DOCTEUR AUGUSTE FORSTER
Forster me décida ensuite à revenir moi-même sur cette lettre et à écrire à Bayreuth que le malentendu qui avait surgi entre nous ne pourrait guère se dissiper par correspondance : je proposai donc une explication verbale pour le mois de juillet à Wahnfried, car j’avais l’intention de voyager en quittant Aigen, mon séjour d été, qui n’en était pas trop éloigné :
Wagner me répondit :
« Mon cher Directeur,
» Je serai toujours heureux de vous recevoir ici, et de m’entretenir avec vous de tout ce qui sera nécessaire. En attendant je vous envoie l’autorisation que
268 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, vous souhaitiez de comprendre Berlin, Dresde, Breslau, la Belgique et la Hollande dans notre traité pour la période qui s’étend jusqu’à la fin de 1883. Au sujet de la cession du matériel de Bayreuth pour VAnneau des Nibelungen je n’ai pas d'autres difficultés à signaler que celles qui proviennent de mes scrupules personnels, surtout à l’égard des dispositions généreuses du roi de Bavière, qui n'a môme pas demandé ce matériel pour Munich, afin de le réserver exclusivement à Bayreuth. Comme je pourrais cependant, très tard — en quelque sorte à la fin de mes jours — avoir le désir de représenter encore une fois VAnneau à ma manière, et que jusque-là. bien des parties de ce matériel pourraient se gâter, mon conseil d’administration est d’avis de donner satisfaction à votre désir. Aussitôt que vous viendrez nous voir, l’affaire pourrait donc être conclue.
» Jusque-là soyez bien persuadé qu’il est pour moi clair comme le jour qu’il ne s'est rien passé entre nous qui provînt d’une mauvaise intention ; ce qui est arrivé ne peut plus se produire : par conséquent, laissons cela tranquille.
» Très cordialement,
» Votre tout dévoué,
» Bayreuth, le 20 juin 1881. »
A une question d’affaires que je lui avais posée, il répondit ensuite par le télégramme suivant :
Bayreuth, le 23 juin 1881.
« Vous accorde volontiers Prague; conclus actuellement traité avantageux avec Francfort.
)) WAGNER
Les jours suivants, par suite de circonstances dont le récit nous entraînerait trop loin, il se produisit à Leipzig un événement inattendu : à la séance du Conseil municipal du 29 juin, la direction du Théâtre municipal fut, par une voix de majorité, accordée à Max Stagemann. Cetle modification explique la lettre suivante adressée à Wagner et que je reproduis ici parce qu’elle servira à l’intelligence d’incidents ultérieurs.
Leipzig, le 6 juillet 1881.
« Très honoré Maître,
» Comme vous l’aurez déjà appris par les journaux, M. Max Stagemann devient à partir du l (>r août 1882 et pour sept ans, directeur du Théâtre municipal de Leipzig. Cet événement a son importance aussi pour vous. Comme j’ai, vous le savez, très honoré Maître, le désir de faire représenter encore vos ouvrages antérieurs, je voudrais, pour le réaliser, vous faire une proposition. Je vous demande de me confier le droit de représentation de l'Anneau des Nibelungen pour Leipzig jusqu’au
30 juin 1889. Si M. Stagemann s’intéresse vraiment à cette œuvre et s’il est disposé à continuer à travailler dans le môme esprit et le même sens que moi, je lui céderai le droit de représentation des Nibelungen , à la condition qu’il continue aussi à exploiter vos œuvres plus anciennes, de la façon qui a été réglée par moi. Dans le cas où M. Stagemann n’accepterait pas cette proposition, je me réserverais personnellement le soin de faire représenter les Nibelungen à Leipzig. S’il l’accepte, il sera tenu aussi de racheter le matériel des Nibelungen qui a été fait pour Leipzig, et ainsi me serait donne le moyen d’acquérir le nouveau matériel que nous rêvons pour nos grandes entreprises.
» Très respectueusement votre
)) ANGELO NEUMANN
Conformément à notre projet d’explication verbale, Wagner m’invita par télégramme :
Bayreuth, 18 juillet 1881.
( f Vous prie venir déjeuner mardi une heure.
» WAGNER
J’arrivai à Bayreuth le 21 juillet au matin et je déjeunai à Wahnfried où se trouvait aussi Iranz Liszt.
On avait prévu pour l’après-midi une visite du
DÉSIRS ET RÉALISATIONS, matériel des Nibelungcn au théâtre. Vers cinq heures le Maître, accompagné de madame Cosima Wagner, passait me prendre à l’hôtel du Soleil dans sa voiture en forme de tente si connue à Bayreuth. La chaleur était accablante et Wagner demanda un verre de bière. Après la visite, qui fut très satisfaisante, je déclarai au Maître que j’étais disposé à acquérir le matériel pour les représentations de Londres. Richard Wagner me dit alors qu’il allait faire les démarches nécessaires auprès de la chancellerie de Sa Majesté le roi de Bavière.
Wagner se montra extrêmement gai et loquace.
On rit beaucoup. Le Maître, qui avait un fonds d’anecdotes inépuisable à raconter, était surtout d’un comique irrésistible quand il les disait avec l’accent saxon. 11 nous raconta entre autres, celle-ci. Le directeur saxon d’une tournée d’opéra avait à monter le Freischütz. Après avoir, â son avis, admirablement distribué tous les rôles — en utilisant tous les membres de sa famille — il rencontra une grande difficulté pour le rôle de l’ermite. Tout ce qui avait une note grave dans le. gosier était déjà employé. Luimême chantait le prince. Dans cet embarras il eut l’idée ingénieuse de faire paraître un messager muet qui lui remettrait à lui, le prince, une lettre.
