‹ Souvenirs sur Richard WagnerChapitre 7 sur 25 · AUGUSTE FORSTER · texte numérisé non relu

AUGUSTE FORSTER

Peu de jours après, arriva la réponse de R. Wagner.

Londres W., 12, Orme Square, Bayswater.

« Très honoré Monsieur,

» Je regrette vivement que, par suite du retard constant de vos réponses, vous ayez différé la conclusion de notre traité que, par suite de mes nombreuses occupations à Londres, je parviens aujourd’hui seulement à établir d’une façon circonstanciée.

» Je dois vous dire, tout d’abord, que nous n'envisageons pas du tout de la même manière le point qui nous sépare. Je vous l’ai déjà dit dans une précédente lettre. Après avoir parcouru rapidement votre dernière lettre adressée à Bayreulh, je pouvais vous télégraphier immédiatement, heureux de voir l’affaire

SOUVENIRS LOINTAINS

Unger enfin réglée, que j’acceptais vos propositions. Mais, â une seconde lecture, le paragraphe actuellement en litige, en raison de sa rédaction fort peu claire, m’inspira aussitôt les réserves que je vous ai immédiatement communiquées par lettre. Votre réponse du 3 mai, reçue à Londres, me prouve que, si je n’ai acune raison de mettre en doute l’exactitude de ce que vous me dites sur les ressources actuelles du théâtre de Leipzig, naguère encore si florissant, je suis autorisé à considérer ces ressources comme insuffisantes pour mener à bonne fin l’entreprise que vous projetez. En effet, si vous prétendez acquérir pour trois ans le droit de représenter à l’exclusion de tous les autres théâtres de l’Allemagne du Nord mon Anneau des Nibelungon , le monde entier se demandera avec raison quels énormes avantages matériels ont pu me décider à vous accorder un privilège pareil. Or, comment pourrais-je espérer que ce théâtre que j’ai choisi, non dans un but de lucre mais parce que j’étais convaincu qu’il réaliserait mon œuvre dans l’esprit même où je l’ai conçue, comment pourrais-je espérer, dis-je, que ce théâtre sera à la hauteur de sa tâche, si vous n’êtes pas même en mesure d’offrir â l’auteur un petit dédommagement pour ce monopole de trois ans qu’il vous concède? Vous avez inséré, dans vos stipulations une clause dont il n'avait jamais été auparavant question entre nous, à savoir que vous jouiriez de votre privilège une année entière après la représentation de la dernière pièce du Ring , tandis

que vous avez résolu la question litigieuse des « honoraires », en faisant de ceux-ci une simple avance remboursable en peu de temps; en résumé, en échange du monopole que je vous accorde pour trois ans, vous m’offrez de me payer simplement dix pour cent de droits d’auteur, ce que tous les autres théâtres m’accorderaient eo ipso. Je crois donc que dans tout cela, vous vous êtes montré un peu trop prudent à mon égard, et je me vois obligé de vous faire connaître mes dernières conditions.

» Ou bien, dix mille marks comme honoraires poulie privilège que je vous accorde de représenter seul le Ring, avec dix pour cent de droits d’auteur sur la recette de chaque soir. Trois mille francs devront être versés le 1 er juillet, les trois mille derniers le 1 er septembre courant;

» Ou bien dix pour cent de droits d’auteur : les quatre mille marks reçus comme acompte seront à retenir sur ces droits, à raison de cinq pour cent. Par contre, je ne vous accorde aucun privilège ni droit exclusif de représenter mes pièces; cependant le théâtre de Leipzig s’engage à représenter Siegfried et le Crépuscule des Dieux dans les délais qui ont été fixés ;

» Ou bien, le théâtre de Leipzig renonce absolument à traiter : dans ce cas, et dès que je recevrai votre renonciation, je vous renverrai immédiatement les quatre mille marks que vous m’avez avancés.

» Si vous vous retirez, je désire également que

SOUVENIRS LOINTAINS

vous ne vous considériez pas comme engagé vis-à-vis d’Unger. Il plaît beaucoup ici et trouvera à se caser. Quant à votre traité avec lui, je le trouve très difficile à exécuter, et je me demande comment un ténor parviendrait à jouer mes pièces cent vingt fois par an, s’il veut toucher l'intégralité de son traitement. Je crois qu’il serait plus humain d’exiger de lui de jouer cent fois, et de lui donner la moitié de son traitement comme feux! Mais cela se réglera plus tard.

