent-Garden, j’ai posé comme condition essentielle que je disposerais de quatre soirées par semaine; en outre, j’exige que les représentations des Nibelungen soient comprises dans l’abonnement principal et soient annoncées comme le clou de la saison. C’est sur ces bases que je négocie et je crois que les négociations aboutiront à nous donner satisfaction réciproquement. Uès que je saurai quelque chose de positif, je vous le communiquerai. Une dernière nouvelle pour aujourd hui : j ai engagé ferme madame Reicher-Kindermann jusqu’en 1880.
BEltLIN.
» Avec la conviction inébranlable que nous triompherons à Berlin sur toute la ligne, je vous dis : au revoir, sur le champ de bataille.
» Votre,
» ANG KL0 NEUMANN
Sur ces entrefaites, je reçus le télégramme suivant de Strakosch :
« Suis en mesure de tout arranger, excellentes conditions avec Covent-Garden, si donnez approbation. Déposerai seize mille livres le 1 er mai. Gye stipule qu’aucun de vos artistes ne jouera ni en public, ni chez des particuliers avant le 1 er juillet sans son approbation. Suis résolu à prendre orchestre de Berlin, si conditions acceptables. Télégraphiez coût approximatif. »
En même temps, je reçus la lettre suivante de madame Cosirna Wagner, écrite deux jours après celle du Maître et qui apporte encore quelques éclaircissements sur la question de l'antisémitisme* a Berlin :
« Cher Monsieur et honoré Directeur,
» Vous avez vu, par la lettre de mon mari, que j’ai pleinement compris vos scrupules; il ne me reste plus qu’à vous remercier de la confiance que vous m’avez témoignée, et je le fais du fond du cœui. Nous allons faire paraître dans le journal la note que vous nous demandez, mais la chose nous est d autant plus difficile que mon mari n a pris aucune
202 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, part à cette agitation. En tout cas, vos inquiétudes paraissent justifiées, et il ne nous reste qu'à souhaiter que la bourrasque se calme, que les malentendus se dissipent d’ici aux représentations, et que votre œuvre si difficile ne rencontre pas de nouveaux obstacles sur sa route. Je vous renouvelle l’expression de ma gratitude pour vos si gracieux procédés à mon égard, et j’y joins celle de ma parfaite considération.
» c. WAGNER.
» 25 février 1881. »
En lui faisant un envoi de droits d’auteur, j’avais prié Wagner de nous prêter certaines parties du matériel pour les répétitions d’orchestre a Berlin; il me télégraphia aussitôt :
Bavreulh, ce 12 mars 1881.
« Mille remerciements. Vous expédie voix pour trois parties. Espère recevoir Crépuscule de Munich et ferai parvenir.
» WAGNER
J’avais depuis longtemps envoyé Antoine Seidl à Berlin, pour y préparer soigneusement l’œuvre, de concert avec l’orchestre symphonique de cette ville. J’y étais allé également, une fois, afin de me rendre compte de mu de certains préparatifs techniques
BERLIN
1res importants, de prendre quelques mesures et de conférer avec Seidl sur l’état de l’orchestre et la marche des répétitions. Ma joie fut grande, lorsque Seidl me dit : « Le Maître sera content de l’orchestre. » .l'étais revenu à Leipzig dans l'après-midi, rempli d’une confiance joyeuse. On peut se représenter facilement quelle fut ma surprise lorsque, à mon arrivée, Forster me remit un télégramme de Seidl, où celui-ci m’annonçait : « Représentations au théâtre Victoria impossibles. Espace réservé à orchestre insuffisant. » Remarquons, en passant, (jue cet espace avait été agrandi, comme cela était nécessaire et qu’il y avait assez de place pour l’orchestre des Nibclungen , qui comprenait soixante-dix artistes. Jusque-là, les répétitions avaient eu lieu dans une salle particulière, louée spécialement à cet effet. La première répétition de l’orchestre, au théâtre même, devait avoir lieu ce soir-là, et à cette occasion les musiciens déclarèrent à leur chef qu il leur était impossible dejouer, qu’ils n’avaient pas assez de place! Seidl ne savait à quel saint se vouer, et m’appela par télégramme à son secours. Je lui expédiai aussitôt la dépêche suivante : « Arrive cette nuit minuit et quart; me rendrai directement de la gare au théâtre. Annoncez la répétition de l’orchestre pour minuit et demie. »
Je repris donc le premier train qui partait pour Berlin ; Seidl m’attendait à la gare d’Anhalt. Tout en nous rendant au théâtre Victoria, il me mit au courant des difficultés insurmontables qui avaient surgi.
Je me plaçai aux premiers rangs (les fauteuils (l’orchestre, fis entrer l’orchestre et invitai ces Messieurs à s’asseoir; puis, je priai Seidl de faire jouer quelques mesures.
— C'est impossible, s'écrièrent-ils unanimement.
On donna encore quelques coups d’archet, et la même exclamation fut poussée :
— Impossible.
Je jetai un coup d’ieil rapide sur le champ de bataille, et je devinai aussitôt la raison pour laquelle les artistes des instruments à cordes ne pouvaient pas jouer. Je leur dis alors.
Messieurs, veuillez avoir l’obligeance de quitter
vos manteaux et vos fourrures, et d’enlever également vos coiffures.
Ceci fait, je les priai aussi d’enlever leurs châles et leurs foulards, et je dis à Seidl :
— Mon cher Seidl, veuillez avoir l’obligeance d oter également votre paletot.
Iles rires et des ricanements accueillirent mes paroles. Je ne me laissai pas démonter et je réitérai ma demande sous une forme un peu plus impérative, et j’ajoutai :
Vous allez voir, messieurs, dès que vous aurez
fait ce que je vous demande, ce que devient cet espace, quand il n’est plus encombré par soixantedix fourrures, manteaux et foulards et autant de cannes et de parapluies 1
Et je donnai aussitôt l'ordre à plusieurs dômes-
BERLIN
tiques de ramasser les manteaux cl les fourrures et de les entasser aux premiers rangs des fauteuils d’orchestre. Puis, j’invitai de nouveau ces messieurs à prendre leurs instruments et à se mettre à leurs places.
En voyant l’espace que les etlels de garde-robe de soixante-dix personnes avaient occupé, ils ne manquèrent pas d’être quelque peu surpris; cependant ce n’en fut pas moins d’un airsceptique et en hochant la tète, qu’ils obéirent à mon ordre. Quand je vis qu’ils étaient tous à leurs places, je priai Seidl de commencer la répétition. Il dirigea I introduction à l’ouverture de la Walkyrie, et tout marcha a souhait. L’orchestre fit alors une triple ovation avec vivats au directeur. En me voyant regarder le monceau d'effets ils se mirent à rire de nouveau, mais cette fois, ce n’était plus du directeur qu’ils riaient, mais d’eux-mêmes. Une fois de plus les représentations étaient sauvées, et je pus reprendre en paix le chemin de Leipzig, où je racontai l'incident à Forsler qui en rit aux larmes.
