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« torcé. Vous avez fait probablement un ou deux bons tableaux et je me « promets du plaisir de les voir encore plus peut-être à présent que je con- « nais votre patrie; sans compliment, je dois vous dire que je trouve votre « peinture une bien belle impression du pays, et je n’ai pas manqué de porter « votre souvenir à chaque individu de cette gracieuse campagne. J’irai vous
« prendre à Paris au débotté, et si vous voulez nous décachetterons ensemble
« deux esquisses faites nes longtemps déjà et que je ne veux pas voir, « ayant crainte de ne pas résister à une déception complète. J'attends un « mot de vous pour partir et suis à vous de tout mon cœur comme votre « ami sincère,
Ta. Rousseau. »
« Mes compliments et mes bons souvenirs à votre famille, M. Delanneau,
qui a écrit hier à M. Comte (r) pour réclamer un kilomètre arrière sur le « parcours d’Argenton et de la Ville-au-Brun, vous serait bien obligé de « l'appuyer d'un mot, ainsi que pour réclamer le sixième cheval à mettre €aux malles qui sont trop lourdes pour cinq. Je vous fais de sa part des « compliments affectueux, il me parle fort souvent de vous.
« Ne dites rien de mes chagrins aux infidèles, j'aime micux pour eux
« être n'importe quoi que d'avoir ce ridicule à leurs yeux. »
Monsieur Jules Dupré, artiste peintre, avenue Frochot, rue Breda , Paris. Timbre de la poste Ar genton-sur-Creuse.
14 décembre 1842.
La certitude de fuir à jour fixe ce pays des pluies le remit er verve; à la veille de le quitter il en saisit pour ainsi dire sur nature une image frappante qui est comme la traduction des
D âme enrapport avec le génie néfaste du lieu ( C'est un marais dont les roseaux ploient sous les ven
ee
d'automne. Sur ses bords, lave une femme abritée par un petit
e directeur général des postes. Jules Dupré le
connai le maître de poste, se recommandait
à lui.
(2) Vendu primitivement à M. Collot, ce tableau est passé dans diverses re et appartient aujourd'hui à É Société des beaux-arts de la ville de Nantes.
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bois de chênes au travers duquel passe le rayon jaune et mourant d’un soleil sans force; il lèche de ses dernières lueurs les figures allongées des arbres. Ce tableau, d'une exécution indécise, d'une harmonie douteuse, est un chef-d'œuvre de plaintives émotions, je ne connais pas en paysage de page plus poignante,; c’est le cri de détresse de l’homme des villes exilé aux pays rachitiques. N'eût-il enfanté que ce morceau de peinture, Rousseau serait un de nos grands poètes. Personne
mieux que lui n’a caractérisé la verdure terne, la structure affigeante des pays perdus, qui n'ont pour s’exhaler que la | monotone complainte des pastourelles ou le cri sauvage du \ sonneur de cornemuse. Ne saisit pas qui veut le souffle d'un | hameau et la douleur des campagnes.
1 Parti de Paris sous le coup de préoccupations inexplicables, le Berry fut pour Rousseau plus qu'un champ d’explorations et l. d’études; pour la première fois il se sentit étreint par l'extérieur et le plein air paludéen; il n’y acquit pas de nouvelles forces, mais il y affina sa sensibilité! Le Grand Pan des Gaules le mordit comme le loup-garou invisible dont les campagnards sentent les approches et la dent imaginaire. La haute structure : des arbres et des rocs, la musique des eaux et des pacages ne | firent qu'endolorir son esprit ; il vit tout par ce côté souffrant et attristé. Gargilesse lui laissa au cœur l’effroi que dans le moyen âge elle donnait aux voyageurs et aux pélerins : « Mon beau «monsieur, n'y allez mie, disait-on alors, tout un chacun qui ÿ
«passe, gorge y laisse; les malfaisants vous y coupent le col. »
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EVENU à Paris, Rousseau ne se libéra pas, aussi vite qu'il l’eût désiré, de la malaria berrichonne. Il lui en resta longtemps des intermittences et
2 des refrains. L'air des bois maigres avait jeté en ses veines un élément romanesque. Rousseau, jusque-là si franc du collier sur nature, tourna quelque peu. à un idéal mystique. Jeanne d'Arc et ses voix lui soufflèrent aux oreilles, et il s'ingénia un jour de figurer l'héroïne de la délivrance attentive et extatique aux voix de ses anges inspirateurs. Il fit un croquis, puis un petit pastel, puis une toile où Jeanne d’Arc, assise au milieu d'un bois, recevait du ciel l'inspiration par les effluves d’un rayon solaire. Peu d'amis virent cet étrange projet, car Rousseau, revenu bientôt à son véritable tempérament, se retrouva en possession de lui-même, et fit disparaître la sainte fille
comme on chasse un cauchemar... Il la transforma en un robuste chêne qui sentait plus son Hamadryade que sa vierge chrétienne.
Ce fut son dernier accès de fièvre du pays des Fadets et des
Tristesses. Depuis, Rousseau ne pensa plus aux évocations
anecdotiques. « L'arbre qui bruit et la bruyère qui pousse est « pour moi la grande histoire, celle qui ne changera pas, disait- «il; si je parle bien leur FAR j'aurai parlé la langue de tous « les temps. »
Plus tard je retrouvai dans des papiers qu’il m'avait confiés ces deux lignes d’un ancien : Non enim hilaritate, nec lascivia, nec risu aut joco, comite levitatis, sed sæpe etiam es
Jirmitale et constantia sunt beati {1). — Qu'est-ce cela? dis-je Rousseau. — Ah! fit-il, comme un homime qu'on éveille d'un
grand sommeil, c'est au temps du Berry, à mon retour; il faut
brûler cela, c’est de la faiblesse L'année du retour, 1843, fut employée à terminer les tableaux
du Berry, que MM. we Bétier, “ docteur Véron et M. Collot lui achetèrent plus tard. L’intimité de Rousseau et de Dupré se resserra encore. A u sentait peut-être que dans cette dualité de lamitié, Dupré était l'élémént actif, prévoyant, inquiet de son avenir; comme un frère é aîné il était celui qui donnait et protégeait sans cesse. Leur fraternité devint absolue. Rousseau quitta son atelier de la rue vint se loger à l'avenue Frochot, à la porte de Dupré, tout près de Théodore Chasseriau, d'Isabey, d'Alfred de Dreux et de toute la pléiade militante. Rousseau et Dupré ne faisaient plus qu'un; chaque soir ils sortaient ensemble et toute invitation était refusée si elle
ne comprenait pas celle des deux jumeaux. Ils formèrent bientôt le projet de faire ensemble un voyage vers le Midi. On leur avait raconté que les landes de Gascogne étaient un pays abandonné et plus inculte encore que les déserts de la Sologne. « Cela doit être beau, disait Dupré; puisqu'on fuit ce pays, « allons-y, » et après avoir rassemblé quelques ressources ils partirent à la fin d'avril 1844.
(1) Ce n'est ni par la joie, ni par les plaisirs, ni par les jeux ou les ris, amis de la frivolité, qu'on est heureux : les âmes austères trouvent le bonheur dans la constance et la fermeté.
5 AE CSA
UAND ils eurent dépassé Bordeaux et Mont-de- Marsan, ils visitèrent ces étranges contrées
sablonneuses où les aborigènes gardent leurs
; troupeaux montés sur des échasses; où pendant des lieues et des heures on ne voit que des dunes et des grèves, que des végétations qui ne sont ni herbes ni lichens, cherchant à couvrir le sol de leurs griffes rampantes. C'était l'excès de la solitude; ils passèrent et descendirent à Peyrehorade (Pierre qui roule), charmante petite cité qui leur sembla un échantillon de ces coins heureux où on vit de l’azur du ciel et du bruit de l’eau.
De là, ils allèrent à Tartas, puis à Begars; ils y trouvèrent des trésors de paysage et d'existence primitive, contrée bienheureuse des bois et de la chaleur; tout y pousse avec la force des tropiques : les melons grimpent aux arbres ; les citronniers, les orangers y croissent robustes et frais comme nos pommiers,
en communauté avec des chênes aussi majestueux que ceux
de Fontainebleau. Les habitations, en bois abrupt et en chaume, se construisent sous leurs ombrages et jusque dans leurs branches. L'homme y aime l'arbre qui le garde des vents et des sables. L'eau y séjourne ou y coule à son gré; elle donne souvent une fièvre presque salutaire, car la fièvre préserve du choléra, du typhus; des affections de poitrine, du foie et du cerveau.