» Je vous remercie des bons vœux que vous formez pour ma santé et j’espère qu’ils se réaliseront : ma vie n’est pas précisément facile, en ce moment.

» Votre tout dévoué,

» 10 mai 1877. »

Le Maître n’avait entrepris ce voyage de Londres si fatigant pour lui, que dans le dessein de se procurer de l’argent pour combler le déficit des premières représentations de l'Anneau des Nibelungen à Bayreutli. Pendant que cette lettre était en route, Forster en avait, à la date du 10 mai, écrit une à Wagner, où se trouvait le passage suivant :

« Ne vous serait-il pas possible, à votre retour de Londres, de donner deux ou trois grands concerts wagnériens au Nouveau Théâtre municipal de Leipzig, avec les artistes qui vous ont suivi en Angleterre?

Ce serait là une magnifique introduction à la première représentation de l'Or du Rhin , qui aura lieu, je l’espère, dans le courant de l’automne. Unger aussi y trouverait son compte. »

Les craintes que j’avais manifestées antérieurement n’étaient que trop fondées, comme la suite le montrera. Peu à peu, je me trouvai avec Joseph Sucher et un des meilleurs amis de Forster, l’éditeur Louis Staakmann, tout seul en face de l’armée de mes adversaires.

Sur ces entrefaites arriva la lettre de Wagner du 10 mai, que nous avons donnée plus haut; Forster en prit prétexte pour rompre brusquement les négociations. En réalité, il y avait à sa décision, des raisons bien plus profondes.

Le jugement de Forster, qui dans le domaine de la comédie, jouissait d’une autorité incontestée, manquait de sûreté, en ce qui concerne la musique, et il n’avait pas ce courage que donnent les fortes convictions pour tenir tête aux adversaires qui l’assaillaient. En effet, ceux dont le jugement faisait, à cette époque, autorité à Leipzig, n’avaient-ils pas déclaré que Wagner était indigne du Gewandhaus ?

Leurs suggestions amenèrent insensiblement Forster à considérer la rupture du traité avec Wagner comme un but à poursuivre. L’influence que j’avais toujours exercée sur lui resta impuissante devant ces assauts. Ce fut à mon insu qu’il écrivit à Wagner la lettre suivante :

SOUVENIRS LOINTAINS

Leipzig, le 15 mai 1877.

« Très vénéré Maître,

» Par votre lettre du 10 mai, datée de Londres.

vous vous placez à un point de vue absolument nou-

veau. Qu’un traité doive intervenir entre nous relativement au droit de représenter votre Anneau des Nibelungen , c’est là ce que je conteste de la façon la plus énergique. Ce traité se trouve conclu par le fait que vous avez accepté, par télégramme, les conditions que je vous posais dans une lettre du 27 avril.

» Votre tentative, commencée dans votre lettre du 28 avril et continuée dans celle du 10 mai, de modifier la base légale de notre contrat, ne saurait avoir aucun résultat dans le cas où nous en arriverions à laisser à la justice le soin de décider entre nous! Les conditions que je 'vous offrais étaient bien claires et tout malentendu impossible. Vous les acceptiez sans réserve aucune.

» La conscience de mon bon droit me commande de faire celte déclaration et surtout de sauvegarder mes droits.

» Mais si je me demande s'il est opportun que je fasse pratiquement usage, vis-à-vis de vous, de mes droits indiscutables, et que j’exige et poursuive l’exécution de notre contrat, je n’hésite pas à répondre : « Non, cela n’est pas opportun! » Si, après avoir accepté formellement des offres nettes et précises, vous vous efforcez maintenant d’ébranler notre con-

irai, sous prétexte qu’un des articles n’en est pas rédigé avec une clarté suffisante, ne suis-je pas en droit de supposer que, plus tard, vous changeriez de nouveau de manière de voir? Cette incertitude produit, chez moi, un malaise pénible, incapable assurément de diminuer mon enthousiasme pour votre œuvre, mais de nature, cependant, troubler la cordialité de mes relations avec vous, à paralyser mes efforts dans la préparation de votre œuvre, qui est d’une réalisation si difficile, et à compromettre, en même temps, le succès de mon entreprise.