LES ■ XIBKLUXBEX » A liEISLIX
Le Maître nous avait promis d’assister aux représentations des Nibelungen à Berlin, et il n’était nullement nécessaire de lui rappeler sa promesse. Il m’écrivit spontanément, à la fin de mars, et sa lettre prouve quel intérêt il prenait à ces représentations :
« Très honoré ami,
» Où en sommes-nous ? Comme vous laites annoncer que j’assisterai aux répétitions à Berlin, etqueje me rends compte qu’il me faudra bien m’exécuter, je désirerais me préparer peu à peu à ce voyage à Berlin, savoir quand auront lieu les dernières répétitions, pour lesquelles je pourrai toujours vous être de quelque utilité? Veuillez avoir l'obligeance de me
soumettre votre programme très exact à ce sujet, pour que je puisse à temps prendre mes mesures en conséquence.
» Dans l’espoir que vous avez toujours pleine confiance dans le succès de notre entreprise, je vous salue cordialement et reste,
» Votre tout dévoué,
■ Bayreuth, 31 mars 1881. »
Très heureux de ces lignes si affectueuses, j'écrivis aussitôt au Maître et lui fixai le 30 avril comme la date tout indiquée pour son arrivée. Pendant que les préparatifs suivaient leur cours à Berlin, un échange actif de lettres et de télégrammes avait lieu entre Bayreuth et Leipzig, au sujet de l’entreprise de Londres. Entre temps, je reçus une lettre de madame Wagner, ayant trait à la création d’un journal qui, sous le titre de Le Héraut des Nibelungen , parut en effet tous les jours où avait lieu une représentation wagnérienne. Ce journal publia également un portrait de Wagner d’après le tableau que le peintre berlinois, Th. Schroeter, était alors en train d’exécuter.
Vendredi, ce 0 avril 1881.
« Très honoréDirecte ur,
» Mon mari me charge de vous faire parvenir les lignes ci-incluses d’un Monsieur qui lui est inconnu.
Il lui est difficile de trouver un titre pour le journal projeté et d’accorder l’autorisation de mettre son portrait eu tête de la feuille; du reste, il est d avis qu il faut éviter tout ce qui pourrait ressembler a une réclame partout, et en particulier à Berlin. Il me charge également de joindre à ces lignes une lettre, relativement à des places ; sur les deux points, mon mari vous prie de répondre comme vous le jugerez bon ou possible, ou de ne pas repondre du tout, si tel est votre avis.
» Nous avons ici, en ce moment, M. hrancke, directeur de concerts, qui est venu pour une affaire importante, la représentation de Tristan et des Maîtres Chanteurs à Londres en mai et juin 1882. Mon mari lui a conseillé de s’aboucher et de s’entendre avec vous, persuadé qu’il est que, loin de se nuire, les deux entreprises ne pourraient que se servir mutuellement. M. Francke a déjà loué Drury-Lanc. La manière dont il a dirigé des concerts les années précédentes, au milieu des plus grandes difficultés, nous garantit qu’il saura mettre au service de son enthousiasme pour les œuvres de mon mari, les ressources pratiques qui sont indispensables au succès.
» Notre ami, le Kapcllmeisler Seidl, dit le plus grand bien à mon mari de l’orchestre de Berlin. Veuillez l'assurer, quand vous le verrez, que jamais personne n’a parlé défavorablement à mon mari de l'orchestre qu’il dirige en ce moment et que mon
mari se souvient très bien, au contraire, d’avoir obtenu des résultats merveilleux, à Berlin, avec des musiciens qui ne constituaient même pas un ensemble régulier.
» Puisse une étoile favorable continuer à guider votre entreprise et la conduire au succès! Nous vous envoyons, mon mari et moi, nos cordiales salutations et vous prions d’agréer, monsieur le Directeur, l’expression de notre parfaite considération.
» C. WAGNER
A cette lettre, je répondis aussitôt par le télégramme suivant :
Hic/tard Wagner . — Baijreutli.
« Prière instante de ne pas prendre d'autres engagements pour Londres. Si mon entreprise grandiose doit être couronnée d’un plein succès, et elle le sera, il est impossible que deux théâtres à la fois donnent des représentations wagnériennes. Je suis donc tout disposé à prendre également Tristan et les Maîtres Chanteurs.
» Prière répondre immédiatement par télégramme. Tout marche à merveille à Berlin. Je viens d’engager également Scaria.
» NEUMANN
Wagner répondit :
Db '■ecteur , Opéra Leipzig .
Bajreuth, 9 avril 1881.
« Rien conclu, mais promis depuis mai de l’année précédente; depuis, après long silence, n’ai rien trouvé à objecter à exécution et surtout parce que Francke, qui connaît parfaitement Londres, affirme (pie les deux entreprises simultanées assureraient le succès au lieu de le compromettre et que, pour ce qui le concerne lui-même, il n’avait aucune inquiétude au sujet de ses projets.
» Veuillez en causer de vive voix avec Francke, qui vous convaincra mieux «pie je ne saurais le faire par dépêche.
)> WAGNER
Je ne pus que lui répondre :
Jiichard Wagner . — Bayreath.
« Après informations très précises, prises à des sources absolument autorisées, à Londres, je persiste à croire au bien-fondé de mes objections. Tout engagement avec quelqu’un d’autre constituerait un grave danger.
Quelque temps après, je rec;us la lettre suivante de madame Wagner :
Bayreutli, ce 24 avril 1881.
« Cher el honoré Directeur,
» Mon mari me charge de vous annoncer qu’il a reçu le traité de M. Francke, mais qu’il ne l’a pas encore signé. Il me prie de vous soumettre les points suivants et de vous demander de vouloir bien y répondre d’une façon très précise.
» 1. De différents côtés il m’a été rapporté que M. Strakosch n’était pas solvable et on dit couramment que si son entreprise a échoué cette année, c’est parce qu'il n’a pas pu avoir de théâtre et qu’il n’était pas non plus en mesure d’en payer un.
2. II est encore très problématique que M. Strakosch puisse avoir un théâtre, l’an prochain, alors que M. Francke a déjà le sien! On prétend qu’en annonçant des représentations d’une façon prémalurée, sans pouvoir indiquer l’époque où elles auraient lieu, le théâtre où elles seraient données et l'endroit où Fon devait souscrire, M. Strakosch a surpris et indisposé bien des gens contre lui.
3. Beaucoup de personnes regardent non seulement comme possible, mais encore comme certain, que les représentations simultanées ne se porteraient pas mutuellement préjudice, et qu’il y a place, à Londres, pour deux opéras allemands, comme il y a place pour deux opéras italiens. Richter est un nom populaire en Angleterre, les concerts, fondés par
M. Franke, et qu’il a dirigés, ont eu le succès le plus complet.
» Mon mari vous prie donc, cher monsieur, de lui faire connaître les arguments que vous comptez opposer aux siens, avec noms, chiffres et faits a l'appui, cl si ces arguments réussissent à le convaincre il ne signera pas lé contrat avec M. Francke, ne voulant pas porter préjudice à votre entreprise. 11 vous demande une réponse prompte et très nette, car il se sent également engagé vis-à-vis de M. Francke, a ne pas lui créer de dillicultës.