Ils se fixèrent à Begars qui fut le point central où ils rayonnèrent dans cet heureux pays. Rousseau y était dans des admirations sans fin, comme un vrai Don Quichotte auquel il se comparait souvent. Ses yeux s'émerveillaient des splendeurs de cet Eden rustique; son cœur s’épanouissait au bonheur et le savourait en se laissant doucement aller à cette contemplation sensualiste. L'homme, les animaux, les arbres, les pâturages, les jardins y foisonnaient dans une béatitude primitive. Les habitations vastes, couvertes en paille, trapues sur leurs murs de bois, mais élevées par leurs toits de chaume, toujours enlacées dans un vieux tronc ou une robuste branche, semblablés à celles des anciens Gaulois, amis des arbres, donnent à cette petite contrée l'impression d'une colonie du temps des Druides. Les Landais en ont quasi la religion, ils sont fiers de leurs chênes et amoureux de leur sol. Quand les Maures furent chassés d'Espagne, ils ne demandèrent, disent-ils, qu'une grâce, celle de repasser les Pyrénées et d'aller revoir les ruisseaux et les prés des landes de T'artas.
Enfin, tout près des bois, apparaît à travers les pins maritimes le golfe de Gascogne, le flot bleu comme un saphir, qui sans colère et sans obstacle arrive calme et puissant des rivages de l'Amérique; jugez ce que pouvaient penser deux artistes aussi enthousiastes que Dupré et Rousseau, mis en possession d’une nature et d’une société aussi primordiale que celle des anciens Visigoths ou des Kimris agriculteurs. Ce n'était plus là l’épopée théâtrale et belliqueuse de Decamps ou de Salvator, mais c'était la vraie pastorale des hommes durs à la vie, doux à
l'hospitalité et contents de leur sort.
Rousseau voulait tout voir, tout posséder et tout peindre, ilne savait par où commencer pour tout ue et tout conquérir.
Il finit par se décider à faire des dessins, car son œil était encore trop ému des splendeurs de cet étourdissant pays. Dupré lui conseilla de répudier le dessin fragile sur papier et de réaliser, comme il l'avait déjà tenté au Berry, des dessins-peintures, ou plutôt des grisailles à l'huile et sur toile, afin de conserver à son travail une solidité inaltérable.
C'est alors qu'il se mit à peindre la Ferme et le Four communal, deux motifs qu’il avait sous la main. La Ferme (1), une de ses plus belles œuvres si amèrement critiquée, représente un pays boisé, où apparaissent sous de grands arbres une habitation campagnarde, et à droite un grand toit de paille près d’une haie, où sèche au soleil le linge du paysan. Dans la prairie qui entoure la maison on aperçoit tous les animaux domestiques, chevaux, poules, oies, cochons, qui picorent ou broutent en compagnie, Rousseau mit le plus grand soin à ce travail infini ; il détermina avec une exacte patience tout ce qui était forme,
tout ce qui était accent, tout ce bel ensemble de végétatio
tout le détail pittoresque des accidents et des originalités du lieu. Puis il attendit pour se donner le temps et la réflexion de colorer ce monde du premier âge, pour animer cette création qu'il mettait au jour, sans la vêtir de lacouleur, et qu'il laissait vierge des prismes de la réelle lumière
Le Four communal est une composition plus simple; c’est
un bouquet de grands buis et de citronniers qu'ombrage la co
struction basse d'une es] hutte, au centre de laquel LL on
en
aperçoit l'ouverture d’un four en plein air. Une femme accroupie
sur les genoux y défourne ses pains (2). Derrière ce groupe de
forme toute primitive et Le De on de au loin, dans le plein
soleil, une plaine cultivée et les
Rousseau procéda comme à sa Ferme, en grisaille
(1) La peinture appartient à M. Frédéric Hartmann.
(2) La peinture appartient à M. Frédéric Hartmann.
Je Î | Î
46 THÉODORE ROUSSEAU que qui était v
Ce qui frappait puissamment Rousseau dans ces paragès méridionaux, c'était le bleu constant, toujours profond et insondable du ciel, ce bleu sans ton anal inabie , Sans couleur on pourrait dire, et qui en est un des plus vifs attraits parce qu'il en est un des plus insaisissables mystères. « Ce que l’homme touche,
# Dupré, il peut en devenir le maître, mais ce ciel sans « nuages, ce puits de lumière, est un problème aussi désespé-
« rant à peindre qu’'impossible à mesurer; cette demi-teinte
« lumineuse, toujours douce à l'œil, toujours effrayante à la
« pensée, est un cl etuns rveilleux. »
Le bleu, la paix Rares du firmament, fut pour les deux artistes l'étude de l'absolu et les bornes où s’arrétèrent leurs observations et leurs forces. Rousseau et Dupré en res-
tèrent possédés toute leur vie. Ce pays de la fécilité où ils touchaient à la limite du bonheur terrestre, furent pour eux le mirage d’un monde irréalisable, la frontière où tout esprit,
comme celui de Pascal, ie se détruit. Pour les peintres plus encore que pour les calculateurs, c'est le cas de dire le
steterunt ubi defuit orbis de cross Ils s’y arrêtent, mais leur vie se consume à le dépasser et à le conquérir. Belle et noble tâche pour laquelle il doit leur être pardonné parce qu'ils ont an osé, pour avoir trop aimé!
Rousseau, à la fin de cette épreuve, esquissa dans une tonalité douce et demi-colorée un marais, plat et limoneux, où les vaches flânent au milieu des herbes, et qui fut la préface, le germe inspirateur de son admirable tableau du Aarais dans les Landes (1). Enfin, après cinq mois de luttes, Rousseau et Dupré se transformèrent en touristes, laissèrent leurs bagages à Tartas et partirent à pied, le sac sur le dos, jusqu’à Bayonne, par Oloron et Saint-Jean-pied-de-port, et visitèrent une partie des Pyrénées à travers ce pays basque qui les émerveilla
(1) Peinture appartenant à M. Frédéric Hartmann.
cr encore par
comme épui ils revinrent à Paris en jurant de se retrouver à cl iqué printemps, à la Pentecôte, « au temps où les belles changen d'amis, » sur la place du village de Begars, pour se lancer encore à la découverte de l’azur, du bleu sans fin, dans son immaté-
un artiste philosophe!
rialité. Serment d’ivrogne, disait d’eu
serment d'amour et de jeunesse,
A son retour à Paris, Rousseau, tout frais et tout inspiré de ce pays des légendes, des souvenirs de Roland, des Maures, des Basques fiers et heureux, de Peyrehorade, des marañsins, des pins agrestes et de la grande figure pyrénéenne, se jeta comme un inspiré sur une toile, et en une semaine il ébaucha d’un jet tout féroce une grande plaine couverte de marécages, de prairies incultes, de flaques d'eau et de si appauvries, au fond de laquelle, sous un ciel agité de nuages et de tempêtes, se dresse l'imposante silhouette a toute la chaîne des Pyrénées (1). Rousseau portait en lui l’invincible attrait des soulèvements terrestres: les Alpes étaient son premier bonheur et son
prernier enfantement;, les Pyrénées le retrouvaient fidèle; il
leur paya son tribut de reconnaissance lorsqu'il put jouir de son
premier jour de retour en Paris, où tout se
résume , SE clarifie et se trans i les brumes.
Le voyage aux Pyrénées fut un bon temps, mais aussi une dure épreuve et qui pour tous deux ne prit jamais fin; il fut l'é-
poque où ils s'aperçurent que le modelé aérien est la grande perception de l’art, où tout se subordonne à ce despote lumineux; où le temps était venu de sonder ce grand problème, 1 alpha et l'oméga de la création, l'ultima et prima ratio de l’art, et où se heurtèrent les plus grands génies depuis Phidias, Michel-Ange, Poussin, Gericault, jusqu'à Dupré, Rousseau et Millet.
Les landes de Gascogne et le voyage des Pyrénées furent en
(x) Appartient à M. Frédéric Hartmann.
outre pour Roue
seau un progrès et une distraction. Il s'en trouva lié plus étroitement encore à Dupré, qui fut toujours pour lui un admirateur perspicace, et un témoin assez autorisé pour arrêter souvent Rousseau dans ses exigences et ses excès sur lui-même. Il lui fit entrevoir la terre promise des grands artistes : le modelé aérien que les contrées du Nord, enveloppées dans une lumière plus douce et plus pittoresque, sous leurs ciels agités, ne lui avaient pas encore fait apparaître en exemple palpable; et ce voyage, fait en société d'un ami aussi ardent que lui, mais plus vif et plus expansif de caractère, détendirent son esprit porté à la concentration intérieure, à la recherche de cette alchimie de l’art qui n'a plus de bornes, qui ne touche qu'à des formules, et qui fuit l'admiration de la nature pour la spéculation de ses effets.
