RAPPROCHEMENT ET RUPTURE
Après mon retour à Leipzig, je décrivis à mon associé l’impression que j’avais ressentie à la représentation du cycle wagnérien, avec une éloquence si enthousiaste et si persuasive que Forsler, qui, quelques jours auparavant m’avait déconseillé d’aller à Bayreuth et avait déclaré que le cycle ne pouvait pas cire représenté, se décida à adresser, le 27 août, la lettre suivante à Richard Wagner :
a Très honoré Maître !
» M. l’abbé Liszt a eu la bonté, par l’intermédiaire de mon ami et associé, M. Angelo Neumann, de me laisser espérer que vous prêteriez une oreille favorable à ma requête, car c’en est une que j’ai l’honneur de vous adresser.
SOUVENIRS LOINTAINS
)) Représenter à Leipzig l’œuvre d’art grandiose et vraiment nationale, qui vient d’être donnée à Bayreulh au milieu de la sympathie du monde civilisé tout entier, de l’enthousiasme de nos compatriotes et des acclamations du monde artistique allemand, voilà ce que je désire ardemment réaliser, ce que je demande au Maître génial la permission de réaliser.
» A Leipzig!
» C’est votre ville nalale, cher et vénéré Maître, une ville qui fait mentir le proverbe : ncmo prophetci in patriâ , car vous n’avez nulle part une phalange de disciples plus nombreuse ni plus dévouée. Le public tout entier est pénétré d’admiration pour l’art de son Wagner.
» Située au cœur de l’Allemagne, Leipzig est qualifiée plus qu’aucune autre cité, pour devenir La Mecque de l’Art nouveau dont vous êtes le Prophète. Elle veillera pieusement sur l'œuvre, elle recevra avec une chaude hospitalité les pèlerins étrangers et leur communiquera la ferveur enthousiaste qui l’anime.
>/ Accordez-moi le privilège glorieux de représenter ici, à Leipzig, votre œuvre grandiose. Beaucoup d’autres considérations plaideront peut-être ma cause auprès de vous. Moi, le directeur du théâtre, mon associé, M. Angelo Neumann, chargé spécialement de tout ce qui concerne le drame musical et le Kapellmeister , mon cher ami Joseph Sucher, nous sommes tous les trois de vos admirateurs les plus fervents. Nous possédons les ressources artistiques nécessaires
38 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, à l'exécution (le votre œuvre. Dans le cas où celles-ci ne seraient pas süffisantes, nous serions tout disposés à faire de nouveaux engagements, et à ne reculer devant aucune dépense pour iaire 1 acquisition de décors, accessoires, etc. Aucun effort ne nous coûterait pour représenter dignement notre œuvre.
» Si vous décidiez, par hasard, de ne pas reprendre, pour le moment, les représentations de Bayreulh, je serais disposé à engager des pourparlers pour l'acquisition des décors, de la machinerie, etc., que l’on vient d’y faire faire, pour vos pièces, et je m’engagerais également à les remettre à votre disposition, dès que vous m’en feriez la demande.
» Reste la question des honoraires, que je suis obligé, en ma qualité de directeur, de soulever également. Je vous offre de vous abandonner, chaque jour, le dixième de la recette brute, et je m’engage à vous verser, dès la signature du contrat, un acompte sur la somme totale que pourront vous rapporter les représentations de votre vœuvre, acompte dont nous fixerions le montant.
» Je suis un metteur en scène éprouvé, un directeur de théâtre jeune. Je suis impatient de montrer, en présence d’une grande lâche, ce dont je suis capable, et je serais fier de révéler à mes concitoyens, l’œuvre la plus grandiose que le génie allemand ait créée. J’ose espérer, vénéré Maître, que vous daignerez répondre favorablement à mon ardente requête. »
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A cette lettre, Wagner répondit d’une façon aussi aimable qu’évasive.