» Recevez avec les cordiales salutations de mon mari, l’assurance de ma parfaite considération,
» C. WAGNER
Je répondis par le télégramme suivant :
Cositna Wagner. — Bayreuth.
« Notre entreprise de Londres est absolument indépendante de Strakosch. Dès que les représentations de Berlin auront pris fin, j’irai moi-même à Londres et à Paris. Donnerai plus amples détails de vive voix à Berlin. Hier, on m’a de nouveau offert Covenltiarden pour représentations Nibdungcn en 1882. Renouvelle prière instante de ne signer aucun nouveau traité, dans notre intérêt à tous les deux.
» Respectueusement,
» NEUMANN
BERLIN
On verra, à la manière dont les deux entreprises réussirent, que mes objections et mes craintes a étaient que trop fondées. 11 devait y avoir une quarantaine d’années, à cette époque, que l’on avait, pour la dernière fois, cherché à créer un théâtre d’opéra allemand à Londres. Lorsque les journaux eurent fait connaître mes projets, à ce sujet, M. de Hülsen me fit la surprise, un jour, de me poser la question suivante :
-Est-ce que vous savez, Neumann, que les lauriers que vous allez cueillir à Berlin troublent les nuits de Pollini, et qu’il songe à vous faire concurrence à Londres? Il a l’intention de s’associer avec M. Francke et de donner des représentations wagnériennes en même temps que vous.
La nouvelle me fit sourire, car j’étais convaincu que Wagner ne me jouerait jamais un pareil tour et ne permettrait pas que deux théâtres allemandsdonnassent simultanément ses œuvres à Londres. D'ailleurs Francke m’avait même proposé, peu de temps auparavant, de nous associer tous deux, mais j’avais décliné, naturellement, ses propositions.
Lors de mon court séjour à Munich, où je m’étais rend u pour obtenir un congé pour monsieur et madame Vogl j’avais assisté à une répétition, à la scène, du Crépuscule des Dieux , et j’avais vu, à la fin de la pièce, le célèbre saut dans le feu de Thérèse Yogi. Le cheval, autrefois favori du roi Maximilien, possédait un instinct absolument incroyable pour son rôle de Grane,
•21 i SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER.
laseule fonction qu’il eut encore à remplir. Quand approchait le moment où Brunnhilde devait pousser son cri de: c Heïa Grane! salue l'ami h) l’animal devenait, inquiet et se mettait à soufïler fortement et à battre le sol du pied. Et au dernier cri : « A toi mon dernier salut , Siegfried! », il faisait vivement demi-tour, et traversait la scène au galop, pour se diriger vers le bûcher allumé; au milieu de la course. Thérèse Vogl (Brunnhilde) s’élançait sur le coursier, en se tenant à la crinière et paraissait ainsi se précipiter avec lui au milieu du bûcher en flammes. Pour le spectateur, l’illusion était complète, tellement la scène était magistralement rendue. Thérèse Vogl, à qui j’exprimais mon admiration pour sa chevauchée, m’avoua que, bien qu’elle fût une écuyère habile, elle ne pouvait t’exécuter qu’avec ce seul cheval, dont l’intelligence tenait du prodige; elle ajouta qu’on était tenté, en le voyant faire, de lui trouver une véritable organisation musicale. Il exécutait chaque fois le môme galop à la fin du Crépuscule des Dieux, à. la meme mesure, sans quelle eût à lui faire un signe, sans qu’il attendit qu’elle fût montée sur lui, commes'il savait qu’elle ne devait s’élancer qu’en plein galop. Comme nous tenions beaucoup tous les deux à représenter ainsi la dernière scène du Crépuscule des Dieux , devant le public berlinois, j’adressai, d’accord avec monsieur et madame Vogl une requête au roi Louis II, le priant de m’autoriser à emmener ce cheval à Berlin pour les représentations imminentes des Nibelungen .
BERLlfi.
Sa Majesté daigna agréer ma requête, sous la condition, toutefois, que le cheval serait logé, à Berlin, dans les écuries impériales. Naturellement, l’Empereur avait seul qualité pour autoriser cela. L’Empereur Guillaume I er , dont la bienveillance est bien connue, donna des ordres pour que les désirs du roi de Bavière lussent satisfaits, que le cheval fût placé dans une de ses écuries et qu'on l’entourât de tous les soins |tossibles. Nous étions en pleines répétitions lorsque nous reçûmes la nouvelle cpie le cheval, qu’on allait expédier à Berlin, était malade, et quelques jours après, on nous annonça sa mort. Il s’agissait maintenant de trouver un autre cheval, le plus docile possible, qui pût remplir sa fonction aussi bien dans la Wal/iyrie que dans le Crépuscule îles Dieux î Que faire ? Pendant des journées entières, je iis rechercher dans tout Berlin, le cheval dont j’avais besoin, mais en vain. Comme dernière planche de salut, on me conseilla de m’adresser au grand écuyer de l'Empereur, qui me reçut de la façon laplusaimableet... me refusa nettement le cheval. Pour atténuer un peu la dureté de son refus,il me lit voir diverses particularités curieuses du Palais, et j’allais prendre congédelui, lorsque je lui demandai, de l’air le plus innocent du monde, à quijedevrais m’adresser pour avoir un cheval des écuries royales.
— Adressez-vous à l’Empereur, me répondit-il, mais je vous préviens que si l’Empereur dit oui, moi je dirai non !
Il m’accompagna jusqu’à la porte du vestibule et je revins bredouille. Je fis aussitôt part de mon échec à Son Excellence M. le comte de Schleinilz, qui était, à cette époque, ministre de la maison del Empereur, et qui m'avait adressé à M. de Pückler.
Cela ne m’étonne pas de la part de ce vieux dui a
cuire (il était de l’âge de l’Empereur, et avait quatrevingt-quatre ans), me répondit-il en souriant. A ous pouvez être persuadé que, si je vous avais donné la lettre de recommandation que vous m aviez demandée, il vous aurait reçu d une façon bien moins aimable, car il aurait vu dans ma démarche un empiètement sur son domaine à lui. Tout le monde d’ailleurs sait à quoi s’en tenir à ce sujet, et on se garde bien d’avoir alTaire à lui.
