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En français dans le texte

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effaré : « Le Préfet de police, de Madaï, est au salon et desire vous parler. » Stupeur parmi les assistants! Pendant qu’ils se demandaient, tout inquiets, quel pouvait bien être le motif de cette visite inattendue, j entrai le sourire aux lèvres dans le salon où M. de Madaï m accueillit avec ces mots :

— J arrive à l’instant de l’hôtel de Rome, où j’ai appris que vous diniez ici.

Il me demanda ensuite si, à l'occasion de l’anniversaire de Wagner, on projetait de faire une cérémonie publique quelconque sur la scène. Sur ma réponse négative, il me déclara qu’il ne trouvait absolument rien à y redire, mais me pria de lui communiquer nos intentions, car l’Empereur s’abstiendrait de venir au théâtre, si on avait l’intention de faire une démonstration quelconque en l’Honneur du Maître. Je lui renouvelai l’assurance qu’on n’en ferait rien ; il m’annonça alors officiellement que l’Empereur assisterait à la représentation du Crépuscule des Dieux, en me priant de ne pas commencer avant l’arrivée de Sa Majesté.

» Railleurs, ajouta-t-il, vous n’aurez pas à attendre, 1 Empereur étant toujours exact. »

On peut se représenter aisément l’enthousiasme que je soulevai en apportant à la société l’heureuse nouvelle de cette visite officielle.

Je me rendis aussitôt au théâtre Victoria où les artistes accueillirent mon message avec non moins d’enthousiasme.

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A l’occasion de son anniversaire, nous avions envoyé de grand matin, au Maître, le télégramme suivant, rédigé en vers par Fôrster :

« Nous qui, sous la bannière habituée au triomphe, avons jadis livré de glorieux combats, et qui, conduits par toi, sur de nouveaux chemins, l’avons conduite à la victoire; nous, tes fidèles, nous tapportons notre salut pour ton anniversaire. Conduisnous, Maître honoré, à de nouveaux combats, à de nouveaux triomphes pour ton art. « Nombreux les » ennemis, grand est 1 honneur. » A toi la faveui du peuple allemand ! Avec toi tous les grands esprits. »

Le soir môme nous arriva la réponse du Maître :

« Le peuple allemand, c’est beaucoup dire. Je comptais sur Vous et j’ai osé. A qui l’art véritable, il s'agissait de le montrer. Vous me fûtes fidèles, la partie est gagnée ; le nom de Wagner peut retentir. Saiut donc à tous, hommes et femmes, salut aussi à Romer et à Scheibe '.

1. Scheibe était inspecteur du théâtre, et llomer inspecteur de la scène.

LES « NIBELUNGEN » A BERLIN (Suite)

En même temps que nous envoyions nos vœux au Maître, nous lui annoncions que nous lui accorderions désormais, motu proprio, cinq pour cent de droits d’auteur pour ses premières œuvres. Les représentants actuels des intérêts financiers de Wagner Voltz et Batz avaient perdu, en effet, un procès, engagé depuis quelque temps, contre Frédéric Haase et la ville de Leipzig, de sorte que le Maître ne touchait plus de droits d’auteur pour ses premières œuvres, jouées à Leipzig. La joie que lui causa notre démarche, aussi inattendue que spontanée, en fut d’autant plus grande. Il me télégraphia :

Bayreuth, ce 24 mai 1881.

Mes meilleurs remerciements pour la bonne nouvelle que vous m’annoncez, de concert avec le doc-

248 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, teur Forster et qu’un fâcheux hasard ne m’a fait connaître qu’aujourd’hui. Nous arrivons, pour le quatrième cycle, avec tous les enfants, soit à six heures du matin, soit à onze heures. En tout cas, nous serons là demain mercredi. Vous prie instamment de prévenir Lang, de l’hôtel Royal, et retenirde bonnes chambres pour moi, ma femme, quatre fdles et un fils, et deux pièces pour deux de mes amis qui nous accompagnent. De toutes façons, désire hôtel Royal et espère diminution de prix. Autres nouvelles vive voix. Cordiales salutations pour vous et tous les Nibelungen. (Réservez bonnes places théâtre.)

» R . WAGNER

Je reçus, tard dans la soirée, un deuxième télégramme :

Bayreuth, ce 24 mai 1881.

« Arrivons midi et demi. Espère tous contents venue, et tout bien réglé.