« Très honoré Monsieur,
» Mon œuvre n’est pas encore achevée; ce n’est qu’en la voyant à la scène que je l’ai compris! Laissez-moi le temps de la revoir et de la corriger soigneusement, et de la faire représenter une deuxième fois, ici, à Bayreuth, Tan prochain. Je ne vous en remercie pas moins, très cordialement, de votre proposition, exprimée avec tant de chaleur, et je vous prie d’agréer l’expression de ma très haute considération.
» Votre dévoué,
» Bayreuth, le 6 septembre 1876. »
Depuis ce jour, jusqu’au 31 janvier 1877, les relations entre Bayreuth et Leipzig furent interrompues, et ce fut Wagner lui-même qui en renoua le fil par une lettre adressée à notre Kapellmeister , Joseph Suclier.
Bayreuth, ce 31 janvier 1877.
« Monsieur le Kapellmeister,
» Je désirerais que vous pussiez décider la direction du théâtre de Leipzig à engager, pour les représentations futures de mes opéras* le ténor Georges Unger, à des conditions convenables. Ayant acquis la certitude, après des expériences réitérées* que cet
40 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, artiste remarquable, infiniment supérieur, à tous les points de vue, à la masse ordinaire des chanteurs, serait un interprète de mes œuvres, tel que je peux le rêver, je l’ai poussé, après les représentations de Bayreuth, à ne pas accepter rengagement qu’on lui offrait à Francfort, et â reprendre ses études avec M. le professeur Hey, de Munich, pour se corriger d’un défaut dans la position de sa voix, défaut dont il n’a pas eu le temps de se défaire jusqu’ici, et se préparer, aussi parfaitement que possible, pour les représentations futures de Siegfried , où il est très remarquable. Le moment est venu où il doit s’occuper de trouver enfin un engagement définitif, dans un bon théâtre.
» 11 m’importe beaucoup de le savoir attaché à une scène où il n’aura pas immédiatement à rabâcher de nouveau tout le répertoire, pêle-mêle, et où il pourra se consacrer exclusivement, dans mes œuvres, à des rôles que j’ai d’ailleurs l’intention de lui faire étudier tous, soigneusement, avant son départ. Votre théâtre me paraît être, plus qu’aucun autre, qualifié pour cela, et je me souviens, à cette occasion, de la belle lettre que m’écrivit l’automne dernier, votre directeur le docteur Fôrster, pour me demander l'autorisation de jouer VAnneau des Nibelungèn , à Leipzig. Je regarde le théâtre de ma ville natale que dirige Fôrster comme plus digne que tous les autres, si j’en excepte les grands théâtres « de la Cour », d’entrer en relations avec lui. Si le docteur Fôrster
r rr
SOUVENIRS LOINTAINS. 41
peut se décider à engager Unger (surtout pour jouer mon répertoire), je suis prêt à commencer avec lui, au sujet de l’acquisition du Ring , des pourparlers que je serais heureux de voir aboutir. L’intérêt profond que je porte à Unger vous prouve en quelle haute estime je tiens cet homme. Je crois que ce serait une acquisition très précieuse pour un théâtre, surtout si on sait 1 employer d’une façon judicieuse et intelligente.
» Veuillez saluer respectueusement de ma part M. le docteur Forster.
» Votre,
Dans une seconde lettre adressée à Unger, et qui n est pas à ma disposition, le Maître renouvela son désir de nous voir engager cet artiste. Forster lui écrivit alors une lettre où, faisant allusion aux négociations antérieures, il reprenait, avec une énergie nouvelle, l’idée de faire représenter le Ring à Leipzig.
Leipzig, le 24 février 1877.
« Très honoré Monsieur,
» Une sérieuse indisposition qui m’a pris à mon retour d’un voyage assez long est cause que je ne puis répondre qu’aujourd’hui à vos deux aimables lettres a M. bûcher, que celui-ci m’a communiquées. Laissez-moi, tout d’abord, vous exprimer ma cordiale
42 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, gratitude pour l’intérêt que vous voulez bien porter à, ma personne ainsi qu’à la maison que je dirige. En ce qui concerne l’objet précis de vos deux missives, M. Sucher vous a déjà fait part de mon très grand désir d’engager M. G. Unger.