On se représente aisément quelle lut ma joie et ma surprise, lorsque deux jours après je vis arriver chez moi, de grand matin, un laquais de la cour, qui me remit une carte du comte Pückler, sur laquelle étaient écrits ccs mots :
« Je vous attends avec madame Vogl, entre onze heures et midi, au manège royal, Breilestrasse, où vous pourrez faire choix d’un cheval. »
Ouc s’élait-il donc passé? Son Excellence M. de Schleinilz, à qui je fis part, comme c’était mon devoir, de ce changement de front, si heureux pour moi, m’en donna l’explication. 11 riait aux éclats et disait : « C'est impayable! »; puis il me conta toute l’histoire :
BERLIN
« Nous assistions hier, à une grande soirée, chez le Kronprinz; Piickler y était aussi. J’exposai à Son Altesse Impériale l’embarras où vous vous trouviez par rapport au cheval et lui narrai votre visite chez Piickler.
» — Je connais le vieux, me répondit-il, il n’y a rien à faire avec lui. Si j’allais lui en dire un mot, maintenant, il serait dans le cas de se buter complètement, mais... attendez donc, je tâcherai de voir si, à table, il n’y aura pas moyen de lui soutirer le cheval. Avant tout, je vais donner des ordres pour qu’on le place près de nous, mais de grâce, ne lui dites pas un mot du cheval!
» A table, au cours de la conversation, le Kronprinz, se tournant vers Schleinitz, lui dit, à haute voix, de façon à être entendu par toute la société :
» — Ce que vous nous avez raconté tantôt, mon cher Schleinitz, au sujet de l’embarras où se trouve Neumann, à propos de Grane et de l’impossibilité où il est de donner les Nibelungen parce qu’il ne trouve pas un Grane convenable, nous a beaucoup peinés. Toute ma famille et moi, nous nous faisions déjà une fête d’assister à cette représentation.
» Puis, le Kronprinz passa aussitôt à un autre sujet de conversation, et dans le courant de la soirée, s’entretint longuement avec le comte Pückler, mais sans faire allusion au cheval. »
Lorsque je remerciai-Sou Excellence pour son heureuse intervention, il me dit :
Le Kronprinz va être ravi quand je lui annoncerai qu’on a obtenu le cheval 1 Je me rendis, à l’heure iudiquée, avec monsieur et madame Yogi, tous deux de fort remarquables cavaliers, aux écuries de la Cour de la Breitestiasse, où nous attendait le comte Pückler. L artiste essaya de douze à quinze chevaux, mais avec aucun, elle ne put obtenir l’audacieux galop du feu; cependant, nous nous estimâmes heureux den trouver un qui, à part cela, remplissait toutes les autres conditions. Les représentations des Nibelungen à Berlin en étaient redevables à la gracieuse intervention du Kronprinz, qui devint plus tard l’empereur Frédéric.
Le 30 avril, de grand matin, Richard Wagner arriva à Berlin avec madame Wagner, et descendit à l’Hôtel Royal. Quand j’allai le voir, à son hôtel, il m’accueillit avec des reproches :
Vous nous avez joliment déçus! Je comptais fermement que vous monteriez, cette nuit, dans notre coupé, à Leipzig, et que vous feriez le voyage avec nous.
Réfléchissez donc, je vous prie, Maître, que j'ai
dù venir avant vous, et diriger des répétitions préparatoires, pour qu’à votre arrivée, vous trouviez tout au point. Maintenant, je vous remets le bâton de commandement, et nous attendons tous, pleins d’impatience et d’enthousiasme, que vous nous meniez au combat.
Nous discutâmes ensuite divers points de détail,
pais leMaître me dit. à brùle-pour point, à ma grande stupéfaction :
— Dites-moi donc, Neumann, je viens de voir affiché sur les colonnes des théâtres un certain Scaria. Qu'est-ce que vous comptez faire de cet oiseau-là?
— Scaria chante Wotan dans le premier et le troisième cycle, lui répondis-je; Schelper le chante dans le deuxième et le quatrième !
— Une singulière idée que vous avez eue là, riposta Wagner, de vouloir faire chanter Scaria ici!
— Mais je vous en ai prévenu par télégramme, Maître! Et puis, comment pouvez-vous vous montrer si sévère pour Scaria?
— Non, non, non! mon cher ami, je ne permettrai jamais cela! Payez-lui ses appointements et renvoyezle!
— C'est absolument impossible, Maître; je ne peux pas, je n’ai pas le droit de faire une chose pareille! Dire à Scaria que Richard Wagner ne veut pas qu’il paraisse sur la scène, ce serait briser complètement sa carrière artistique, et puis, nous nous priverions ainsi d’un incomparable Wotan, le meilleur que nous ayons !
— Je serais curieux de savoir comment vous est venue l’idée d’engager cet homme?
— Pai •ce que je l’ai entendu dans ce rôle!
— Où donc?
— A Vienne!
— Et il vous a plu?
— Il m’a enthousiasmé et vous serez aussi sous le charme !
Non! non! non! non! Vous allez congédier
Scaria, ou bien je repars !
Lorsque je vis que je ne parvenais pas à modifier la manière de voir de Wagner, je lui lis la proposition suivante :
— Il n’est pas possible, Maître, d’écarter Scaria et de le congédier avant qu il ait chanté. Notre dépail de Berlin avant les représentations, ce serait l’arrêt de mort de noire entreprise! Nous avons justement une répétition de la Walkyrie ce malin. Vous allez venir, madame Wagner et vous, au théâtre avec moi ; vous n’irez pas sur la scène, vous prendrez place dans une loge, et vous écouterez Scaria. S’il vous déplaît autant que vous le supposez, vous pourrez partir après la répétition.
Madame Wagner intervint à son tour :
— 11 me semble, mon ami, qucNeuinanna raison. Nous écouterons Scaria, et tu seras libre, après, de prendre telle détermination qu’il te plaira!
Le Maître finit par céder. Il était assis dans une loge d’avant-scène, premier rang, à gaucho, avec sa femme, la comtesse de Schleinitz et Daniela von Bulow. Il me pria de prendre place dans la loge voisine, à côté de lui, pour qu’il pùt me faire ses observations au fur et à mesure. J’avais donné l’ordre de faire commencer les répétitions par le deuxième acte de la Walkyrie. Lorsque Scaria rentra dans les cou-
lisses, après sa grande scène du deuxième acte, Wagner bondit de son siège, descendit l'escalier comme un ouragan, et courut sur la scène, avec une vitesse telle que j’avais peine à le suivre, criant toujours :
— Où est Scaria? Où est Scaria? Mais, c’est merveilleux! Où avez-vous déniché cet oiseau rare?
Arrivé sur la scène, il nous étreignit et nous embrassa tous les deux, l’artiste et moi, en me répétant sans cesse :
— C’est parfait! C’est parfait!
