XXX VIII
OUSSEAU revint quelques jours à Paris et repartit bientôt pour Barbizon où il avait hâte de se retrouver au fond de sa retraite et de regagner
CAS les rocs de Bellecroix et les arbres roussis par les gelées de novembre.
C’est dans ces jours de fin d'automne que, l'esprit poussé au noir, 1l se mit à reprendre pour la centième fois une étude du Plateau de Bellecroix dont il avait donné l’esquisse inachevée à Thoré au moment où ce dernier écrivit son Salon .de 1844 : peinture étrange et fantastique dans laquelle on sent « grouiller » tout le monde des infiniment petits et des créations nocturnes.
Cette étude fut achetée 605 francs en 1850 à la vente publique de Rousseau, par M. Charles Blanc, alors directeur des Beaux- Arts au ministère de l'intérieur; elle a été attribuée au musée du Luxembourg où je l'ai vue souvent, dans les chambres sombres de ce musée, placée à contre-jour, dédaignée par la foule,
et indifférente aux amateurs et aux artistes ; et cependant cette étude mérite une des plus belles places de lumière, car, sous le bénéfice d’un rayon de soleil, elle deviendrait phosphorescente et aussi limpide (1) qu'une des plus claires peintures des anciens maîtres.
Je note aussi comme un tour de force étourdissant, son tableau de la F'in d'automne qu'il céda à M. Henri Didier; c'est une peinture en hauteur. Des chênes et des terrains sont éclairés par le soleil couchant, qui projette en traînées de feu sur les branches et les pentes moussues, des richesses lumineuses d’or et de pierres précieuses.
Pour finir cette longue revue des œuvres de Rousseau avant d'aborder sa rentrée aux Expositions après 1848, je ne vois plus à noter que des œuvres de second ordre, si l'on peut appeler ainsi les dessins ou les aquarelles si patiemment travaillés que Rousseau fit à cette époque : un charmant paysage composé pour l'album du duc de Montpensier : c'était un souvenir du Berry, la vue d’une rivière dans laquelle se miraient les arbres finement découpés des bords de la Creuse; une répétition en aquarelle du Four communal des Landes pour M" Minette Margueritte, et pour l'album de la Société des gens de lettres, « une incomparable aquarelle de la plus magique couleur, un «paysage, des arbres, un petit pêcheur sur l’eau et un ciel «infini, » disait Thoré.
Le dessin pour le duc de Montpensier fut pour lui un embarras. Il se résigna à le disposer en composition correcte, dans la crainte de heurter les goûts délicats d’un prince par un motif trop naturel. Dupré aussi en fit un, ainsi que Decamps, Barye, Delacroix et plusieurs autres. Ce fut à la suite de ces commandes, que le duc de Montpensier offrit aux artistes un
(x) Le cataloguede la vente de Rousseau du 2 mars 1850 la désigne ainsi : N° 24, Plateau de Bellecroix, Forêt de Fontainebleau, est de moyenne dimension, en largeur; les quatre coins, d’abord coupés, arrondis, ont été rajustés après. Elle a été gravée à l’eau-forte par Jeanron et Ch. Jacque, dans le Salon de 1844 de Thoré.