Tous deux avaient été si heureux de cette expédition à travers sables, bois et montagnes, au milieu de ce pays de la lumière et de l'existence des antiques sociétés pastorales, qu'ils avaient fait, on l’a vu, sur les chênes de Bégars, sur l'Océan bleu dont ils voyaient les flots venir à eux des rives brûlantes de la terre de Christophe Colomb, le serment de revenir chaque année, comme les hirondelles, à cette bonne contrée inspiratrice, tant ils étaient convaincus d'en extraire ies trésors inépuisables de l’art. Ils jurèrent, et comme tous ceux qui jurent, ils n'y revinrent plus. Les temps devinrent plus durs pour les deux amis, et Rousseau, pacifié par l'aspect de sa forêt, trouva, au service de sa tranquillité, les arguments les plus subtils pour prouver qu'il ne fallait voir qu'une fois en sa vie de semblables beautés, sirènes dangereuses, dont les navigateurs sur cette mer des
tempêtes ne devaient entendre que de loin les voix et les har-
monies entraînantes
Barbizon, octobre 1869.
E grand air des Pyrénées leur fit voir Paris,
à leur retour, sous ses aspects les plus anti-
pathiques; ils ne voulurent plus y vivre; ils # allèrent se fixer, vers le mois d'octobre 1845, à l'Isle-Adam, dans un petit atelier que M. Mellet, beau-frère de Dupré, leur fit construire dans sa maison. Et ils vécurent en famille comme des frères et des sœurs, que M"* Dupré présidait avec sa cordiale activité.
L'automne est une saison poétique et saisissante, peut-être plus encore dans notre Ile-de-France que dans les autres parages des anciennes Gaules. Mais sur les confins de la Picardie, aux bords de l'Oise, au milieu de ces petits vallons boisés et traversés par les rus qui font moudre les moulins et pousser les peupliers, les aunes et les saules, qui excitent le campagnard à une culture où la vie des arbres, des vignes, des
céréales se mélangent dans une promiscuité profuse et joyeuse,
É ERP
c'est un spectacle ravissant que l'automne; c'est, chaque matinée, un changement de décoration que le vent, la gelée ou le soleil brillant de la Saint-M
artin font apparaître comme une suite inépuisable de phénomènes et de combinaisons lumineuses. Tout y surgit en attraits fascinateurs, les prismes solaires prennent toutes les formes et toutes les plus puissantes harmonies. Pour Théodore Rousseau, l'automne était, si l’on ose ainsi parler, comme la fournaise limpide où lui apparaissaient, sous les fenx à lastre rayonnant, les embrasements et les fusions des premiers âges où s’entrechoquaient tous les métaux de la création; depuis l'or et le fer jusqu'aux diamants, aux émeraudes stes. eh à de plus éblouissant que le bronze solide
et aux améthys et grave du chêne qui se dépouille, l'or du peuplier qui répand
ses feuilles, le rubis des vignes sanguines frappées par le rayon
du soir. Le y revit dans une puissance indescriptible de
résurrection originelle. Le peintre croit toucher au grand ressort de la vie, il se heurte à un dese us décevants mystères. L'automne fut cependant pour Rousseau l'attrait de son art, le mirage où1l fut invinciblement attiré, et il faut bien reconnaître que c'est avec l'automne qu'il atteignit le plus la grandeur et la poésie. Il fallait à Rousseau des harmonies tranchées, des contrastes et des audaces de contemplations, des existences qui se hâtent de vivre pour que, touché de cette fin prochaine, il se hâtât d'en sauver les beautés. Il y avait excès en lui, . automne
l'exaltait trop par le sens métallique
tative n’y prenait pas assez
d’un esprit qui plonge dans = deurs des siècles et qui
veut en reconstituer les :
mme ne devenait plus pour lui qu'une anecdote et un enfantillage, tant la vision fantastique l’emportait dans son char de feu jusqu'aux extrêmes limites des régions hermétiques. De là au paradoxe, il n'y avait
s'y laissa entraîner sans en sentir le
qu'un pas et Rouss
Dans ce petit atelier où tous deux, Dupré et lui,tenaient à
peine, il fit deux die d'œuvre : uneZisière de forét, soleil
THÉODORE ROUSSEAU LOT couchant (1) qui, sauf le grandiose de la nature, donne toutes les puissances des harmonies, des formes, des accents d’une fin de journée d'automne sur le bornage d’un bois, soleil d’or et de rubis qui jette ses derniers feux dans une gerbe d'éclatante lumière
Si ce tableau nous a été conservé, nous le devons à Jules Dupré ; Rousseau voulait encore le détruire, ou pousser son œuvre à une plus puissante intensité, et ce fut par un coup d'État de l'amitié, par un appel à la raison de Roüsseau que Dupré sauva cette admirable page. « Je n’aipas la prétention de vous imposer « mon opinion, lui disait Dupré, mais j'ai la conviction qu'on « ne peut aller plus loin et que vous exténuer sur ce travail ne « fera que l'amoindrir. Faites une épreuve; eh bien! retournez au « mur votre toile, laissez-la un grand mois sans chercher à la « regarder; puis, di votre vue se sera rafraîchie, que vous « aurez dominé la fièvre de la création, examinez froidement, et « si vous êtes encore mécontent, alors, jetez-vous dans la four-
Z-VOUS un sursis
« naise et retravaillez l’œuvre. Mais accor « d’un mois ; promettez-le mot. »
Rousseau promit et, pour oublier sa terrible thèse, un jour de givre il se mit à peindre sur une toile blanche, non préparée, les coteaux de Valmondois, vus d’une demi-lieue, à la route des Forgets, sur le côté opposé de l'Oise, toile toute simple de composition : des monticules de terre sont amoncelés sur le premier plan, la neige à moitié fondue les couvre, et le soleil rouge, au milieu d'un ciel plombé, se montre mourant et menaçant à tra-
vers les nuages. Spectacle re mers où Rousseau a été
grand par la profondeur de l'expression ; aucun artiste n'a égalé
cette formidable création, aucun peintre n'a trouvé dans sa pa-
lette une puissance de réalité aussi prie et aussi parlante. L2Effet de givre est une œuvre moderne dans son esprit, sa
poésie et sa souffrance; l'homme y est invisible; mais son âme
(r) Acheté par M. Collot, il appartient aujourd’hui à M. Van-Praet. Français en a fait une charmante lithographie,
y respire et y souffre ; on y gèle sous l’étreinte d’un souffle destructeur, on s’y morfond dans ces combats de la nature qui se détend, s'irrite et s’affaisse, sans pitié pour la faiblesse de la créature. Cependant notre admiration ne s'aveugle pas devant un si farouche enfantement ; l'art, ce grand artificier, y met peutêtre sa main mathématique‘et, sous le ciel consterné, la mise en scène saitencore se dissimuler et se contraindre.
Rousseau exécuta tout en fièvre ce beau tableau en huit jours; il m'a fallu le témoignage de Dupré pour croire à un semblable prodige. Quiconque a tenu dans sa main le fardeau de la palette se demandera comment un artiste peut arriver à une si forte harmonie de ton, comment il a pu entasser, coordonner une telle solidité de peinture en si peu de jours, alors qu'il faut à tant d'hommes habiles une succession de temps, une alluvion de travaux pour faire surgir sous des années de patience une symphonie aussi retentissante. J'en demande l'explication aux hommes dumétier, auxpeintresmaîtres ès-arts etès-sciences. Tous me répondront par le « je ne sais » des douteurs ou des hommes confondus. Et cependant cela est; et cet admirable tableau fut encore pour Rousseau une triste épreuve de la vie
ut le vendre. Personne ne voulait de ce drame
artistique. Il n
pathétique ; l'homme des villes n'aime pas à être distrait de ses
plaisirs ou dk . Il veut l'attrayant et l’aimable, et la
mettrait en fuite. Acheté en désespoir de cause par M. Paul Périer, amateur enthousiaste de Rousseau; puis cédé à un marchand, il fut, dix ans plus tard, cédé
encore par échange à Troyon pour une étude de moutons; et
Après le mois de sursis, Rousseau revit sa Lisière de forêt, et là, en présence de Dupré, il lui fit subir son examen implacable.
Il fut silencieux, épuisa tous les arguments de son regard et fina-
(x) Acheté par M. Bocquet à la vente Troyon, il appartient aujourd'hui
à M. Laurent-Richard.
lement il dit à Dupré : Eh bien, je vais le signer; c’est achevé! n'en parlons plus. Et voilà comment ce beau tableau doit son existence. Rousseau le créa et Dupré le sauva.