A partir de ce moment, Wagner prit directement part à la répétition. Il montra à Siegelinde comment elle devait poser sa tête sur le sein de Siegmund et s’endormir doucement; il exiga, qu’en proclamant l’arrêt de mort, Brunnhilde posât son bras droit sur le cou du cheval et saisît l’épée et le bouclier avec la main gauche. Le combat entre Hunding et Siegmund n’était pas de son goût. A peine les deux adversaires eurent-ils échangé les premiers coups, qu’il se produisit un incident, qui, sur le moment, nous glaça le sang dans les veines. Avec l’agilité d’un acrobate, Wagner — il avait alors soixante-huit ans — s’élança sur la balustrade qui règne devant les loges et gardant son équilibre sur cet étroit chemin avec une adresse prodigieuse, courut jusqu’à l’avant-scèned’où il sauta sur le plateau. Là, il prit lepée de Siegmund et, tout en haut, près du sommet, livra combat à Hunding. Puis, la réplique donnée, il se laissa tomber tout au bord de l’abîme;
222 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, la tête était un peu relevée, le bras gauche retombait inerte, du côté du public; tout cela était fait avec une prestesse, une agilité que plus d’un jeune hommede vingt-cinq ans eut enviées. Wagnerfit répéter la scène du combat entre Hunding et Siegmund, jusqu a ce qu’il fût satisfait de la manière dont on la rendait. Alors, il fit pousser bref et aigu le mortel « Va! » de Wotan, et il fallut que l’on entendît retomber à terre les armes et puis le corps de Hunding.
Ce fut Wagner qui dirigea, presque seul, la répétition suivante de l'Or du Rhin . Quand on répéta Siegfried , il se produisit une scène analogue à celle dont Scaria avait été l'occasion. Le Maître m’avait recommandé pour le rôle de Mime, son chanteur de Bayreuth, Schlosser; mais j’avais décidé d’emmener avec moi à Berlin, Julius Lieban, qui jouait magistralement le rôle à Leipzig. Après le premier acte, Wagner ne put assez vite approcher le très jeune artiste, qu’il n’avait jamais vu jusque-là. Avec son agilité extraordinaire, il descendit l’escalier, et passa comme un ouragan à côté de Lieban, qui, de son côté, était impatient desavoir s’il avait eu l’approbation du Maître et montait l’escalier qui conduisait aux loges. Quand Wagner eut passé à côté de Lieban, je lui criai :
— Maître! c’est Lieban!
Comme le nom lui était inconnu, il ne fit pas attention à mes paroles et continua sa course jusqu’cà ce que je lui criasse :
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— Maître! c’est notre Mime!
Ce n’est qu’alors que Wagner s’arrêta et courut
vers Lieban qui tremblait d’émotion, à la pensée de se trouver face à face avec le Maître. Celui-ci l’embrassa avec effusion, et lui dit :
— Vous avez été superbe, merveilleux !
Alors le jeune artiste pleura de joie et dans sa gratitude baisa respectueusement la main du compositeur.
Au troisième acte il y eut un incident très vif : dans la scène entre Siegfried et Brünnhilde, nous avions pratiqué une coupure, que Seidl avait faite, autrefois, d’accord avec Wagner, et à laquelle celui-ci ne paraissait prêter aucune attention. Tout à coup, Vogl lui fit remarquer cette coupure, prétendant qu’il n’y était pas habitué et qu’elle le troublait. Wagner se mit alors à nous faire de violents reproches, au sujet des coupures, tandis que madame Materna, qui ne voyait dans tout cela qu’une intrigue de Vogl contre elle, qui était la rivale de sa femme dans ce rôle, se mit ix pleurer à chaudes larmes; dans la loge le Maître grondant, sur le théâtre la chanteuse qui sanglotait, c’était une scène de pure tragi-comédie. Je réussis d’abord à calmer Wagner, en lui rappelant qu’il avait, autrefois, autorisé la coupure; puis une fois calmé il m’aida lui-même à consoler madame Materna, qu’il caressait en lui adressant des paroles affectueuses.
La répétition générale de la Walkyrie devait avoir
lieu le même soir et commencer à six heures; je m’étais rendu moi-même à cinq heures au théâtre, afin que tout fût prêt, pour l’arrivée du Maître. J’y trouvai quelques membres de la commission d’incendie et son président, le major de Witte. qui me déclara que par mesure de police, il ne pouvait tolérer la présence de la locomobile que nous avions installée dans la cour du théâtre Victoria, pour produire la vapeur nécessaire, et qu’il fallait absolument l’enlever. On peut deviner quel effet cette communication produisit sur moi. La répétition générale devait avoir lieu une heure, plus tard en présence du Maître, et nous n’avions pas de vapeur! Toutes mes instances au-prèsdu major de Witte demeurèrent sans résultat ; à tous mes arguments il se contentait de répondre, avec la plus extrême bienveillance d’ailleurs :
— Monsieur le Directeur, je suis fonctionnaire prussien, et je suis obligé de faire exécuter la loi!
Sur ces entrefaites, quelques artistes avaient paru sur le théâtre, entre autres Henri Vogl, qui devait chanter Siegmund . Lorsque j’entrai avec le major de Witte sous le péristyle du théâtre Victoria, Henri Vogl s’approcha de nous, et me dit :
— Vous êtes dans l’embarras, n’est-ce pas monsieur le Directeur? Vous n’avez pas de vapeur?
Puis, montrant le bâtiment qui était contigu au théâtre Victoria, il ajouta :
— Regardez donc, si celui-là voulait, il nous tirerait vite d’affaire.
— Celui-là? et comment ça?
— C’est une distillerie, dit Yogi, qui en avait une également dans son domaine à la campagne; il y a là de la vapeur en abondance; il suffirait que l’on fît passer un tuyau de l’usine à la scène!
Le major de Witte me déclara alors que, si le propriétaire de la distillerie voulait y consentir, il n’aurait plus d’objection à faire. Je me précipitai aussitôt vers la fabrique, où je trouvai le fils du proprietaire. Je lui exposai vivement mon affaire, et sa réponse dissipa aussitôt l’angoisse qui m’étreignait le cœur :
— Je suis un fanatique de Wagner et ferai, en ce qui me concerne, tout ce que je pourrai pour vous. Seulement, il faut que j’attende l’arrivée de mon père, qui, j’en suis certain, se rendra à mes instances, et donnera son approbation.
On travailla toute la nuit, on fit une brèche dans le mur, le tuyautage fut posé et le lendemain matin nous étions sauvés! Jamais je n ai disposé, pour l'Anneau des Nibelungen , de vapeur qui favorisât l’illusion autant que celle-là!
Le propriétaire de l’usine, M. Kohlbaum,qui avait même mis des ouvriers à notre disposition, ne voulut jamais accepter d’indemnité : il demanda seulement la faveur d’être présenté à Wagner, ce qui eut lieu, en effet, dans des circonstances assez singulières. J’avais prié M. Kohlbaum devenir sur la scène, pendant une représentation, et il s’approcha de nous juste au moment où Wagner voulait me prendie à part
pour me faire unecommunication importante. M. Kohlbaum se pressait timidement derrière nous et nous suivait, ce qui rendait Wagner si nerveux, qu’il finit par apostropher le malheureux, sur un ton décoléré :
— N... de Dieul On ne peut donc pas être un instant tranquille.