Comme on ne pouvait préparer à Wagner un appartement convenable à l’hôtel Royal, il alla loger le lendemain, avec les siens, à l’hotel du Nord.

Le dernier cycle du Ring fut donc représenté devant le Maître avec un succès complet. Il occupait encore l’avant-scène des premières, avec sa

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femme et ses enfants. Quand il entra dans sa loge, l’orchestre joua de nouveau une fanfare, et le public, enthousiasmé, lui fil une ovation; le Maître s’inclina pour remercier. L’impression fut profonde, malgré l’absence de madame Reicher-Kindermann, subitement indisposée et que madame Orlande Riegler remplaça au pied levé, dans le rôle de Fricka. Après l'Or du Rhin , Wagner manifesta un étonnement joyeux qu'une œuvre, que d’autres grandes scènes désespéraient de pouvoir jamais représenter, pût être donnée ici sans le moindre accroc, malgré l’empêchement survenu à l’un des principaux artistes. Le Maître s’était retiré avec les siens dès que le rideau fut tombé, mais les vivats et les rappels enthousiastes des spectacteurs ne cessèrent que lorsqu’il se fût montré, à deux reprises, au bord de sa loge.

Dans ce quatrième cycle, la représentation de Siegfried , avec Vogl dans le rôle de Siegfried, fut une des plus parfaites. Le Kronprinz, le prince Guillaume et sa femme, le grand-duc et la grandeduchesse de Mecklembourg, venus exprès à Berlin, assistaient à la représentation dans les trois premières loges du premier rang. Dans le public, c’était du délire, et on réclamait à tout prix le Maître. Madame Wagner, qui se trouvait avec ses filles dans la loge de la comtesse Schleinitz, envoya à plusieurs reprises le petit Siegfried chercher son père, et quand celui-ci parut, au bout de cinq minutes, ce fut une véritable

250 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, tempête d’applaudissements et d’ovations qui ne finissaient pas. Aussi notre embarras fut-il assez grand lorsque nous nous demandâmes sous quelle forme nous pourrions, après la fin du Crépuscule des Dieux , rendre au Maître un hommage qui fut digne de lui, et que l’enthousiasme du public nous commandait. Tout en exprimant notre gratitude au compositeur, il nous fallait remercier également la famille impériale et en particulier le vénérable Souverain dont la présence avait rehaussé l’éclat de ces soirées, et enfin la presse et le public.

Le texte de l’allocution que je devais prononcer fut établi de concert avec Paul Lindau, Fred. Spielhagen et Aug. Fôrster, ce qui prouve le soin que nous avions mis à ne froisser personne. Forster me fit même la proposition, qui ne laissa pas que de me surprendre, de descendre lui-même dans le trou du souffieur, et de me souiller mon discours. Tels étaient l’enthousiasme et le dévouement que nous apportions tous à cette solennité qui devait être le couronnement de ces représentations des Nibelungen. Mais les choses tournèrent autrement!

Au début, tout parut marcher à souhait. Une salle brillante écoutait le Crépuscule des Dieux. L’empereur Guillaume, la princesse de Bismarck, la comtesse de Rantzau et sa fille, le comte Guillaume de Bismarck, etc., assistaient à la représentation. Les musiciens avaient suspendu des guirland* s de laurier autour du pupitre de Seidl et sonnèrent une fanfare

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solennelle en l'honneur du Maître, quand il vint à l'orchestre |>our les remercier d une façon toute particulière. Mais déjà, on pouvait remarquer chez VVa- 8 ner une nervosité manifeste. Lorsque, à la fin de la représentation, il parut, à ma demande instante, sur la scène, où nous avions l’intention de lui faire la surprise d une ovation spéciale, il était blême. Cependant, il nous avait encore manifesté le désir de prendre la parole pour remercier.

Pendant que les acclamations et les rappels de la salle arrivaient jusqu à nous à travers le rideau que I "U ;lva it baissé, tout le personnel s’était réuni sur la scène, et entourait Wagner; puis le rideau se releva. Tous les spectateurs étaient restés à leurs places : je voyais la tête de Forster émerger du trou du soullleur. Je commençai mon discours :

1 ei mellez-moi, au moment solennel où l’œuvre giandiose qui, depuis un mois, nous réunit ici, prend lin, d’exprimer ma gratitude profonde à tous ceux qui ont contribué et collaboré à ce merveilleux succès. Je remercie tout d’abord les augustes membres de notre famille impériale...