Leur intimité ne s'en concentra que plus. La force des choses, la nécessité de la vente, les fit revenir à Paris où ils ne passèrent que quelques mois, car en 1846, je les vois retourner à l'Isle- Adam; Rousseau, trop à l’étroit, prend à loyer un atelier, avenue des Marronniers, en face de M. Mellet, et y fait une charmante plaine éclairée par tous les caprices de la lumière en jeu de coquetterie avec les nuages et les vents (1); puis, comme un homme ahuri de la solitude intérieure, il se décide à entreprendre une œuvre considérable, une route de forêt, où la forme du détail des arbres sur un ciel tranquille et printanier sera son thème et sa poétique; une roûte au milieu des bois, tout herbue, et qui ne décèle le passage de l’homme que par un étroit sentier dans la verdure; une clairière forestière en végétation universelle avec ses silhouettes sur le ciel, les troncs de ses arbres et leurs dessous ombreux. Ce tableau célèbre fut une Avenue de la forêt de l'Isle- Adam, dont on parla tant avant et après 1848 (2). Cette composition n'avait aucune analogie avec l’Avenue de châtaigniers, dont le ciel ne s’entrevoit que sous la voûte des arbres ; c'était une belle allée verte, riante comme un souvenir de jeunesse, toute pleine des bonnes senteurs et des efflorescences du printemps. La première était un temple druidique, la seconde une promenade dans les purs sentiers d'un bois poétique.
Cette peinture en hauteur fut exécutée par Rousseau d’après nature, à l'allée des Bonshommes, maintenant abattue, prise entre le carrefour du Tremble et le rond de lIsle-Adam, sur les hauteurs où se déroulent dans une lignée sans fin les coteaux de Parmaing, de Champagne, de Jouy, et jusqu'aux sombres pentes de la forêt de Carmel.
(1) Appartient à M. Laurent-Richard, (2) Achetée par Baroilhet; c'est M. Van-Praet qui la possède en ce moment.
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Sori premier travail de mise en place et d'ébauche était déjà resplendissant; Rubens n'était pas plus artiste ni plus magicien, mais Rousseau était plus libre, plus personnel encore et surtout plus respectueux de la nature. Les traits caractéristiques de cetté première création captivaient plus en quelque sorte que les efforts d'un travail achevé. On y voyait à découvert chaque germe de la pensée du maître, chaque fibre où s'accentuaient les délicatessés et les fermetés de sa traduction.
Rousseau, chaqué jour, allait à son travail éloigné de son atelier de près d'une lieue, au coucher du soleil; il déposait sa toile et sa boîte dans une cabane de garde-vente au rond de l’Isle- Adam. Tout le printemps de 1846 fut employé à cette admirable ébauche. Il y plaça un petit troupeau de vaches paissant dans l'herbe de l'avenue ; groupe pittoresque qui ne sert qu’à l'anination de cette scène de verduré, car Rousseau ne s’occüpa jatnais du volume ni de la structure réelle des animaux. IT eut l'esprit de leur mouvement, le sens de leur sauvagerié, le scintillement de leur robe; mais le caractère brut et grave de l’espèce ruminante dans le maätérialisme de sa forme et de son souffle ne l'occupa que très peu; il voyait avant tout l’universel, il voulait faire parler ses arbres et ses ciels; le reste n'était plus pour lui qu'une observation qu'il subordonnait à ses métamorphoses.
L'Isle-Adam fut encore pour Rousseau le lieu où il commençä une de ses plus grandes compositions, Une Forét au soleil couchant en hiver (1), grande toile de dix pieds, qui donne une idée frappante d'une vaste futaié de chènes, par un soir de décembre, au moment où le soleil livide au milieu des nuages s'abaisse sur la terré et ranime les arbres, les terrains et jusqu'aux plantes ensevelies sous la gelée. Cette peinture, un souvenir du Bas-Bréau, est un portrait plus ressemblant de cette héroïque contrée que toutes les études faites d'aprés nature. Rousseau y a accumulé des multitudes de formes forestières,
(1) A fait partie de sa vente après décès ; a été adjugée à M. Durand-Ruel.
THÉODORE ROUSSEAU 135 des générations d'arbres qui s'étreignent cet surgissent en silhouettes frémissantes, sans se confondre et S'annuler ; on dirait un peuple irrité, métamorphosé en arbres, et qui n'attend que la baguette magique d’un enchanteur pour pousser le cri
terrible de la délivrance. Si jamais forêt a eu sa voix prête à Î éclater dans un chœur mystérieux, c'est la Foréf d'hiver de | Rousseau. Je n'ai jamais pu voir cette magnifique composition | sans entendre chanter à mon orcille ce vieux refrain de hos À pays : | ù
Dans une forêt des Ardennes Lancelot s’en allait errant, Quand tout à coup un fier géant Apparut entre deux vieux chênes.
Faire parler ses arbres était sa pensée constante, et la Forét d'hiver fut jusqu'à sa mort l'œuvre à laquelle il voulait donner toute sa force et toute sa plus retentissante poésie, Il n'y voulait ni le charme, ni l'attraction, ni la paix des bocages, mais il avait pour but de formuler deux grandes puissances dans leur austère grandeur, la majesté des forêts et la domination de la lumière. Rousseau, je l'ai dit, avait en lui le souffle du grand Weber, il savait faire chanter les esprits de l’air et les divinités des bois.
Sous une exécution patiente qui donne à l’ensemble l'i impression d'une forêt d’airain soulevée des entrailles de la terre, la Foréf d'hiver nous semble un des morceaux les plus poétiques et les plus personnels de Rousseau; aucun des tableaux de ses devanciers n’a porté en nous la terreur comme ce « Lucus » fatidique,
Rousseau peignit encore à l’Isle-Adam une belle esquisse en souvenance du Berry, mais là il y associa aussi le souvenir de Rembrandt. C'est un chemin rural bordé de grands arbres dont plusieurs ont été à brisés par le vent;
; le ciel est gris et couvert | z ‘4 n !
comme en décembre, et la lumière apparait par un coup de |
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soleil timide sur les champs à l'horizon (1). Le mode roux, transparent et libre, en fait une des peintures les plus distinguées de Rousseau; on y sent la préoccupation du grand maître hollandais, mais le côté nerveux et passionné du peintre français en est le plus grand charme. Rousseau en fit plus tard, sous l'obsession d’un amateur, un tableau important, préparé avec méthode et patience, peinture inférieure à l'esquisse, qui na ni l'entrain ni la chaleur de cette belle improvisation.
(1) Acheté par M. Collot, il a appartenu à M. de Ferrol et est, en ce moment, nous assure-t-on, en Belgique. Je possède le dessin primitif de ce tableau, exécuté avec le plus grand soin et comme le modèle d’une eau forte que Rousseau voulait exécuter. &
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EPENDANT le séjour à l’Isle-Adam n'était pas fructueux pour Rousseau. Il y accomplissait de belles choses, mais son éloignement de Paris le
faisait oublier. Ses amateurs étaient rares. En | dehors de M. Paul Perrier, trop absorbé par d'importantes affaires, MM. Henri Didier, Collot, Adolphe Dugléré, tous assez prudents dans leurs acquisitions comme on devait l'être en ce temps d'épreuves, et deux ou trois amis, Rousseau voyait toujours sous ses yeux les sept vaches maigres du songe de Pharaon. Il était urgent de revenir à Paris. Dupré décida que pour tenir tête aux « Infidèles » il fallait se montrer dans un atelier qui pût en imposer aux visiteurs et sortir des trous où jusqu’à présent | Rousseau s'était confiné. \
Ils louèrent tous deux, place Pigalle, au premier étage d’une maison construite exprès pour des peintres, deux beaux ateliers
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sur le même carré (1), avec petits logements y attenants: c'est là que je connus intimement Rousseau que j'avais vu depuis longtemps chez Jules Dupré et à la taverne anglo-française d'Arrow- Smith. L'école militante s'y assemblait, discutait et jouait quelquefois à une bouillotte qui excédait ses ressources et transformait ses bénéfices en fétiches de convention, ou en bons de peintures à exécuter. Rousseau y était impassible et souriait, comme Bertram, de ces entraînements diaboliques, sans jamais y participer. De Dreux avait beau lui souffler à l'oreille la mélodie de Robert-le-Diable : « Cela peut te conduire à tout, » mais Rousseau résistait comme un chêne inébranlable. On lui proposait de jouer sur un crédit de dessins, sur une parole de peinture, tout était inutile; le pauvre garçon n'avait même pas en espérance la somme nécessaire pour se fournir de tabac, et rien n'était humiliant pour lui comme de divulguer aux indifférents, qui sont souvent des envieux, sa détresse et lenéant de sa fortune. « Mais mon cher, me disait-il, c'est que je ne vois rien venir, « je suis comme sœur Anne, je ne vois que le soleil qui poudroie « et l'herbe qui verdoie; j'en suis à me demander si je ne ferais « pas mieux d'apprendre le métier de sabotier, de creuser le « bois jusqu’à midi et de peindre au coucher du soleil; on doit « vivre tranquille dans les huttes de nos sabotiers de la forêt. »
L'existence de Rousseau était donc en ce temps très problématique ; l'animadversion de l'Institut avait porté ses fruits ; il n'avait n1 débouché ni exposition pour ses œuvres, c’est tout au plus si Deforges, Durand-Ruel et Léopold se hasardaient à produire à leurs vitrines quelque tableau et comme s'ils tentaient une grave épreuve. Dupré avait exposé dans son atelier deux toiles admirables, le Marais en Vendée et l'Allée aux vaches, et après des commentaires sans fin, il ne parvenait à les vendre à Baroilhet que 60o fr, toutes les deux, à Baroiïlhet (2), le seul ama-
(r) Cette maison était habitée au rez-de-chaussée par Clésinger le sculpteur, Jules Laure, les deux Pils, Fontallard, tous peintres. Berat y avait un petit logement, c’est là qu’il composait, sous la pression et l'inquiétude de ses créanciers, ses jolies chansons normandes.