.T'expliquai naturellement qu’il y avait malentendu, je présentai celui qui nous avait tirés d’embarras au Maître, qui ne tarda pas à se montrer très aimable avec lui.
A propos de ces répétitions, j’ajouterai encore que Wagner était particulièrement content de Seidl, auquel il ne trouvait presque rien à reprendre, et qu’il lui témoigna maintes fois sa satisfaction de la façon la plus cordiale. Plus d’un orchestre devrait se pénétrer des paroles qu’il adressait du haut de la scène à ses musiciens :
•— Je vous en prie, messieurs, ne donnez pas trop d’importance au ff y et là où vous le rencontrerez, faites-en un fp, et du p un pp. Ne perdez pas de vue que, à l’orchestre, vous êtes légion, et qu’ici, il n’y a qu’un seul gosier humain!
A la fin des répétitions, le 4 mai, il nous adressa une petite allocution des plus affectueusement élogieuses, et dit, en s’adressant à moi, que tout ce qu'il avait vu et entendu ici le remplissait d’admiration; puis, se tournant vers Seidl, il lui exprima ainsi qu’à tout l’orchestre sa vive gratitude, en termes enthousiastes.
Pour terminer, je voudrais dire quelques mots des représentations du Ring elles-mêmes, qui furent un événement sensationnel, dont on peut à peine se faire une idée aujourd’hui. Pour se rendre au théâtre, on avait déjà sous les yeux un spectacle étrange. Sous les Linden , à partir du palais de l’Empereur et de celui du Kronprinz, le public formait la haie, des deux côtés de la voie; «des milliers de spectateurs étaient aux fenêtres et des agents de police à cheval, sous la direction du Préfet de police, M. de Madaï, avaient mission de maintenir l’ordre; il y avait des spectateurs jusque sur les branches des arbres; les personnages de la Cour, passant dans leurs carrosses, étaient acclamés, mais l’enthousiasine ne connut plus de bornes lorqu’on vit arriver en voiture Wagner lui même, avec sa femme et la comtesse Schleinitz.
L’aspect de la salle, absolument bondée, était féerique; on aurait dit que la Cour et tout Berlin s’y étaient donné rendez-vous. Je citerai, entre autres personnages présents : le Kronprinz, devenu depuis l’empereur Frédéric, la kronprinzessin Victoria, le prince .Guillaume avec sa femme, la princesse Frédéric-Charles, le prince héritier de Saxe-Meiningen et sa femme, le maréchal de la Cour, comte Eulenbourg, le comte et la comtesse Perponcher, le comte et la comtesse Dankelmann, le prince de Bismarck le comte Guillaume de Bismarck, le comte et la comtesse Kantzau, les princes Radzivill, Hohenlohe, Batibor, le ministre Puttkammer, Delbrück, le
comte Redern, etc. Les critiques de tous les journaux berlinois et ceux de beaucoup de grandes feuilles étrangères étaient là; le monde artistique était représenté, entre autres, par Albert Niemann, accompagné de sa femme Hedwig, par Joachim, F. Haase, Paul Lindau, F. Spielhagen, O. Blumenthal, J. Settenheim, Fritz Mauthner, etc.
Lorsque Wagner pénétra dans sa loge, la cinquième du premier rang à droite, il fut acclamé. 11 y avait avec lui sa femme, la fille de Bülow, Daniela, et le comte de WolkenStein, qui était alors ambassadeur d’Autriche à la Cour de Dresde. Dans la loge voisine se trouvaient le ministre comte de Schleinitz et la comtesse. Parmi mes invités à moi, il y avait l’intendant général von Hülsen. Le succès fut complet. Wagner applaudissait lui-même les artistes et paraissait radieux. Le public le réclama sur la scène avec une insistance telle, qu’il dut s’exécuter. En redingote noire et pardessus d’été gris, le chapeau haut de forme à la main, il prit place entre Fricka. Wotan et Loge. L’orchestre sonna une fanfare, à toutes les places s’agitaient des mouchoirs, des milliers de voix poussaient des vivats! Alors le Maître s'avança vers la rampe et d’une voix ferme mais émue, il adressa au public les paroles suivantes, qu’il improvisa :
— Si vos acclamations sont l’expression de votre reconnaissance et s’adressent à moi, je ne saurais les accepter pour ma personne, et je les reporte sur les
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artistes, qui sont venus ici des quatre coins de l’horizon, pour donner corps à mon œuvre! Ils se sont si parfaitement identifiés avec l’idée et le style très particulier de cette œuvre, que je leur offre à mon tour l’expression de ma profonde gratitude. Et j’exprime en même temps le vœu que l’œuvre, qui a si magnifiquement débuté aujourd’hui, poursuive longtemps encore, une brillante carrière. Si elle a triomphé, ce n’est grâce à aucun artifice, c’est par la seule puissance de l’Art!
De nouvelles acclamations enthousiastes répondirent à cette brève allocution, prononcée avec une grande chaleur, et à la sortie, on fit au Maître de longues ovations. Ainsi se termina sur une éclatante victoire, la première représentation du cycle des Nibelungen , et cette victoire fut si complète, que M. de Hülsen lui-même, qui était resté sceptique jusquelà, ne put s’empêcher de me dire, le lendemain :
— Du moment que vous avez eu hier, un succès pareil avec P Or du Rhin , succès auquel je n’aurais jamais osé croire, je ne doute plus de votre triomphe sur toute la ligne !
En effet la représentation de la Walkyrie fut une nouvelle victoire, plus magnifique encore que la première. Cette fois Wagner ne parut pas sur la scène, au milieu des artistes, et se contenta d’exprimer sa gratitude au public, d’un geste de sa main, dirigé vers la scène.
Entre la Walkyrie et Siegfried , il y eut un jour de
230 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, repos, que nous avions décidé de mettre à profit pour répéter une dernière fois le Crépuscule des Dieux. Surmené par les répétitions et les représentations, Wagner dut garder le lit, et m’envoya au théâtre la lettre suivante qui a trait aux chariots, fort défectueux, que nous avions alors pour simuler la nage des Filles du Rhin :
1 mai 1881.
« Cher ami,
» J’ai répondu à Feustel 1 , que les chariots impoitaient peu, que l’essentiel était qu'ils ne fussent pas autant cachés, sur le devant, par un transparent d’eau trop épais, et que le revêtement de ces voitures n’eût pas un aspect aussi massif, pareil à une robe à traîne. Faites en sorte que l’on établisse derrière les rochers du devant, un transparent de ce genre, plus opaque en bas, et s’éclaircissant progrèssivement vers le haut.
« Il m’est interdit de sortir avant demain soir. Comme j’aurais été heureux de voir Seidl aujouid’hui î
» Cordiales salutations de votre,
» R. WAGNER
1. Feustel, député au Reichstag, banquier et ami de W agner, avait demandé s’il devait faire venir les machines à nager de Bayreuth.
