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avilissant ses prix ; il entasse ses tableaux, repeint sur ses toiles plutôt que de subir, même vis-à-vis de l'amateur qu'il estime le plus, une dépréciation de son œuvre,et siparfois des Études sont vendues à des prix trop modestes, c'est que Jules Dubpré, indigné de l’aveuglement des spéculateurs et de la famine qui étreint son ami, prend sur lui de réaliser quelques ressources pour aider son compagnon. Rousseau avait une telle idée de son devoir, qu'ilserait mort de faim sur son œuvre avec la simplicité d’un guerrier qui Se sacrifie à son drapeau, sans autre raison que l’argument fourni par sa conscience.
Plus tard, il résolut de porter un grand coup à propos de la rémunération de son travail, et quand son Avenue de l'Isle- Adam fut à peu près achevée, il nous disait : « J'ai décidé avec « moi-même que je devais faire subir une hausse à la rémunéra- « tion de mes tableaux. J'ai travaillé deux ans sur cette peinture; « j'en demanderai quatre mille francs! C’est décidé et cela sera.»
Et cependant les temps étaient durs pour tous, mais justement à cause de cette coïncidence fâcheuse, Rousseau avait juré de ne pas capituler.
u1, les temps étaient durs ! l’année mil huit cent quarante-huit s’annonçait par de lugubres événements et de fâcheux présages. Les troubles et les meurtres de Busançay témoignaient que
tout était en souffrance, depuis les campagnes jusqu'aux villes. On semblait entendre dans le lointain le chant famélique des paysans, que Pierre Dupont formula plus tard pour caractériser ce moment d'inquiétude universelle :
La famine, comme une louve, Entre en plein jour dans la maison.
Dans les airs un orage couve,
Un grand cri monte à l'horizon.
L'immobilité stupide de l’Institut, le chômage des artistes, leur résolution d’opposer à l'État une action et un centre indépen-
dants, la volonté de s'administrer eux-mêmes, la complète incompétence du roi en matière d'art, l'indifférence absolue du ministre de l’intérieur, M. Duchatel, à relever dignement cette question abandonnée au bon plaisir des favoris, annonçaient qu'on se lassait d’un farniente aussi prolongé. L'exil en Afrique des deux princes qui seuls avaient tenté de galvaniser l'apathie de la liste civile, laissaient encore en désarroi toutes les affaires graves du moment.
Le feu, enfin, pour donner un argument inexorable aux artistes, le feu prenait au Louvre sous la grande galerie des tableaux, tout à côté de ce long corridor de bois, construction en planches appliquée à ses flancs, « comme un brülot en permanence, € comme un bûcher réservé à Raphaël et aux grands hommes “ de la peinture, et que M. Fontaine, de l’Institut, architecte du « roi, s'obstinait à maintenir parce qu’on en demandait la dé- « molition. »
Construite à l'occasion d’une fête de la Cour, Thoré interpellait la liste civile en la sommant de supprimer ce dangereux parasyte.
« La Cour n’a plus de fêtes à donner, le temps n’est pas aux « réjouissances des princes, disait-il.… Nos musées dépendent « donc du maçon en chef qui doit surveiller nos monuments. « Et qui sait si ce n’est pas une vengeance des chênes abattus « de Fontainebleau ! Ah ! vous croyez qu'on peut impunément « ravager une population, massacrer les vieillards, dépecer les € héros, et passer toute une race au fil de la hache! Les cendres « de ces martyrs, comme celles des albigeois, seront funestes à « leurs persécuteurs. Il serait curieux que le Louvre et les Tui- « leries fussent brûlés par la flamme des arbres de Fontaine- « bleau. »
Dans notre temps plus accommodant en fait d'existence contemplative et matière de poésie naturelle, on pourrait prendre cette attaque de Thoré pour une tactique de guerre ou pour une exagération invraisemblable. Il n’en est rien ! Ce massacre des « bois sacrés » revient sans cesse sous sa plume comme un des
plus graves arguments que les artistes adressaient à l'esprit mercantile du gouvernement. L'amour de la nature et du sanctuaire de Fontainebleau vibrait en eux comme au cœur des druides, et ce n'est là que le cri fidèle de leur indignation. « On « fait la guerre aux arbres, aux ancêtres des bois. Eh bien ! « faisons la guerre aux marchands et aux spéculateurs, et à la « bande noire des rongeurs de forêts, disaient Rousseau et « Thoré, plus de trève, agissons aujourd’hui puisqu'on nous « persécute dans ce que nous avons de plus cher. »
Tout devenait fatal à la dynastie régnante dans ses rapports avec les arts et, à l'heure même où elle ne prenait conseil que de la faiblesse de ses agents qui la suppliaient de laisser éteindre ce feu par la violence même de son ardeur, d'attendre tout des circonstances et d’une temporisation sans fin, le roi de Bavière ouvrait les portes de la nouvelle Pynacothèque de Munich, en présence de tous les artistes de l'Allemagne, et leur adressait ces paroles :
« L'art ne doit pas être regardé comme un objet de luxe; il « faut qu'il anime tout, qu'il poétise tout, qu'il grandisse et en- « noblisse tout, qu'il passe dans la vie des peuples comme le « sang des artères remonte au cœur de l'homme; c'est alors « seulement que l’art sera ce qu'il doit être... Mes grands artis- « tes font ma joicet mon orgueil. »
A ce chaleureux enthousiasme, le gouvernement français ne répondait pas, n’agissait pas et semblait mériter ces mots sanglants qu'on lui jetait du haut de la tribune : Qu'avez-vous fait pour toutes les nobles aspirations ? Rien ! Rien !! Rien !!!
Le dénoûment était arrivé. Le 24 Février veaait, comme Brennus, jeter son poids dans la balance. Et la République était proclamée.
’AN de grâce mil huit cent quarañte-huit fut une ère d’aspirations, de confiance, d'utopies, et, par l'excès même des espérances qu’elle avait fait naître, elle fut également une époque de luttes et de déceptions. Les artistes s'y abandonnèrent encore plus que les autres, mais je n'ai pas vu que Rousseau se laïssât entraîner dans le courant de ce fleuve impétueux qui emportait tout vers l’île Bleue des songes. Les assemblées des peintres et des sculpteurs lui firent vite comprendre que le meilleur moyen de populariser l’art était alors d'affirmer ses idées par le travail, et de convaincre par l'œuvre.
Les premiers actes de la nouvelle République furent de donner satisfaction à l’irritation des artistes. M. Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur, fit aussitôt abattre la fameuse galerie de bois, et M. Jeanron, peintre qui lui était connu par une suite de dessins sur la Vie de l'Ouvrier, fut nommé directeur du Musée.
En prenant les rênes de cette difficile administration, dans laquelle il devait, avec l'assistance de M. Villot et de M. de Longperrier, fonder tout ce qui s’est fait de grand et de libéral, Jeanron s’occupa aussitôt du Salon que l’ancien jury avait déjà épuré et amendé selon sa formule.
H proposa cette mesure au ministre de l’intérieur :
MINISTÈRE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE de L'INTÉRIEUR Paris, 29 février 1848.
Muséesnationaux — RAPPORT
Citoyen ministre,
Le directeur du Musée national du Louvre-propose l’ouverture au plus prochain jour de l'Exposition.
Il propose que tous les tableaux envoyés soient librement reçus pour cette année.
Il propose que le corps entier des artistes soit réuni pour nommer une Commission chargée d’indiquer le placement des ouvrages et de dresser l’état des récompenses, travaux et acquisitions, à la suite du Salon.
Salut et fraternité,