(2) Aujourd’hui on offre 30,000 fr. au général Gœthals du Marais, et le chevalier de Knyff trouverait 12,000 fr, de son A/lée aux vaches.
teur assez osé pour s'approprier ces deux études dont l’une était appelée la Soupe aux herbes et l'autre la Danse des arbres.
Il eut cependant deux occasions d'exposition ; d’abord au boulevard Bonne-Mouvelle, où le baron Taylor organisait, au profit de la caisse des secours de l'Association des artistes peintres et sculpteurs, un petit salon composé des maîtres résistants de l'école moderne : David, Géricault, Prudhon, Ingres, Bonington, Delacroix, etc., puis au foyer de l'Odéon, où Bocage, directeur du second Théâtre-Français, innovait une double représentation artistique : à la scène par le Diogène de Félix Pyat, et au foyer par l'Association de peinture de la jeune école. Pour donner un piquant plus nouveau, des littérateurs s'y étaient produits sous la forme plastique : M. Théophile Gautier par une Pandore,
Eugène Sue par une Marine; et on annonçait que M"* Sand allait envoyer l'original d'une eau-forte qu'elle avait publiée dans l'Artiste. Victor Hugo y figurait aussi par un de ses burgs fantastiques qui se mirent en désespérés sur leseaux du Rhin. Tout cela était inattendu et prétentieux peut-être, mais pour Paris c'était l'attrait, et Rousseau, attristé de ces travestissements de talents, disait avec une certaine amertune: « Mon Dieu, pourvu « que Bocage ne demande pas aux peintres de chanter un chœur « de Berlioz; à cela, je ne pourrais jamais me résoudre. »
Le paysage de Rousseau était un effet du soir et d'orage, l'hiver, dans la forêt de Fontainebleau. « C’est une de ses compositions « les plus poétiques, disait alors T'horé, la peinture de Rousseau « est si particulière et si franchement sentie qu’elle ne tient ja- « mais à aucun des maîtres du passé, si ce n’est peut-être à « Rembrandt et à Hobbema. Ici le ton vigoureux des terrains, la « violence de l’effet et la mélancolie du site, font songer aux « rares et admirables pages de Rembrandt ; on pourrait en dire « comme Shakespeare dans Comme il vous plaira : Au milieu « de la forêt des Ardennes, loïn d'un monde bruyant, nous trou- « vons un langage dans les arbres, des livres dans les ruisseaux « murmurants, des sermons sur les rocs, du bien et du beau en
« toutes choses. »
Mais le foyer de l'Odéon n’était qu'une fantaisie d'impresario, je une tribune où le public distrait ou excité par le bruit de la scène n’apportait à la peinture qu'une attention médiocre, dans un lieu où la lumière factice du gaz était pernicieuse pour les peintres harmonistes.
Le foyer de l'Odéon avait aussi donné asile au tableau d'un pauvre enfant du peuple, élève de Rousseau, que le jury avait | refusé impitoyablement au Salon, et qui venait de mourir de ; misère et de découragement, de Hector Martin, qui à vingt ans annonçait un tempérament de poète et de peintre (1). C'était pour Rousseau la fin d’un frère d’infortune qui ravivait encore | sa douleur.
k (1) La Revue de Paris fit à ce moment un article nécrologique très tou chant sur la fin et le talent de ce pauvre jeune homme.
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1 les temps étaient difficiles pour les artistes de race, ils devenaient moins doux pour l’Académie; l'opinion publique s’indignait de son omnipotence, la Cour elle-même rejetait sur le jury la responsabilité de ses embarras, et
4] la désaffection des travailleurs. L'Académie succombait sous son excès de despotisme, etles plus vieux de ses membres, fatigués de leur rôle de censeurs, se proposaient, par une scission éclatante, de s’abstenir pour le Salon de 1848 qui s’approchait. David d'Angers, Ingres, Delaroche, Horace Vernet, avaient déja fait acte de sécession et ne paraissaient plus depuis des années; MM. Blondel, Hersent, Fontaine, Petitot, Heim, Garnier, Abel de Pujol, Brascassat étaient la force résistante du vieux parti académiste, et on les voyait hésiter dans leurs résolutions; il y eut même une pétition adressée à la liste civile pour la réforme du jury et c’est le jurylui-
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même qui protestait contre les vices de son institution et demandait à être relevé de sa dictature, et la liste civile, effrayée d’untel renversement de principes, restait muette et remettait à l'an 1848 l'étude de la réorganisation du jury. Les temps étaient proches; tous se sentaient attaqués sur un terrain qui se dérobait sous leurs pieds, et Thoré, toujours en vigie du haut de son journal, les apostrophait ainsi: « Que gagnez-vous à persécuter ainsi « l’art français ? La réprobation de tous les esprits indépendants « et la haine des artistes! La plupart, d’ailleurs, invalides obs- « curs, n'ont aucun. intérêt à étouffer la jeune peinture... Ils «ne sont plus peintres eux-mêmes ou ils ne l'ont jamais été. » Les expositions libres se renouvelaient et se multipliaient, le comité de la Société des artistespeintres, sculpteurs et architectes. préparait une exposition pour faire suite à celles du boulevard Bonne-Nouvelle et de la rue Saint-Lazare.
« Que deviendra donc le Salon? disait Thoré. M. Ary Scheffer nesy présente plus, M. Meissonier n’expose pas depuis 1845,
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Decamps, Barye, Dupré, Rousseau s’abstiennent ou sont re- « fusés. Peut-être ne les reverra-t-on plus au Louvre, ni eux, « ni M. Ingres, ni Delacroix, ni tous les hommes de talent « et de caractère... Au Salon de 1767, il n'y avait rien de « Boucher, ni de Latour, ni de Greuze, et Diderot nous expli- « quait pourquoi : « Ils ont dit pour leurs raisons qu'ils « étaient las de s'exposer aux bêtes et d'être déchirés. »
Le vide, le plus insaisissable des ennemis, se faisait autour de l'Institut, et la presse, jusqu'alors prudente, hormis celle de Thoré, commençait à attaquer sérieusement la sénilité académicienne, comme un mal qui menaçait de devenir funeste pour le bon sens public, On se groupait, on s'encourageait, on s’indignait contre cet ennemi comme on s'associe contre un malheur universel.
M. Émile de Girardin, le grand conseiller de l'opinion, voyant l'instant propice, entrait en lice avec M. Théophile
Gautier, son rédacteur d’art. M. de Girardin donnait sa recette pour conjurer la maladie de l’Institut,
« Je proposcrais, disait-il, de ne pas changer ce qui existe, « mais de le compléter.
« Je proposerais de maintenir l'Académie royale des Beaux-
« Arts dans l'exercice de la magistrature dont elle est investie,
mais en même temps je proposerais de donner aux artistes
qui croiraient avoir à se plaindre de ses jugements, un recours
à un tribunal supérieur. A cet effet je diviserais de la manière suivante la durée de l'exposition :
d ARTISTES ADM: 0 0... 40 jours.
« Clôture de l'exposition. ., . . . . , 10 jours. « ARTISTES INTERJETANT APPEL. . . . . IO jOUrs,
« Rien de changé à la durée de l'exposition.
« La justice aurait ses deux degrés :
« Première Instance : l'Académie ;
« Appel : le public.
« Le public jugerait en dernier ressort; d'une part, il réforme- « rait les jugements arbitraires et erronés; d'autre part, il con- « damnerait les prétentions illégitimes et souvent ridicules.
« Que pensez-vous de cette idée, mon cher Gautier? 2,550 « ouvrages ont été exclus cette année, combien croyez-vous « qu'il s'en présenterait en appel, si l'appel était admis ?
« Je suis certain qu'il ne s’en présenterait pas un cinquième, € car ceux qui maudissent avec le plus de bruit le tribunal qui € les a condamnés, ne sont pas toujours ceux qui sont le moins « sévères pour eux-mêmes dans le recueillement de leur con- « science. »
C'était en germe l'exposition des Refusés, qui devait se produire vingt-cinq ans plus tard; mais le jury ne voulait en réalité ni amendement ni capitulation; il jugeait et frappait, c'était son droit, sa fonction, sa conviction et ses délices.