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Avant la répétition du soir, j’allai voir le Maître et fus reçu par madame Wagner. Je lui dis que j’étais doublement malheureux que son mari ne pût pas venir au théâtre, d’abord parce que nous allions être privés de ses conseils, et puis, parce que j’étais très inquiet au sujet de Jâger. L’artiste, qui avait déjà répété dans la matinée, n’était qu’imparfaitement remis de sa maladie ; ses intonations étaient fréquemment fausses. Je demandai instamment que Jâger ne parût que dans le deuxième cycle.
Madame Wagner transmit ma demande à son mari par la porte conduisant à la chambre à coucher et qui était ouverte. Wagner sortit de son lit et vint à nous.
— Qu’est-ce que cela-signifie? dit-il. Vous avez toujours eu quelque chose contre Jâger, je le sais bien !
Jâger fut donc maintenu au programme.
Ce que j’avais redouté pour l’artiste arriva effectivement à la représentation de Siegfried . Le premier acte déjà fut loin d’être un succès, et au second, une députation de l’Association wagnérienne vint me prier de faire chanter à Vogl, le Crépuscule des Dieux . Wagner se précipita, tout en fureur, sur la scène.
— Comment! ça prétend être un chanteur! Qu’il se fasse donc aubergiste! hurla-t-il.
Puis, il ajouta, sur un ton impératif :
— C’est Vogl qui chantera demain !
Je lui répondis :
Maître, je vous ai averti hier; maintenant, il
n’y a plus rien à faire. Jüger a chanté aujourd hui, il faut qu’il chante aussi demain. Du reste, il y aura moins de danger demain, car il ne sera jamais seul en scène.
Et le malheureux artiste chanta, en ellet, malgré Wagner. Du reste, il fut bien meilleur ce soir-là. Jager quitta alors Berlin ; Wagner se réconcilia avec lui, dans la suite, car au point de vue de la composition de ses rôles comme de son jeu, il était très remarquable. Il fut même appelé, plus tard, à Bayreuth, pour y jouer Parsifal.
Je donne ici un billet de Wagner, daté de cette
époque :
« Mon cher Directeur,
» Oserais-je vous prier de remettre contre reçu le montant de mes droits d'auteur pour chaque cycle à MM. Platho et Wolfl, banquiers, 6, Breitestrasse, à Berlin. C’est comme si vous le payiez à mon banquier Feustel, à Bayreuth, et cela me permet d’employer cet argent à une destination spéciale (à cause de la lettre que vous savez).
» Cordiales salutations.
» Votre dévoué,
» R. WAGNER
» 9 mai 1881.
» p-S. — Adressez-moi le relevé à Bavreulh. »
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Le 9 mai eut lieu la clôture solennelle du premier cycle, avec le Crépuscule des Dieux. Le Kronprinz avait envoyé le comte Eulenbourg auprès de Wagner, avec mission de lui demander si, dans le cas où son Altesse Impériale le prierait de venir dans sa loge, après le deuxième acte, il se rendrait à son invitation.
Le Maître lui fit répondre qu’il se sentait encore trop souffrant, et qu’il le priait de remettre cette invitation à une autre fois. En môme temps, le Kronprinz me manda auprès de lui; il se trouvait avec la famille impériale dans la pièce, contiguë à la loge impériale où les Souverains avaient l’habitude de prendre le thé, et il me reçut de la façon la plus gracieuse :
— Excusez-moi, monsieur le Directeur, dit-il. Vous nous trouvez en train de souper.
Puis il me présenta aux personnes de son entourage : sa femme, son fils, le prince Guillaume, le prince héritier et la princesse héritière de Meiningen.
— Eh bien ! je vous félicite du succès que cette œuvre grandiose vient de remporter. J’apprends que vous avez l’intention de faire connaître le Ring à mes demi-compatriotes, les Anglais, l’année prochaine. Si vous allez à Londres, je suis curieux de savoir quel accueil ils lui feront, là-bas.
Il fit allusion, encore, à l’incident soulevé par la police, à propos de la vapeur, et dont nous sortîmes
d’une façon si heureuse, grâce aux conseils de Vogl, et me dit au moment de me congédier :
Dans le cas où vous iriez à Londres, ne m’oubliez pas : je serais heureux de vous aider dans votre entreprise, dans la mesure de mes moyens.
Cette promesse fut royalement tenue, comme je le montrerai dans la suite.
Pendant le changement de décor du troisième acte, Wagner vint me voir sur la scène, pour m’exprimer toute sa satisfaction, et s’entretenir avec moi de quelques petites modifications scéniques, qui lui paraissaient nécessaires. Je le reconduisis ainsi dans sa loge de premières, pour me rendre, de là, dans la mienne, qui était au rez-de chaussée. Un instinct irrésistible me poussa à remonter encore une fois sur la scène, bien que j’eusse déjà la main sur le bouton de ma loge, que j’eusse toute confiance en mes inspecteurs et régisseurs, que je savais fidèles au poste, et que j’eusse été heureux de jouir une fois pleinement de la grandiose scène finale. Je revins donc sur la scène.
Tout est prêt ? demandai-je.
Tout, me répondit-on en chœur.
Comme la Materna n’était pas une écuyère aussi intrépide que la Vogl, le saut dans le feu était exécuté de la façon suivante, qui est adoptée encore sur la plupart des scènes : llriinnhilde se précipite avec Grane dans la coulisse, où se tient une écuyère costumée comme elle, qui s’élance vivement sur le
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cheval, et se jette aussitôt avec lui dans le bûcher.
— Est-ce que la fausse Brünnhilde est à son poste? demandai-je.
— Parfaitement, me répondit-on.
Je levai les yeux et je vis devant moi une Brünnhilde avec de longs cheveux gris-cendre qui lui retombaient sur les épaules, et une grande barbe également grise ; cependant, de l’autre côté des coulisses l’action se précipitait, et on allait arriver à la scène où Brünnhilde s’élance dans le bûcher avec Grane :
-Comment! c’est vous qui devez faire Brünnhilde? lui criai-je d’une voix toute tremblante.
— Parfaitement!
Ce n’était pas le moment de discuter longuement, car déjà madame Materna chantait : « Ton épouse bienheureuse , Siegfried , te dit un dernier adieu ... » et se dirigeait vers les coulisses avec Grane. Je me jetai sur le figurant, lui arrachai vivement sa perruque et sa fausse barbe, enveloppai sa tête du voile noir, puis il s’élança sur le cheval, avec la vitesse de l’éclair et disparut, pendant que je tombais à moitié évanoui, contre un portant des coulisses. A la dernière minute, j avais sauvé le premier cycle des Nibelungen au moment où il finissait, d’une épouvantable catastrophe.
^oici ce qui s’était passé. Sur la recommandation de la comtesse de Schleinitz, on avait engagé un
230 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, coiffeur qui avait été employé au théâtre de Bayreuth en 1876 , et qui prétendait être au courant de tout.