— Comment, dit alors le prince, une lettre pour moi? De qui donc? Ah! de mon cher vieil ami l’ermite. Eh bien, voyons un peu ce qu’il m’écrit.
Ici l’orchestre jouait le motif de l’entrée de l’ermite
272 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, et le prince chantait lui-même toute la lettre . « Qui donc le met si sévèrement au ban... », etc.
Puis il raconta d’une façon particulièrement divertissante une histoire qui lui était arrivée a luimême avec un cocher berlinois. Mais à vrai dire 1 effet que produisait Wagner en racontant des bouffonneries de ce genre est indescriptible. Tout ce que je peux dire c’est que tous ceux qui assistaient à celte réunion du soir à Wahnfried, pour moi inoubliable, éclataient sans cesse d’un rire de plus en plus fort, à voir la façon dont Wagner savait donner, et de façon irrésistible, même l’aspect extérieur du cocher. Par une chaude journée d’été, racontait-il, il était monté sur la place Donhoff dans une voiture, et avait indiqué au cocher comme but de sa course une rue située à l’extrême limite de la région où l’on pouvait se faire conduire au tarif simple. Wagner remarqua déjà avec quelle émotion son automédon prit congé d'un de ses collègues, comme s’il s’agissait d’entreprendre un lointain voyage.
— Eh bien, adieu, Willhem, porte-toi bien, nous ne nous reverrons pas de longtemps.
Quand ils eurent parcouru une certaine distance, la voiture s’arrêta soudain, le cocher descendit, vint ouvrir la portière de droite et la referma, puis en fit autant avec celle de gauche, remonta ensuite sur son siège et se remit en route. Arrivé à destination, Wagner lui demanda ce que cela signifiait. Alors, le cocher, aveç un regard malin :
— Je voulais tromper mou cheval, autrement il n’aurait jamais pu croire que toute cette distance a parcourir, ça ne faisait qu’une course et il nauiait plus voulu marcher. Comme ça, il acruqu un client descendait et qu’un autre montait.
Cette façon originale de lui faire comprendre qu on comptait sur plus que le tarif ordinaire avait ravi Wagner qui s’en amusait comme un roi.
Le principal sujet de nos conversations sérieuses était le changement de direction à Leipzig. Ce choix inattendu paraissait à Wagner très inopportun.
— Mais, Neumann, me dit-il d’un ton de reproche, je vous ai pourtant demandé à Berlin, lors du premier cycle, ce que je pouvais faire pour vous. "Vous n’aviez qu’un mot à me dire sur ce qui se préparait, et je serais parti pour Leipzig et je me serais personnellement employé, de manière à vous faire sûrement obtenir la direction.
Et quand la conversation tomba sur Porster, il me dit, pour exprimer son admiration :
— Écoutez, il sait en écrire des lettres, votre associé !
Vers le soir il fallut se séparer. Quand j eus pris congé de la famille, Wagner m’accompagna jusqu’à la porte du jardin. Jusque-là pas un mot n avait été dit entre nous au sujet de l’incident de Berlin. Alors, dans l’allée pleine d’ombre, il s’arrêta et commença de lui-même:
— Neumann, vous avez eu des torts envers moi. Mais je puis vous assurer encore une fois que ce soir-là, à Berlin, je n’ai eu aucune autre raison de quitter la scène que celle que vous connaissez. J’avais véritablement l’impression que j’allais défaillir si je restais un instant de plus sur la scène.
Et ce disant, il me prit la main et l’appuya sur son cœur :
— Si vous saviez le travail qui se fait là, tout ce que je souffre là!
11 me jeta un regard profond, ardent :
— Me croyez-vous, maintenant?
Il me fut encore impossible de répondre oui. Alors d’un geste violent il repoussa mon bras loin de lui, se passa la main sur le front et s’écria, d’un ton de reproche douloureux :
— Ah! faut-il qu’il soit si difficile de se faire croire!
Nous continuâmes à marcher encore un moment en silence, côte à côte, vers la sortie. Là nous nous arrêtâmes. Wagner m’embrassa sans ajouter un mot et nous nous séparâmes. Ce n’est que deux ans plus lard, quand nous arriva de Venise la nouvelle que le Maître avait succombé à une crise cardiaque, que je fus convaincu de la tragique vérité de ses paroles.
Afin que je pusse rester aussi longtemps que possible à Wahnfried, dans cette soirée que je viens de rappeler, le Maître m’avait conseillé de me faire conduire en voiture de Bayreulh à la station voisine,
DÉSIRS ET RÉALISATIONS, où je rejoignis le rapide de Munich. Ainsi se termina pour moi la mémorable journée du 21 juillet 1881.
En août, je reçus avis, par l’intermédiaire d’Antoine Seidl, que le Maître, conformément à ma lettre du 6 juillet, m’accordait aussi pour Leipzig le droit exclusif de faire représenter l'Anneau et désirait que je lui soumette un projet de traité à cet effet. Je le lui envoyai le 1 er septembre sous forme de traités d'ensemble où je comprenais aussi les autorisations qui m’avaient déjà été accordées soit par télégrammes soit par lettres.