Le jury resta sourd même à la voix de M. de Girardin, la Cassandre des mauvais jours, et ne répondit que par le plus complet silence.
Jusqu'au coup de tonnerre du 24 février, qui vint ouvrir l'ère
simple et concluante du suffrage universel pour la nomination du jury par le vote des artistes, la question se traîna péniblement dans les explications et les expédients. des hommes de plume. Une tentative sérieuse et très hostile fut sur le point d’aboutir. C'était une séparation complète d’une grande partie des artistes aimés du public ou le plus en vue pour leur avenir, d'avec l'administration de la liste civile. Une association fut discutée, votée, adoptée et rédigée devant notaire pour que tous les sociétaires adhérents s’engageassent à ne plus exposer leurs œuvres au Salon royal, et par contre, promissent de ne se produire en public qu'au Salon d'exposition de la nouvelle Société. Cette mesure était radicale et digne d’un réel désespoir. Le schisme était déclaré; l'administration et son associé le jury allaient commander dans le vide et succomber sous la médiocrité de leurs adhérents.
Les hommes qui tenaient la tête de cette redoutable insurrection étaient Ary Scheffer, Decamps, Dupré, Delacroix, Rousseau, Barye, Jeanron, Ch. Jacque, Daumier.— Delaroche et Horace Vernet n’attendaient qu'une occasion pour se joindre à eux. ils avaient donné leur adhésion à l'acte arrêté et approuvé chez Barye, le 15 avril 1847, et déposé chez M. Faiseau-Lavanne, notaire.
Rousseau cependant n'avait que peu d'espoir dans cette expédition -artistique. Il connaissait le fort et le faible de ses confrères, leur ondoyante versatilité et l’éternelle revanche de l'intérêt personnel. T'horé lui assurait que les temps étaient venus où la royauté de Juillet allait être contrainte de détendre ses ressorts et de livrer passage à l'esprit de réforme dont on avait soif.
Rousseau, dans ces moments d’agitation politique et sociale, était violemment excité contre l'esprit borné et superficiel qui étouffait toute personnalité naissante; contre ce déplorable entraînement qui poussait le roi Louis-Philippe à peupler le musée de Versailles et le Luxembourg de toiles de commande et de procès-verbaux à l'huile; contre la torpeur de la direction
des musées qui résistait à toutes les améliorations implorées par les amis des arts. Mais la politique entrait peu dans les goûts et dans les aptitudes de sa vie. C'est en vain que Thoré avait cherché à en faire une recrue pour son parti, en l’associant aux pique-niques du père Lathuile, avec Félix Pyat, Pierre Leroux, Viardot, Celliez, Hawke ; Rousseau aimait mieux converser avec les arbres que commenter sur les systèmes dela Triade ou du Circulus; et le lendemain de ces réunions beaucoup trop parlantes, il venait me chercher pour «se remettre au vert,» comme il disait, et faire une promenade à Saint-Ouen et aux Moulins de Sanois. « Ah! mon cher, quelle belle république nous « voyons là sous nos yeux, me disait-il du haut de la haute « colline d'Argenteuil, et comme il serait facile de nous disci- « pliner à l'exemple des végétaux et,comme les rivières, de nous « imposer le niveau des équilibres! Les hommes auront-ils un « jour le bon sens de disposer leurs besoins comme les pers- « pectives de leurs regards, de savoir être humbles à leurs « plans, doux dans leurs grandeurs et logiques dans leur droit . « de vivre! Est-ce donc si difficile de se modeler sur l’ordre qui « nous enveloppe ! »
+ Un jour nous allâmesà Sèvres et de là dans l’île Séguin; Rousseau fut horriblement désespéré de ce qu'il y vit; on y abattait tous les grands arbres qu'il avait tant de fois étudiés; on exécutait tous ses amis et déjà on les équarrissait en grumes et on les sciait en planches. Il en fit, ab irato et tout tremblant d'indignation, un croquis, puis il revint le lendemain et là, plus réfléchi, il ne quitta plus la place qu'il n'eût relevé tout l'ensemble de ce champ de bataille; et, renfermé chez lui, il se mit à peindre sur une toile de grande dimension cette « scène d’autopsie; » en deux jours il avait exécuté cette belle composition où il ne s'épargna aucun détail de vérité : la vaste clairière où les büûcherons se sont établis, les cordages qui enlacent et entrainent les arbres, et les hommes qui les jettent à terre. Il voulait faire voir les scieurs de long à leurs pièces avec leurs scies et leurs
cognées, les chênes jonchant le sol, les ramures flétries, les
| veaux qui sentent pour la première fois leurs corps et leurs
| branches saccagées, et au fond les élégantes figures des bali-
basses branches éclairées par le soleil, Ce tableau, cependant, ne | { fut pas fini et il est resté dans un état de demi-grisaille propre à
| recevoir ces admirables vérdures que Rousseau gardait sur sa L palette comme les coups de la fin. M. Burty le mentionne ainsi l. à la Notice des études peintes, exposées au Cercle des Arts : € N° 59, abatage dans l'ile de Croissy. Des bûcherons nouent « des cordes aux chênes qu'ils ont ébranchés, un arbre git en
€ travers, couché et tragique comme le cadavre d'un vieillard « auguste. 1847 (1). »
Après ces longues promeriades, nous revenions ensuite chez
Dupré faire la veillée, Rousseau dessinait de jolies aquarelles à ni l'encre de Chine, et retravaillait sans cesse des dessins à la plume qu'il rehaussait de couleurs brillantes. C’est la que je le vis gratter, passer à l'eau et éponger cette superbe aquarelle du € Sommet des Gorges d'Apremont, que Diaz a conquise, à la . Vente posthume de Rousseau, comme un des accents les plus éclatants de l’art romantique dans ce qu'il a de violent et de réel (2).
Souvent aussi Rousseau passait la soirée près de son père; là, au foyer paternel, en vue de ses premières études et entouré de portraits de famille qui semblaient attentifs à ses travaux et at tristés de ses peines, jele vois saisir, sur l’établi de tailleur, la feuille de papier à facture sur laquelle je lisais: « Rousseau, marchand tailleur, rue Neuve-Saint-Eustache, n° A, près la Place des Victoires, fait tout Ce qui concerne son état dans le plus nouveau goûts et tracer d'une main fiévreuse les a rabesques scintillantes
| (1) Largeur 1 mètre 45: hauteur 94 centimètres, Rousseau voulait avoir toujours en vue cette étude ; elle était accrochée dans son atelier de Paris. « Je voudrais arriver à soulever le remords à ceux qui abattent bêtement les arbres, me disait-il : C'estun Plaidoyer pro ligno,» = Ce tableau appars tient à M. H, Brame,
(2) N°97 du catalogue; hauteur 18 centimètres, largeur 29 centimètres.
1840-1860. Adjugé à Diaz pour 1,700 fr.
THÉODORE ROUSSEAU 167 de son imagination, créer des pays ombreux, des allées couvertes, des plaines heureuses où l'esprit faisait souvent tort à la réalité, mais où, en perdant pied sur cette terre de déceptions, il semblait entrevoir les tranquillités des mondes qu’on espère.
C'est vers ce temps, de 1846 à 1847, que Rousseau fit un voyage à Nohant, chez Madame George Sand, et qu'il revint ému et charmé de l'hospitalité de la sirène du Berry. Peu après il faisait la connaissance de François Millet. L'apparition des peintures et des pastels de ce robuste inconnu nous avait fait rechercher de tous côtés un artiste qui se montrait armé de toutes pièces, et qui vivait laborieusement dans son coin, au Havre, en proie aux duretés de la vie artistique à son début.
Millet se rendit à Paris où il vit bientôt Rousseau; mais leur intimité ne se forma que trois ans plus tard sur le soi de la forêt de Fontainebleau, car Millet, effarouché d’abord des « somptuosités » bien peu somptueuses cependant, des ateliers de Dupré et de Rousseau, s'était recueilli dans sa pauvreté et ne voyait guère que ceux qui allaient le visiter.
’ARRIVE à l’époque où Rousseau faillit renoncer à la vie claustrale de célibataire. Jusque-là ïl n'avait jamais été touché par l'élément féminin.
De la femme, il n'avait connu que sa mère dont la tendresse était restée en son cœur comme le type sacré de l’abnégation. Son existence s'était absorbée tout entière dans la contemplation. Une volonté constante de tout savoir et de tout aimer, avait suffi pour équilibrer sa virile constitution. Il pouvait passer des mois entiers seul et livré à ses personnelles impressions. Il traitait les amoureux de pauvres collégiens et de jeunes premiers de comédie. Plusieurs amis avaient même épié ses actions, dans leur incrédulité de cette existence monastique; mais ils avaient été pr omptement convaincus. Rousseau était un panthéiste inconscient et n'admirait que l’universel.