En effet, il y avait été chargé, spécialement, de faire la tête des figurants. Or, pendant que le soldai, qui devait monter Grane et qui était un merveilleux cavalier, attendait dans la coulisse, revêtu du costume de Brünnhilde, le coiffeur passa là par hasard, aperçut ce superbe cavalier, et croyant avoir un simple figurant devant lui, s’empressa de lui appliquer, dans un excès de zèle, une immense barbe et une perruque grise.
L’excellent militaire, qui ne savait pas ce dont il s'agissait, se laissa faire; d’un autre côté, l’inspecteur de la scène et le régisseur, absorbés ailleurs par leur tâche multiple, ne s’étaient pas autrement préoccupés de celui qui devait s’élancer dans le feu à la place de Brünnhilde.
Au théâtre, on est toujours exposé à des incidents de ce genre, que l’on ne saurait prévoir, et il auive qu’une œuvre que l’on a soigneusement et péniblement préparée, échoue pour des vétilles pareilles. Mon grand maître, Frantz Dingelstedt, disait ces mots si justes :
Une représentation théâtrale se compose de deux
cents éléments infiniment petits ; il suffit d’en oublier un pour faire échouer tout le reste.
Après la représentation du Crépuscule des Dieux le public manifesta son enthousiasme avec une \iolence inouïe, qui ne se calma que lorsque Wagner,
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blême et visiblement ému, parut sur la scène et prononça le discours suivant :
— Je serais un ingrat, si je ne prononçais en ce moment quelques paroles, que vous attendez de moi. Je vous remercie, mes amis, mes chers auditeurs, je vous remercie de ces applaudissements dans lesquels j’ai le droit de voir la preuve d’une ardente sympathie. Ce succès me réjouit et me surprend à la fois, car lorsque j’ai conçu mon œuvre, je ne songeais pas au public un peu gâté d’une grande ville, habitué à un genre d’art tout différent et qui ne cherche qu’à
amuser. Je ne songeais à faire représenter mon œuvre que devant un petit cercle d’amis, etc’est ainsi qu’est née mon entreprise de Bayreuth. Ce n’est pas sans surprise que je fus témoin de la sympathie générale avec laquelle on y a accueilli une œuvre qui est si particulière, qui ressemble si peu à ce qu’on était habitué à voir.
» Ici, mon étonnement est plus grand encore. Je n’avais pas le droit de refuser ma coopération à l’homme de courage qui a entrepris, avec l’aide d’une phalange d’artistes, de représenter enfin mon œuvre dans une grande ville comme Berlin. Nous avons réuni toute une élite d artistes, — mais eux aussi étaient habitués à une forme d’art différente, et j’ai été surpris de voir comme ils se sont pénétrés de ma pensée et de mon style. Je remercie tout d’abord le directeur audacieux qui dirige celte entreprise. Approchez, monsieur Neumann, recevez l’expression
■rv
238 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, de ma plus profonde gratitude. Mais je veux exprimer aussi toute ma gratitude à ce chef d’orchestre, M. SeidI, qui a fait de véritables prodiges, et enfin, je veux dire merci à tous mes artistes, à qui je suis redevable de joies si nobles; merci à tous, à tous!
On remit alors au Maître, en mon nom et en celui des artistes, un surtout de table en argent qui avait été ciselé, d'après les dessins de II. Zacharias, dans l’atelier de Wagner, orfèvre de la Cour.
Le lendemain matin, Wagner m’envoya la lettre de remerciements suivante :
« Mon cher Directeur,
» 11 faut que je prenne congé de vous, aujourd’hui, car j’ai des affaires absolument urgentes qui me rappellent à la maison. Tous ceux qui ont assisté à la soirée d’hier, au théâtre Victoria, comprendront quels sentiments emplissent mon cœur au moment de me séparer de vous et de la phalange d’artistes que vous avez groupés autour de vous pour l’exécution démon œuvre, qui présente de si extraordinaires difficultés et demande tant d’efforts.
» Je tiens à vous exprimer de nouveau toute mon admiration pour le courage et l’énergie héroïque que vous avez montrés, et toute ma gratitude pour les résultats obtenus. L’indestructible confiance que j’ai en vous et que je vous conserve pour l’avenir parlera plus haut (jue les témoignages de gratitude les plus éloquents. Si vous continuez à entretenir dans l'en-
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semble artistique formé par vous le feu sacré que vous lui avez communiqué, et qui est indispensable pour comprendre et traduire mon œuvre, si complètement différente de ce qu’on est habitué à voir sur la scène, vous aurez rendu un grand service, non seulement à moi-môme, mais à l’Art en général !
» Avec le désir et l’espoir de pouvoir revenir à Berlin, au moins pour le quatrième cycle, je vous dis adieu pour aujourd’hui et je vous envoie mes plus cordiales salutations.
» Votre bien dévoué,
» KICHARD WAGNER.
» Berlin, 10 mai 1881. »
Au reçu de cette lettre, je me rendis, au comble de la joie, chez Wagner, qui me dit, entre autres choses :
— Je rentre maintenant chez moi, je vais chercher mes enfants et je reviens pour le quatrième cycle. 11 faut que mes enfants voient ces représentations. 11 est peu probable que mon œuvre soit jamais donnée avec une perfection pareille.
Puis Wagner et sa femme se rendirent avec moi chez Niemann, pour le prier de chanter Siegmund dans le deuxième cycle, car nous ne pouvions demander à Vogl de chanter successivement Loge, Siegmund et les deux Siegfried. Nous ne le trouvâmes pas chez lui, mais, ayant appris que Wagner était
240 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, venu le voir, il ne larda pas à se rendre à l’hôtel où le Maître était descendu ; il ne lui fut malheureusement pas possible de lui accorder ce qu’il demandait. Par contre Vogl se déclara prêt, et très heureux de chanter Loge, Siegmund, et les deux Siegfried dans les trois cycles; j’ajoute immédiatement que, grâce à sa force physique absolument extraordinaire et à son endurance, que sa manière de vivre lui rendait relativement facile, son succès fut éclatant.
Le docteur Fôrster reçut de madame Wagner la ettrc suivante :
« Très honoré Docteur,
» Veuillez avoir la bonté de direàmadame Fôrster combien j’ai regretté de l’avoir manquée et de n avoir pu lui rendre sa visite, le dernier jour de mon séjour à Berlin; j’espère avoir bientôt l’occasion de lui dire tout cela de vive voix. J’ai une autre requête à vous adresser : vous serait-il possible de me prêter, pour une représentation 1 qui doit avoir lieu le 21 courant, quelques accessoires de votre théâtre de Leipzig, nécessaires pour figurer l’atelier d’un enchanteur? Chaudière, miroir, etc., etc. J’aurais soin de vous faire renvoyer ces objets dès le 22, dans l’après-midi. Dans le cas où il ne vous serait pas possible de me rendre ce petit service, veuillez m’en avertir par télégramme. En vous remerciant à l’avance, je vous prie