Aussitôt après la réception de ces traités, le Maître me répondit :
« Mon cher ami,
» Tout est bien, sauf ceci : il faut ajouter au traité un petit paragraphe, à peu près comme celui que j’ai indiqué sur l’exemplaire ci-joint. Votre amour-propre s’accorde avec ma confiance en vous et en vos exploits : le droit exclusif de représentation qui vous est accordé dans ce sentiment, vous ne devez, sous aucun prétexte, vous le laisser, en quelque sorte... pardon!... acheter. En même temps que votre envoi m’est parvenue, aujourd'hui, la Semaine musicale , de Fritsch, et j’y ai vu, par une correspondance de Dresde, que certaines conditions et stipulations de nos traités pouvaient prêter à de fausses interprétations. Par exemple la direction du théâtre de la Cour à Dresde ne peut, comme telle, en aucun cas, représenter mon
œuvre. Mais si vous louez le théâtre de Dresde pour y donner l’Anneau (les Nibelungen avec votre troupe, c’est autre chose et cela rentre dans nos conventions; autrement, non.
» Je ne veux pas revenir aujourd’hui sur ce point que cela m’a bien donné à réfléchir quand j’ai appris que vous êtes encore en pourparlers avec M. de Hïilsen pour des représentations au théâtre de la Cour, à Berlin, après qu’il a déjà été décidé que celles-ci ne devaient pas y avoir lieu. Mais maintenant tenons bon et ne renonçons pas à l’unique fondement qui repose sur le plaisir que me cause votre énergie et votre habileté en même temps que sur ma confiance en votre parfaite honnêteté.
» Voulez-vous faire ajouter au traité le petit paragraphe supplémentaire, et aussitôt ma signature sera à votre disposition.
» Votre très cordialement dévoué,
» Bayreutli, le 2 septembre 1881. »
J’acceptai sans discussion les modifications proposées par le Maître et je pus lui envoyer les traités à signer dèsle 4 septembre.
Bientôt après, je devais avoir la joie de saluer Wagner à Leipzig. 11 était allé voir son dentiste à Dresde et, de là, le 13 septembre, poussa jusqu’à Leipzig. L’intention que nous eûmes de lui faire voir
DÉSIRS ET RÉALISATIONS, à cette occasion la Walkyrie ne put malheureusement se réaliser à cause du refus, si je ne me trompe, de Reicher- Kindermann.
Wagner n’en vint pas moins le soir avec madame Cosiina et avec Siegfried et Eva, au théâtre et il assista dans la loge directoriale à la représentation du Cousin de Bénédix. Lui et sa famille s’amusèrent énormément, Wilhelm Eichemvald, dans le rôle du cousin, plut beaucoup à Wagner. Sur une comédienne qui jouait avec lui, mais qui était un peu une miniature, il fît cette réflexion : « Quand on est si petit, on ne doit pas entrer au théâtre. »
Dans son appariement de l’holel Ratifie après la représentation, nous parlâmes des plans pour l’avenir et le lendemain matin Wagner retourna à Bayreuth.
A la fin de septembre je pus faire des ouvertures au Maître sur un nouveau projet, qui, après de longues préparations, était devenu mûr pour la discussion. Il s’agissait d’associer au Théâtre Allemand nouvellement fondé à Berlin, un Théâtre Richard Wagner , de telle sorte que sur les vastes fondations du théâtre Frédéric-Guillaume fussent élevées une plus petite scène, pour la comédie, et une plus grande sur le modèle de Bayreuth, le tout devant être exploité en commun par un consortium. Les propositions que je pouvais soumettre à Wagner étaient les suivantes :
1° Nous fondons une société de dix membres dont
218 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, le premier et le principal doit être Richard Wagner ;
2° Chaque membre verse une somme de vingt-cinq mille marks et touche dix pour cent des bénéfices nets ;
3° Par le versement de vingt-cinq mille marks, chaque sociétaire devient fondateur et propriétaire pour un dixième ;
4° Vous m'accordez le droit exclusif de représenter Parsifal en Europe et en Amérique;
3° Sur chaque représentation de vos œuvres, où quelle ait lieu, vous toucherez dix pour cent sur la recette brute ;
6° Vos droits sont absolument indépendants du dixième des bénéfices nets qui vous revient comme associé;
7° La part des bénéfices, ainsi que bien entendu vos droits, sont réversibles sur la tête de vos héritiers ou ayants droit ;
8° Au bout de dix ans vos héritiers auront toute liberté de réclamer le capital de vingt-cinq mille marks versé et de se retirer de la société ;
9° Au bout de trente ans, vos héritiers aussi bien que les associés, auront toute liberté de réclamer le capital de vingt-cinq mille marks versé et, au besoin, de le rembourser ;
10° Les durées de dix et de trente ans mentionnées aux paragraphes 8 et 9, seront comptées à partir dit jour de votre décès.
A ces points, qui ne sont fixés qu’en principe, j’ai à
DÉSIRS ET RÉALISATIONS, ajouter que, dans le cas où le versement de vingt-cinq mille marks présenterait des difficultés pour vous, je m’en chargerais volontiers à votre place, et me réserve de régler personnellement avec vous les conditions du remboursement. Les chances de rendement de l’entreprise, dans les conditions ci-dessus indiquées, sont si extraordinairement brillantes à mon estimation, que je n’hésite pasàévaluer votre bénéfice à au moins soixante ou soixante-dix mille marks par an. Je pense donc vous offrir de la sorte une occasion assez appréciable d’assurer l’avenir de votre famille.
