D 1 AUGUSTE FORSTER
SOUVENIRS LOINTAINS
Ceux qui savent lire entre les lignes devineront déjà, dans cette lettre, certaines influences passionnées qui commençaient à agir sur Forster, pour ramener à renoncer au projet pour lequel je m'étais enthousiasmé, et qu'il avait lini par accepter luimême. Les adversaires de l’œuvre trouvèrent, dans mes adversaires personnels, qui avaient à cette époque, en nombre respectable, pris position contre moi, un renfort précieux. Il me fallait donc constamment veiller, l’inquiétude et la tristesse au cœur, à ce que cet homme d’esprit si élevé et si complètement dévoué à l'art, mais d'une irrémédiable faiblesse de volonté, résistât aux influences néfastes qui s’agitaient autour de lui. Wagner nous envoya le télégramme suivant :
Bayreuth, 28 avril 1877.
« Absolument d’accord avec vous. Vous vous trompez sur un point, à votre désavantage. Ce n’est pas 1878 échu, mais dans le courant de 1878, c’est-à-dire pourrez représenter Siegfried et le Crépuscule des Dieux dans le courant de la seconde moitié de 1878. Je maintiens toujours la longue durée du privilège que je vous ai accordé de représenter seul, dans toute l’Allemagne du Nord, le Ring , privilège qui me coûte à moi aussi des sacrifices, puisque Hanovre, qui m’a fait des propositions l’année dernière déjà, ainsi que Hambourg, cèdent le pas à Leipzig.
» Veuillez effectuer le paiement à Gustave Steckner fournisseur de la Cour, contre ma facture acquittée. » Salutations cordiales,
R. WAGNER
Le même jour, Wagner nous écrivit la lettre suivante, singulièrement suggestive.
« Très honoré Monsieur et ami,
« En relisant votre honorée du 27 avril, je suis surpris des expressions dont vous vous servez au paragraphe II : « A litre d’honoraires je vous paierai la somme de dix mille marks, (pie je considère comme un acompte sur vos droits d’auteur. » C’est donc une simple avance que vous entendez me faire, et ce n’est pas là ce que signifie le mot honoraires.
» Je me souviens maintenant que, dans votre lettre de l’an dernier, vous m’avez dit que vous portiez mes droits d’auteur de sept pour cent, chiffre liabibituel, à dix pour cent; je devais toucher les sept dixièmes de ces droits sur chaque représentation, à partir de la première, et les trois autres dixièmes seraient retenus par vous en paiement de l’avance que vous étiez disposé à me faire. Après ce qui s’est passé à Vienne, je suis allé un peu plus loin que vous, en vous parlant « d’honoraires » pour le long privilège que je vous accordais, en même temps que
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des droits d’auteur portés à dix pourcent. Or, d’après le paragraphe II de votre contrat, vous paraissez vouloir retenir immédiatement ces « honoraires » sur mes droits d’auteur, ce qui m'empêcherait probablement pour longtemps, de toucher quoi que ce soit à la caisse de votre théâtre.
» Aeuillez donc avoir la bonté de me faire connaître comment vous entendez la chose. Je ne pense pas que nous ne devions pas nous entendre pour un motif pareil. En accordant à Leipzig le droit de représenter mes œuvres avant d’autres théâtres, et sous votre direction, je n’avais nullement en vue mes intérêts matériels; ceux-ci seraient en effet mieux sauvegardés, si j’accordais immédiatement celte autorisation aux théâtres de Hambourg, de Hanovre, de Cologne et de Francfort, qui me l’ont demandée, ou si je permettais à n’importe quel théâtre de représenter la Walkyrie ou toute autre de mes pièces. J’ai la conviction que je m’impose pour les années qui vont venir, un très gros sacrifice pécuniaire et, comme vous êtes seul à en profiter, je me crois autorisé à vous réclamer quelque dédommagement. Celle compensation, je la trouvais dans Je paiement de dix mille marks que je considérais comme une indemnité pour les pertes que m’occasionnait le privilège que je vous ai accordé. Ce léger sacrifice ne vous empêcherait d’ailleurs nullement de faire une excellente affaire, puisque vous verriez allluer à votre théâtre de tous les points de l’Aile—
02 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, magne (lu .Nord un public qui, sans cela, ne se rendrait jamais à Leipzig.
» Veuillez considérer, je vous prie, si ce que je vous dis là n’est qu’un trompe-l’œil ou si c’est juste et fondé : j'aiine à espérer que vous trouverez ma demande équitable. Si vous acceptez que j’accorde à Hambourg, à Hanovre, etc., le droit de représenter le Ring en même temps que vous, la situation changera et vous aurez le tout à bien meilleur compte.
» Je vous ai déjà rectifié par mon télégramme l'erreur que vous avez commise au sujet de 1 époque ou vous pouviez représenter les deux dernières pièces du IUng. C’est dans le cours de 1878, et non après 1878, que ces représentations pourront avoir lieu.
» Je pars demain pour Londres. A dater de mardi soir, j’y recevrai vos lettres à l’adresse suivante :
» 12, Orme Square, Bayswater. W.
» Excusez cette petite surexcitation supplémentaire! J'attends à chaque instant, une réponse du cabinet royal de Munich; je vous la communiquerai dès que je l'aurai reçue.
» Salutations cordiales de
» Votre bien dévoué,
» Bayrcuth, ce 28 avril 1877.
Forster répondit par la lettre suivante :
SOUVENIRS LOINTAINS
Leipzig, le 3 mai 1877.
« Je suis heureux que vous me signaliez, en toute franchise, dans votre dernière lettre, le point sur lequel notre manière de voir diffère, relativement aux dix mille marks. Ce sera le meilleur moyen, pour nous, d’arriver à une entente. Certainement, en vous offrant dans ma lettre du 27 août 1876, de vous payer une somme assez ronde, fixée plus tard à dix mille marks, il était entendu, en ce qui me concerne, que cette somme devaitêtre considérée comme un acompte sur vos futurs droits d’auteur.
» Mais j'avais d’autant moins sujet de considérer ce versement comme destiné à représenter les trois pour cent supplémentaires offerts en plus des droits habituels de sept pour cent que jamais, ni dans mes lettres ni dans mes conversations, je n’ai fait la différence entre les sept et les dix pour cent.
» Cependant je suis tout disposé à vous faire des concessions, si la retenue intégrale de vos droits d'auteur de dix pour cent devait vous gêner, en vous privant pendant trop longtemps de tout revenu de vos pièces. Je vous offre donc de ne vous retenir provisoirement, au lieu de dix pour cent, que six pour cent sur vos droits d’auteur jusqu’au remboursement complet des dix mille marks et de vous faire parvenir, après chaque représentation, les quatre autres dixièmes qui vous reviennent.
» J’espère que le différend qui existe entre nous se trouvera ainsi aplani, et cela à votre entière satisfaction.
» Je vous informe, en même temps, que j’ai payé quatre mille marks, conformément à votre ordre à M. Sleckner, et je souhaite que votre voyage en Angleterre soit couronné de succès ; mais, par-dessus tout, je vous souhaite la santé, afin que vous reveniez dans votre patrie réconforté de corps et d’esprit.
» Je vous salue respectueusement.
» Votre bien dévoué,