A peine eus-je prononcé ces mots que, Wagner fit demi-tour et quitta la scène. J’étais abasourdi et bouleversé par celle sortie qui avait eu lieu sous les yeux de toute la Cour et devant des milliers de spectateurs, mais je fus obligé de continuer tranquillement mon discours, comme si rien ne s’était passé.

— Je remercie les augustes membres de notre

famille impériale, qui a toujours été la protectrice éclairée de toutes les sciences et de tous les arts, et qui n’a cessé également de témoigner sa bienveillance et sa sympathie effective, à cet Art nouveau que nous glorifions aujourd’hui !

» Je remercie le public si artiste de la grande métropole de l’empire allemand ainsi que les membres de la Presse, de l’intérêt chaleureux et toujours croissant avec lequel ils ont suivi nos efforts, du concours qu’ils n’ont cessé de nous prêter. Je vous remercie, mes chers musiciens de 1 orchestre, et surtout votre chef, Antoine Seidl ! Je vous remercie tous, amis chers et vénérés, épris d’art comme moi!

» Venus de Munich, de Vienne ou de Leipzig, vous vous êtes réunis sous la même bannière, en vue d’un noble but, avec le dévouement le plus absolu à l’art et le plus noble désintéressement personnel. Je vous adresse encore un salut tout particulier, mon cher Vogl, car c’est à vous, à votre enthousiasme, à votre inlassable dévouement, que nous devons altn buer, de l’aveu unanime, l’heureux achèvement de notre œuvre.

» Maintenant, comment pourrais-je vous exprimer ma gratitude, glorieux Maître (je dus prononcer la suite, tourné vers les coulisses) de m’avoir jugé digne de taire connaître votre œuvre à la métropole allemande? Si nous n’avons pu réaliser tous vos désirs, laissez-nous espérer, au moins, que vous voudrez bien vous souvenir aussi de ce que nous avons fait

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de bon, et vous montrer indulgent envers nos défaillances. Je vous dirai à mon tour, en terminant, les paroles que vous avez mises dans la bouche d’un de vos personnages, s’adressant à un autre maître chant du :

A toi le prix !

Pas un ne sait lutter comme toi!

Oui ! divin chanteur, reçois la palme.

Ton chant t’a valu ta maîtrise.

Ces paroles soulevèrent un tel enthousiasme et de (elles acclamations que le Maître se décida à revenir dans sa loge et à s’incliner, en guise de remerciement, devant ses innombrables admirateurs.

Cependant, sur la scène, régnait l’embarras le plus pénible. Il nous semblait que l’on avait lancé une douche glacée sur notre enthousiasme et notre joie à fêter le Maître. Il y avait là monsieur et madame Vogl, avec la gigantesque couronne de lauriers destinée au Maître, tous les artistes qui avaient chanté ce soir-là, dans le Crépuscule des Dieux , encore revêtus de leurs costumes, tous les autres qui avaient figuré dans le Ring, tous en tenue de soirée, madame Materna en superbe robe de soie, Scaria, la poitrine constellée de décorations ; tous, nous étions navrés, consternés, et je dois l’avouer, secrètement persuadés que ce n’était pas un malaise réel, mais plutôt un singulier caprice d artiste, qui nous avait gâché cette solennité préparée par nous avec tant d’amour, et qui avait détruit

2S4 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, l’œuvre que nous avions édifice au prix de tant d'efforts, et dont le succès avait été si complet, jusque-là!

C’est sous l’empire de ces sentiments, où il y avait une grande part de vérité, et peut-être aussi quelque exagération, que j’écrivis à Wagner une lettre, dans laquelle je lui disais que, après ce qui venait de se passer, j'étais résolu à rompre toutes relations personnelles avec lui.

Le lendemain, Wagner m’envoya Seidl, et ensuite Yogi, pour me dire de sa part, qu’une crampe au cœur, qui l’avait pris subitement, l’avait réellement forcé à quitter la scène. Mais je ne croyais pas à la vérité de ce qu’il disait. D’un autre côté, P. Lindau, Spielhagen et d’autres insistaient vivement auprès de moi, cherchaient à me persuader que je n’avais pas le droit d’oublier si vile, l’affront subi. Voyant que je restais inflexible, Richard Wagner se décida à m’écrire la lettre suivante.

Berlin, ce 30 mai 1881.