» Tout en sauvegardant mes droits, au point de vue des principes, je vous déclare, par la présente, que je vous rends votre parole, et je vous prie, en même temps, de me rembourser immédiatement les quatre mille marks quej’ai payés pour vous à Leipzig, et de me rendre le contrat d’engagement d’Unger.

» Très respectueusement.

» Votre tout dévoué,

)) D r AUGUSTE FORSTER. »

En dépit de cette lettre brutale, Wagner tenta encore d’éviter une rupture, en envoyant le télégramme suivant qui m’émut profondément :

Londres, ce 17 mai 1877.

« Vous supplie attendre ma lettre avant rien dire journaux.

» WAGNER

SOUVENIRS LOINTAINS

Ce télégramme, ainsi que la lettre qui suivit, et dont la teneur me fendit le cœur, m’engagèrent à faire une dernière tentative pour amener Forster à mon point de vue. Mais mes adversaires ne se lassèrent point d’agiter devant ses yeux le spectre du déficit, à propos des cent mille marks que j'avais déclarés nécessaires pour l’acquisition des décors et de toute la mise en scène. Voici la lettre de Wagner, qui est un modèle de logique claire et qui témoigne de la noblesse de ses sentiments et de son désintéressement.

London, \Y. 12, Orme Square, Rayswater,

« Très honoré Monsieur,

» L’estime que j’ai pour votre personne jointe à l’espoir dont je m’étais bercé d'entretenir de très agréables relations avec vous en particulier, ont seules pu me décider à me justifier des accusations que vous venez de formuler contre moi.

» C’est une nouveauté pour moi de me voir considéré comme un co-traitant chagrin et cauteleux, alors que la hâte et l’imprévoyance avec lesquels j’ai souvent signé des contrats m’ont causé de tels préjudices, que des amis, soucieux de mes intérêts, ont cru devoir me faire de sérieux reproches.

» C’est une autre nouveauté pour moi d’entendre interpréter le mot « honoraires » dans le sens d’avances, et affirmer que, par mon télégramme acceptant vos propositions, j’ai reconnu que certains

72 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, articles « étaient rédigés avec une absolue clarté » bien que vous fussiez enchanté vous-même que dans ma lettre j'engageasse la discussion pour préciser le caractère de ces « honoraires ».

» Je suis surpris, enfin, que vous ayez pu vous imaginer que mon télégramme vous annonçant mon acceptation réglait tout, alors que j’attendais la minute du traité, présentant une rédaction claire, et au bas duquel nous devions apposer nos deux signatures comme j’ai l’habitude de le faire avec tous les directeurs de théâtre.

» Je me demande maintenant que faire, alors que l’on a réussi à vous décider à renoncer, d’un cœur si léger, à tous vos projets!... Je songe aux conséquences de votre détermination, et, en dépit démon surmenage actuel, je trouve assez de présence d’esprit pour me les représenter comme tellement pénibles, répugnantes, que je voudrais les éviter à tout prix!

» Le privilège que je vous ai accordé de représenter seul le Ring a provoqué aussitôt, dans la presse, une sensation énorme et peut-être quelque peu motivée. Notre rupture en produirait probablement une bien plus grande encore, et les choses seraient sans doute présentées de telle manière que je me verrais obligé de répliquer à mon tour. Vous voyez d’ici ce que ces polémiques auraient de pénible! Tâchons de les éviter et espérons que nous arriverons à un accord honorable.

SOUVENIRS LOINTAINS

» Si vous il avez pas d’autres raisons pour motiver une rupture, veuillez m’envoyer un projet de traité définitif pour les signatures, et établir celui-ci conformément à vos dernières offres.

» Je vous prie d’agréer l’expression de ma très haute considération.

» Votre bien dévoué,

» 17 mai 1877. »

Malheureusement mes adversaires s’étaient à tel point emparés de l’esprit de Fôrster, que celui-ci ne pouvait plus voir l’immense douleur que me causait sa manière d’agir. Ni celle magnifique lettre ni les avances généreuses de Wagner ne furent capables de modifier ses résolutions. Le 22 mai, jour anniversaire du Maître, il lui écrivit :

« Très vénéré Maître,

» Ce n’est pas seulement la différence, de notre point de vue en ce qui concerne les dix mille marks, qui a dicté ma dernière lettre, mais aussi et surtout l’impression produite sur moi par votre avant-dernière missive, et qui m’a décidé à renoncer à votre œuvre.

«Votre dernière lettre n’a nullement effacé celle impression.