Cependant cet homme ardent et impressionnable dut aussi payer son tribut. Rousseau devint éperdûment épris d’une jeune
fille belle et vertueuse; elle l’aima, et elle eût été heureuse de partager sa misère.
ne m'appartient pas de révéler ici cette phase passionnée de la vie d'un ami; elle a intéressé dans ses vicissitudes toute une famille, et engagé à la fois la responsabilité de Rousseau et celle d'une de nos plus brillantes illustrations littéraires de notre temps.
Rousseau était pauvre, ses ressources à peu près nulles, son avenir glorieux, on le reconnaissait, mais il en était encore bien loin. Cependant cette union avait été résolue. Dire quelles ont été les fatalités qui intervinrent entre ces deux âmes, je ne me sens pas le droit de les révéler.
Le mariage de Rousseau ne se réalisa donc pas; tout fut rompu par une susceptibilité outrée de son caractère, par une force de logique qui l’entraîna, presque malgré lui, à sacrifier sa passion à l’opiniâtreté de sa raison.
On ne trouvera donc pas ici les détails d'un épisode qui excita la curiosité de ce temps et, tout instruit que je sois des faits et écrits de ce malheureux dénoûment, le temps ne me semble pas venu de révéler les intimités de la vie et de soulever le linceul des morts. Tous deux ne sont plus; Rousseau a trop durement souflert de sa détermination pour que je tente ici d’en relater fidèlement les phases.
Il ne serait pas sans intérêt de se demander quelle influence un mariage d’inclination, dans les conditions les plus sympathiques et les plus intelligentes, aurait exercé sur son caractère et sur son talent. Rousseau était homme à résister à toutes les forces violentes, à briser toutes les chaînes dont on l'aurait chargé, mais il eût été entraîné par un fil de la vierge ou par un cheveu d'enfant. Une existence de délicatesses, de confidences et de consolations féminines eussent donné à son cœur des expansions, dont il avait besoin, et qu'il ne cessait de concentrer en lui-mème comme des faiblesses. Une communauté de déférences et d’attentions eût détendu son esprit trop porté aux métaphysiques. Rousseau, dégagé des subtilités sans fin qui venaient l’assaillir,
eût donné à son art plus d'expansion, tandis que sa vie n'en a goûté que les amertumes.
Je vois encore Rousseau dans ses derniers jours, malheureux et vaincu par les tristesses et les bruits de son intérieur, par le poids de la maladie, me regarder fixement, les yeux pleins de larmes, et me dire, comme honteux de sa faiblesse : «J'en ai tant réfoulées….. et j'ai tant besoin d'en répandre!... » Était-ce un écho du passé, une plainte du présent, un désespoir de l'avenir? Pour qui a connu Rousseau, cet aveu résumait toute sa sensibilité et toutes ses douleurs.
Mais alors, en 1846 et en 1847, Rousseau était dans toute la force de sa volonté, et j'ai indiqué déjà comment il prenait soin de cacher ses inquiétudes aux « Infidèles » (1). Personne, si ce n’est deux amis, ne put soupçonner ses tourments; il eut la force de leur imposer l'apparence de l'impassibilité.
J1 lui fallut cependant y faire diversion, et Rousseau se jeta de nouveau dans le sein de la forêt ; il quitta l’Isle-d'Adam et Paris avec l'intention de revoir plus tard ses amis et s’en alla seul à Barbizon. Il y loua une maisonnette retirée au fond d’un jardin de paysan, réduite à deux chambres basses et obscures, et à une grange qu’il transforma en atelier et dans lequel il se livra à toute la fougue de sa passion forestière. Quand il n'était pas acharné à une farouche ébauche, il courait par monts et par bois, et s'en revenait silencieux au fond de son pittoresque ermitage.
Thoré fut le seul, je crois, qui l’alla relancer dans sa retraite et qui, pour distraire son esprit, fit avec lui une de ces promenades sans fin qu’on ne réalise qu'une fois dans sa vie, quand une double passion nous possède et qu'on cherche à vaincre l’une par l'excès de l’autre. Thoré avait été l'un des témoins de son attachement pour la jeune fille dont il s'était séparé. Sans être de son avis, il avait compris sa décision, ses souffrances, et il
(1) On a dû voir dans une lettre écrite du Fay, en Berry, par Rousseau à Jules Dupré, combien Rousseau avait la pudeur de sa pauvreté et de ses chagrins. Toutes ses plaintes se résuimaient en un mot, les cacher aux infidèles.
voulut juger par lui-même de son état moral. Il trouva Rousseau stoïque et résolu à se vaincre par les fatigues du corps. On projeta de faire une excursion de jour et de nuit, et de voir l’ensemble de la forêt, sans autre temps d'arrêt que les repas du bücheron. Thoré n'avait qu'un jour et deux nuits à donner à son ami, car le docteur Véron le réclamait impérieusement au Constitutionnel où les discussions sur le jury et sur le prochain Salon passionnaient les amateurs. On partit donc pour cette course, marchant comme le Mohican à travers bois, et dédaignant la route et le sentier.
Rousseau, dans cette expédition, se retrouva l'amant de la nature et, à chaque événement forestier, à chaque surprise ou à chaque spectacle, il fut éloquent comme le prisonnier qui, sorti d'un cachot, retrouve les forces de son cœur sous les élans de sa religion.
Thoré, tout enflammé de cette leçon péripatéticienne, écrivit à son retour à Paris la relation de ce voyage, et la publia au Constitutionnel, sous le titre de Par monts et par bois. Rousseau y revit là tout entier dans ses figures pittoresques, dans ses paroles peintes, et dans la tournure familière de sa perception. J'aurais voulu pouvoir publier de nouveau cette émouvante relation qui donne la note exacte des pensées qui l’animaient, mais je dois me borner à n’en fournir que de rares fragments ; si on veut bien enlever de ce récit les quelques paroles négligées qui tiennent à la rapidité de la rédaction de Thoré, on reconnaîtra là un tableau de Rousseau par le procédé de l'écriture :
« Quand le soleil nous eut fait signe de partir, nous prîmes, « Rousseau et moi, notre besace contenant le pain et le vin, « comme les carriers et les bûcherons qui vont travailler sous « bois tout le jour à détruire les rochers et les chênes. Notre « idée était de côtoyer la lisière de l’ouest, et de pointer jusqu'à « la haute futaie du Déluge, voisine de Bouron (cinq lieues) ; « Rousseau, pour converser avec les grands arbres debout; moi, « avec les grands arbres abattus par M. Boisd'hiver, conser- « vateur de la forêt. Nous avions ainsi à traverser les gorges
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17e THÉODORE ROUSSEAU
« d'Apremont, les déserts de Macherin, les rochers de Fran- « chard, la mare aux Corneilles et la futaie de la Croix-de-Sou- « vray. La colonie de Barbizon nous souhaita beau ciel et bon « œil pour notre voyage au long cours, et clair de lune au « retour, car la journée et la nuit ne devaient pas suffire à cette « pérégrination aventureuse. »
Au moment où ils arrivent au grand Cirque des gorges d’Apremont, tout fauve et non souillé de ces pins qui pointaient à peine sous la bruyère de Sibérie, Rousseau dit à Thoré :
« — Pourquoi ne fait-on pas venir ici les animaux du Jardin- « des-Plantes, l'éléphant, le rhinocéros, le dromadaire, les « écuyers de l'Hippodrome et des régiments de spahis, les « chars romains, les tournois du moyen âge; les évolutions « seraient à l'aise et en lumière dans cette vaste enceinte. Si € j'étais prince, je transporterais ma cour au pied de ces rochers, « et mes aides de camp auraient l'agrément de jouer le lans- « quenet sur la fougère.
« — Bah! dit Thoré, tu donnerais ta démission pour contem- « pler à loisir le soleil couchant ! Mieux vaut être bohémien que
« prince, quand on aime la nature et les arts.— Si j'étais prince, « continua Rousseau, je ferais de l’art en action. J’exciterais la « vie nationale dans un sens poétique, je débarbouillerais les « castes inférieures défigurées par la misère et l’abrutissement, « et quand j'aurais réhabilité la beauté humaine, je lui rendrais « son entourage naturel, le paysage et le ciel. Les Grecs étaient « un grand peuple d’avoir proclamé la Divinité dans les épis et « les raisins, dans les arbres et les fontaines, dans la mer et le « vent, dans les fleurs parfumées et les sons mystérieux, dans « la lumière et l'ombre sa compagne. Est-ce que tu n’adores pas « Cérès et Bacchus, Pomone et Flore, Écho et Borée, Apollon « et Diane? Il n'y a que Mercure, le dieu de la Bourse et de la « corruption qu'on devrait rayer du calendrier mythologique. — € Tu dis vrai, répond Thoré, quand j'étais petit, je ne manquais ( jamais la fête des Rogations où les paysans, précédés du curé
de village, s'en vont prier au coin dés champs pour la pros-
CS
périté des biens de la terre, l'abondance de la moisson, la santé des arbres et l'éclat des fleurs.