dîner à Vincennes et une fête dans les jardins de la citadelle. Rousseau, alors médiocrement épris de l'éclat du trône, ne se rendit à cette fête qu’entraîné par Dupré. C’est probablement en revenant qu'il écrivit cette boutade humoristique que je retrouve dans ses papiers :
« Les fêtes que les rois donnent au peuple ne ressortent bien « que sur les ténèbres. — Les fusées et les becs de gaz qui «viennent masquer aux yeux de la foule les majestueuses « étendues et la douce clarté des astres, obtiennent ses applau- « dissements frénétiques; mais nous, qui essayons de lui faire « comprendre que la clarté de tous les jours et la contemplation « des harmonies de la nature seraient parfois plus saines à son « cœur et plus fortifiantes à son esprit, nous avons, hélas ! peu de
succès auprès d'elle. Et peut-être sommes-nous peu sympa-
« thiques aux princes. — Notre art dit assez qu'il peut se « passer de tout. — D'où il suit qu’il est de notre dignité de ne
« pas aller aux fêtes et qu'il est plus logique de nous promener « de préférence au clair de lune. » O artistes de salons! Quelques jours après, Rousseau travaillait dans son atelier, tout absorbé par la préparation laborieuse d’un « glacis »,quand il fut visité, interrogé et appréhendé au corps par les alguazils de la garde nationale qui lui signifièrent de les suivre au fameux hôtel-prison des Haricots, pour avoir trop souvent négligé les réquisitions du service. Je ne parle de cette modeste aventure que parce qu'elle m'offre l'occasion de citer une lettre de Rousseau, ou le guignon vient comme toujours intervenir dans toutes ses entreprises. C’est la dernière lettre que Jules Dupré reçut de
lui :
Mon cher Dupré,
Voyez si l’on échappe à la fatalité. Je suis à La prison de la garde nationale. Il y a une heure, j'étais à mon chevalet avec une grande application, vous savez qu’elle était nécessaire; il m'a fallu suivre trois alguazils. Rien n'a pu faire. Ils ont de tels ordres à cet égard que je crois bien qu'ils vous
arracheraient du chevet d’un mourant, Ils m'ont enlevé, sans beaucoup de
scrupule, à un tableau pris par des glacis de tous côtés et pour lequel je ne retrouverai probablement pas un jour qui remplace celui qu'on m’enlève de par La loi. Du reste, j'en ai je crois bien pour trois ou quatre jours, c'est pitoyable. Je ne vous dis pas de venir me voir, cela vous dérangerait trop, d'abord il faut une permission de l'état-major, ensuite on ne peut venir que de onze à cinq.
Tout à vous d'amitié,
Ta. Rousseau.
Rousseau resta dix jours « dans les fers, » prenant son mal en patience et dessinant les ciels et les feuilles qu'il voyait à travers les hautes fenêtres de sa prison,
Dupré alla le voir et aussi M. Bouneau et Charles Jacque. Ils le trouvèrent au parloir des prisonniers,crayonnant ses compagnons d’infortune. Il avait été nommé par ses codétenus doyen et prévôt, par droit d'ancienneté, pour juger les différends entre les pensionnaires de cette curieuse « résidence légale. »
— Vous devez bien vous ennuyer ici ? lui dit Jacque.
— C'est selon; quand on veut se faire une raison, on trouve toujours de belles choses autour de soi à étudier et à comprendre. Tenez, regardez devant nous ce charbonnier qui, sous son grand chapeau de feutre, songe à ses sacs de charbon et à ses cotrets, voyez comme l'ombre de ces larges bords donne une teinte limpide et sérieuse à l'expression de son visage. Il est superbe comme un Camisard des Cévennes.
— Dessinez-le donc, Rousseau, dans cette attitude pensive, il ne se doute pas qu'il est beau, et s'il posait il deviendrait repoussant. Tenez, voici un album, faites donc. ;
Rousseau se mit à l'instant à dessiner à la mine de plomb la tête du charbonnier et, d'une main timide comme celle d’un enfant qui hésite, il traça par grands traits le visage de son modèle. En une demi-heure le dessin était terminé et resplendissant de force et de vérité. Jacque le garda longtemps comme un spéci-
men de ce que pouvait Rousseau, lui parfois si inhabile dans ses figures d'expression.
Cette séquestration me rappelle une conversation caractéristique de Rousseau.On parlait des misères de l’art,des déceptions qui assaillent tous ceux qui s’y consacrent, de leur existence toujours remise en question par les caprices de la mode :
CII faut s'attendre à tout dans ce métier-là; quand on a bu « le calice d’amertume, il faut se dire : Eh bien, demain on cra- « chera dedans, après-demain on m'en salira la face. Faire de « l’art pour l’art, c'est rouler le rocher de Sisyphe. Quant à « moi je m'attends à tout, je suis préparé à tout, rien ne me « surprendra. Je ne forme qu'un souhait, c’est de conserver ma « main et de pouvoir rester les yeux ouverts. Etle jour où par «une combinaison insensée du destin je me verrais.en prison et « condamné à mort, pouvu qu'il me reste une feuille depapier et « un crayon, je saurais fournir une distraction même à un dénoû- « ment inique, etje ne penserais qu'à formuler les arbres sous la « lumière, le ciel dans sa splendeur et la terre dans sa beauté. « Je puis tout oublier en songeant aux prismes solaires. »
Voila ce qu'était Rousseau.