» Cher monsieur Neumann,

» Je ne saurais dire si c’est la surexcitation où je me trouvais, ou la surprise que vous m’aviez ménagée, qui a provoqué le violent malaise qui m’obligea, hier, à quitter la scène; j’apprends, seulement, que ce malaise a été remarqué par les personnes présentes. Vous auriez dû tenir compte de la possibilité de pareils accidents, surtout depuis que ma femme

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vous avait, dans une bonne intention, mis au courant de mon état et que je vous avais expressément prié d’éviter tout ce qui était de nature à provoquer une de ces crises. Je suis peiné de voir, que cette fois encore, vous avez douté de notre sincérité. Le soidisant « affront » que je vous aurais fait, disparait, dès que l’on ajoute foi à mes déclarations, et je n’ai rien négligé pour que ce but fût atteint là où cela était nécessaire.

» J’ai proclamé hautement, par des paroles et par des actes, les sentiments que j’éprouve pour vous et pour l’ensemble de nos artistes; il est donc inutile de faire une nouvelle démonstration théâtrale.

» Je vous souhaite de vous rassurer au sujet de l’affront que vous croyez avoir reçu, et je ne vois aucune raison, en ce qui me concerne, de rompre avec vous des relations qui m’ont toujours été des plus agréables. J’aurai d’autres désirs à vous manifester, en toute cordialité et amitié.

» Affectueuses salutations.

» Votre,

» R. WAGNER

Les explications écrites de Gagner furent également impuissantes à me faire oublier la mortification infiniment douloureuse que j’avais subie et dont je croyais, sincèrement, ne jamais pouvoir me consoler.

Avant de partir, je déposai ma carte chez madame Wagner, mais j’évitai soigneusement de rencontrer

2b6 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, le Maître lui-même; il retourna le lendemain à Bayrou Ih sans que nous nous fussions revus.

On avait remarqué, naturellement, que c’était juste au moment où je m’adressais à la famille impériale que Wagner avait tourné le dos et avait quitté la scène. Ses nombreux adversaires cachés, qui n’osaient plus combattre ouvertement son art, exploitèrent cet incident et y virent la preuve indéniable de son peu de sympathie pour les Hohenzollern. Plusieurs organes importants de la Presse parlèrent ouvertement dans le même sens.

Sans doute, le comte et la comtesse Schleinilz avaient infatigablement fait campagne pour Wagner dans les hautes sphères de Berlin. Mais on ne saurait méconnaître, d’un autre côté, que le vieux souverain n’avait pas une sympathie profonde pour un art nouveau, difficile, qui exigeait des connaisseurs euxmêmes des efforts parfois épuisants et que, s’il s'intéressait à l’œuvre, c’est qu’il était l’empereur et qu’elle avait une importance nationale. Et alors survient cet affront, réel ou imaginaire, qui ne pouvait qu’aliéner complètement à Wagner des puissances avec lesquelles il fallait compter!

Dans cette situation critique, l’empereur Guillaume montra de nouveau toute sa grandeur d’âme. Ee 31 mai, il y avait encore une représentation supplémentaire de la Walkyrie. A sept heures précises, au premier coup d’archet, le monarque, plus qu octogénaire (quatre-vingt-cinq ans), entra dans la loge de

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la Cour avec sa sœur,, la grand-duchesse mère de Mecklembourg, qui avait qualre-vingt-sept ans; il ne se contenta pas d’assister à la représentation qui dura jusque vers minuit, mais il attendit, appuyé sur le rebord de la loge et applaudissant bruyamment, que les artistes, que l’on avait rappelés un nombre incalculable de fois, eussent paru une dernière fois devant la rampe. Il voulait montrer par son attitude combien peu les soupçons que l’on faisait peser sur Wagner l’atteignaient lui-même et il répara l’impolitesse du génie —si c’en fut une réellement — d’une manière qu’il eût été impossible de concevoir plus élégante et plus chevaleresque.

Mon attitude intransigeante avait fini, et avec raison, par irriter Wagner. C’est sous l'empire de cette exaspération qu’il écrivit, deux semaines plus tard, à Fôrster, la lettre suivante, qui paraît contredire de la façon la plus absolue toutes ses déclarations antérieures, publiques ou privées, écrites ou verbales :

« Très cher docteur et ami,

» Je ne peux que regretter encore d’avoir manqué votre visite et celle de madame Forster, le soir où je quittai Berlin, et de n’avoir répondu ni à la lettre ni à la visite de M. Neumann ; j’ai le regret de constater que vous non plus, vous ne pouviez vous décider à me croire, lorsque j'affirmais que je partirai la nuit même.