» L enthousiasme naïf et joyeux avec lequel je suis allé au-devant de vous, dès le premier moment, a

Ti SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER.

disparu, grâce aux discussions pénibles qu’il y a eu entre nous.

„si l’on arrache le cœur à une plante, dit Goethe

dans Clavijo, elle a beau grandir dans la suite et [tousser d’innombrables rejetons ; elle pourra devenir un buisson robuste; mais elle a perdu la fierté et la grâce souveraine du premier jet.

» En m’écrivant, dans votre lettre du 10 mai, datée de Londres, que vous doutez que le théâtre de Leipzig dispose des ressources nécessaires pour mener à bonne fin l’entreprise projetée, vous avez « arraché » le cœur à la plante ». Une parole de ce genre, livrée à la publicité, déconcerterait à la fois les artistes et le public et compromettrait tout résultat!

» Je ne peux pas effacer de mon esprit cette impression que, dans nos négociations vous n’avez plus en vue l’intérêt de l’art, comme c’était peut-être le cas, au début; et c’est pour celte raison que je me sens paralysé d’avance dans mes efforts, que la réflexion l’emporte sur l’enthousiasme et l’homme d’affaires sur l’artiste.

» Je reste, aujourd'hui comme hier, vénéré Maître, le partisan pleinement dévoué de votre art, et je comprends également les fluctuations et les transformations successives de votre état d’âme, et je ne me permettrai nullement de les juger ; je proteste, par conséquent, contre les paroles que vous me prêtez dans votre dernière lettre et contre lesquelles vous vous défendez. Néanmoins j’ai l’impression, que j'ai

SOUVENIRS LOINTAINS. 75

le droit de noter ici, que je me trouve en présence d’une individualité si fortement accentuée, au point de vue des affaires autant que de l’art, qu’il me paraît impossible désormais d’arriver à uneentente avec elle.

» Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux chercher un terrain d’entente, qui nous permette de renoncer à nos projets primitifs, sans faire d’éclat et d une façon digne de nous? Ce n’est pas d’un cœur léger, comme vous le croyez, que je me sépare de vous, j’en éprouve, au contraire, une profonde douleur. Néanmoins, je crois qu’il vaut mieux que cette séparation ait lieu, dès le début, et en douceur, que plus tard, violemment et brutalement.

» En ce qui concerne les journaux, il ne dépend que de nous d informer le public de notre rupture sous une forme qui ne soit blessante ni pour l’un ni pour l’autre.

» La sensation produite par la nouvelle de l’accord intervenu entre nous n’était pas mon œuvre; je m efforcerai de même de ne parler de ma retraite que d’une manière aussi calme qu’objective. Si vous agissez de meme, nous n’avons pas de désagréments à redouter.

» Je ne vous ferais pas cette proposition si je n’étais assuré de votre parfaite bienveillance, de votre sympathie pour le succès de mon œuvre, de votre inébranlable confiance dans la noblesse de mes intentions autant que dans l’absolu oubli de moimême avec lequel je travaille à les réaliser.

» Un gros nuage s’est élevé entre nous, il est impossible de le nier; je renonce donc avec douleur à la réalisation de mon plan auquel j’avais donne toute mon âme.

» Je reste votre immuablement dévoué,

» l) r AUGUSTE FORSTER. »

Une fois de plus, le fil était rompu entre llayreuth et Leipzig, et, cette fois, c’est nous qui le brisions! Inutile de dire ce que je souiïris de celle lamentable rupture que je n’avais pas réussi à empêcher, bien que j’eusse une influence considérable sur Forster.

A un déjeuner donné chez lui en l’honneur de la cantatrice Marie Widl, alors en représentation à Leipzig, un de ses amis personnels, fort influent, dont je tairai le nom, par discrétion, se laissa entraîner sous l’influence des passions alors régnantes, jusqu’à lever son verre en l’honneur de la rupture de notre contrat avec Wagner, et il voulut également trinquer avec moi, mais, dans mon indignation, je jetai mon verre qui se brisa en mille morceaux sur le parquet, et je quittai la compagnie.

Marie Widl chercha à me consoler en me disant :

Ne vous faites pas de soucis, vous finirez bien

par l’emporter! N’avez-vous pas remarqué la terreur de Forster quand vous avez brisé votre verre ?.

En effet, six mois après, sa prophétie devait s accomplir magnifiquement.

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