» Je voudrais seulement savoir, afin de pouvoir calculer pour ainsi dire, en chilfres (ce qui est également dans l’intérêt de l’artiste) la valeur de cet engagement nouveau, jusqu’à quel point je pourrai avoir recours à lui pour la représentation de vos drames musicaux.
» Un passage de votre lettre éveille en moi, à côté de regrets humiliants, une joyeuse espérance! Vous annoncez, en effet, vous-même, qu il n y aura pas de représentations à Bayreuth, celte année. Me permettez-vous de revenir sur mes propositions du 27 août dernier, et cela dans le sens le plus large du mot? Aujourd’hui comme alors, je suis enthousiaste de l’idée de représenter à Leipzig, dans sa totalité, votre grandiose épopee nationale de / Anneau des Nibelungen, et ce projet me paraît plus réalisable aujourd’hui que l’année dernière. Je vous renouvelle également aujourd’hui la demande que je n avais que timidement formulée au mois d août, de me céder tous les décors et la mise en scène, ainsi que les costumes et tous les accessoires techniques.
» Je maintiens également mes oflres en ce qui concerne les honoraires et l’acompte à payer.
» Les perspectives qui s’ouvrent devant mon ima-
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gination sont enchanteresses, .réprouve une fierté joyeuse à la pensée que c'est votre ville natale qui aura l'honneur de devenir, après Bethléem, le Nazareth des représentations wagnériennes !
» Dans la personne de M. Unger, je posséderais alors l'interprète rêvé pour incarner Loge, Siegmund et Siegfried, l’artiste nourri de l’esprit mêmede celui qui les a créés. Plus tard, viendra Tristan . ,1’espère recevoir bientôt quelques lignes de la chère main du Maître glorieux me disant s’il croit qu’Ungersera de taille à affronter la tâche difficile et glorieuse d’incarner ces figures, ou si je devrai me contenter de lui faire jouer Lohengrin, Tannhâuser et Stolzing. »
Wagner répondit à Fürster la lettre suivante :
Bayreuth, le 28 février 1877.
« Très honoré Monsieur,
» Je suis très heureux que vous acceptiez l’idée d’engager Unger, et cela dans l’esprit et pour les raisons qui ont dicté ma lettre à M. le Kapdtmeisler Suclier. J’ai vainement cherché, jusqu’ici, un ténor m’offrant autant de garanties qu’Unger pour chanter avec succès le rôle de Siegfried. Le labeur vraiment écrasant et énervant que lui ont imposé les représentations de Bayreuth l’a malheureusement arraché, trop tôt pour lui, à certaines études qu’il poursuivait
44 SOUVENIRS SUR RICIIAHD WAGNER, avec succès sous la direction d’un professeur aussi remarquable que sérieux, et qui avaient pour but de corriger un défaut de prononciation, très préjudiciable à sa voix. Sur mes conseils, il a décliné, l'automne dernier, des offres d’engagement fort belles, pour faire, pendant une année encore, des études que je jugeais indispensables, et qui ont eu, j’en suis convaincu, les plus heureux résultats.
» La difficulté était maintenant de le faire engager dans un théâtre où il ne risquerait pas de désapprendre de nouveau, en jouant le banal répertoire d’opéra courant, tout ce qu’il a appris avec moi. En ce qui me concerne personnellement vous connaissez les raisons pour lesquelles je serais heureux de le savoir engagé dans un théâtre avec le directeur duquel il me sera possible de m’entendre pour la solution de certaines questions d’intérêt supérieur. Si vous offrez à M. Unger un engagement à des conditions que je jugerai acceptables pour lui, il en résultera que je porterai un intérêt tout particulier aux représentations de votre opéra. Avant de se rendre à Leipzig, Unger étudiera, outre mes anciennes oeuvres, Tristan également. 11 sait déjà Sieginund et Loge, et les joue comme je désire les voir jouer.