A cette proposition, je reçus de madame Cosima Wagner la lettre suivante :
« Mon cher Directeur,
» Mon mari me charge de vous dire, qu’avant de répondre pour se mettre d’accord avec vous à la lettre qu’il a reçue de vous aujourd'hui, il voudrait bien régler un point qui est d’importance dans ses rapports d’affaires avec vous.
» Il remarque tardivement une grave inégalité à son détriment dans le contrat qu’il a conclu avec vous, cher monsieur. Ce contrat en effet vous donne un droit qui lui ôte à lui toute faculté, dans le cas où vous ne donneriez pas les représentations, d’en céder l’autorisation à un autre. Et en échange de ce droit vous ne lui avez garanti ni l’époque des représentations, ni une somme versée d’avance. Et, pour que vous saisissiez bien, cher monsieur, quel dom-
280 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, mage considérable cela peut lui causer, mon mari me charge de vous exposer ce qui se passe pour Dresde. 11 est question que l’Intendance générale de cette ville le dédommage et, pour donner satisfaction à ses réclamations, dont vous avez certainement entendu parler, se décide à acquérir le droit de représentation. D’autre part vous ne pouvez rien monter de sitôt à Dresde : quelle importance devrait donc avoir la somme que vous lui verseriez pour le droit exclusif de représenter l'Anneau des Nibelungen, pour compenser le dommage que lui causerait le renoncement, à la satisfaction de ses désirs, a brève ou longue échéance?
» Il vous demande donc à reprendre sa liberté pour Dresde, et pour les autres cas la fixation d’un délai et le versement d’une avance importante, car il n’est pas impossible que d’autres se présentent, et il y a là un désavantage pour lui, sans qu’il ait en échange ni certitude ni compensation.
» Quand ce point sera réglé, il s’occupera avec vous, très cher monsieur, de la question du théâtre Wagner à Berlin. 11 se joint à moi pour vous envoyer l’assurance de notre considération la plus distinguée.
» C. WAGNER
» Bayreutii, 30 septembre 1881. »
Ces points furent éclaircis par moi dans une lettre au Maître, à laquelle je reçus la réponse suivante:
« Mon cher ami.
» Vous prenez Ja chose trop au tragique; il ne s’agit pas de confiance ou de défiance : il s’agit de rectifier un détail de notre traité, qui m’avait échappé et par lequel je risque, moi seul, d’éprouver un dommage. La cession des droits de représentation (droits exclusifs, notez-le bien), ne peut pourtant avoir de sens que pour les villes où vous pouvez garantir d’organiser des représentations. Assurément cela vous est possible dans presque tous les endroits pour lesquels vous avez désiré ces droits (et pour Leipzig meme vous avez rendu la chose possible en utilisant le théâtre Carola). Mais les circonstances m’ont montré qu’il vous est impossible de monter mes œuvres à Dresde. Comment pouvez-vous donc me demander d’exclure un théâtre comme le théâtre de la Cour, de Dresde, qui a seul les moyens nécessaires pour représenter 1 Anneau des Nibelungen , et cela pendant des années, uniquement parce que je vous ai accordé un droit, d’ailleurs inutilisable pour vous? Voilà ce que je vous dis, et rien d’autre, tandis qu’une fois encore vous ne semblez pas vouloir me croire, admettant, sans doute que j’ai l’intention de négocier avec le théâtre de Dresde au sujet des Nibelungen . Mais si pareille idée est bien loin de moi, il n’est cependant pas impossible que, au cours de la période pour laquelle vous avez le droit de représentations, mes relations avec Dresde se modifient. Faudra-t-il donc qu’un droit que je vous aurai accordé sans
282 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, chance de succès, m’arrête? Vous ne le voulez certainement pas et comme je ne doute pas un instant de voire inébranlable droiture, je dirai même de votre intérêt tout personnel pour moi et mes œuvres, je crois pouvoir aussi compter que vous ne voulez pas me porter préjudice. Pourquoi donc alors vous en tenir à cette unique clause, qui est inexécutable?
» Si d’ailleurs je considère qu’il est tout à fait dans l’ordre de stipuler une garantie en échange des obligations que vous contractez par l’acquisition de ce droit de représentations, comme, au point de vue affaire, je plane tout à fait dans les airs en ce qui touche nos conventions, cela ne fait certainement que répondre au caractère complet d’un véritable traité de ce genre.
» Mais en même temps, ma situation présente est assez difficile, je ne le nie pas, pour que j envisage avec plaisir l’idée que les revenus produits par l’exécution de mes œuvres me viendront en aide dans un avenir prochain et non dans un lointain tout à fait incertain.
» J’accepte donc avec plaisir et gratitude l’offre d’un versement d’avance aussi élevé que vous pourrez le fixer, sur les droits qui me sont assurés. Si vingt mille marks ne vous paraissaient pas une trop grosse somme je pourrais, dès aujourd’hui, m’occuper à mon grand contentement de préparer tout ce qui est nécessaire pour remettre ma santé, et notamment le voyage qui m’y aidera.
