‹ Souvenirs sur Richard WagnerChapitre 4 sur 25 · BAYREUTH 181G · texte numérisé non relu

BAYREUTH 181G

La lâche que j’accomplissais, non sans succès, à Leipzig, était si vaste, si absorbante, que l'on comprend aisément qu’il ne me fût guère possible de m’absenter, même pour quelques jours. Seul un événement d’une importance extraordinaire pouvait me décider à quitter mon champ d’activité. Un de ces événements fut l'ouverture du théâtre de Bayreuth, le 13 août 1870, où l’Anneau des Nibelungen fut représenté pour la première fois.

Il n’y avait pas à hésiter. Nous convînmes, Fureter et moi, qu'il assisterait au premier cycle, et moi, une semaine après, au second, car nous ne pouvions quitter le théâtre tous les deux à la fois.

Les événements de cette mémorable année 1876 sont universellement connus, et tout le monde sait

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quels jugements divers provoqua celle œuvre incomparable, et quelles tempêtes elle déchaîna. C’est dans ces conditions que Forster assista au premier cycle du Ring, et cela seul peut nous expliquer comment cet homme de théâtre, si distingué, si judicieux, a pu me dire, à son retour de Bayreuth : a Mon cher ami, cette machine-là est inreprésentable . Cela pourrait aller à la rigueur pour la Walkyrie , et encore!... Quant aux trois autres, impossible! Voire voyage à Bayreuth devient donc inutile. »

La déclaration de cet homme dont le jugement me paraissait jusqu’alors presque infaillible me décida à renoncer à mon projet d’assister au deuxième cycle, et je l’abandonnai d'autant plus facilement que des répétitions importantes exigeaient ma présence à Leipzig.

C’est alors que survint un incident qui montre, une fois de plus, combien les événements les plus importants et les plus décisifs dans la vie de l’homme dépendent souvent du pur hasard. Je suis en droit de douter que mes rapports avec le Maître de Bayreuth eussent été, dans la suite, ce qu’ils sont devenus, si cet incident n’était pas survenu alors. Un ami commun de Vienne, Julius Nilius, accompagnait Forster, de Bayreuth à Leipzig, pour nous voir à l’œuvre. Après la représentation, je me rendis, contrairement à mes habitudes, dans un restaurant avec Forster et Nilius, qui était très répandu et très estimé dans les cercles artistiques de Vienne. Naturellement

30 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, la conversation roula surtout sur les impressions que l’on avait ressenties aux représentations deBayreuth. Quand je fis remarquer que j avais renoncé à m’y rendre, sur ce que Forster m’en avait rapporté, Nilius répliqua : « Je ne saurais vous dire si cette machine-là peut être représentée ou non; ce que je sais, c’est que, en votre qualité de directeur de l’Opéra de Leipzig, vous avez le devoir de la connaître. A votre place, je me rendrais à tout prix à Bayreuth. » Et, en disant ces mots, il tira de sa poche un billet pour le deuxième cycle et me le tendit.

Il était onze heures du soir, et le dernier train qui me permettait d’arriver à Bayreuth pour l’ouverture des représentations du deuxième cycle, qui avait lieu le lendemain, partait à minuit. Je dis à Forster : « Écoutez, je crois que Nilius a raison. » Je rentrai aussitôt chez moi, je dis à mon domestique de mettre les objets indispensables dans une valise et me fis conduire à la gare de Bavière, située à l’autre bout de la ville. J’y arrivai au moment où le train allait se mettre en marche, et le lendemain j’étais à Bayreuth. Ce jour-là, 20 août 1876, on inaugurait le deuxième cycle, à cinq heures de l’après-midi, par la représentation de FOr du Rhin.

Ce n’est pas le lieu ici, de décrire la vie fiévreuse qui, à ce moment, remplissait Bayreuth. Je crois cependant pouvoir affirmer que, si l’on avait pu ouvrir un scrutin, la grande majorité des voix se serait prononcé contre Wagner. C’est dans ces con-

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ditions que je pénétrai pour la première fois dans le théâtre de Bayreuth (Festspielhaus). De la place que j’occupais, au milieu de la première rangée de fauteuils, je pouvais embrasser du regard la scène tout entière.

Depuis le moment où, après l’accord prolongé en mi bémol du prélude, la gaze verte qui figure l’eau commença à se lever lentement et où les Filles du Rhin apparurent peu à peu, jusqu’au dernier coup d’archet, je restai fasciné et par l’action qui se déroulait sur la scène et par la musique de l’orchestre. Je fus particulièrement ravi par le trio des Filles du Rhin, et une émotion toute religieuse s'empara de moi, lorsque, à la fin, elles reprennent pendant que Wotan et les autres dieux marchent vers l’arcen-ciel. Aujourd’hui encore je ne puis comprendre comment ce fut précisément ce chant des Filles du Rhin qui souleva le plus d’opposition et provoqua le plus de railleries. On n'a qu’à se souvenir, à ce sujet, de Hanslick et d’autres critiques en renom. Je rappellerai, plus loin, avec quel enthousiasme les Italiens ont accueilli sept ans plus tard, surtout ce chant des Filles du Rhin, lorsqu’ils entendirent l'Or du Rhin pour la première fois au théâtre de la Fenice, à Venise.