Dans les derniers moments de sa vie, fidèle à lui-même, tout enfiévré de son mal, il tentait encore de tracer les visions de magnifiques paysages; sa main tremblait, mais sa vue était nette, sa conception grandiose, et tout attestait que rien n'était déchu dans son admiration et dans sa force.
Tel était aussi Géricault, mourant de langueur, ne pouvant soulever son corps de son lit. Il crayonnait tout ce qui frappait son regard. Quand le modèle manqua à sa dévorante activité, quand il eut reproduit tout ce qui attachait son attention dans sa chambre de moribond, ses amis le voyaient encore considérer sa main gauche, et de sa droite chercher à rendre, par un trait suprême, les mouvements de la vie qui allait le quitter.
Il nous paraît que c'est ici le lieu et la place de faire remarquer comment, dans ce temps de simplicité artistique, un vrai talent pouvait avoir avec des amateurs distingués les rapports les
plus respectueux et les plus cordiaux. S'ils trahissent les besoins de l'artiste, ils indiquent aussi le peu d’exigence de ses prétentions, et ils marquent tout particulièrement la déférence de l'homme riche pour un talent qu'il estime; le peintre n’est pas amoindri; mais l'amateur en est singulièrement relevé. Les lettres suivantes que j'intercale en témoignent d'une façon touchante. Il y a là une leçon pour tout le monde.
Monsieur et cher ami,
J'ai vendu ce matin vos deux tableaux à Durand-Ruel, et j'ai besoin de vous l’apprendre moi-même en vous donnant à ce sujet quelques explications. Mal pénétré sans doute du souvenir de ce qui s’est passé il y a quelques années, je croyais avoir terminé avec vous ce qui concernait ces deux tableaux; mon long silence à cet égard vous est surabondamment une preuve de ma bonne foi dans cette erreur, et lorsque le 15 décembre 1842, je vous remis 500 francs sur le reçu dont je vous donne ci-joint la copie, je crus, et j'y avais grand plaisir, anticiper sur l’avantage que j'aurais plus tard de recevoir de vos nouvelles toiles.
Il en résulte. qu’en acquérant votre dernière esquisse pour 1,000 rancs, j'avais cru avec 500 francs régler définitivement nos affaires passées.
Ce que vous m'avez dit il y a quelques jours, m'a prouvé que nous n’avions pas entendu la chose de même et que je restais votre débiteur de 1,500 francs, d’après vous, mais en réalité de 1,000 francs, comme vous le reconnaîtrez par le compte ci-dessous.
Vous me connaissez trop pour croire que je songe à critiquer l’appréciation que vous avez faite, et je voudrais au contraire être assez heureux pour vous pouvoir mieux prouver que je ne mesure pas étroitement les valeurs créées par un täâlent comme le vôtre. J'ai pu regretter seulement que vous m'ayez aussi longtemps considéré comme votre débiteur sans me le dire et laissé dès lors en arrière de mes obligations envers vous: . . .
N'ayant plusle bonheur de pouvoir satisfaire largement, comme autrefois, ma passion pour la belle peinture, j'ai dû me résoudre à diminuer le nombre de vos œuvres en ma possession, bien décidé toutefois à ne pas réaliser un bénéfice, mais au contraire à vous le réserver si le cas échéait. J'ai vendu les tableaux 3,200 francs.
C'est, à quelques francs près, ce qu’ils me coûtent avec les cadres ; l'éxcédant est trop minime pour que je vous éñ occupe.
Je vous supplie de ne pas vous méprendre sur mes intentions et d’être bien convaincu que ce que je viens de faire ne cache aucune arrièrepensée. Je ne puis mieux vous le prouver qu’en me recommandant à votre amical souvenir, pour être doté d'un de vos prochains tableaux, sur lequel j'irai causer incessamment avec vous.
Je suis, Monsieur et cher ami, votre dévoué et très affectionné,
Pauz C. PÉRiEr.
10 mars 1845.
On voit ici le ton et la supériorité de cet amateur sur les trafiquants d'aujourd'hui. M. Périer, par des raisons impérieuses plus fortes que son goût, dut se séparer de ses collections ; mais il tint parole et s'empressa de remettre aux artistes la plus-value de ses acquisitions (1).