» Je crois vous avoir dit tout ce qui est nécessaire pour le moment et vous avoir complètement rassuré en ce qui concerne mes sentiments.
v Dans cet espoir, je vous envoie mes meilleurs souvenirs et reste,
» Votre tout dévoué,
» Bayreuth, 11 octobre 1881. »
L’avance souhaitée fut sans délai envoyée à W agner par télégramme. A cette époque-là on m’avait proposé des ressources importantes pour l’érection d’un « Théâtre Wagner », à Berlin. J’écrivis à Wagner que le plan avait déjà été complètement étudié sur le modèle de Bayreuth et lui demandai une prompte décision. Le Maître me répondit :
» Mais, mon très cher et excellent ami, comme vous vous jetez sur moi! Comment voulez-vous que je vous donne si brusquement des solutions aussi importantes. J’ai mis vingt ans de ma vie à fonder Bayreuth, parce qu’en ce faisant, j’ai une idée à longue portée. Mais un « Théâtre Wagner » à Berlin? Rien ne m’aurait été plus facile : on m’en a offert les moyens il y a neuf ans. Seulement ce que je voulais mettre au jour pour le monde n’était pas possible là. Mais au contraire ce que je créais ici, dans l’isolement, où il faut que l’on vienne à moi, pouvait, si l’œuvre était bien née viable, être ensuite développé. Cet
284 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, accroissement-là est maintenant la tâche d’un autre. Soyez celui-là. Vous avez eu la preuve de la confiance que j’ai en vous. Mais c’est entièrement votre alïàire et je ne puis en aucune façon y participer, sinon en vous cédant mes œuvres de préférence à tout autre imprésario.
» Vous n’avez pas besoin de mon argent mais de mon nom? Comme je vous donne mes œuvres, donnez mon nom au théâtre, mais ne le mettez pas dans la liste ni même à la tête de ceux des actionnaires. Il faut que Berlin soit une entreprise vôtre et non mienne. Et combien plus encore si, pour la fondation de ce théâtre, vous vous associez avec un autre consortium artistique, ce qui, au point de vue pratique, me parait mériter toute approbation, mais ce qui exclut absolument ma participation comme intéressé.
» Mon cher ami, si vous ne pouvez pas mettre sur pied, disons un « véritable Théâtre Wagner», ce que je tiens en tout cas pour extrêmement difficile, alors renoncez plutôt complètement à l’affaire.
» Parsifal 11 e doit être représenté nulle part, si ce 11 ’est à Bayreuth, et cela pour des raisons intimes, qui ont paru si péremptoires, par exemple, à mon noble bienfaiteur le roi de Bavière, qu’il a complètement renoncé à en donner de nouvelles représentations sur le théâtre de Munich. Comment pourraisje avec un pareil précédent, répondre à votre proposition au sujet de Parsifal ? Je ne dois ni ne puis
jamais le faire représenter sur un autre théâtre : à moins que ne se fonde un véritable « Théâtre Wagner », un théâtre consacré, qui, mais oui, errant répande dans le monde ce que j’ai jusqu’ici réalisé uniquement et pleinement sur mon théâtre à Bayreuth.
» Si nous conservons inébranlablement cette pensée de votre entreprise, le temps pourra bien venir où je ne confierai Parsifal à aucun théâtre de cour ou municipal, mais bien, et aussi exclusivement, au '< Théâtre Wagner » errant.
» Pour aujourd’hui, encore tous mes remerciements d’avoir si facilement et obligeamment accédé à mon désir en ce qui concerne une avance. Vous recevrez dès demain la lettre pour le ministre Ferry.
» Ne soyez pas fâché, mais tout à fait gentil, et tout ira bien.
» De tout cœur,
» Votre dévoué,
)) RICHAUD WAGNER
» Bayreuth, IG octobre 1881. »
Il me parait superflu d’ajouter un commentaire â cette importante communication. La lettre au ministre Ferry, à Paris, avait été écrite par madame Cosima Wagner en vue des représentations projetées de Lohengrin en allemand.
La lettre qui suit se rapporte à un malentendu qui avait eu lieu au sujet de l’acquisition du matériel de
Bayreuth pour les Nibelungen. J’avais en effet, par erreur, compris que le matériel d éclairage aussi en faisait partie. Peu avant mon départ pour Paris, où j’allais préparer les représentations de Lohengnn , j’avais écrit à Wagner que je devais considérer le refus du conseil d’administration de Bayreuth de me livrer l’ensemble du matériel, comme une rupture de notre traité. Sur quoi le Maître éclaircit le point en litige de la façon suivante :
« Mon cher ami,
» Je me casse la tête pour comprendre quelle idée vous pouvez bien avoir quand — pour cinquante-deux mille marks — en plus d’un matériel qui nous en a coûté cent quarante mille et qui n’a servi que trois fois et se trouve donc en parfait état, — vous prétendez encore avoir des appareils d’éclairage, que nous devrions aussitôt faire refaire pour le prix qu’ils nous ont coûté, environ trente mille marks, car ils sont indispensables à l’organisation de nos prochaines représentations (tout à fait en dehors de l'Anneau des Nibelungen). Cela peut-il vraiment être votre intention? Vous navez cependant certainement pas pu croire que nous voulions, à tout prix, nous débarrasser de ce matériel, car de notre côté nous n’avions aucun motif pour cela, et je n’ai moi-même consenti à la cession que par égard pour vos entreprises, qui me tiennent fort au cœur à moi aussi, et que je veux favoriser. Dites-moi donc franchement quelle est
DÉSIRS ET RÉALISATIONS, voire idée? Est-ce que vous regrettez cette acquisition? Avez-vous l’intention de vous arranger du matériel de Leipzig? ce qui me conviendrait bien à moi. Une nouvelle acquisition vous reviendrait pourtant infiniment plus cher? Ou bien devons-nous vraiment laisser aller le tout pour environ vingt-deux mille marks, puisque nous devrions aussitôt en redonner trente mille pour l’éclairage? Si peu que me louchent les affaires financières de Bayreuth, il me serait pourtant impossible de recommander une pareille opération.