Après la représentation de l'Or du Rhin , il me fut absolument impossible de supporter la compagnie de qui que ce fut. J’étais hors d’état de soutenir une conversation, tellement j’étais pris par tout ce que

32 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, j’avais vu et entendu! A Vienne, j’avais déjà admiré Richard Wagner comme metteur en scène; mais la représentation de/’Or du Rhin m’avait démontré que ce metteur en scène, le plus grand qui eut jamais existé, imposait au théâtre une tâche jusque-là insoupçonnée et qu’à partir de ce moment s’ouvrait une ère nouvelle d’activité et de réformes.

A l’hôtel, je me cherchai un coin tranquille, ce qui, à ce moment-là, n’était pas facile à trouver, et je soupai seul avec moi-même : lorsque j’eus fini, j’allai me coucher : à demi éveillé, à demi rêvant, j’entendais chanter à mes oreilles les mélodies de l'Or du Rhin .

Après un sommeil réparateur, je m’éveillai de bonne heure, le lendemain, mais je dus attendre dans la fièvre, jusqu’à quatre heures, l'ouverture du théâtre pour la représentation de la Walkyrie. Alors que les compétences et les incompétences s’étaient crues autorisées à dauber sur l'Or du Rhin , qu’on proclamait impossible à représenter, la Walkyrie avait été, en général, trouvée plus intelligible. 11 est inutile de décrire ici l’impression profonde que je ressentis à celte première représentation. Les artistes éminents que j’avais entendus la veille : Henri Yogi, dans le rôle de Loge; Schlosser, dans celui de Mime; Ferdinand Hill, dans celui d’Albérich, et surtout Frantz Betz dans celui de Wolan, m’avaient charmé; dans la Walkyrie , Albert Niemann, qui jouait Siegmund. fut absolument hors de pair, et ceux qui ont

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ou le privilège d’entendre dans le troisième acte Frantz lïelz et Amélie Materna dans VVotan et dans Brunnhilde, auront gardé de cette soirée un souvenir impérissable.

Si le tableau de l’incantation du feu était complètement raté, par contre le décor représentant la cabane rustique de Hunding était une pure merveille, qui, depuis n’a jamais été égalée.

On comprendra sans peine l’impatience fiévreuse avec laquelle j’attendais les deux dernières soirées. Siegfried fut pour moi comme une source rafraîchissante, après deux brûlantes journées d'été. Georges Unger, qui jouait Siegfried, n’était pas absolument mon idéal, comme chanteur, mais les réserves que je dus faire ne diminuèrent en rien le plaisir immense que me causa l’ensemble de l’œuvre. Ce soirlà, la « transformation du feu » du troisième acte produisit son effet grandiose.

Pendant mon séjour à Bayreulli, je rencontrai, par hasard, Louis Bosendorfer, le chef de la célèbre maison de ce nom, et nous échangeâmes nos impressions sur ce que nous venions de voir, au théâtre. Bdsendorfer, qui était un ami intime de Liszt et un admirateur fervent de l’Art et de la Beauté, fut manifestement surpris de voir avec quel enthousiasme je parlais de Wagner. 11 paraissait approuver tout particulièrement l’idée qui, à chaque impression nouvelle que je recevais, prenait corps avec plus de netteté et de force dans mon esprit, de transporter l’année

34 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, suivante, tout l’œuvre colossal de Wagner à Leipzig, et de l’y représenter avec la mise en scène complète de Bayreuth. Bosendorfer se rendit à mes arguments, conquis par l'enthousiasme qui m’animait. Je lui faisais valoir que l’orchestre du Gewandhaus *, qui est en même temps celui du théâtre, était merveilleux, que j’avais à Leipzig des chanteurs remarquables auxquels je comptais adjoindre les artistes étrangers que le Maître lui-même pourrait me proposer, et enfin que, par sa situation géographique, Leipzig était au centre de l’Allemagne et la ville natale de Wagner. Bref, je dus lui parler avec une éloquence si persuasive, qu’il me proposa de s'entretenir de mes projets avec Liszt ce qu’il (il en effet. Liszt en fut tellement séduit qu’il en parla aussitôt à Wagner. Je fus invité, par l’intermédiaire de Bosendorfer, h me rendre, le lendemain matin, avant neuf heures, à Wahnfried, pour discuter mes projets avec Liszt et Wagner lui-même. Je fus exact au rendez-vous. Liszt me reçut avec sa douceur bien connue et notre entretien nous montra que nos vues étaient parfaitement d’accord. Puis, il écrivit quelques mots sur un petit feuillet de papier auquel il donna la forme d’une lettre en miniature, et la lit porter par le domestique à Wagner, qui était dans sa chambre à coucher. Quelques instants après, le domestique revint avec la réponse. Après y avoir jeté un coup

1. Orchestre célèbre dans toute l'Allemagne et qui donne ses concerts dans une salle de la halle aux draps (G ew and haut J.

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d’œil Liszt se mit à sourire, puis, après un moment de réflexion, me donna le billet à lire. Sur le recto Liszt avait écrit : « 0 génie inconcevable! Neumann est là! Descends pour causer avec lui. » Sur le verso, Wagner avait écrit de sa propre main : « 0 génie encore plus inconcevable! Je suis en chemise et ne peux pas descendre. J’ai de nouveau et longuement réfléchi aux projets de Neumann. Décidément, il m’est impossible de renoncer à l’idée de reprendre les représentations, l’an prochain, àBayreuth. »

Pour le moment, mon projet échouait. Mais Liszt et Bosendorfer étaient d'avis, comme moi, que la reprise des représentations de Bayreuth serait absolument impossible, pour l’année suivante, et l’événement leur a donné raison: tout le monde sait que Bayreuth est resté muet de 1876 à 1882.

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