» Vous aussi, mon très cher ami, vous m’avez

258 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, malheureusement laissé ignorer si. clans 1 entourage de M. Neumann, il se trouvait quelqu’un qui pi*it lui raconter l’incident qui se produisit au théâtre Victoria, lors de la dernière représentation, de telle façon, qu’il fût fixé sur le caractère réel de cet incident. Comme je me refuse, il va sans dire, à donner des explications à ce sujet à M. Neumann, il ne me reste qu’à prendre des mesures pour éviter, à 1 a\ enir, le retour de pareils faits. Comme cela revient à dire que je devrai m’abstenir désormais de prendre part aux représentations de mes œuvres, qui auront lieu sous la direction de votre collègue, je tiens, cependant, dans l’intérêt artistique de ces représeiitations, à formuler quelques demandes très nettes, que justifient le caractère et la nature de ces repiésentations, tels que j’ai pu les observer à Dcilin. A ce point de vue, j’ai hautement proclamé le mérite que possède M. Neumann, de savoir engager un personnel de chanteurs remarquables; je suis heureux aussi de la promesse qu’il m’a faite de refaire complètement à neuf tout son matériel scénique; je n’aurais qu’un désir à manifester à ce sujet, c’est qu’il confiât la direction de celte œuvre à Fritz Brandt, le fils du machiniste en chef du théâtre de Darmstadt, dont la compétence, dans cet ordre d’idées, est absolue. Je demande, avant tout, que M. Neumann tâche de se procurer un régisseur habile, complètement au courant de tout ce qu’exige, jusque dans ses moindres détails, la représentation de mes œuvres.

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J’ai été d’autant plus étonné de voir avec quel manque absolu de correction et de style on a représenté mon cycle des Nibelungen à Berlin, que je n’avais cessé de prodiguer à M. Neumann mes avis et mes critiques, qui sont restés lettre morte pour lui.

» Si M. Neumann s’engage formellement à faire droit à ce que je lui demande, je suis tout disposé à étendre les concessions qu’il sollicite de moi. Dans le cas contraire, je me verrais forcé d’avoir recours au moyen dont M. Neumann s’est servi naguère contre moi, afin de sauvegarder mon honneur artistique et d’assurer les soins qu’elles méritent à celles de mes œuvres qui lui sont confiées.

» Si, en présence de mes exigences et de la difficulté de les réaliser, M. Neumann ne se sentait pas le cœur de poursuivre ultérieument, les entreprises auxquelles il s’est consacré jusqu’ici, je suis tout disposé à lui permettre de s’en retirer complètement.

» Avec mes meilleurs vœux pour votre santé, et mes respectueux hommages pour madame Forster, » Je suis votre bien dévoué,

» RICHAUD WAGNER

Bayreuth, 15 juin 1881. »

R KCONCILIATION

A cette dernière lettre. Fôrster répondit par la suivante :

Marienbad, le 16 juin 1881.

« Très honoré Maître,

» Votre lettre du 15 courant (c’est ainsi que vous lavez datée par erreur, car je l’avais dès le 15 et cette fois encore vous avez devancé votre temps) m’est parvenue ici où je prends les eaux. Je ne suis donc pas en situation de conférer avec le directeur Neumann sur les points que vous y visez. J’ai considéré que le mieux était de remettre la lettre à M. Neumann lui-même, car son contenu lui est personnellement destiné et il sera mieux à même que

264 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, personne de répondre à vos propositions, conditions et jugements, que ce soit pour dire oui, pour faire des restrictions ou pour se défendre.

» En ce qui concerne le point de vue purement artistique auquel louche votre lettre, je ne suis malheureusement pas en état de le discuterpar lettre. Où trouverais-je le temps pour un pareil échange d’idées. Ah! si l’on était face à face et que l’on pût s’entretenir viva voce!

» Cependant je ne vous cacherai pas mon opinion, du moins en général : elle est, honoré Maître, que vos réclamations qui portent à la fois sur le matériel et sur le personnel, vont bien loin. Un peu trop loin, peut-être? Je sais bien que l’on doit « combattre éner- » giquement même un fétu de paille quand l’hon- » neur est en jeu »; mais vous, Maître, vous etes trop grand pour vous émouvoir sans une raison sérieuse.