» Bref, je me casse la tête.
» Ma femme a écrit aujourd’hui pour vous une lettre à Ferry.
» Recevez les bien cordiales salutations de » Votre dévoué,
j> Bayreuth, le 23 octobre 1881. »
Bien que le manque d’appareils d’éclairage dut me causer bien des tourments, surtout à Londres, je laissai prévaloir l’erreur commise lors de la conclusion du traité qui stipulait « pour l’ensemble du matériel des Nibelungen ».
A Londres, j’eus beaucoup à souffrir de ce fait. Car jamais je n’aurais cru possible que, sur une scène de premier ordre, comme l’était alors lier Majestés Theater , il pût y avoir un système d’éclairage si complètement insuffisant.
p a in s
A la fin d’octobre 1881 je partis pour Londres avec mon chef machiniste de Leipzig, Édouard Romer, afin de tout préparer pour les représentations du Ring et particulièrement de me familiariser avec l’organisation scénique du lier Majestys Theater .
Si, à Berlin, M. de Hülsen m’avait déjà, en son temps, fait remarquer que Pollini s’était associé avec Franche pour organiser en même temps que moi des représentations wagnériennes dans la capitale de l’Angleterre, cela me fut alors confirmé sur place. Ainsi, Wagner avait, malgré mes avertissements pressants, ccordé une double concession et créé ainsi une concurrence qui devait amoindrir la portée de l’entreprise, non seulement au point de vue commercial, mais encore au point de vue moral et artistique.
Dans de telles conditions, j’aurais volontiers renoncé à Londres pour le moment. Seulement les traités étaient conclus et il n’était plus en mon pouvoir de reculer. Il s’agissait maintenant de soutenir aussi vaillamment que possible la lutte qui metait imposée.
Après avoir organisé à Londres tout l’essentiel pour les représentations en mai suivant, je renvoyai mon Rômer à Leipzig, tandis que je me rendais moi-même à Paris pour y faire aussi, comme je l’ai déjà indiqué, les préparatifs nécessaires pour donner en février des représentations de Lohengrin en allemand.
Les impressions que j’eus à mon arrivée étaient encourageantes. Mon plan était, après Lohengrin , de faire représenter également Tannhauser en allemand et avec les meilleurs artistes de nos scènes allemandes.
Le rôle d’Eisa devait être chanté alternativement par Anna Sachse-Hofmeister du théâtre municipal de Leipzig, par Thérèse VogI, du Théâtre royal de la Cour, à Munich ; celui d’Ortrude, par HedwigReicher- Kindermann, de Leipzig, et Amélie-Frédéric Materna, de Vienne; celui de Lohengrin, par Henri Yogi et Gudehus, de Dresde; Telramund, par Otto Schelper, de Leipzig, et Théodore Reichmann, de Vienne; le roi Henri, par Henri Wiegand, de Leipzig, et Emile Scaria, de Vienne. J’avais l’intention d’engager l’orchestre à Paris, ainsi que les chœurs, en les fortifiant
290 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, avec des chanteurs allemands éprouvés. Comme chef d’orchestre j’avais naturellement en vue Antoine Seidl. Félix Moltl devait aussi monter au pupitre concurremment avec Seidl. Toute la mise en scène, décors, costumes, armes et accessoires, était confiée aux premières maisons de Paris qui devaient me fournir ce qu’il y a de plus riche. Quand tout cela fut connu, cela fit à l’avance bonne impression sur l’opinion publique.
J’avais de nombreuses lettres d’introduction. Par
la famille de Bismarck j’étais recommandé à l’ambassadeur d’Allemagne de cette époque, qui «levait être plus tard le chancelier de l’Empire, Clovis de Hohenlohe, puis au représentant de l’Autriche-Hongrie, l’ambassadeur comte de Beust, et par madame Cosima Wagner à J. Ferry, alors ministre des Affaires étrangères. Je ne manquais pas non plus de lettres d introduction pour d’éminentes personnalités arlisti«iues, comme Camille Saint-Saëns, Charles Gounod et autres, ainsi que pour des représentants distingués de la presse, comme Albert Wolff, du bigaro, Lalo, etc.
Quand j’eus visité de fond en comble le théâtre des Nations que j’avais en vue, et, avec le directeur, soumis à une dernière révision les projets et conditions de traité, je crus, avant de mettre ma signature au bas de cet important document, devoir prendre encore contact avec les personnages politiques qui étaient à même de se prononcer sur la possibilité de mener à
bien cette entreprise préparée de longue main. Il faut bien se rappeler, à ce propos, qu’il s’agit ici de la période 4881-1882.
Ma première visite fut pour l’ambassadeur d'Allemagne, le prince de Hohenlohe, auquel j’avais déjà été présenté à Berlin dans le salon de Paul Lindau et qui, dès cette époque, m’avait promis de la façon la plus empressée, son appui pour mon entreprise parisienne. D’ailleurs, comme l’ambassadeur était déjà suffisamment préparé à ma visite par le prince de Bismarck, il me reçut d’une façon extraordinairement aimable et flatteuse et se fit renseigner par moi sur tous les détails. Quand il fut bien persuadé qu’il s’agissait d’une entreprise artistique de premier ordre, il m’assura de nouveau de son appui. A la tin de notre entretien, comme j’avais dit, dans la conversation, que je faisais dépendre la conclusion de mes traités de son opinion, le prince me dit :
— Signez tranquillement vos traités : le Lohengrin allemand fera avec vous uneentréetriomphaleà Paris.