» Quant à l’autorisation de représenter le Ring à Leipzig, je ne puis plus, si vous renouvelez les propositions que vous ni avez laites 1 an dernier, \ous la refuser pour les raisons que je vous avais données, à savoir que j’avais l’intention de le faire jouer de
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nouveau, cette année, à Bayreuth. Des difficultés intérieures et extérieures sont venues se mettre en travers de mon projet primitif, difficultés qui ne sont nullement insurmontables assurément, mais qui m’eussent coûté des efforts que je ne me sens pas le courage de faire cette année.
» Par suite de ma détermination de ne pas jouer le Ring, bien des choses se sont assurément modifiées. Le roi de Bavière, qui jusqu’ici s’était généreusement refusé à user de son droit de représenter mon cycle complet des Nibclungen , pouvait donner enfin à l’intendant de ses théâtres l'autorisation de les représenter; cela changeait bien des choses, et détruisait la résolution que j’avais prise autrefois de ne laisser jouer mes pièces, pendant trois ans au moins, que sur le seul théâtre de Bayreuth.
» Soyez persuadé, monsieur, que si j'en arrive à modifier complètement mes projets, vous serez le premier à qui je confierai mon œuvre. Accordez-moi seulement un court délai, pour élaborer mon nouveau projet; naturellement, cette autorisation que je vous donnerai de représenter le Ring bouleversera, â elle seule, tout mon plan antérieur, et une reprise des représentations à Bayreuth, pour l'année prochaine, me paraît problématique à moi-môme. Cependant je ne voudrais pas prendre à ce sujet une décision hâtive; d’ores et déjà, je ne crois pas qu’il faille songer à la cession des décorset de tout le matériel que vous m’avez proposé de reprendre.
Mais si je considère que, plus je tarde à reprendre les représentations de Bayreuth, plus il me sera difficile de maintenir intact le faisceau des artistes qui y ont pris part, et qu'il me faudrait de nouveau recomposer un personnel d’élite en pratiquant une sélection parmi les acteurs qui les représenteraient sur différentes scènes de l’Allemagne, je me sens tellement troublé, tellement embarrassé devant celte inconnue qui se dresse devant moi, que je me sens disposé à faire la part des circonstances nouvelles et à modifier mes projets antérieurs.
» Je serais heureux, très honoré monsieur, de m’entretenir avec vous de toutes ces questions, et je vous demande, un peu à brûle-pourpoint, s’il ne vous serait pas possible de venir passer une journée avec moi, à Bayreuth. Si vous croyez pouvoir faire ce voyage, veuillez prendre note queje m’absenterai du 9 au 12 mars, et que le reste du temps je serai chez moi.
» Excusez, je vous prie, la longueur de cette lettre, et agréez l’expression de ma haute considération.
» Votre très dévoué,
Fôrster ayant accepté l’invitation, Wagner envoya encore un télégramme pour fixer le jour et l’heure où il l’attendrait.
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Bayreuth, le 23 mars 1877.
« Vous invite à dîner chez moi, dimanche prochain, deux heures.
» Bien cordialement.
» wagneh. »
Là-dessus, Fôrster se rendit auprès de Wagner. Ils établirent un traité qui donnait au théâtre de Leipzig le droit exclusif de représenter le Ring en Allemagne, à l’exception du théâtre de la Cour de Munich et de celui de Vienne. Les télégrammes ci-dessous, échangés entre Richard Wagner et Forster, indiqueront quelle tournure les événements prirent dans la suite.
Bayreuth, le 22 avril 1877.