Si j'étais roi, je ne compterais point les grands chênes que les siècles ont légués à mon pays... Allons voir les semis de pins dont on a empoisonné nos saines bruyères et qui font fuir les vaches, les abeilles, les oiseaux et les scarabées… Rien n'est plus triste à considérer que ce gros ton monotone
« du vert pin, étendu sans forme et sans goût sur l’immensité
de la plaine. C’est une cuve de teinturier qui offusque l'œil et étouffe la respiration. Oh! j'appelle le feu du ciel sur cette Sodome incestueuse, où l’on tente, contre nature, d’allier une
« race justement maudite à la noble et majestueuse race du
chêne du pays... Qu'un propriétaire égoïste, dans son domaine privé, ne songe pas à ses enfants et plante pour son seul intérêt, c'est un malheur de la constitution actuelle de la propriété dont on a le droit d'abuser. Mais l'État, l'État plus immortel que les chênes, n'a-t-il pas la mission de couver les êtres de longue durée, au travers des accidents passagers de la vie? l’État est le contemporain de l'Avenir, de même qu'il est le contemporain du Passé. C'est l'État qui a sauvé jusqu'ici l'arbre sacré, représentant la force et la persistance du sol, l'arbre national qui servait de cathédrale naturelle à nos ancêtres pour la célébration de leurs mystères. Si l'État les détruit, il ne reste plus que l'opinion publique pour protéger leurs derniers descendants.
« Tiens, regarde comme le pin vivace dresse déjà son plumet .
vert comme une herbe sèche et drue, sous laquelle la famille des insectes regrette les bruyères qui ombrageaient les aventures de leur vie d’un jour ; si cette plantation réussit dans le domaine du grès, en peu d'années nous aurons perdu les chênes, les charmes, les genévriers, les houx et la grande vue des granits submergés, les ondulations de ces fines poussières d'ivoire et des sables nacrés. »
Puis en arrivant à Franchard, ils apercoiïvent alors la fille du
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garde, belle personne de dix-huit ans, et Thoré apostrophe ainsi
Rousseau par un retour à la question matrimoniale.
« Pourquoi les peintres n’épousent-ils pas des filles de la nature ? Quelle heureuse condition pour un paysagiste que de vivre au milieu d'une forêt, avec des habitudes simples et contemplatives, une belle femme peu civilisée, et le dôme des arbres pour atelier !
« — Pourquoi ? je vais te le dire, répond Rousseau : c’est que la société nous fait perdre la santé de l'esprit, comme la santé
« du corps. Trouve donc un homme et une femme qui préfèrent
la vie libre et cachée au bruit de Paris, à des espérances de renommée, à l'agitation insensée qui pervertit toutes nos facultés. On se tourmente pour mourir misérable, sans avoir pu produire ce que Dieu a mis de divin en nous! L'âme humaine est comme la forêt où nous marchons, saccagée à merci par des sylviculteurs malfaisants; on y contrarie la végétation qui s'épanouirait en fleurs; on abat les hautes futaies de nos pensées ; on rase les pousses originales qui aspirent au soleil, on brise en éclats, on réduit en poussière les fiers rochers de nos volontés ; on aplatit les collines qui s’élèvent vers le ciel; et, quand le caractère intime est bouleversé, on sème sur les débris de l’âme-une ivraie envahissante, sans forme, sans esprit et sans couleur.
« Je n'avais rien à dire contre le sermon de mon ami, dit Thoré, et quand nous fûmes sur le chemin d'Uri, en face d’un vaste champ de pommes de terre, où était l’an passé la vieille futaie du Parc aux Bœufs :
€ — Tu vois, dit Rousseau, pas un arbre debout, pas une touffe de bruyère, il faut répéter avec Ronsard :
« De Tempéle vallon un jour sera montagne,
« Et le sommet d’Athos une verte campagne; « L'Océan, quelque jour, de blé sera couvert! « La matière demeure et la forme se perd. »
On abattait en ce moment l'antique contrée des Érables et du
Déluge près de la croix de Saint-Hérem, et Rousseau hésitait à
considérer ce carnage; toutefois, Thoré l’entraîna à entrer sur
ce morne champ de bataille, où les bûcherons victorieux dépouillent les cadavres, le son de la hache nous appelant malgré nous, comme les notes lugubres de la cloche d’enterrement. Au loin nous apercevions les membres crispés des héros terrassés. Leurs troncs pesants, avec leurs cuirasses ciselées par le temps, et brillantes comme l’acier au soleil, ont écrasé dans leur chute des milliers d’arbustes. Tomber ainsi comme Achille, par une seule blessure perfide au talon, quand le cœur est sain et le corps robuste! Nous cherchions les causes de ces condamnations à mort : partout le signe. de la force et de la durée, la fibre dure, la peau ferme, les articulations vigoureuses; partout les rares conditions de l'élégance et de la beauté, le pied bien planté sur le sol, la taille droite et ample, les bras élancés en gestes expressifs, la tête sublime accentuée sur le ciel; c'est ainsi qu'ils étaient debout, c’est ainsi que se montrent ceux qui, l’an prochain, partiront comme eux. Nous marchions ainsi dans la mêlée, interrogeant les armures et les panaches, pour pleurer sur les demi-dieux vaincus par la fortune comme les guerriers d’'Homère, quand Rousseau avisa un tronc moussu qu'il avait dessiné l’autre hiver et sur lequel un büûcheron était accroupi comme un corbeau sur la carcasse d’un loup sauvage. Il s’approcha du travailleur fortifié par une montagne de lattes découpées au vif dans le chêne.
« — Est-ce que, lui dit-il modestement, il ne serait pas avantageux à M. Boisd’hiver de détailler ces arbres en paquets d'allumettes?
« Le bûcheron lui répondit que les lattes valaient tant le mille.
« — Mais savez-vous, répliqua Rousseau, quelle est la différence entre un chêne et une latte ? C’est qu'un chêne fait un million de lattes, tandis qu'un million de lattes ne peuvent faire un chêne. »
di drame ne
Théodore Rousseau se dévoile tout entier dans cette curieuse promenade, comme penseur, comme peintre et comme conteur. Si on veut relire et peser avec attention ces paroles, on retrouvera sa promptitude de sensation, ses images poétiques, ses comparaisons familières avec le monde héroïque et fabuleux, ses intensités de couleurs, ses agitations indignées, enfin sa façon de percevoir les accents de la nature et ses procédés pour en embrasser les détails et les ensembles. Là est toute la force contemplative de Rousseau et toute sa doctrine d’artiste.
Si je ne craignais d’abuser des citations, je retrouverais des tableaux entiers, et jusqu'à ses touches les plus capricieuses, entr'autres sa poétique image de l'ombre humaine, qui nous suit ou nous entraîne, nous provoque à marcher sur elle, à guider nos pas ou à retarder notre route, comme une compagne de voyage qui nous salue le matin au lever du soleil, nous aban-
donne à midi, nous rejoint et nous égaie au déclin de soleil ; je
retrouverais encore son Don Quichotte et Sancho (1), épisode qu'il aimait à reproduire comme les accents du dernier chevalier errant en extase devant les spectacles des forêts. Je retrouverais ses peintures lumineuses à ses paroles au clair de lune dans les bois, à ces jeux des ténèbres qui brodent en guipures frémissantes les feuilles des arbres, à ces « impressions profondes « qui adhérent au fond de l'âme comme des perles au fond « des mers qu’un plongeur ne saurait amener au jour. »
Il était trois heures du matin quand tous deux firent leur rentrée dans la cité de Barbizon; tout dormait, excepté un coq matinal qui se mit à chanter d’une voix enrhumée.
« — Ce cog-là devrait prendre un œuf, car personne n'est «mieux à même que lui de s’administrer un lait de poule, dit « Rousseau.
« — Avant que le coq ait chanté trois fois, répond Thoré, je
(r) Aquarelle et peinture qu'il exécuta vers 1847, très vives impressions des mouvements de la lune à travers les nuages et les arbres.
THÉODORE ROUSSEAU 77 « parie que je te fais renier ton maître. À quelle heure partons- «nous à Paris? «— Au diable le monde civilisé! Vivent la nature, les forêts «et la vieille poésie!
« Et le coq chanta.
€— Tu vois, dit Thoré, tu maudis Paris, ton Seigneur et ton « maître, je l'ai dit. »