Tout en causant, Son Altesse m’avait reconduit de son cabinet de travail dans le salon, et là j’avais pris congé de lui. J’allais franchir le seuil quand le prince, me rappelant, me dit :
— Écoutez, mon cher directeur : attendez donc encore un peu avant de conclure vos traités. J’aimerais bien m’informer du sentiment du gouvernement au sujet de ces représentations de Lohengrin. Je donne après-demain un dîner officiel et j’aurai à ma table le
Président de la République et tout le ministère. Pendant le repas je mettrai la conversation sur ce sujet et je les sonderai. Attendez jusque-là : je vous aviserai.
C’est ce que je fis. .le continuai, en attendant, mes préparatifs ; je me fis présenter des croquis et des devis par les maisons chargées des décors, costumes, armes et accessoires, et fis cependant mes visites au ministre Freycinet, aux principales personnalités artistiques, à Gounod, que j’avais connu à Vienne (quand il était venu faire répéter et diriger lui-même son Roméo); j’entrai en relations avec Sainl-Saëns, qui se montra extraordinairement favorable à nos représentations allemandes de Lohengrin et qui, de concert avec d’autres artistes et avec les éditeurs Durand et Schônwerk, m’offrit un déjeuner en 1 honneur des représentations projetées et y porta luimême un toast à leur succès.
Je 11 e voudrais pas passer sous silence un incident qui révèle admirablement la situation politique de cette époque. J’avais naturellement fait aussi ma visite à l’ambassadeur d’Autriche, le comte Beust. Quand celui-ci, en prenant connaissance de la lettre de recommandation que je lui avais présentée, eut vu le motif de mon séjour à Paris, il me regarda un instant puis me dit :
— Mon cher ami, je considère cette entreprise comme extrêmement dangereuse et je crois, ma foi, que les Français vous démoliront le théâtre.
Tout ce que je lui dis sur le succès, sur les impres-
DÉSIRS ET REALISATIONS, sions que j’avais rapportées de mes autres visites, le laissa sceptique et ne l’empêcha pas de s’en tenir à son opinion.
Le 4 novembre se produisit un événement très extraordinaire. Le fameux chef d’orchestre Lamoureux se fit annoncer chez moi et, entrant, accompagné de l’éditeur Durand, m’annonça qu’il se voyait obligé de s’opposer à la représentation de Lohengrin : en vertu d’un traité avec Durand et Schônwerk, représentants de Richard Wagner, il était propriétaire exclusif de Tannhânser et de Lohengrin pour toute la France et ne pouvait pas autoriser les représentations en allemand. A ma demande de voir le traité en question il ne fit qu’une réponse évasive. D’après cela, comme aussi d’après toute l’attitude des représentants de Wagner, qui d’ailleurs, à ce qu’il semblait, auraient vu sans regret mes représentations, je soupçonnai que la question de droit entre les représentants, Lamoureux et Richard Wagner n’était pas parfaitement élucidée. Je voulus cependant gagner du temps et je déclarai que j’examinerais la chose de près, puis je demandai de nouveau à voir le traité. D’un commun accord une nouvelle conférence fut Fixée au lendemain soir chez Lamoureux. Je m’y présentai en compagnie du docteur Reutlinger, l’avocat que m’avaient indiqué mes amis de Paris. Tout en m’efforçant de convaincre Lamoureux qu’il lui serait impossible — en 1881 —de mettre sur pied une représentation de Lohengrin , d’abord parce qu’il
294 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, n’avait pas sous la main les artistes nécessaires, je fis encore valoir, et mon avocat avec moi, le point de droit, en me basant sur le traité conclu par moi avec Richard Wagner. Sur quoi, avec beaucoup d’emphase, Lamoureux lança ces mots :
— Vous ne trouverez pas un juge en France pour donnertortàun Français contre un Allemand.
Et je répliquai aussitôt :
— Eh bien, moi, j’ai plus d’estime pour la magistrature française : je suis sûr que même un juge français donnera raison à un Allemand contre un Français, si cet Allemand est dans son droit.
Cette réponse fit un effet prodigieux et eut un vrai succès. Tous les assistants, amis ou relations de Lamoureux, m’approuvèrent bruyamment en criant bravo. Mais notre conférence se termina néanmoins sans résultat.
Dans ces conditions j’eus donc recours à Rayreutli et j’en appelai au témoignage de R. Wagner. Sans délai je reçus de madame Cosima la lettre suivante :
« Mon cher Directeur,
» Ci-joint une lettre qui mettra sans doute fin aux difficultés que vous rencontrez à Paris; j’y joins une carte pour un ami qui se fera certainement un plaisir de vous aider.
» L’affaire de Londres est plus difficile, parce que certainement ce qui vous paraît devoir vous porter préjudice ne vient pas de MM. Richter et Franche et
DÉSIRS ET RÉALISATIONS, que mon mari ne connaît pas les autres membres de « l’Opéra allemand ».
» J’ai écrit à un de nos amis, M. Henry Schlesinger (Kensington Park Gardens, 5), et il a essayé de vous rencontrer sans y réussir. Je crois que vous trouveriez en lui un appui très utile, il connaît bien la situation et montre à nos intérêts un dévouement à toute épreuve.
» Mon mari me charge de ses meilleurs compliments pour vous, mon cher directeur, et j’y joins l’assurance de ma considération distinguée.
» C. WAGNER
» Païenne, 16 novembre 1881.