« Je ne comprends rien à ce que m’écrit Unger, à savoir que « vous faites dépendre son engagement » de ma décision toujours en suspens », alors que de mon côté, je n’attends, pour conclure définitivement, que vos propositions annoncées par lettre. Il m’est impossible de vous donner le droit de représenter le Ring de préférence à tous les autres théâtres : car Munich le possède déjà. Cependant, je vous garantis ce privilège pour toute l'Allemagne du Nord, comme je l’ai assuré à Munich pour l’Allemagne du Sud, et à Vienne pour la monarchie autrichienne. Je réclame
48 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, seulement votre concours pour les représentations qui pourront avoir lieu ultérieurement à Munich. Agissant cartes sur table vis-à-vis de vous, comme vous le voyez, je vous prie d’en finir le plus vite possible, cette fois à cause d’Unger, que je ne peux tenir en suspens plus longtemps! »
Bayreuth, le 24 avril 1877.
<( L’engagement d’Unger, qui n’a que trop traîné, doit être conclu, à cause de certains arrangements de famille. Je vous réitère l’acceptation par moi des ]impositions que vous m’avez faites l’an dernier, et cela sans aucune condition accessoire. J’attends un télégramme de vous m’annonçant l’engagement d’Unger; sinon, je disposerai autrement et de l’artiste et de mon œuvre. »
Nous répondîmes ce qui suit :
Leipzig, ce 25 avril 1877.
Richard Wagner. — Bayreuth.
« Je considère votre télégramme, par lequel vous acceptez sans restriction aucune les offres que je vous ai faites le 27 août 1876 comme un traité qui nous lie réciproquement, et je vous expédie demain le contrat d’Unger. Je vous prie encore de me faire savoir quand Unger se rendra à son poste. Dans l’attente de succès glorieux et d’une importance capitale pour l’Art allemand, je prie le Maître vénéré
SOUVENIRS LOINTAINS
d’agréer l’expression de ma gratitude et de mon dévouement.
» FOR ST er. »
Wagner répondit à ce télégramme par la lettre suivante, qui en est le commentaire explicite :
Bayreuth, 23 avril 1877.
« Très honoré Monsieur,
» Je regrette profondément que nous soyons forcés d’avoir recours, pour traiter nos affaires, au style télégraphique, alors que votre visite à Bayreuth, pour laquelle je vous suis toujours très reconnaissant, nous avait fait faire connaissance d’une façon si charmante. Dans l’aimable lettre que vous m’avez adressée à votre départ d’ici, vous m’annonciez que je recevrais vos propositions par écrit. Je les ai attendues avec impatience, moins pour en arriver vite à un accord définitif entre nous, qu’à cause de ce pauvre Unger.
» Or, mon ténor ne peut pas attendre plus longtemps : il doit partir ces jours-ci pour Londres, où l’appellent des concerts, et il ne sait toujours pas s’il est engagé à Leipzig ou non. Où doit-il envoyer sa jeune femme, qui est enceinte, pour préparer un logement? etc...
» Je vous rappelle à nouveau que ma grande préoccupation n’est pas de trouver une situation à Unger ; mais après m'être beaucoup occupé de cet artiste, le
seul parmi tous les ténors à qui j’aie eu affaire, que j’aie trouvé vraiment digne d’intérêt, je désire maintenant le voir engagé dans un théâtre où l’on fera un bon usage de ses facultés et où il pourra servir mes œuvres. C’est pour cela que j’ai décidé — de mon plein gré — de n’accorder le droit de représenter mon Anneau des A Hbelungen, de préférence à tous les autres, qu’au théâtre qui, en engageant Unger, me donnerait la garantie qu’une des parties les plus importantes de mon œuvre serait représentée conformément à mes idées, avec toute l’exactitude et la perfection possibles, étant données les circonstances. Mais, je vous ai déjà dit tout cela! J’en arrive maintenant à la question capitale, et je déclare, afin de hâter une entente définitive, que je vous délie de l’obligation que je vous avais imposée et qui devait vous causer le plus d’embarras, de reprendre le Ring à Leipzig avec vos propres ressources et à vos risques et périls. Depuis notre dernier entretien, les associations wagnériennes ont siégé à Leipzig, et ont décidé de coopérer à mon programme en vue du maintien et du perfectionnement des représentations de mes œuvres à Bayreuth. Je ne saurais préjuger, dés à présent, des résultats qu’amèneront ces excellentes intentions; en attendant, elles existent, et je ne peux que reconnaître en ceux qui les ont manifestées, mes appuis moraux parmi le public allemand. A mon avis, la tâche de cette association serait moins de s’occuper des représentations elles-mêmes que de
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leur procurer un public vraiment digne d’elles, et cela, en réunissant les ressources nécessaires pour couvrir les frais que ces représentations entraîneraient . Or, il faut laisser à ces initiatives tout le temps voulu, ce qui m’engage, de mon côté, à veiller à ce que les représentations qui auront lieu soient dignes de l’œuvre et conformes à ma pensée.