(1) Voici ce que disait Thoré sur cette vente célèbre: « La vente de la belle galerie de M. Paul Périer est un grand succès pour l'école des véritables artistes, dont nous interprétons le talent selon nos forces... Les noms de Decamps, de Th. Rousseau, de Jules Dupré, de Diaz, de Bonington avaient attiré à la salle des Ventes une assemblée de millionnaires, de gentilshommes, d'artistes et même de poètes... La mélée a été très chaude, en effet, et plusieurs tableaux ou aquarelles ont monté à des prix fabuleux. Depuis ce jour mémorable, Decamps a haussé de moitié (on dit quele Supplice des crochets, exposé chez un marchand du boulevard, a été vendu 25,000 fr. à lord Seymour). Diaz aussi est en belle qualité; Dubpré est ferme comme les bonnes valeurs et Théodore Rousseau est maintenant coté à la Bourse, au premier rang. Quant à Bonington, grande concurrence : 50 p. 100 de hausse, On n'a présenté sur la place aucun académicien, mais l'Académie n’était pas en faveur dans la coulisse, — Suivent les prix de la vente... — En somme la vente a produit 91,770 fr. (elle ferait plus d’un million aujourd'hui). La morale de cette grande bataille, c'est que la bonne peinture hausse toujours; une aquarelle de Decamps se vend 8,000 francs, tandis qu'on ne trouve pas un louis des tableaux renommés de l’École académique. Un Mauzaisse a été adjugé 5 fr., un Girodet 300 fr., un paysage de Rousseau vaudra bientôt 10,000 fr., et les faux peintres comme MM. Werboeckoven, Brascassat, Saint-Jean, Calame, tomberont aux prix des Bidault et des Girodet,
Il en résulte que M. Paul Périer semble avoir beaucoup gagné sur les artistes dont il tient les ouvrages, aussi dit-on qu'il a envoyéà Decamps un magnifique fusil en argent ciselé et un cheval arabe. »
Et cependant M. Paul Périer perdait sur l’ensemble de son cabinet, car bien des objets autres que ceux de l’École moderne s'étaient vendus audessous de son prix d'acquisition.
Rousseau aimait M. Périer pour lui-même et pour ses nobles procédés de Mécène, il s'empressa de lui répondre la lettre que je transcris :
Mon cher Monsieur Périer,
Je vous remercie de l'attention que vous avez eue de me donner des explications sur la vente que vous avez faite de mes deux tableaux à Durand- Ruel. Je regrette beaucoup que telles en soient les causes; moins. pourtant que s'ils vous avaient lassé l'esprit. Veuillez me permettre d’entrer dans quelques détails et être assez indulgent pour en bien suivre le cours : Deux choses ont pu égarer vos suppositions, quant au prix de mes tableaux; d'abord celui de l’Avenue, auquel je n'ai rien voulu changer. Vous savez que les commandes du ministère sont acceptées comme très honorables par tous les peintres, mais non pas comme avantageuses, puisque le budget fait aux Beaux-Arts est étroitement limité. Ensuite, vous ignoriez, sans doute, que j'eusse des antécédents qu’il était logique de suivre tout au moins, Cinq ans avant d’avoir l'honneur et le plaisir d’être en relation avec vous, j'avais vendu des tableaux un prix équivalent où supérieur à celui que je vous ai demandé. C'est alors que la proscription du jury m'enlevant les jouissances d'un succès précoce, je me suis réfugié dans des idées d'étude plus sérieuses, qu'aucune préoccupation d'argent n’a pu interrompre,
Quant au temps qui s’est écoulé avant d'arriver à une conclusion définitive de notre compte, pourquoi seriez-vous blessé que je sois resté longtemps sans vous demander une somme dont je pouvais me passer, lorsque vous étiez dans la disposition de m'en avancer une dont j'aurais été peutêtre longtemps à m’acquitter envers vous? J'ignorais d'ailleurs tarder autant à vous livrer un troisième tableau, sur lequel j'avais rejeté l'occasion de vous adresser une demande d'argent. Je viens de vous la faire dans un moment dont je déplore l’inopportunité. Aussi ai-je été heureux detrouver à la fin de votre lettre l'expression d'estime et d'amitié que vous m'avez toujours témoignée et à laquelle je tiens par dessus tout; et puisque vous me faites espérer «prochainement votre visite, je finis ici, en vous assurant de mon
plus entier dévouement.
TH. RoussEau.
Rousseau parle ici comme un assiégé qui a juré de s’ensevelir sous le devoir de sa consigne. Il tient à conserver le prestige de son travail, préférant vivre de rien, que d’avilir ses œuvres en