» P.-S. — Mon mari se réserve de vous écrire une lettre destinée à la publicité, où il regretterait le préjudice que vous cause l’entreprise concurrente. Mais il ne serait peut-être pas très à. propos de faire connaître dès maintenant ce préjudice. »
Pendant ce temps mes négociations à Paris suivaient leur cours. Deux jours après ma visite à l’ambassadeur d’Allemagne, en rentrant vers une heure du matin d’une représentation de Don Juan à l’Opéra, j’avais trouvé un billet du prince de Hohenlohe qui m’invitait à me présenter chez lui le lendemain matin : il avait une communication importante à me faire. Après une nuit un peu agitée je me rendis à l’ambassade à l’heure fixée et j’y appris les nouvelles les plus favorables.
— Pendant le dîner officiel j’ai mis la conversation sur la question qui vous intéresse et demandé si, du côté du Gouvernement, on aurait quelque arrièrepensée politique à laisser représenter en allemand, par des artistes allemands, le Lohengrin de Richard Wagner; en même temps, comme vous me l’aviez dit, je faisais remarquer que l’orchestre et les chœurs seraient recrutés à Paris et que l’ensemble du matériel scénique se ferait dans les ateliers parisiens. Le président Grévy me répondit le premier : « Je n’y mets qu’une condition : c’est que la première loge qui sera retenue pour ces représentations soit la mienne. » Sur quoi Gambetta : « Et la seconde sera pour moi. » Et ainsi de suite, dit le prince, chaque membre du Gouvernement se fit réserver une loge. Et quand le prince eut encore ajouté quelques détails il me congédia de la façon la plus gracieuse en me disant : « Signez maintenant vos traités et réservez- » moi une loge à moi aussi. »
Je n’ai pas besoin de dire avec quels sentiments de reconnaissance je quittai l’ambassade et combien l’enthousiasme fut grand quand je télégraphiai à Leipzig que les représentations pouvaient maintenant être considérées comme assurées.
Je conclus donc mon traité avec la direction du théâtre des Nations en faisant le premier versement de cinquante mille francs; je réglai les premiers acomptes dans les ateliers parisiens et pris toutes mes autres dispositions en vue des représentations.
Naturellement, le Figaro et tous les autres journaux avaient longuement parlé de ma présence à Paris et de son but. Aussi étais-je journellement assiégé au Grand-Hôtel par des musiciens qui demandaient à être engagés dans l’orchestre et par des choristes qui se déclaraient prêts à répéter leur partie en allemand. Enfin je pus quitter Paris avec la conviction, qui me réjouissait, que les représentations de Lohengrin étaient complètement assurées. La seule parole d’avertissement qui se fût élevée contre notre plan, celle du comte Beust, était oubliée.
De Paris, je me rendis d’abord à Munich pour conclure, sous réserve du consentement du roi Louis II, les pourparlers déjà entamés depuis longtemps avec le ménage Yogi, ou pour demander dans une audience ce consentement. Les négociations avec les autres artistes hommes et femmes en dehors de ceux de Leipzig, avaient été également entamées depuis longtemps et n’avaient plus qu’à être conclues par un accord définitif.
On peut donc imaginer mon étonnement quand, arrivé à Munich, j’appris de Yogi que des dépêches arrivées de Paris signalaient que le projet des représentations allemandes de Lohengrin avait échoué. Une dépêche était même parvenue directement au roi : l’autorisation de chanter ne pouvait pas être accordée au couple Vogl, car on devait craindre qu’il n’y eût des scènes de désordre pendant les représentations et que la vie des artistes allemands ne fût menacée*
Bien que je ne fisse au début que sourire de ces communications. je renonçai pour le moment à l'audience que j’avais eue en vue et je partis pour Vienne afin de conclure mes arrangements avec Amélie Materna et Théodore Ueichmann; le traité avec Emile Scaria était déjà signé.
A mon arrivée à Vienne, la perspective de mon affaire parisienne s’était encore assombrie : les nouvelles données par l’ensemble des journaux ne laissaient plus guère place au doute : l’excitation contre les représentations avait pris une telle intensité qu’il était impossible de songer à en donner pour le moment, car les artistes allemands qui étaient engagés commençaient peu à peu à craindre pour leur existence.
Que s’élait-il donc passé à Paris après mon départ pour retourner ainsi les dispositions à notre égard ?
La presse chauvine avait commencé une campagne si violente que môme les feuilles qui, au début, s’étaient montrées favorables à notre entreprise, n’osaient plus la soutenir. Une partie même d’entre elles était passée à l’ennemi 1 ; d’autres, dont le Figaro , déconseillaient la représentation sur un ton bienveillant. Mais il fallait bien exécuter les traités conclus. Je fis donc venir à Leipzig les costumes, armes, etc., bref tout le matériel destiné à Paris qui
1. Maints journaux publièrent même des extraits et des traductions de la Comédie à la manière antique , de Wagner, la fameuse Capitulation , écrite à la fin de 1810.
était commandé et déjà payé en partie. Le traité avec le théâtre des Nations fut résilié, à la condition que le versement de cinquante mille francs déjà fait serait déclaré acquis.
Mais qui donc avait envoyé à Munich, cette dépêche au roi? L’ambassadeur d’Allemagne en personne.
Je voulus du moins présenter aux habitants de Leipzig les splendeurs préparées pour Paris. Le 19 février eut donc lieu chez nous au lieu de Paris, la représentation de Lohengrin avec la superbe mise en scène de Paris. La distribution était la suivante :