» Comme dans ce cas, je ne serais plus en mesure de prendre moi-même la direction administrative de l’entreprise, si elle aboutit, je tiendrais à combiner l’organisation que permettent précisément les circonstances.
» Comme je vous l’ai annoncé déjà, par mon télégramme, le théâtre de Munich et l’Opéra impérial de Vienne auront, avec votre scène, le droit exclusif de représenter le Ring. J’impose à ces deux théâtres, ainsi qu’au vôtre, aussi longtemps qu’il sera placé sous votre direction, l’obligation unique de mettre les meilleurs éléments de leur personnel à ma disposition pour les représentations de Bayreulh, et je demande à leurs directeurs de former, avec leurs délégués, le comité administratif et technique, autrement dit la direction de ces représentations. Cellesci pourront avoir lieu dès que le comité de patronage se sentira assez fort pour couvrir les frais qu’elles occasionneront; les trois théâtres en seront avisés par mon intermédiaire, si l’on veut, et les représentations seront fixées à celui des mois d’été que les trois scènes jugeront le plus favorable. Comme les
52 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, artistes qui joueront à Bayreuth seront clioisis parmi le personnel des trois théâtres, les représentations ordinaires de ceux-ci pourraient n’étre nullement interrompues dans leurs villes respectives.
» Après vous avoir exposé l’économie générale de mon projet, j'en arrive à quelques stipulations particulières. Voici quelques conditions que je crois devoir vous poser, correspondant aux offres que vous m’avez faites l’an dernier :
» 1. Vous recevrez, pour tout le temps que vous dirigerez le théâtre de Leipzig (ou bien pour trois, quatre, cinq et môme six ans), le droit de représenter mes quatre pièces composant l Anneau des A ibelungen. Aucun autre théâtre ne recevra de moi le droit de représenter le Ring avant qu’il ait été joué à Leipzig, à l’exception de 1 Opéra impérial de Vienne et du théâtre royal de Munich : Ce dernier a 1 autorisation de représenter, avant vous, Siegfried et le Crépuscule des Dieux', mais, en retour, 1 intendance du théâtre de la Cour de Munich est tenue de jouer le plus tôt possible ces deux opéras ( l’Or du Rhin et la Walkyrie y ont été donnés depuis longtemps déjà) de façon que le théâtre de Leipzig puisse représenter ces deux dernières pièces également, dans le cours de l’année prochaine, 1878. (Vienne procédera avec plus de lenteur encore.)
» 2. En échange de ce privilège, qui ne peut manquer d’avoir un grand retentissement dans toute l’Allemagne du Nord et d assurer au théâtre de Leip-
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zig un succès prolongé, le directeur de celui-ci me paiera, à titre d’honoraires, la somme de dix mille marks, à la signature du traité.
» 3. L’auteur touchera dix pour cent de la recette brute que produira chacune de ses quatre pièces, y compris les abonnements.
» Ce contrat expire à partir du jour où le docteur Forster abandonnera la direction du théâtre de Leipzig (ou bien aprè3 un certain nombre d’années à déterminer) et l’auteur, ou ses héritiers, reprendront vis-à-vis du théâtre de Leipzig, leurs droits de propriété ou d’héritage.