» La grande valeur de ce que fait M. Neumann vous l’avez reconnue publiquement et vous le reconnaissez à maintes reprises dans vos lettres. En ce qui concerne le matériel scénique, Neumann est d accord avec vous. Et Fritz Brandt? A coup sûr c’est un homme remarquable. Mais l’imposer de façon obligatoire? Honoré Maître, cela ne me paraît pas juste. Savez-vous, et qui peut savoir, s’il n’existe pas quelque part un monsieur \ ou Y qui serait encore supérieur? C’est vous, sans doute, qui êtes intéressé à l’entreprise. Mais vous pouvez accorder une cer-

DÉSIRS ET RÉALISATIONS, taine latitude. Rappelons-nous M. Jâger! Patrocle aussi est tombé et n’était pas plus que lui. Mais le principal est que Troie fut prise.

» Je pourrais vous en dire autant au sujet de vos observations sur le régisseur. Où est-il ce régisseur remarquable, où est-il celui « qui connaît à fond » toutes les particularités de la représentation » de vos ouvrages? Je n’en connais qu’un :il habite Bayreuth et s’appelle Richard Wagner. Si vous pouvez et voulez être à la fois le poète et le compositeur, l'entrepreneur de spectacle et le régisseur et en outre, comme le fut peut-être Sophocle, l’interprète, alors l’idéal sera atteint autant que possible dans la représentation des œuvres wagnériennes. Car « les pensées » cohabitent aisément les unes avec les autres, mais » les objets se heurtent rudement ». Ce qui veut dire, l'art du théâtre ne va pas sans compromis. Experto crede Ruperto. Et ce qui peut consoler notre sentiment de l’idéal quand il est offensé, c’est que la puissance du grand art est telle qu’elle saisit et bouleverse les hommes même quand il y a çà et là une défaillance dans la réalisation. Est-ce que les « fautes de style et les incorrections » que vous avez relevées ont empêché que les représentations de Berlin au théâtre Victoria fussent un triomphe complet pour votre art ?

» Non, très honoré Maître, restez à votre poste élevé, soyez le roi qui édifie et laissez les ouvriers charpentiers, maçons et charretiers faire la besogne qui leur

incombe. Ce qui est petit demeure petit, môme quand un grand homme y met la main.

» Il y a une phrase de votre lettre que, grâce à Dieu, je ne comprends pas. C’est celle où vous dites « que vous auriez recours, à l’occasion, au moyen » dont M. Neumann s’est récemment servi contre » vous ». Tout ce que je peux deviner, d’après la phrase voisine ou vous parlez « d’une éventualité » qui pourrait bien gêner les futures entreprises de » M. Neumann », c’est qu’il y a là une menace provoquée par un désaccord.

» Et cela me trouble et m’attriste. Je veux dire que, si vous vous rappelez avec quel dévouement, quelle fidélité de vassal, Leipzig sous ma direction, et avec M. Neumann à la tête des représentations d’opéra, a soutenu votre bannière, aucun désaccord personnel et de fait ne devrait pouvoir exister entre vous. Songez avec un doux sourire et une sérénité olympienne à ce qui s’est passé, et souvenezvous seulement du zèle pour vos intérêts et votre personne qui se sont toujours manifestés, et considérez ]que l’état d’esprit de Neumann dans cette fatale soirée était pourtant bien compréhensible et bien naturel. Avec les intentions les plus pures, dans les sentiments les plus chaleureux, on vous prépare un hommage solennel... et tout cela aboutit à un désaccord!

» Eh bien. Maître, mon avis, et tous les braves gens qui vous sont attachés doivent le partager, mon

avis est que vous serez d’autant plus grand si vous répondez cordialement à des sentiments chaleureux et si vous fermez les yeux sur une faute qui a échappé à celui qui vous rendait hommage, en faveur de la satisfaction que vous avez néanmoins dû éprouver de cet hommage.

» M. Neumann vous écrira sans doute très prochainement et j’espère qu’alors sera chassé le mauvais rêve de ces dernières semaines et que « quand nous » nous réveillerons le ciel sera serein et que les » nuages auront tranquillement disparu à l’horizon ».

» Avec mes vœux cordiaux pour vous et les vôtres auxquels ma femme joint ses compliments, je vous prie de me croire,

» Votre fidèlement dévoué,

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