» En ce qui concerne la mise en scène, les décors, les costumes, je dois vous faire savoir ce qui suit :
» Je dois encore un peu plus de deux cent mille marks à la cassette personnelle du roi de Bavière, dont celle-ci m’a fait l’avance. D’après une clause de notre contrat, celle-ci restera propriétaire du matériel acquis avec cette somme, jusqu’à ce qu’elle soit remboursée. Or, j’ai prié la cassette royale de faire usage de ce droit de propriété et d’employer ce matériel pour les représentations de Munich. Cependant dans le cas où elle préférerait de l’argent comptant, ce qui serait possible, puisque l'Or du Rhin et la Wal kyrie sont déjà mis en scène à Munich, je lui ai fait connaître votre intention de faire l’acquisition de ce matériel pour Leipzig, et l’ai engagée à entrer directement en relations avez vous, si elle le juge à propos. Jusqu’ici je n’ai pas reçu de réponse à ce sujet.
» J’ai tenu à régler aujourd’hui tous ces points avec vous, parce que je suis pressé d’arriver aune entente définitive, autant à cause de mes multiples occupations que de mon départ imminent pour Londres. Je ne suis ici que jusqu’à samedi soir. Il me serait agréable, si nous sommes d’accord sur les points principaux, que vous vous chargiez, afin de m’en éviter la peine, d’effectuer immédiatement pour moi le paiement d’une somme de quatre mille marks, que je dois verser à la fin du mois, à Leipzig.
» Et maintenant, très honoré ami et associé, répondez-moi bientôt ou plutôt très vite, et soyez assuré, je vous prie, de la très haute considération avec laquelle je suis
» Votre bien dévoué,
» R. WAGNER
A cette lettre, qui témoigne, ainsi que les suivantes, de la netteté avec laquelle Wagner traitait ses affaires, Forster fit la réponse suivante :
Leipzig, le 27 avril 1877.
« Très honoré Maître!
» Je vous ai informé, par mon télégramme d’hier, que je considérais notre traité comme conclu, sur la base des offres faites par moi dans ma lettre du 27 aoCit de l’année dernière, et acceptées de vous . par votre télégramme d’hier.
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» Mes intentions restent, aujourd’hui, ce qu'elles étaient l’an dernier, bien que votre lettre reçue hier, modifie, d’une façon essentielle, les prévisions dans lesquelles je vous fis mes propositions, à cette époque. D’après votre lettre, en effet, je ne suis autorisé à représenter les deux dernières parties de VAnneau des Nibelungen , qu’après 1878, puisque vous avez déjà accordé antérieurement, un droit de priorité au théâtre de Munich. Malgré cela, j accepte, comme je l’ai déjà dit, la teneur du contrat passé entre nous, et je désire seulement en préciser, dans les lignes suivantes, les différents points en me reportant aux paragraphes correspondants de votre lettre du 25 courant.
» 1. Vous m’accordez, pour toute la durée de ma direction au théâtre de Leipzig, l’autorisation de représenter vos quatre pièces, /’ Anneau des Nibelungen .
» A l’exception du théâtre impérial de Vienne et du théâtre royal de Munich, aucun autre théâtre n’est autorisé par vous, à représenter votre œuvre avant qu’un an au moins se soit écoulé, depuis le jour où la dernière partie de la Tétralogie aura été jouée à Leipzig. Le théâtre de Munich a un droit de priorité pour les représentations de Siegfried et du Crépuscule des Dieux , mais le théâtre de Leipzig est autorisé, sans réserve aucune, à représenter également ces deux dernières pièces après 1878, sans avoir à se préoccuper de savoir si elles ont été jouées à Munich ou non.
» 2. En échange de ce privilège, je vous paierai, à litre d’honoraires, la somme de dix mille marks que je considère comme une avance, faite par moi, sur les droits d’auteur que vous rapporteront les quatre pièces susdites. Sur ces dix mille marks, j’en paierai quatre mille le 30 avril, à qui de droit, à Leipzig; trois mille, le 1 er juillet de celle année, â qui il vous plaira de m’indiquer. Quant aux trois mille marks restants, je vous en effectuerai le paiement le jour même où aura lieu la première représentation de la première pièce de la Tétralogie.
» 3. Les droits d’auteur auxquels il est fait allusion plus haut comportent les dix pour cent de la recette de chacune de vos quatre œuvres représentées, y compris la part des abonnements.
» 4. Ces conventions tombent à partir du jour où M. le docteur Forsterou ses héritiers abandonneront la direction du théâtre de Leipzig, et l’auteur ou ses héritiers reprendront possession de tous leurs droits de propriété.
» Je suis d’accord avec vous en ce qui concerne la coopération du théâtre de Leipzig avec ceux de Vienne et de Munich aux représentations éventuelles de Bayreuth.
» Je désire vivement que vos démarches relativement à la cession des décors, costumes, etc., du théâtre wagnérien de Bayreuth soient couronnées de succès, et je demande seulement qu’une décision rapide intervienne, car si l’entente à ce sujet ne par-
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venait pas à se faire avec la cassette royale, je devrais me préoccuper, dès à présent, de me procurer moimôme ce matériel.
» Tous ceux qui me connaissent savent, très vénéré maître, combien je serais heureux de m’abstenir de traiter avec vous la question purement affaires, pour ne considérer que le côté artistique de l’entreprise et l’honneur qui en rejaillit sur moi. Malheureusement par suite de la situation où se trouve mon théâtre et du public qui le fréquente, je ne dispose que de ressources financières très strictement limitées. Le rendement de celui-ci est, en effet, assez restreint, plus restreint qu’il ne l’était sous les directions antérieures, à cause des charges qui me sont imposées et de l'obligation où je me trouve, en vertu d’un nouveau contrat avec la ville de Leipzig, d’abandonner à la Caisse municipale la plus grande partie de mes bénéfices. Si je vous ai offert de mon plein gré l’an dernier, alors que j’étais encore sous l’impression toute fraîche du succès triomphal qu'a remporté votre chef-d’œuvre et que la situation générale était infiniment plus favorable qu’elle ne l’est maintenant, des droits d’auteur s’élevant à dix pour centde la recette, je suis allébien au delà de ce que les auteurs touchent ordinairement ici. Je l’ai fait parce que je vous considère comme le plus national de nos poètes et de nos musiciens, et que je vous place infiniment au-dessus de tous les auteurs avec qui je suis appelé à traiter.
» Si, d'un autre coté, je calcule les sacrifices que je serai obligé de m’imposer pour la mise à la scène de vos quatre pièces, que mon honneur et ma conscience artistique me commandent de rendre dignes de vous, j’ai le droit de dire, en toute sincérité, que je ne m’attends pas à tirer aucun profit matériel des représentations de l'Anneau des Nibelungen . Mais ces représentations elles-mêmes, et la confiance que vous m'avez témoignée en m’accordant un droit de priorité sur toutes les autres scènes constituent pour moi un honneur des plus grands; et, si je me suis donné tant de peine pour obtenir ce droit de priorité, ce n’a été, en réalité, que pour affirmer la haute valeur artistique de notre scène et la place éminente qu’elle occupe parmi les entreprises similaires.
» Vous avez affaire, très vénéré Maître, à un homme entièrement dévoué à l’art, qui ne sait pas marchander, et qui est heureux d’olïrir, de son plein gré, à un artiste de votre envergure, tout ce qu’il est en son pouvoir de lui accorder.
» Veuillez être pénétré de cette conviction, et, en conséquence, me répondre brièvement par télégramme, en m’indiquant également à qui je devrai faire un premier versement en votre nom.
» Je vous salue très respectueusement,
» Votre dévoué et reconnaissant,